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Full text of "Revue de Paris"

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littp://www.archive.org/details/v9revuedeparis1837brux 


REVUE 

DE  PARIS. 


REVUE 

DE  PARIS, 


EDITION    AUGMENTEE 


DES  PRINCIPAUX  ARTICLES 
DE  LA  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 


TOMK    NEUVIEME. 


SEPTEMBRE  1837. 


SOCIÉTÉ   TYPOGRAPHIQUE   BELGE, 

ADOLPHE   WAHLEN   ET   CO-Ml»'®. 

1857 


JOBISME. 


André  à  Hubert. 

Maudits  soient  les  poëtes  ,  avec  leur  hypocrile  amour  des 
champs ,  de  la  nature,  de  la  solitude  et  des  Heurs.  Je  t'avoue- 
rai franchement  que  j'en  ai  quelquefois  été  dupe  dans  ma  vie, 
et  que,  lorsque  j'ai  pris  la  résolution  de  venir  ici  passer  la  belle 
saison  ,  je  m'étais  fait  à  moi-même  un  tableau  tout  à  fait  sédui- 
sant des  plaisirs  champêtres  et  des  doux  loisirs  de  la  retraite. 

J'avais  trouvé  ici  une  charmante  habitation  ,  une  petite  mai- 
son blanche  avec  des  volets  verts ,  et  un  jardin  devant  la  maison. 
Des  fenêtres  la  vue  s'étendait  au  loin  sur  des  jardins  et  sur  des 
bois.  Quand  Rose  est  eiUrée  dans  la  maison ,  elle  a  sauté  de  joie 
et  m'a  embrassé.  Elle  courait  partout  avec  une  joie  d'enfant. 
Pendant  une  semaine  nous  avons  visité  toutes  les  promenades  , 
parcouru  les  belles  allées  des  bois ,  couvertes  de  leur  dôme  de 
feuilles  et  tapissées  de  gazon  et  de  mousse.  Nous  buvions  du  lait, 
nous  cherchions  sous  l'herbe  les  jjetites  perles  parfumées  du 
muguet  ;  nous  nous  mettions  les  mains  en  sang  dans  les  buissons 
d'églantiers  pour  avoir  leur  première  rose  d'un  pourpre  pâle. 
Le  premier  jour  de  pluie  nous  a  désenchantés.  Nous  avons  re- 
gretté les  théâtres  et  le  café  .\nglais.  Depuis  ce  temps  nous  avons 
passé  bien  des  journées  maussades  ,  qui  ont  mis  qui  Ique  aigreur 
entre  Rose  et  moi.  Les  femmes  n'ont  qu'un  culte,  une  croyance, 
c'est  ce  qui  leur  plaît.  Ce  qui  leur  plait  est  sacré  ;  elles  lui 
sacrifient  tout  avec  le  plus  touchant  héroïsme.  Rose  ne  comi)reii(l 

1. 


6  REVUE  HF.  l'ARIS. 

pas  ([u'il  n'y  a  pas  moyen  pour  moi  de  vivre  à  Paiis.  Je  n'ose  pas 
lui  dire  que  depuis  deux  ans  c'est  pour  elle  que  j'ai  dépensé  un 
peu  plus  de  deux  cent  mille  francs ,  qui  composaient  tout  le  reste 
de  ma  fortune;  que  je  n'ai  d'espoir  que  dans  l'héritage  d'un  cou- 
sin ,  héritage  dont  je  n'ai  jus(iu'ici  qu'un  procès,  et  que  les 
quelques  créances  douteuses  qui  me  restent  à  recouvrer  sont 
toutes  nos  ressources  jusqu'à  l'issue  de  ce  malheureux  procès. 
Elle  assure  qu'elle  sera  morte  d'ennui  avant  qiiinze  jours  si  je  ne 
la  tire  d'ici.  Je  ne  sais  ([ue  faire.  Je  ne  connais  personne  ici,  et 
ne  puis  lui  ofTrirla  moindre  distraction.  Cependant  le  seul  voisin 
que  nous  possédions  nous  a  procuré  quelques  instants  de  gaieté. 
Ce  viiisin  est  une  robe  de  chambre  surmontée  d'un  bonnet  de 
fourrure.  Si  nous  supposons  qu'il  y  a  là  dedans  un  corps  et  une 
figure  ,  c'est  par  induction  qre  nous  portons  ce  jugement ,  puis- 
que nous  n'avons  pu  découvrir  jusqu'ici  que  le  bonnet  et  la  robe 
de  chambre.  Le  voisin  a  un  fort  beau  jardin  très  bien  entretenu, 
et  les  plus  b&aux  chiens  de  chasse  que  j'aie  jamais  vus.  De  nos 
fenêtres  nous  dominons  entièrement  son  jardin.  Il  a  l'air  d'un 
homme  parfiiitement  insociabie;  il  n'a  pas  saîué  Rose  une  seule 
fois ,  et  a  semblé  ne  pas  s'apercevoir  qu'il  a  pour  voisine  la  plus 
belle  fille  de  Paris.  Rose  s'est  piquée  et  a  imaginé  de  jeter  par 
la  fenêtre,  dans  ses  plates-bandes  scruiJuleusement  sarclées,  des 
boisseaux  d'avoine  et  de  chenevis ,  qui  germent ,  ponssent ,  et 
font  de  son  jardin  le  champ  le  plus  sauvage  et  le  plus  inculte. 
Il  y  a  un  mois ,  elle  a  laissé  tomber  plein  un  carton  de  graines 
de  pavots.  Une  poignée  de  ces  graines  en  contient  un  peu  plus 
de  cinquante  mille.  Elle  m'a  appelé  ce  matin  toute  joyeuse,  en 
me  disant  (jue  les  pavots  commençaient  à  germer  et  à  couvrir  le 
sol  de  leur  glau(iue  feuillage.  Elle  a  cru  devoir  y  joindre  aujour- 
d'hui de  la  graine  d'oignon  et  de  la  graine  de  carotte.  Depuis 
quelques  mois  tout  pousse  dans  ce  malheureux  jardin  ,  excepté 
ce  qu"y  met  le  propriétaire ,  qui  ne  soupçonne  pas  la  cause  d'une 
semblable  fécondité.  K'a-t-elle  pas  exigé,  il  y  a  quelques  jours, 
qu'au  risque  de  me  faire  tirer  nn  coup  de  fusil  par  un  jardinier 
je  descendisse  la  nuit  chez  le  voisin,  au  moyen  d'une  échelle,  et 
que  j'allasse  peindre  capricieusement  les  caisses  qui  renferment 
ses  grenadiers  et  ses  lauriers-roses.  L'une  a  été  peinte  en  noir  et 
semée  de  larmes  blanches;  une  autre  a  reçu  la  caricature  du 
voiiin;  une  troisième  a  été  couverte  de  bandes  tricolores.  ÎNéan- 


RKVUE  nr,  PARIS.  7 

inoins  voilà  huit  jours  qu'il  est  absent,  el  cet  innocent  plaisir  de 
le  taquiner  nous  est  etilevé. 

Oblige-moi ,  mon  cher  Hubert,  d'aller  chez  mon  homme  d'af- 
faires l'informer  s'il  y  a  lieu  d'espérer  que  ce  i)illel  de  trois  mille 
francs  que  je  Iw.  ai  remis  soit  escompte  ces  jours-ci. 


II. 


Tu  ne  m'as  pas  répondu,  Tu  ne  sais  pas  ce  que  c'est  que  d'at- 
tendre une  lettre,  et  une  lettre  qui  doit  terminer  une  foule  d'o- 
dieux petits  tracas.  Depuis  quatre  jours ,  il  s'est  établi  entre  mon 
domesticiue  et  moi  une  lutte  opiniâtre.  11  m'a  préseuté  son  livre 
de  dépense  du  mois  ;  c'était ,  dans  ma  situation  ,  la  plus  [grande 
hostilité  possible.  J'ai  pris  le  livre  et  je  n'ai  rien  dit.  On  ne  saurait 
avoir  Iroj)  de  reconiiaissance  pour  un  domestique  qui  aurait 
l'esprit  ou  plutôt  le  cœur  de  vous  épargner  ces  humiliantes  tra- 
casseries. Mais  ils  semblent,  au  contraire,  se  faire  un  perSde 
plaisir  de  votre  eiubarras  et  prendre  une  revanche.  Je  ne  garderai 
pas  celui-ci.  Le  lendemain,  le  livre  que  j'avais  laissé  sur  la  che- 
minée sans  l'ouvrir  ,  se  trouva  placé  sur  mes  gants ,  de  telle  sorte 
que  je  ne  pouvais  les  prendre  sans  toucher  Todieux  petit  livre. 
Je  le  jetai  de  mauvaise  humeur  sur  le  parquet.  Le  lendemain 
malin ,  Je  le  trouvai  sur  les  pans  de  mon  habit,  de  telle  sorte 
que  ,  prenant  l'habit  pour  le  mettre  ,  je  jetai  le  livre  A  terre.  Je 
le  ramassai  et  le  mêlai  à  d'autres  livres. 

Ce  matin  je  sortis  de  bonne  heure;  j'étais  prêt,  et  je  me  féli- 
citais d'échapper  pour  cette  fois  à  la  persécution  de  mon  ennemi 
et  de  son  mémoire,  lorsqu'en  mettant  mon  chapeau  je  sentis 
me  tomber  sur  la  tète  le  maudit  mémoire  qui  était  dans  le  cha- 
peau. 

J'irai  demain  à  Paris.  Il  faut  absolument  que  je  revienne  avec 
de  l'argent.  Ne  sors  pas  que  je  ne  sois  arrivé;  nous  passerons  la 
journée  ensend)le ,  et  après  demain  nous  partirons  pour  la  cam- 
pagne, où  tu  resteras  avec  nous  aussi  longtemps  que  lu  le  pour- 
ras. 


»  REVUE  DE  PAHIS. 

III. 

Un  duel. 

Les  boutiques  commençaient  à  s'ouvrir  dans  les  rues  de  Paris. 
On  n'entendait  encore  d'autre  bruit  que  les  pas  lourds  des  ma- 
çons se  rendant  à  l'ouvrage  ,  le  trot  pesant  des  chevaux  de  lai- 
tières dont  les  charrettes  secouaient  leurs  boîtes  de  fer  blanc.  Un 
bruit  moins  saccadé  ,  un  trot  un  peu  moins  lourd  sans  être  plus 
vif,  un  trot  de  deux  chevaux  inégaux  se  fit  entendre  de  la  rue 
de  Grammont ,  et  une  citadine  ne  tarda  pas  à  paraître.  Elle 
s'arrêta  à  une  porte  à  laquelle  était  déjà  une  autre  voiture  à 
peu  prés  semblable.  Deux  jeunes  gens  étaient  dans  la  voiture 
qui  arrivait  ;  l'un  des  deux  descendit,  entra  dans  la  maison,  et 
revint  quel<iues  instants  après. 

—  Cocher ,  à  montmarfre  ! 

Il  monta  dans  la  citadine  ,  qui  se  mit  en  route.  Alors  il  dit  à 
son  comitagnon  : 

—  Ton  affaire  est  arrangée.  Le  pistolet  à  vingt-cinq  pas;  on 
marchera  jusqu'à  dix.  Le  rendez-vous  est  à  Montmartre.  Ils  nous 
suivent. 

La  veille  ,  André  était  arrivé  à  Paris ,  selon  sa  promesse.  II 
n'avait  pas  rencontré  son  homme  d'affaires.  Le  soir,  il  était  allé 
au  spectacle  avec  Hubert. 

Dans  les  soirées  parfumées  de  l'été,  il  est  difficile  de  se  décider 
à  entrer  dans  un  théâtre  fétide ,  à  moins  que  l'on  n'en  fasse  un 
contraste  destiné  à  augmenter  le  plaisir  de  la  fraîcheur  que  l'on 
goûtera  en  sortant.  En  un  mot ,  l'été  on  ne  ptut  raisonnablement 
aller  chercher  au  théâtre  que  le  plaisir  d'en  revenir. 

Dans  la  foule  ,  un  homme  marcha  sur  le  pied  d'André  ,  et  ne 
répondit  à  son  observation  que  par  des  jurons  et  des  invectives. 
Hubert  répondit  en  riant  ;  l'inconnu  se  fâcha  et  lui  donna  sa 
carte.  André  donna  la  sienne  en  retour. 

—  Ma  foi!  disait-il  chemin  faisant  à  Hubert,  il  est  difficile 
d'avoir  un  duel  plus  ridicule.  Je  ne  me  sens  pas  le  moins  du 
monde  altéré  du  sang  de  mon  adversaire  ,  et  cela  nous  fait  per- 
dre un  tem])s  précieux  ce  matin.  -» 

—  Je  ne  sais,  disait  l'adver.'^aire  dans  l'autre  fiacre,  pourquoi 


REVUE  DE  PARIS.  9 

cet  écervelé  tient  à  se  battre  pour  une  pareille  vétille ,  et  il  me 
fait  manquer  une  chasse  aux  cailles  que  je  comptais  faire  ce 
matin. 

Au  haut  de  la  côte,  les  deux  voitures  s'arrêtèrent.  Hubert  et 
l'autre  témoin  se  rejoignirent.  André  marcha  en  avant;  son 
ennemi  smyii  à  une  vingtaine  de  pas. 

Après  quelques  instants  de  dialogue  ,  ils  s'arrêtèrent  dans  un 
champ  près  de  Clignancourt,  mesurèrent  les  pas  et  chargèrent 
les  armes.  Alors  les  deux  ennemis  s'approchèrent. 

André  considéra  son  adversaire ,  parut  fort  surpris ,  et  dit  : 

—  Mais  il  y  a  ici  un  étrange  quiproquo;  ce  n'est  pas  avec 
monsieur  que  j'ai  affaire. 

—  Mais ,  reprit  l'autre  ,  monsieur  n'est  pas  l'homme  avec  le- 
quel j'ai  échangé  ma  carte  hier  soir. 

—  C'était ,  dil  André ,  à  la  sortie  du  théâtre  du  Vaudeville. 

—  Oui. 

—  Vous  m'avez  marché  sur  le  pied  ? 

—  C'est-à-dire ,  c'est  vous  qui  avez  marché  sur  le  mien. 

—  Non  pas. 

—  Mille  pardons. 

—  C'est  vous. 

—  C'est  vous. 

—  N'importe,  dit  André,  nous  nous  sommes  querellés  et  nous 
avons  pris  rendez-vous. 

—  C'est  précisément  cela. 

—  Alors  il  n'y  a  pas  d'erreur;  je  vous  croyais  plus  mince. 

—  Et  moi  je  vous  croyais  plus  gros. 

—  Allons  ,  messieurs ,  dit  André ,  les  armes. 

—  Les  armes ,  dit  sir  John. 

—  Attendez,  dit  André ,  et  il  sortit  une  carte  de  sa  pociie. 

Sir  John  Knitt.  Esq, 

—  C'est  bien  moi. 

—  Alors  en  place. 

—  En  place. 

On  compta  encordes  pas,  et  les  adversaires  se  trouvèrent  en 
face  l'un  de  l'autre.  André  boutonna  son  hai)il  pour  couvrir  un 
gilet  qui  aurait  pu  le  trahir,  et  dil  : 


10  REVUE  DE  PARIS. 

—  A  VOUS  ,  sîr  John. 

—  Je  lie  tire  jamais  le  premier,  reprit  sir  John.  A  vous  doue, 
monsieur  Brasseur. 

—  Comment ,  s'écria  Hubert ,  monsieur  Brasseur  ? 

—  Monsieur  Brasseur  ?  dit  André. 

—  Monsieur  Brasseur  ,  répéta  sir  Knitt ,  et  cherchant  dans  la 
poche  de  son  gilet .  il  en  tira  une  carte  et  lut. 

M.  Paul  Brasseur. 

—  Ce  n'est  pas  moi ,  dit  André. 

—  Ce  n'est  pas  lui ,  dit  Hubert. 

—  En  effet,  dit  sir  John  ,  mon  homme  était  plus  gros. 

—  Et  le  mien  l'était  moins  ,  dit  André. 

—  Il  avait  les  cheveux  blonds  et  des  moustaches,  et  nous  n'en 
avons  ni  l'un  ni  l'autre. 

—  C'est  comme  le  mien. 

A  force  d'explication,  on  finit  par  comprendre  qu'après  une 
querelle  et  un  échange  de  cartes  avec  sir  John,  M.  Paul  Brasseur 
avait  eu  une  pareille  querelle,  et  un  pareil  échange  avec  André, 
auquel,  au  lieu  de  donner  sa  propre  carte  ,  il  avait  donné  celle 
(le  sir  John  qu'il  venait  de  recevoir. 

—  C'est  une  erreur,  dit  Hubert. 

—  C'est  peut-être  un  trait  d'esprit  et  de  bon  sens,  dit  sir  Johnj 
il  aura  pensé  que,  s'il  se  trouvait  deux  hommes  assez  fous  pour 
prendre  au  sérieux  une  semblable  querelle,  c'était  entre  eux 
qu'ils  devaient  se  battre.  Messieurs,  dit  sir  John  en  saluant  André 
et  Hubert,  pardon  de  vous  avoir  fait  lever  si  matin.  Moi,  je  suis 
chasseur,  et  cela  n'a  rien  de  contraire  à  mes  habitudes.  Si  vous 
vouliez  accepter  à  déjeuner  à  V*** ,  vous  seriez  les  bienve- 
nus. 

—  Merci,  dit  André,  nous  irons  à  V***,  mais  ce  sera  seulement 
dans  quelques  heures.  J'y  ai  un  pied  à  terre,  et  mon  ami  viendra 
y  passer  chez  moi  quelques  jours. 

—  Ce  sera  donc  pour  demain,  dit  sir  John,  et  il  donna  à  André 
une  autre  carte  sur  laquelle  il  éciivit  au  crayon  son  adresse  à  la 
campagne. 

On  se  serra  la  main,  et  on  remonta  en  voiture. 

—  Chose  singulière,  dit  André,  mon  mnenii  de  tout  fi  l'heure 


REVLE  lîE  PAUIS.  Il 

n'est  autre  que  mon  voisin,  que,  itour  la  [nemièro  fois,  je  vois 
Iiors  de  sa  l'obe  de  cliaral)re  el  de  son  Iioniiet  de  fourrures. 

A  ce  moment,  Hubert  porta  la  main  à  son  gousset  de  montre, 
l»uis  sembla  se  rappeler  où  était  sa  montre. 

—  André,  quelle  heure  est-il? 

André  fit  le  même  mouvement,  et  indiqua  d'un  geste  un  sou- 
venir semblable. 

—  iS 'importe,  il  y  a  au  moins  quatre  heures  que  nous  avons 
ce  cocher.  As-tu  de  l'argent? 

—  Non,  et  loi  ? 

~  Pas  le  moins  du  monde. 

—  Pourvu  que  je  trouve  mon  homme  d'affaires. —  Cocher, 
un  peu  plus  vite.  —  Et  le  cocher  donna  un  coup  de  fouet  sur  la 
sellette  du  cheval  de  gauche,  et  un  second  coup  de  fouet  sur  le 
trait  de  l'autre  cheval. 

L'homme  d'affaires  était  chez  lui;  mais  l'effet  était  difficile  à 
placer.  11  avait  eu  beaucoup  de  peine  à  obtenir  une  quasi-pro- 
messe pour  quelques  jours  plus  tard.  Hubert  et  André,  rentrés 
dans  leur  voiture,  se  regardèrent  sans  parler. 

—  Où  allons-nous,  dit  le  cocher? 

—  Où  vous  m'avez  pris,  dit  André. 

Les  deux  amis  firent  un  paquet  de  leurs  habits  et  les  allèrent 
mettre  en  gage,  puis  i)artirenl  gaiement  pour  la  campagne. 

Nous  aurions  dû  intituler  ce  chapitre  :  Récit  exact  et  circon- 
stancié du  grand  et  mémorable  combat,  qui  n'eut  pas  lieu,  entre 
André  et  sir  John  Knitl,  esq. 

IV. 

Lescriuics  de  Black. 

Sir  John,  en  rentrant  chez  lui,  fut  reçu  par  son  jardinier  qui 
lui  dit: 

—  Ah!  monsieur,  Black  a  encore  fait  des  siennes. 

—  Ce  Black,  dit  sir  John,  est  donc  décidément  un  animal  mal- 
faisant. 

—  Monsieur,  il  a  étranglé  et  dévoré  quatre  lapins  dans  la  ga- 
renne. 

—  Dans  la  garenne  ?  et  comment  y  est-il  entré  ? 


12  REVUE  DE  PARIS. 

—  CVsf  ce  (iirou  ne  peut  comprendre  sans  le  voir,  el  ce  qu'on 
ne  croit  qu'à  jieine  après  l'avoir  vu.  Il  a  rongé  la  porte  de  chêne 
et  a  passé  à  travers. 

—  Ouatre  lapins!  ce  Black  est  réellement  terrible,  dit  sir  John; 
comment  en  est-il  venu  à  manger  le  gibier?  le  meilleur  j>o«»^e/' 
de  toute  l'Ecosse! 

Black  était,  en  effet,  un  de  ces  beaux  chiens  écossais  au  poil 
fauve,  rude  comme  les  soies  d'un  sanglier  ,  et  cependant  si  ras 
et  si  uni,  qu'on  distingue  à  travers  le  mouvement  des  muscles; 
c'était  un  montagnard  aux  pieds  longs  et  étroits,  à  l'œil  vif  et 
saillant,  comme  un  cheval  arabe. 

Mais  depuis  quelque  temps  il  n'était  bruit  que  de  ses  forfaits,  et 
lejardinier,  ainsi  que  les  autres  domestiques,  en  faisaient  chaque 
jour  d'épouvantables  récits. 

Black  mangeait  les  lapins  dans  la  garenne,  les  œufs  et  les 
poulets  dans  le  poulailler;  il  s'introduisait  dans  l'office,  cassait 
les  porcelaines  el  emportait  le  beuire  et  le  filet  de  bœuf  froid  , 
réservé  pour  le  déjeuner.  Black  avait  récemment  dévoré  une 
paire  de  bottes  et  des  harnais,  les  portes  les  plus  fortes  ne  l'ar- 
rêtaient pas,  il  mangeait  les  portes  pour  se  mettre  en  appétit; 
jamais  la  bête  du  Gévaudan ,  jamais  le  sanglier  tué  par  Méléa- 
gre,  ne  firent  autant  de  ravages  que  le  pointer  de  sir  John.  II 
était  tellement  venu  en  usage,  dans  la  maison,  de  lui  mettre  tout 
sur  le  dos,  tant  on  le  jugeait  capable  de  tout,  que,  si  un  rosbeef 
était  trop  cuit,  le  cuisinier  disait  :  C'est  la  faute  de  Black,  contre 
lequel  j'ai  été  obligé  de  défendre  la  crème,  et  pendant  ce  temps- 
là  le  rôti  a  brûlé. 

Si  les  petits  pois  gelaient,  si  le  vin  de  Bordeaux  était  trop 
froid,  si  le  vin  de  Champagne  ne  l'était  pas  assez,  si  le  thé 
était  trop  faible  ou  trop  fort ,  si  les  bottes  de  sir  John  le  gê- 
naient, si  le  dîner  n'était  pas  prêta  l'heure  ordinaire,  on  trouvait 
toujours  moyen  d'en  attribuer  la  cause  à  ce  scélérat  de  Black. 

Black  recevait  de  sévères  corrections,  mais  il  paraissait  peu 
sensible  aux  coups  de  fouet  ;  car  si,  le  lendemain  d'une  exécu- 
tion, sir  John  demandait  pourquoi  on  ne  lui  servait  pas  de  pi- 
geons, le  maître  d'hôtel  répondait  :  Il  n'y  a  plus  de  pigeons, 
Black  les  a  mangés. 

Il  faut  en  remettre  dans  le  pigeonnier.  —  11  n'y  a  plus  de  pi- 
geonnier Black  l'a  détruit. 


REVUE  DE^PARIS.  15 

Le  lendemain  matin ,  les  deux  amis  se  présentèrent  de  bonne 
heure  chez  sir  Jolin  Knitt.  Celui-ci  était  levé  et  prêt  à  partir. 
Les  domestiques  oiîrirent  à  Hubert  et  à  André  des  fusils  et  des 
carnassières.  L'équipement  du  maître  de  la  maison  était  on  ne 
saurait  plus  complet.  Les  Anglais  ont  des  outils  pour  boutonner 
les  guêtres,  et  des  outils  pour  réparer  les  outils  à  boutonner 
les  guêlres.  Un  Anglais  qui  va  pêcher  à  la  ligne  se  fait  suivre 
d'un  fourgon. 

Tout  à  coup  un  chien  tomba  par-dessus  un  mur;  c'était  Black 
que  l'on  avait  renfermé,  mais  qui,  au  mouvement  des  gens,  dans 
la  maison,  avait  bien  compris  qu'il  était  question  de  chasse.  Il 
avait  sauté  à  travers  un  carreau  et  avait  le  museau  ensanglanté; 
une  fois  dans  la  première  cour,  il  était  séparé  delà  seconde, 
où  était  son  maître  ,  par  une  muraille.  11  avait  grimpé  sur  une 
charrette  et  s'était  élancé  au  hasard.  Alors  il  commença  à  bon- 
dir et  à  hurler  de  joie.  Il  venait  flairer  la  veste  de  chasse  et  les 
guêtres  de  sir  John;  il  les  reconnaissait;  on  allait  chasser,  plus 
de  doute;  ses  yeux  lançaient  des  éclairs;  il  allait  à  la  porte, 
se  retournait  pour  voir  si  on  le  suivait  ;  revenait  sur  ses  pas  , 
gémissait. 

Mais  sir  John  lui  dit  sérieusement  :  —Black,  au  chenil.  Le 
pauvre  Black  leva  sur  son  maître  un  œil  morne  et  terne,  et  s'en 
alla  en  rampant,  la  queue  basse,  vers  une  porte  qu'on  lui  ou- 
vrit. Là,  il  se  retourna,  et  leva  sur  son  maître  un  dernier  regard, 
i\n  regard  plein  de  reproche  et  de  prière;  —puis  il  entra,  et  on 
referma  la  porte  sur  lui. 

Jusqu'au  départ,  il  resta  dans  la  paille,  la  tète  tristement  cou- 
chée sur  les  pattes;  puis  quand  il  eut  entendu  fermer  la  grille,  il 
fit  entendre  un  sourd  gémissement  qu'il  continua  jusqu'au  retour 
de  son  maître. 

Il  n'est  rien  de  touchant  comme  la  douleur  d'un  chien  ;  on 
est  tellement  sûr  qu'elle  est  exempte  d'affectation ,  et  que  ce 
c'est  ni  un  masque  ni  une  parure  ;  elle  est  si  franche  ,  si  natu- 
relle. 

Je  ne  vous  raconterai  pas  une  chasse  aux  cailles.  Si  vous  êtes 
chasseur,  vous  la  connaissez;  si  vous  n'êtes  pas  chasseur,  cela 
n'aurait  pas  pour  vous  le  moindre  intérêt. 

Seulement  à  ce  propos,  je  citerai  un  livre  imprimé  en  1788. 

«I  Lorsque  le  temps  du  passage  des  cailles,  pour  retourner  en 
S»  2 


a  REVUE-DE  PARIS. 

Afri(iiie,  est  airivé.  c'est-à-dire  vers  la  fin  d'août,  il  se  fait,  aux 
environs  de  Marseille,  une  chasse  fb)t  arjréable.  On  a  des  jeu- 
nes mâles,  auxquels  on  a  soin  de  n&  donner  que  peu  à  manger; 
au  mois  d'avril  on  les  aveugle  en  leur  passant  légèrement  sur 
les  yeux  un  fîl  de  fer  rouge;  au  mois  de  mai  on  les  plume  sur 
le  dos,  aux  ailes  et  à  la  queife,  etc.,  etc.  « 

Sir  John  et  André  eurent  les  honneurs  de  la  chasse.  Hubert 
ne  tua  rien  ,  mais  ne  manqua  pas  de  donner  une  raison  suffi- 
sante à  chaque  coup  inutile.  L'oiseau  était  trop  loin  ou  trop 
près.  La  poudre  était  humide ,  le  plonîb  trop  gros  ou  inégal. 
Il  avait  eu  le  soleil  dans  l'œil.  Une  racine  l'avait  fait  trébucher. 

On  trouva  à  une  halte  un  excellent  déjeuner;  puis  on  se  remit 
en  marche.  La  chaleur  était  horriblement  pesante  ;  on  voyait 
monter  de  l'horizon  au  zénith  de  gros  nuages  noirs  ,  couverts 
d'une  légère  mousse  grise,  il  semblait  que  le  ciel  s'abaissait  sur 
la  terre  pour  l'étouffer.  Bientôt  quelques  larges  gouttes  s'échap- 
pèrent des  nuées,  puis  ils  se  fondirent  en  eau.  Sir  John  ne  se 
résignait  pas  à  rentrer  et  affirmait  à  ses  compagnons  que  ce 
n'était  qu'un  nuage.  Mais  le  nuage  semblait  une  coupole  de 
plomb,  et  rien  ne  prouvait  qu'il  ne  continuerait  pas  de  pleuvoir 
toujours  à  l'avenir,  jusqu'à  la  fin  des  siècles. 

On  se  décida  au  retour,  et  l'on  fil  deux  lieues  sous  une  cata- 
racte. Arrivé  à  sa  porte,  sir  John  dit  aux  deux  amis. 

—  Allez  vous  changer,  et  revenez  bien  vite  dîner. 


Comment  André  et  Hubert  vinrent  à  bout  d'une  chose  impossible. 

André  et  Hubert  entrèrent  chez  André  sans  se  parler.  Roseles 
attendait  à  la  fenêtre  et  les  reçut  en  riant  de  tout  son  cœur. 

—  Voilà,  dit-elle,  comment  devrait  finir  toute  partie  de  plaisir 
dont  les  femmes  sont  exclues. 

—  Chère  Rose,  dit  André,  vous  ne  voyez  encore  que  la  moindre 
partie  de  nos  infortunes. 

—  Eh  bien  !  dit  Hubert,  que  fais-tu  là? 

—  Et  toi? 

—  Ce  tèlu  de  chasseur  nous  dit  d'aller  changer,  tiT  sais  par- 


REVUE  DE  PARIS.  13 

failemeiU  que  nous  ne  possédons  plus  d'autres  habits  que  ceux 
qui  nous  couvrent. 

—  Ou  plutôt  qui  ne  nous  couvrent  pas, 

—  Plaisante...  El  au  lieu  de  nous  poser  en  Spartiates  ,  de  ré- 
pondre que  quelques  gouttes  d'eau  ne  nous  gênaient  pas,  tu 
tournes  fièrement  du  côté  de  ta  maison  et  je  suis  forcé  de  te 
suivre.  Cela  lui  est  facile  à  dire  à  ce  damné  de  cliasseur  :  Allez 
changer. 

Rose  fit  allumer  un  grand  feu  et  se  retira. 

—  D'abord  ,  dit  André ,  nous  allons  changer  de  linge  ,  puis 
tordre  et  faire  sécher  nos  habits. 

—  H  yen  aura  pour  quatre  heures. 

—  Alors  il  y  a  un  autre  moyen,  c'est  d'écrire  à  l'Anglais  que, 
nous  trouvant  subitement  indisposés ,  nous  le  prions  de  nous 
excuser  et  de  dîner  sans  nous. 

Et  il  se  met  à  écrire  la  lettre.  Comme  il  allait  la  donner  à  por- 
ter, Hubert  l'arrêta. 

—  ^'ous  sommes  sauvés. 

—  Comment? 

—  Certes,  il  est  agréable  de  remettre  des  habits  bien  secs  et 
bien  lustrés,  au  lieu  de  garder  des  vêlements  trempés,  traversés, 
noyés;  mais  ce  n'est  pas  seulement  dans  un  intérêt  de  bien-être 
que  noud  avons  besoin  de  changer,  c'est  aussi  dans  uu  iutérèt 
de  vanité,  pour  ne  pas  paraître  n'avoir  qu'un  habit.  Eh  bien  !  si 
le  premier  but  ne  peut  êlre  atteint,  il  faut  nous  contenter  de 
l'autre.  A  oici  nos  habits  bien  tordus,  je  vais  mettre  les  tiens,  et 
tu  mettras  les  miens.  La  différence  de  couleur  suffira  pour  nous 
donner  l'apparence  convenable,  et  chacun  de  nous  aura  effecti- 
vement changé  d'habits. 

VI. 

On  dîna  splendidement.  Après  le  dîner  on  but  du  punch;  il 
vint  un  moment  où  l'on  eut  tant  bu  ,  qu'on  sentit  plus  que  ja- 
mais le  besoin  de  boire  encore.  Sir  John  reconduisit  chez  eux 
Hubert  et  André.  Celui-ci  fit  de  nouveau  punch  et  l'on  passa 
cl  boire  une  ])artie  de  la  nuit.  A  minuit  Rose  se  retira  pour 
dormir.  Un  peu  après  ,  une  grande  et  mutuelle  tendresse  s'em- 
para des  buveurs ,  <[!ii  sentiieiit  le  besoin  de  s'ouvrir  récipro- 


16  REVUE  DE  PAPxIS. 

quemeiit  leur  âme ,  et  de  se  raconter  leurs  affaires  les  plus 
secrètes.  Ces  confidences  furent  interrompues  par  un  grand 
bruit  partant  de  cliez  le  voisin.  C'était  un  mélange  de  cris  de 
coqs,  de  gloussements  de  poules  qui  couraient  et  volaient  dans 
le  poulailler, 
—  Allons,  dit  sir  Knitt,  c'est  encore  Black  qui  fait  des  siennes. 

VII. 

Sir  John  Knitt,  écuyer,  àMme  Rose  André. 
«  Madaue, 

»  Mon  pointer  Black  s'étant  encore,  la  nuit  dernière,  livré  à 
de  nouveaux  et  coupables  excès,  j'ai  pensé  devoir  mettre  nn 
terme  aux  crimes  que  depuis  longtemps  il  amassa  sur  sa  tête.  Il 
sera  donc  ,  ce  matin  ,  jugé  devant  toute  ma  maison.  Veuillez, 
madame  ,  accepter,  à  déjeuner  cbez  moi  avec  M.  André  et  son 
ami,  et  assister  au  jugement  et,  tout  le  donne  malheureusement 
h  croire,  à  la  condamnation  et  à  l'exécution  de  Black. 

»  J'ai  l'honneur  d'être,  madame, 

u  John  Knitt,  esq.  » 

VIII. 

La  vertu  trouve  tôt  ou  tard  sa  récompense. 

Après  le  déjeuner,  on  fît  paraître  Black. 

Le  pauvre  chien  vint  lécher  son  maître.  Sir  John  était  ému. 

=  Black,  lui  dit-il, je  t'ai  vu  naître,  je  t'ai  choisi  entre  cinq, 
et  tes  quatre  frères  ont  été  noyés;  je  l'ai  élevé,  je  t'ai  instruit;  je 
t'ai  fait  chasser  autant  qu'un  honnête  chien  peut  le  désirer  ;  je 
ne  t'ai  pas  fait  courir  en  vain  ;  à  chaiiue  arrêt  que  tu  as  fait ,  tu 
as  vu  tomber  ta  victime  ;  ton  chenil  a  toujours  été  bien  sec  et 
bien  soigné;  chacpie  jour  j'ai  veillé  moi-même  à  ce  qu'on  renr- 
plaçât  la  paille  du  jour  précédent;  et  c'est  toi,  Black,  c'est  loi  qui 
es  devenu  un  mauvais  lueur  de  poules,  un  pilleur  de  basse-cour; 
c'est  toi  qui  ne  chasses  plus  que  les  côleletlesetles  filets  de  bœuf. 
Je  ne  garderai  pas  un  ?oml>hible  cIii'Mi;  tu  as  mis  le  comble, 


REVUE  DE  PARI.S.  17 

hier,  h  la  rapacité.  —  William,  dil-il  au  jardinier,  emraenez-le 
au  bout  du  jardin,  et  qu"il  soit  pendu. 

—  Est-ce  sérieusement,  dit  Rose,  que  vous  parlez  ainsi  ? 

—  Oui,  madame. 

William  voulut  emmener  le  chien  ;  mais  il  se  débarrassa  et 
vint  se  jeter  dans  les  Jambes  de  son  raaitre,  montrant  autant  de 
terreur  de  quitter  sir  John,  qu'il  eu  eût  montré  de  mourir,  s'il 
eût  pu  comprendre  son  sort. 

Sir  John  regarda  son  pointer  si  beau,  si  noble,  si  vigoureux,  si 
ardent  à  la  fois  et  si  sage,  si  grand  chasseur,  si  soumis,  si  cares- 
sant; s'ils  eussent  été  seuls  ensemble,  sir  John  eut  embrassé  son 
chien;  mais  la  vanité  qui  fait  les  Brutus,  le  soutint;  il  renouvela 
l'ordre,  et  William  i-eprit  Blatk. 

—  Mais  enfin,  dit  Rose,  quel  est  donc  cet  horrible  crime  com- 
mis la  nuit  dernière,  et  qui  a  décidé  la  condamnation  du  pauvre 
Black? 

—  Madame  ,  dit  William  ,  il  s'est  introduit  dans  le  poulailler, 
et  il  a  tué  et  dévoré  quatre  poulets. 

Rose  regarda  William,  lui  ôla  Black  des  mains. 

—  Pauvre  Black ,  lui  dit  elle ,  tu  ne  mourras  pas  ;  tu  es  sous 
ma  protection  et  sous  celle  de  la  justice. 

—Sir  John,  dit-elle,  Black  est  innocent;  la  nuit  dernière,  quand 
vous  étiez  à  boire  chez  moi ,  j'ai  entendu  un  grand  bruit  dans 
votre  poulaillier;  je  n'étais  pas  couchée,  je  me  suis  mise  à  la  fe- 
nêtre, et  j'ai  vu  vos  gens  tordant  le  cou  à  vos  poulets  et  faisant 
une  fricassée  générale.  Black  n'y  était  pas  et  est  le  seul  innocent 
du  crime  dont  on  l'accuse  et  qu'ont  commis  ses  accusateurs.  J'en 
ai  parlé  ce  matin  à  une  femme  qui  me  sert ,  et  elle  m'a  dit  tout 
ce  qui  se  passe  chez  vous;  vos  domestiques  mangent  vos  poulets 
et  vos  pigeons  et  mettent  leur  mort  sur  le  compte  de  Black ,  qui 
ne  consentirait  pas  même  à  en  manger  les  os.  Black  est  un  chien 
fidèle  et  un  bon  chasseur. 

—Madame,  madame  !  dit  sir  John  fort  ému,  èles-vous  sûre  de 
ce  que  vous  dites  ? 

-^  Demandez-le  à  William,  qui  n'ose  regarder  ni  vous,  ni  moi, 
ni  son  intéressante  victime. 

—  Ah  !  drôle  !  c'est  loi  qui  sera  pendu  !  s'écria  le  maître  de 

^  .1: 

William  ne  fut  pas  pendu,  Mais  il  arriva  (ju'un  malin,  à  peu 


18  r.F.VUF.  DE  PARIS. 

de  temps  de  là,  sir  John,  forcé  de  faire  un  long  voyage,  vendit 
ses  chevaux  el  donna  ses  chiens,  excepté  Black. 

—  Monsieur,  dit-il  à  André,  votre  femme,  ou  votre  maîtresse, 
peu  importe ,  a  sauvé  la  vie  à  Black.  Je  ne  peux  ni  le  vendre  ni 
le  donner ,  à  moins  que  ce  ne  soit  à  un  ami  et  à  un  honnête 
homme ,  sur  la  parole  duquel  il  me  soit  permis  de  compter.  Je 
vous  donne  Black  à  deux  conditions,  que  vous  allez  me  jurer  de 
remplir  :  d'abord,  vous  ne  laisserez  Black,  sous  aucun  prétexte, 
propager  sa  race;  si  par  hasard  le  cas  arrivait,  vous  feriez  pen- 
dre ou  noyer  les  chiens  qui  en  proviendraient.  Black  est  le  der- 
nier rejeton  d'une  belle  race  écossaise.  J'ai  encore  dans  mes 
terres  deux  de  ses  frères ,  condamnés  comme  lui  à  un  célibat 
rigoureux.  Je  ne  veux  pas  que  celte  race  courre  les  rues.  En 
second  lieu,  vous  ne  lui  apprendrez  pas  à  rapporter. 

—  Oh!  oh!  tit  André. 

—  Vous  ne  lui  apprendrez  pas  à  rapporter  ?  répéta  sir  John 
Knilt. 

—  Mais  mon  cher  ,  dit  André  ,  faut-il  donc  que  je  rapporte 
moi-même ,  ou  que  je  poursuive  à  travers  les  luzernes  une  per- 
drix démontée  ou  un  lièvre  blessé  ? 

—  Monsieur ,  dit  sir  John  en  reculant  d'un  pas,  croyez- 
vous  qu'un  chien  comme  Black  soit  fait  pour  être  votre  domes- 
tique ? 

Venez  avec  moi  et  vous  le  verrez  chasser  ,  ajouta  Técuyer.  Il 
prit  son  fusil ,  et  ,  suivi  de  Black  et  d'un  épagneul,  il  sortit  dans 
la  plaine  ;  ils  se  promenèrent  une  demi-heure.  Soudain  ,  Black 
tomba  en  arrêt ,  immobile;  sir  John  tira  sa  labalière. 

—  Votre  chien  est  en  arrêt,  dit  André. 

Sir  John  ne  répondit  pas  ,  ouvrit  la  boîte  doublée  d'or,  saisit 
lentement  une  prise  .  la  savoura  ,  referma  la  boîte  et  la  remit 
dans  sa  poche.  Puis  il  avança  j  une  perdrix  isolée  se  leva  et  fut 
immédiatement  pelottée.  Black  la  regarda  tomber  et  revint  au- 
près de  son  maître  qui  rechargeait  son  fusil. 

Alors  l'épagneul  ,  qui  n'avait  pas  guetté  et  ne  s'était  pas  per- 
mis de  prendre  jusque-là  la  moindre  part  à  la  chasse  ,  sortit  de 
derrière  sir  John  ,  alla  chercher  l'oiseau  et  le  rapporta  ,  puis  se 
remit  à  son  poste. 

—  C'est  un  perdreau,  dit  Hubert  qui  arrivait. 


REVUE  DE  PARIS.  If) 

—  Mon  clier  Hubert ,  dit  André  ,  je  regrette  de  vous  voir  arri- 
ver pour  dire  une  sottise. 

A  la  saint  Remy 

Tous  perdreaux  sout  perdrix . 

IX. 

La  citation  de  ce  dicton  de  chasseurdémontre  assez  clairement 
que  l'on  était  arrivé  au  mois  d'octobre,  et  qu'il  ne  restait  aucun 
prétexte  à  donner  à  Rose  pour  habiter  plus  longtemps  la  campa- 
gne. D'ailleurs  An<lré  avait  touché  ses  mille  écus  ,  partie  en  ar- 
gent, pariie  en  valeurs  à  courte  échéance.  L  on  vivait  à  Paris  , 
comme  beaucoup  de  gens  y  vivent,  c'est-à-dire  avec  un  présent 
si  laborieux ,  si  difficile,  qu'on  n'a  pas  le  temps  de  s'occuper  de 
l'avenir. 

Néanmoins,  ce  qui  rendait  la  position  d'André  de  plus  en  plus 
difficile,  c'étaient  des  dettes  dont  le  nombre  et  l'importance  n'a- 
vaient fait  que  s'accroître  depuis  plusieurs  années. 

A  chaque  instant  il  faisait  les  rencontres  les  plus  désagréables; 
nn  bottier  le  saluait,  un  tailleur  l'abordait  avec  son  foulard  sous 
le  bras.  ■* 

André,  il  est  vrai,  mettait  le  plus  grand  soin  à  éviter  les  rues 
où  demeuraient  ses  créanciers  ;  mais  quehiuefois  il  était  trahi 
par  le  hasard.  Il  y  avait  un  très-grand  nombre  de  rues  par  les- 
quelles il  ne  pouvait  plus  passer;  quelquefois  il  lui  fallait  faire 
des  détours  incroyables  pour  aller  d'un  point  à  un  autre.  Quel- 
qu'un qui  l'aurait  vu  sortir  de  la  rue  Saint-Lazare,  où  il  demeu- 
rait, remonter  la  rue  Neuve-Saint-George  et  sortir  par  la  barrière 
Pigale,  ne  se  serait  gui're  douté  qu'il  allait  rue  du  Mont-Blanc  , 
chez  Hubert.  Cependant  il  y  arrivait  en  redescendant  par  la  bar- 
rière de  Clichy,  en  évitant  la  rue  de  Clichy,  prenant  la  place  de 
l'Europe,  la  rue  de. Londres ,  la  rue  du  Rocher,  traversant  la  rue 
Saint-Lazare  sur  un  autre  point ,  suivant  la  rue  de  l'Arcade  et 
la  rue  Saint-Nicolas  d'Anlin. 

n  y  avait,  pour  André,  une  lieue  et  demie  de  la  rue  d'Artois  à 
la  luede  Grammont.  Ce  point  du  boulevard  et  les  rues  adjacen- 
tes lui  étaient  devenus  impraticables  ;  les  boulevards  surtout  pré- 
sentaient, sur  presque  toute  leur  ligne,  de  Irès-grandes  difficul- 


20  REVUE  DE  PARIS. 

tés.  Paris  était ,  pour  lui  un  immense  désert,  malheureusement 
trop  peuplé. 

Un  jour  ,  Hubert  lui  dit  :  Tu  étais  premier  clerc  ,  lors  de  la 
mort  de  ton  père,  pourquoi  n'achètes-tu  pas  une  élude  d'avoué? 
M.  Lenolr  est  un  ancien  ami  de  ta  famille  ,  il  ne  peut  tarder  à  se 
retirer  des  affaires,  va  le  voir. 

André  fit  une  visite  à  M.  Lenoir,  qui  le  reçut  à  merveille  el  vint 
au-devant  de  ce  qu'André  avait  à  lui  dire. 

X. 

M.  Lenoir  à  André. 

•  M.  et  M'oe  Lenoir  prient  M.  André  de  leur  faire  l'honneur 
de  passer  la  soirée  chez  eux  vendredi  prochain.  On  fera  de  la 
musique. 

i>  On  se  réunira  à  huit  heures.  » 

XI. 

André,  qui  était  allé  deux  fois  déjà  chez  M.  Lenoir,  ne  recon- 
nut pas  l'appartement,  tant  il  avait  subi  de  métamorphoses  pour 
la  solennité  du  jour.  L'étude  et  la  salle  à  manger  étaient  deve- 
nues des  salons.  On  avait  enlevé  les  tables  ,  les  cartons  et  les 
buffets  ,  que  l'on  avait  entassés  sur  le  carré  et  sur  l'escalier  qui 
montait  à  l'élage  supérieur;  on  n'avait  pu  enlever  tout  à  fait  la 
trace  des  pains  à  cacheter  qui ,  le  matin  encore  ,  tenaient  à  la 
muraille  une  affiche  ainsi  conçue  : 

SUR    LICITATIOIV 

ESTRE   MAJEIRS   ET  MIINEIRS 

EN  l'Étude  et  par  le  ministère  de  m«  lenoir,  etc. 

Quelques  tètes  de  clercs  chevelus  avait  également  laissé  une 
empreinte  sur  le  mur;  il  était  resté  dans  l'un  de  ces  deux  salons 
une  odeur  de  papier  moisi ,  et  dans  l'autre  un  parfum  de  nour- 
riture ;  les  tables  de  jfu  étaient  dans  le  cabinet  de  l'avoué;  le 


REVUE  DE  PARIS.  21 

salon  était  fort  beau  et  parfaitement  éclairé;  la  chambre  à  cou- 
cher de  madame  servait  de  petit  salon  ,  et  il  n'y  avait  rien  à 
dire  contre  ,  si  ce  n'est  une  chose,  qui  ne  serait  ni  comprise  ni 
appréciée  à  cause  de  l'usage  général  où  sont  les  femmes  de  Paris 
de  laisser  i)énétrer  tout  le  monde  dans  leur  chambre  à  coucher. 

11  y  avaitdans  ces  diverses  pièces  à  peu  près  trois  foisautant  de 
monde  qu'elles  en  pouvaient  contenir,  et  c'était  un  démenti 
formel  à  cet  aphorisme  :  le  contenant  est  plus  grand  que  le  con- 
tenu. 

Tous  les  hommes  étaient  habillés  de  noir  et  avaient  des  cra- 
vates blanches  ,  toilette  qui  est  restée  en  toute  propriété  aux 
gens  du  palais. 

Le  grand  salon  était  plein  de  femmes  assises  dont  quelques- 
unes  étaient  élégantes  ;  il  y  avait  néanmoins  dans  l'ensemble 
quelque  chose  d'un  peu  provincial  et  maniéré. 

Là  ,  du  reste  ,  comme  dans  toute  réunion ,  on  achetait  la  vue 
de  chaque  jolie  femme  par  l'apparition  nécessaire  de  trois  vieil- 
les, mère,  cousine  ou  tante,  qui  l'entouraient  comme  l'enveloppe 
hérissée  d'une  châtaigne  savoureuse. 

La  maîtresse  de  la  maison  avait  une  belle  voix,  et  néanmoins 
laissait  chanter  ses  invitées,  et  aimait  qu'elles  chantassent  bien. 
M.  Lenoir  était  un  homme  de  bonne  mine,  avec  des  airs  si  jeu- 
nes encore ,  qu'on  était  tenté  parfois  de  prendre  ses  cheveux 
gris  pour  de  la  poudre  ;  c'était  un  homme  d'esprit ,  qui  n'en 
avait  que  très-peu  perdu  au  milieu  des  gens  de  robe,  lesquels 
avaient  eu  le  rare  désintéressement  de  ne  lui  pas  prendre  ce 
qu'il  perdait. 

Quelques  hommes  s'étaient  glissés  derrière  les  femmes  où  ils 
se  tenaient  debout  appuyés  contre  le  mur,  sans  espoir  de  chan- 
ger de  position  de  toute  la  soirée;  toutes  les  portes  et  les  issues 
étaient  gardées  et  obstruées.  Dans  les  autres  salons,  on  parlait 
d'affaires,  de  dossiers  ,  de  chicanes  ,  de  plaidoiries  ;  il  y  avait 
presque  uniquement ,  des  notaires  ,  des  avoués ,  des  huissiers  , 
des  avocats,  des  agréés  ;  on  reconnaissait  quelques  premiers 
clercs  à  leur  élégance  particulière  ,  un  gilet  en  soie  ponceau  , 
laissant  apercevoir  une  chemise  de  grosse  toile,  fermée  par  une 
épingle  en  strass ,  dont  le  pseudo-diamant  n'est  guère  moins 
gros  que  le  régent ,  une  cravate  de  satin  blanc  ,  des  gants  verts 
et  les  bas  de  coton.  Ces  excès  de  parure  ,  ce  luxe  asiatique,  ne 


22  REVUE  DE  PARIS. 

sont  point  blâmés  ;  on  sait  qu'il  faut  que  tout  premier  clerc 
fasse  un  beau  mariage  pour  payer  la  charge  qu'il  médite  d'a- 
cbeter,  et  l'on  admet  facilement  qu'il  ne  néglige  rien  pour  char- 
mer les  yeux. 

André  traversa  l'étude  et  la  salle  à  manger ,  et  s'arrêta  dans 
le  cabinet  du  patron;  il  y  avait  un  fauteuil  libre,  il  s'y  plaça,  et 
prêta  l'oreille  à  ce  qu'on  chantait  dans  le  salon  j  cependant  ses 
yeux  ne  restaient  pas  oisifs ,  et  il  lui  semblait ,  par  une  bizarre 
hallucination ,  qu'un  grand  nombre  des  figures  qui  l'entouraient 
ne  lui  étaient  pas  inconnues ,  sans  qu'il  lui  fût  possible  d'adap- 
ter k  aucune  un  nom  humain  ,  d'y  rattacher  un  souvenir. 

In  monsieur  finit  par  se  lever  et  venir  à  lui. 

—  Jlonsieur  ne  me  remet  pas. 

—  Non ,  monsieur. 

—  Je  m'appelle.... 

—  Ce  nom  m'est  inconnu. 

—  Je  demeure  rue  Quincam[»oix. 

—  Je  ne  saurais  dire  en  quel  lieu  du  monde  se  trouve  la  rue 
Quincampoix. 

—  C'est  moi  qui  suis  chargé  de  l'affaire  Grange. 

—  Ah!  monsieur,  je  vous  reconnais  très-bien;  c'est  vous 
qui  m'avez  fait  180  francs  de  frais  pour  un  petit  billet  de 
55  francs  ;  je  suis  heureux  de  voir  votre  figure. 

—  Je  vous  ai  écrit  ce  matin. 

—  Un  papier  timbré? 

—  Non;  je  vous  avertis  qu'il  ne  me  reste  plus  qu'à  faire  aifi- 
cher  la  vente  de  vos  meubles ,  si  sous  trois  jours  vous  n'avez 
pas  fini  ce  petit  compte  Grange. 

-  —Monsieur,  dit  André,  croyez-vous  que  la  musi(iue  de /« 
juive  soit  réellement  de  la  musique  ? 

Il  lui  tourna  le  dos,  traversa  la  pièce  ,  et  se  dirigea  vers  le 
salon.  La  musique  était  finie,  après  avoir  duré  trop  longtemps, 
comme  toute  musique  de  salon  ;  on  allait  danser  et  jouer.  Quel- 
ques vieillards  et  quelques  premiers  clercs  invitèrent  les  danseu- 
ses. Presque  tous  les  autres  hommes  s'établirent  aux  tables  de 
bouillotte. 

A  ce  moment ,  André  alla  saluer  M™^  Lenoir ,  et  lui  dit  : 

—  Je  voudrais  bien  savoir  le  nom  d'un  petit  monsieur  qui 
m'observe  depuis  mon  arrivée,  et  évite  cependant  avec  soin 


REVUE  DE  PARIS,  '23 

que  nos  regards  se  rencontrent.  Il  est  là-bas j  un  habit  noir  et 
une  figure  jaunâtre. 

—  Ah  !  dit  M^^Lenoir,  c'est  M.  Piaulard  de  Bourgneuf... 

—  Certes,  dit  André  .  je  le  reconnais  on  ne  peut  mieux,  main- 
tenant; il  plaide  contre  moi  dans  un  procès  que  l'on  m'intente 
à  propos  de  l'héritage  de  mon  cousin.  Je  l'ai  entendu  plaider, 
il  y  a  peu  de  temps,  dans  une  autre  affaire,  et  je  suis  sorti ,  me 
félicitant  de  l'heureux  hasard  qui  me  le  donne  pour  adver- 
saire ;  je  n'aurais  pu  m'en  choisir  moi-même  un  meilleur. 

—  Mais  voici  encore  une  figure  que  j'ai  vue  quelque  part  ! 

—  C'est  un  avoué;  mais  il  vient  à  vous ,  je  vous  laisse. 

—  Eh  1  monsieur,  dit  l'avoué  à  André,  je  suis  charmé  de  vous 
rencontrer  ici.  Votre  rentrée  dans  le  monde  me  démontre  que 
vos  affaires  vont  mieux,  et  que  vous  pouvez  faire  honneur  à  un 
petit  engagement  pour  lequel  j'ai  obtenu  un  jugement  contre 
vous. 

Et  tout  en  prononçant  ces  paroles ,  l'avoué  faisait  l'inven- 
taire de  sa  victime  ,  il  cotait  son  élégance ,  supputait  le  prix  de 
son  gilet  et  de  sa  cravate ,  appréciait  la  finesse  du  drap  de 
son  habit. 

—  Vous  savez  ,  ajouta-t-il ,  que  le  jugement  est  par  corps  ? 

—  Et  vous  ,  monsieur ,  dit  André ,  vous  savez  ,  sans  doute 
que  le  soleil  est  couché  ! 

A  ce  moment ,  Me  Lenoir  vint  demander  à  André  s'il  voulait 
jouer.  C'était  son  intention  ;  mais  l'avoué  ayant  pris  une  carte, 
il  n'osa  s'exposer  à  montrer  quelques  philippes  d'argent  aux 
yeux  de  son  rapace  interlocuteur  ;  il  répondit  : 

—  Je  préfère  danser. 

Et  il  alla  engager  une  femme.  Dans  le  quadrille  où  H  dansait, 
il  avait  pour  vis-à-vis  M"  Piaulard  de  Bourgneuf ,  qui,  après 
la  c  inlrcdanse  ,  inscrivit  sur  son  agenda  ; 

MEMORANDUM. 

Epoux  Sutteau  contre  André. 

«  Le  prétendu  légataire  danse  deux  mois  aprèsia  mort  du 
testateur,  quand  sa  cendre,  etc.  » 
André ,  qui  n'avait  dansé  que  pour  ne  pas  jouer ,  se  relira  à 


24  REVUE_,DE  PARIS. 

l'écart;  mais  chaque  personnage  lui  paraissait  un  Iiiiissier.  Si 
quelqu'un  tirait  son  mouchoir  de  sa  poche  ,  il  lui  semblait  que 
ce  carré  blanc  était  une  sommation.  Sa  situation  ne  ressem- 
blait pas  mal  à  celle  de  M.  Pourceaugnac  entre  les  apothicaires. 
Comme  il  passait  près  des  tables  d'écarté  ,  M«  Lenoir, l'appela  , 
et  lui  dit  : 

—  Voulez-vous  parier  vingt  francs  pour  moi. 

André  mit  un  louis  sur  la  table  ,  et  continua  sa  promenade. 
Quand  il  revint ,  il  avait  perdu  ,  et  M^  Piaulard  avait  écrit  sur 
son  calepin  : 

MEMORANDUM. 

Epoux  Sutteau  contre  André. 

S'écrier  :  «  Eh  !  messieurs ,  que  fera  de  cette  fortune  le  pré- 
tendu héritier,  si  vous  la  lui  laissez?  Il  la  jettera  en  proie  au 
jeu  ,  dont  il  est ,  etc. ,  etc.  " 

—  Vous  perdez  sans  sourciller ,  dit  à  André  l'huissier  de  la 
rue  Ouincampoix  qui  s'était  rai)proché  de  lui. 

—  Monsieur  ,  dit  André  ,  c'est  au  moins  un  argent  que  vous 
ne  me  prendrez  pas. 

Il  se  dirigea  vers  la  porte. 

—  Et  quoi!  vous  partez?  dit  gracieusement  M™"  Lenoir. 

—  Oui ,  madame .  je  vous  remercie  de  votre  invitation  ;  vo- 
tre soirée  était  délicieuse. 

Il  pleuvait,  et  André,  arrivé  sous  le  péristyle,  se  félicitait 
d'avoir  gardé  la  citadine  qui  l'avait  amené,  lorsqu'il  reconnut , 
descendant  derrière  lui,  l'avoué  qui  l'avait  interpellé. 

—  Voilà  un  mauvais  temps,  dit  l'avoué,  mais  je  demeure  à 
deux  pas;  et,  d'ailleurs.  o«  «e /jew/ garder  une  voiture  toute 
la  soirée.  Si  vous  voulez  traverser  la  rue  avec  moi,  je  vous  prê- 
terai mon  parapluie. 

André  nosa  pas  dire  qu'il  avait  une  voilure;  ce  luxe,  presque 
hostile,  eût  augmenté  la  fureur  des  poursuites  de  l'avoué.  11  mar- 
cha dans  l'eau  avec  ses  souliers  minces,  et  ce  ne  fut  qu'après 
avoir  enfermé  l'avoué  chez  lui  qu'il  revint  prendre  sa  citadine. 

Le  lendemain  il  était  enrhumé. 

Le  surlendemain,  il  alla  voir  M"  Lenoir.  qui  le  reçut  froi- 


REVUE  DE  PARIS.  2S 

demenl,  el  éluda   toute  occasion  de  reparler  de  leur  affaire. 

Un  soir  André  dit  à  Rose  : 

—  Ma  chère  enfant,  il  faut  que  je  vous  parle  sérieusement. 
Si  nous  nous  étions  trouvés  réunis  par  un  de  ces  amours  qui 
sont  toute  la  vie,  qui  mettent  ceux  qui  les  éprouvent  à  l'abri  de 
tout  malheur,  qui  ne  les  sépare  pas,  je  vous  dirais  :  «  Chère 
Rose,  je  suis  ruiné  ;  j'ai  perdu  mon  procès  ;  je  n'ai  plus  de  res- 
source. Je  ne  veux  pas  être  le  parasite  de  ceux  qui  ont  été  les 
miens  quand  j'avais  de  l'argent.  Je  ne  me  sens  pas  le  courage 
de  redevenir  clerc  dans  une  élude,  ni  de  passer  pauvre,  hou- 
leux, mal  vêtu,  devant  mes  émules  de  folies  et  de  dépenses,  qui 
n'en  sont  pas  encore  où  j'en  suis.  De  ma  fortune,  il  me  reste  une 
petite  bicoque  en  Normandie,  une  sorte  de  chaumière,  compo- 
sée de  quatre  chambres  et  entourée  de  pommiers.  C'est  ce  que 
vous  m'avez  quelquefois  entendu  appeler  en  riant  mon  château 
de  Roberchon.  Je  vais  vendre  les  meubles  qui  garnissent  encore 
cet  appartement  autrefois  si  somptueux.  J'ai  une  petite  valeur 
cl  escompter.  Je  partirai  avec  1 ,000  francs  ;  avec  1 ,000  francs 
on  vit  i)resque  un  an  là-bas.  Pendant  cette  année,  je  trouverai 
bien  moyen  de  gagner  1,000  autres  francs.  Nous  vivrons  seuls, 
loin  du  monde,  loin  des  souvenirs. 

»  Mais,  chère  enfant,  notre  liaison  n'a  été  qu'une  association 
de  gaieté,  d'insouciance,  de  plaisirs.  Je  n'ai  plus  ni  gaieté,  ni  in- 
souciance, je  n'ai  plus  surtout  de  plaisirs  à  vous  offrir.  Il  faut 
nous  dire  adieu.  Vous  êlesjeune  et  belle,  la  fortune  et  les  plai- 
sirs ne  vous  manqueront  i)as.  « 

Rose  avait  écouté  les  paroles  d'André  avec  stupéfaction.  Elle 
mit  sa  tète  dans  ses  mains,  resta  quelque  temps  silencieuse,  puis 
lui  dit  : 

—  Vous  ne  m'aimez  pas,  André;  mais  moi,  je  vous  aime  et  je 
ne  vous  quitterai  pas.  Je  pai  tirai  avec  vous;  je  serai  châtelaine 
du  château  de  Roberchon.  Félicitons-nous,  nous  avons  joui  des 
plaisirs  qui  ne  nous  abandonnent  qu'au  moment  où  nous  allions 
les  abandonner  par  dégoût  et  par  ennui. 

J'ai  (pielques  l)ijoux,  dont  le  prix  payera  notre  voyage  et  notre 
installation  dans  votre  château,  qui  a  sans  doute  besoin  de  répa- 
rations. Si  toutefois  le  vent  ne  l'a  pas  emporté  tout  entier,  il  est 
possible  qu'une  chèvre  en  ait  I)rou(é  la  toiture. 

11  y  aurait  sans  doute  une  foule  d'excellentes  raisons  à  me 
9  3 


26  KEVUE  DE  PARIS. 

(ioniier  contre  ma  résoliilion;  mais  tout  doit  céder,  et  céder  à 
ceci  :  Je  vous  aime  el  ne  vous  quillefai  pas. 

Malgré  vos  soins  ingénieux  pour  me  caciier  le  dérangement 
de  vos  affaires,  malgré  la  touchante  ])onté  qui  vous  en  a  fait 
souffrir  seul,  sans  m'associer  à  vos  privations,  il  y  a  longtemps 
déjà  que  j'ai  tout  deviné;  ainsi  ma  résolution  n'est  pas  un  élan, 
un  mouvement  irréfléchi,  dont  je  ne  tarderais  pas  à  me  repen- 
tir. C'est  une  i)ensée  mûrie  et  arrêtée  longtemps  avant  aujour- 
d'hui. 

XII. 

Ce  que  coûtent  28i5  francs,  outre  une  valeur  de  300  francs. 

—  M.  Lenoble? 

—  Monsieur,  il  n'est  pas  levé. 

—  Pensez-vous  qu'il  tarde  beaucoup? 

—  Voilà  plusieurs  personnes  qui  l'attendent.  Si  monsieur  veut 
faire  de  même. 

Et  André  entra  dans  une  salle  à  manger,  dallée  de  carreaux 
noirs  et  blancs,  servant  d'antichambre,  où  se  trouvaient,  en  ef- 
fet, trois  personnages  qui  passaient  le  temps  de  leur  mieux,  en 
attendant  que  M.  Lenoble  fût  visible.  L'un  se  promenait  en  long 
et  en  large,  s'exerçant  à  ne  marcher  que  sur  les  dalles  noires. 
Un  autre  regardait  les  quatre  gravures  hétérogènes  qui  ornaient 
la  salle  à  manger  :  l'Enlèvement  d'Europe,  le  Soldat  laboureur, 
une  Vierge  à  la  chaise  et  le  Coucher  de  la  mariée.  Quand  il 
avait  fait  le  tour,  il  recommençait.  Le  troisième  était  assis,  et 
jouait  à  peu  près  la  scène  du  Bouffe  et  le  Tailleur ,  où  un  per- 
sonnage, voulant  se  préparer  à  une  discussion  importante,  fait 
seul  une  répétition,  joue  son  rôle  et  celui  de  son  interlocuteur, 
s'adresse  à  lui-même  des  objections,  que  lui-même  réfute  vic- 
torieusement. 

—  Monsieur,  vous  avez  une  fdle  ? 

—  Parbleu  !  monsieur  je  le  sais  bien. 

—  Monsieur,  elle  est  douce  et  gentille. 

—  Monsieur,  cela  ne  vous  fait  rien. 

Il  paraissait  que  ce  brave  homme  avait  à  demander  à  M.  Le- 
noble un  service  qu'il  lui  importait  beaucoup  d'obtenir.  Ou  dis- 


REVUE  OE  PARIS.  27 

lingiiait  parfois  quelques-uns  des  mots  qu'il  marmottait,  surtout 
des  paroles  qu'il  prêtait  à  M.  Lenoble,  qu'il  supposait  récalci- 
trant et  parlant  d'une  voix  impérieuse  et  plus  haute  que  la 
sienne,  qu'il  rendait  humble  et  suppliante. 


—  II  m'est  impossible  d'accorder  un  nouveau  délai. 

—  Mais,  monsieur 

—  Je  comprends  votre  position,  mais  j'ai  besoin  de  mes  fonds. 

Et  d'ailleurs  qui  me  garantira  votre  exactitude? 

—  Monsieur,  ma  parole. 

—  Vous  me  l'aviez  donnée. 

—  C'est  vrai,  mais  des  circonstances... 

—  Elles  peuvent  se  représenter. 

—  Alors... 

A  ce  moment  on  annonça  que  M.  Lenoble  était  dans  son  cabi- 
net. L'homme  au  dialogue,  qui  était  le  premier  arrivé,  entra  le 
premier. 

Il  resta  prés  d'une  demi-heure,  et  sortit  radieux.  Sans  doute 
il  avait  obtenu  ce  qu'il  demandait. 

C'était  au  tour  de  celui  qui  se  promenait.  Un  quart  d'heure 
après  M.  Lenoble  parut  en  le  reconduisant. 

—  jMessieurs,  dit-il  à  André  et  ît  l'admirateur  des  gravures, 
je  suis  désolé,  mais  je  suis  obligé  de  sortir  ;  il  m'est  imposible 
de  vous  recevoir  aujourd'hui.  Demain  je  vais  à  la  campagne, 
je  ne  reviens  qu'après-demain  soir;  le  jour  d'après  je  déjeune 
en  ville,  c'est  donc  seulement  le  jour  suivant  que  je  pourrai  cau- 
ser avec  vous. 

—  Mais,  mon  cher  monsieur  Lenoble,  dit  André,  c'est  la  qua- 
trième foi.s  que  je  reviens. 

—  J'ensuis  vraiment  désolé;  mais  impossible  autrement.  A 
samedi  donc,  messieurs,  je  vous  salue  bien. 

André  lut  exact;  il  attendit  une  heure  et  demie,  et  fut  admis 
auprès  de  M.  Lenoble. 

—  Mon  cher  monsieur  André,  je  suis  désolé  de  vous  avoir  fait 
attendre;  mais  j'ai  tant  d'affaires.  Je  suis  tous  les  malins  as- 
siégé comme  vous  l'avez  vu.  11  y  a  bien  longtemps  que  l'on  ne 
vous  a  rencontré.  Avez-vous  donc  été  h  la  campagne?  Ah  !  vous 


28  REVLE  DE  PARIS. 

êtes  chasseur.  Je  ne  cliasse  pas,  mais  mon  grand-père  «^tait 
grand  chasseur.  Mon  oncle,  feu  le  mari  de  ma  lante  Laure,  qui 
demeure  avec  moi,  était  aussi  un  chasseur  renommé.  Je  me  rap- 
pelle une  histoire  que  je  ne  crois  pas  vous  avoir  racontée 

Quand  André  avait  fait  le  calcul  de  ses  ressources,  il  avait 
dit  :  Un  billet  de  500  fr.  que  je  ferai  escompter  par  Lenoble. 
Ci  500  fr.  Mais  au  moment  de  faire  la  proposition  d'escompter 
le  billet,  il  commençait  à  ai)ercevoi:  une  partie  des  objections 
que  Lenoble  pouvait  lui  faire,  et  quoique  Lenoble  lui  eût  déjà 
raconté  Thisloire  de  son  oncle,  il  n'osa  pas  l'arrêter  court,  et  se 
résigna  à  subir  de  nouveau  la  narration. 

—  Puis-je  vous  être  bon  à  quelque  chose  ?  dit  enfin  M.  Le- 
noble. 

—  C'est  une  bagatelle,  dit  André  j  un  billet  de  300  francs  que 
vous  m'obligerez  de  m'escompter. 

—  Ah  !  dit  Lenoble,  je  fais  bien  peu  d'escompte  maintenant  ; 
j'ai  fait  des  pertes;  le  commerce  va  si  mal.  Hier  encore  j'ai 
fait  des  remboursements  importants;  je  n'ai  pas  du  tout  d'ar- 
gent. 

A  ces  paroles,  André  sentit  au  dedans  de  lui-même  des  bouil- 
lonnements d'indignation,  de  la  lâcheté  avec  laquelle  il  avait 
écouté  la  vieille  histoire  de  M.  Lenoble. 

—  Cependant,  ajouta  celui-ci,  je  ne  voudrais  pas  vous  re- 
fuser. 

Un  gros  chat  vint  grimper  sur  les  genoux  d'André.  Le  chat 
muait. 

—  Prenez  garde,  dit  M.  Lenoble,  il  va  vous  salir. 

Mais  André  avait  repiis  avec  l'espoir  toute  sa  lâcheté,  il  se 
prit  à  caresser  le  chat,  et  fit  un  grand  éloge  de  sa  beauté  et  de 
la  douceur  de  son  poil. 

—  Mais  pour  le  moment  je  n'ai  pas  du  tout  d'argent. 
.André  repoussa  le  chat. 

—  Revenez  le  5,  dans  quatre  jours,  nous  tâcherons  de  vous 
faire  votre  affaire. 

André  allait  se  lever  ;  M.  Lenoble  continue  le  dialogue. 

—  Oue  faites  vous  ?  on  dit  que  vous  vivez  avec  une  fille  de 
théâtre.  Vous  avez  tort,  tous  les  honnêtes  gens  vous  blâment. 

André  se  sentit  rougir  d'indignation  contre  M.  Lenoble  et 
contre  lui-même  ;  de  personne  il  n'eût  souffert  de  semblables 


REVUE  DE  PARIS.  29 

questions  ,  ni  un  blâme  ainsi  formulé.  11  se  contint  en  pensant 
que  c'était  la  dernière  fois  qu'il  aurait  à  subir  de  pareilles  cor- 
vées. 

—  Après  tout ,  continua  M.  Lenoble  ,  j'ai  été  jeune  aussi , 
c'est-à-dire  jusqu'à  vingt-deux  ans  ;  ou  la  dit  jolie  ;  je  l'ai  vue  un 
soir  avec  vous,  elle  m'a  paru  bien  faite,  ses  lianciies  sui'tout, 
mais  sont-elles  réelles  ? 

Et  M.  Lenoble  entra  dans  des  détails  excessivement  intimes 
au  sujet  de  Rose. 

André  d'abord  fit  des  réponses  évasives  et  embarrassées,  puis 
ne  répondit  plus.  M.  Lenoble  changea  alors  de  sujet  ;  il  lui  de- 
manda à  quelle  heure  il  rentrait  ,  à  quelle  heure  il  se  levait  le 
malin  ,  ce  qu'il  mangeait. 

Enfin ,  il  laissa  aller  le  malheureux  André  ;  mais  sur  le  carré, 
il  le  rappela. 

—  Et  bien  !  dit-il ,  venez  dîner  avec  nous,  le  5,  sans  façon,  la 
fortune  du  pot. 

André  se  rappela  que  le  5,  il  devait  mener  Rose  dîner  à  une 
campagne  ,  où  ils  s'étaient  rencontrés  pour  la  première  fois  et 
que  probablement  ils  ne  reverraient  jamais.  Néanmoins  il  n'osa 
pas  refuser  l'invitation  de  M.  Lenoble.  ...• 

Celui-ci  le  rappela  encore. 

—  A  propos,  votre  ami**''  vous  donne  quelquefois  des  billets 
d  espectacle,  ayez  donc  une  loge  pour  le  5. 

Le  5,  André  envoya  trop  tard  chez  son  ami,  il  ne  put  avoir 
de  loge  ;  à  quatre  heures  ,  il  se  décida  à  en  payer  une  au  bu- 
reau. 

Il  y  avait,  à  dîner,  M.  et  M™«  Lenoble  et  leur  tante  ,  avec  un 
grand  monsieur  qu'André  ne  connaissait  i)as. 

Comme  on  se  mettait  à  table ,  M.  Lenoble  dit  à  André  tout 
haut  : 

—  J'ai  votre  affaire.  Envoyez  demain  matin  ,  entre  huit  et 
neuf  heures. 

A  ta])le ,  on  parla  de  choses  et  d'autres.  M.  Lenoble  avait  de 
grandes  prétentions  à  la  prévision  de  l'avenir  ,  et  pour  plus  de 
certitude  dans  ses  prophéties  ,  il  ne  les  faisait  jamais  qu'ai)rès 
l'événement.  C'est  un  procédé  qui  n'est  pas  très-rare  ,  et  au 
moyen  duquel  certaines  personnes  se  sont  fait  la  réputation  de 
connaître  parfaitement  les  hommes  et  les  choses  ,  et  d'avoir  le 


30  REVUE  DE  PARIS. 

coup  d'œil  juste  et  infaillible.  Voici,  du  reste,  la  recette  de  ces 
réputations  : 

Vous  lisez  sur  un  journal  :  La  Russie  a  commencé  les  hosti- 
lités contre  la  Circassie. 

Très-bien.  Jamais  de  votre  vie  vous  n'avez  parlé  de  la  Russie, 
vous  ne  savez  pas  le  moins  du  monde  où  est  la  Circassie,  cepen- 
dant vous  dites  à  tout  le  monde  :  J'avais  bien  prédit  «jue  la 
Russie  attaquerait  la  Circassie. 

On  vous  dit  :  M.***  est  mort  à  quatre-vingt-deux  ans. 

Vous  ne  connaissez  pas  M.***,  et  ce  n'est  que  par  l'annonce  de 
sa  mort  que  vous  apprenez  qu'il  vivait.  Vous  répondez  :  Cela  ne 
m'étonne  pas  ,  j'avais  toujours  dit  que  ce  gaillard-là  passerait 
quatre-vingts  ans. 

Quelquefois  vous  soutenez  en  face  à  votre  interlocuteur  que 
c'est  précisément  à  lui  que  vous  aviez  dit  la  chose  ,  vous  pré- 
cisez le  jour,  l'heure,  c'est  à  diner,  au  Café  de  Paris  ,  vous  étiez 
auprès  de  Tony,  vous  aviez  un  habit  bleu  à  boutons  de  métal. 
Et  l'interlocuteur  tinit  par  croire  que  c'est  lui  qui  manque  de 
mémoire,  ou  que  vous  le  prenez  pour  un  autre  auquel  vous  avez 
réellement  parlé. 

Mais  jamais  M.  Lenoble  n'avait  eu  une  position  plus  avanta- 
geuse pour  avoir  prévu  et  prédit  n'importe  quoi,  que  celle  que 
lui  donnait  la  présence  d'André  et  sa  position,  vis-à-vis  de  lui  , 
d'obligé  ne  tenant  pas  encore  le  bienfait.  11  est  bon  de  remar- 
quer que  M.  Lenoble,  sous  différents  noms  ,  prenait  à  André  à 
peu  près  luiitpour  cent  d'escompte, que  c'était  letauxlégal  dans 
sa  plus  large  extension  ;  que  c'était  là  une  affaire  sur  laquelle 
M.  Lenoble  faisait  un  bénéiice  ,  et  que  cela  ne  passait  à  l'état 
de  service  que  parce  qu'il  plaisait  à  M.  Lenoble  de  le  prendre 
ainsi. 

—  Eh  bien  !  dit  M.  Lenoble,  *'''  a  manqué.  Je  l'avais  toujours 
prévu.  Vous  souvient-il  monsieur  André,  que  je  vous  en  ai  parlé 
il  y  a  un  an. 

—  Parfaitement,  dit  André,  qui  n'avait  pas  vu  M,  Lenoble 
depuis  quinze  mois. 

—  Quand  on  a  un  peu  de  tact  et  d'expérience,  dit  M.  Lenoble, 
quand  ou  est  doué  d'un  jugement  sain,  d'un  coup  d'œil  sûr.  il  est 
peu  de  choses  qui  puissent  étonner.  Les  choses  les  plus  impré- 
vues m'ont  déjà   depuis  si  longtemps  frappé  par  leur   nécessité, 


REVUE  DE  PARIS,  31 

<jiie  je  les  considère  comme  accomplies  avant  qu'elles  aient 
commencé  à  se  manifester.  M.  André  peut  dire  que  dès  1827 
j'avais  prévu  les  événements  du  mois  de  juillet  1830. 
Et  il  regarda  André  pour  attendre  sa  réponse. 

—  C'est  vrai ,  dit  André. 

—  Je  ne  le  lui  fais  pas  dire ,  ajouta  M.  Lenoble. 
On  vint  à  parler  de  l'amitié. 

—  Pour  moi ,  dit  M.  Lenoble ,  M.  André  sait  que  je  suis  obli- 
geant. 

André  s'inclina  en  signe  d'assentiment. 

—  Eh  bien  !  continua  M.  Lenoble  ,  je  n'ai  jamais  obligé  que 
des  ingrats. 

M.  Lenoble  ne  disait  pas  que  ses  services  ressemblaient  en 
général  à  ceux  qu'il  rendait  à  André.  La  plupart  des  gens,  même 
de  ceux  qui  obligent  réellement ,  font  tomber  les  services  de  si 
haut  sur  la  léte  de  leurs  oblijïés  ,  qu'ils  les  blessent  presque  tou- 
jours, et  que  ,  non-seulement  ils  n'obtiennent  pas  de  reconnais- 
sance, mais  qu'ils  ne  peuvent  parvenir  à  se  faire  pardonner 
leurs  bienfaits.  La  récompense  d'un  service  doit  être  l'influence 
heureuse  qu'il  exerce  sur  celui  qui  le  reçoit  et  la  bienveillance 
tacite  qu'il  en  ressent.  Je  me  défierais  de  ceux  qui  se  débarras- 
sent en  paroles  de  la  reconnaissance  qu'ils  ne  veulent  pas  garder 
dans  le  cœur. 

On  se  mit  en  route  pour  le  théâtre.  Le  grand  monsieur  offrit 
le  bras  à  M'""  Lenoble,  qui  était  une  petite  femme  grosse,  rose  , 
assez  rajïoûtante.  Et  André  fut  obligé  de  se  charger  de  la  tante 
Laure.  11  faisait  beau  ;  on  n'était  pas  loin  du  théâtre  ;  on  alla  à 
pied. 

André,  préoccupé ,  comme  on  peut  le  penser  ,  au  moment  de 
quitter  Paris  pour  toujours ,  et  d'adopter  une  existence  qui  lui 
semblait  encore  un  rêve  ,  fut  obligé  de  faire  les  honneurs  de  sa 
loge  ,  que  M""^  Lenoble  ne  trouva  pas  assez  de  face.  11  lui  fal- 
lut dire  à  la  tante  Laure  le  nom  de  tous  les  acteurs  ,  et  répondre 
aux  questions  de  JM.  Lenoble  sur  les  intrigues  et  les  aventures 
des  actrices  ,  lui  qui  jamais  n'avait  pu  rester  un  acte  entier  sans 
sortir  de  sa  loge ,  ou  qui  prenait  le  parti  de  s'endormir  au 
f  0  nd . 

Il  avait  même  acquis  à  ce  sujet  une  faculté  digne  d'envie. 
Quand  il  voyait  poindre  une  de  ces  scènes  éternellement  repro- 


32  REVUE  DE  PARIS. 

diiites  au  théâtre  ,  élernellenaent  ennuyeuses  ,  éternellement  ap- 
plaudies ;  quand  on  disait  dans  la  tragédie  : 

Jeté  rai^déjà  dit  et  veux  bien  le  redire  ,  etc. 

OU  bien  : 

Te  souvient-il  encor  la  fameuse  journée ,  etc. 

ou  dans  la  comédie  .  quand  on  approchait  deux  fauteuils. 

A  la  seule  prévisiop.  du  récit  ou  de  la  scène  filée  ,  il  se  pen- 
chait dans  son  coin  et  s'endormait  profondément. 

A  la  sortie  ,  il  pleuvait  à  verse  ;  on  prit  un  fiacre.  M.  Lenohle 
indiqua  son  adresse  ,  quoique  André  demeurât  plus  près  que  lui 
du  théâtre.  Il  descendit  avec  sa  femme  et  la  tante  Laure^  et  dit 
à  André  : 

—  Soyez  assez  bon,  mon  cher  monsieur,  pour  jeter  mon- 
sieur chez  lui  en  passant.  A  demain  malin  ;  n'oubliez  pas. 

—  Où  demeurez-vous?  dit  André  au  grand  monsieur. 

—  Rue  des  trois-Couronnes. 

Il  y  avait  une  lieue  un  quart  pour  aller,  autant  pour  revenir. 
André  rentra  chez  lui  à  une  heure  et  demie. 

Le  lendemain  matin  ,  André  reçut  de  M.  Lenoble  285  francs. 

XIII. 

IMlle  Jenny  Mathieu  à  Emmeline  Leiioir. 

a  II  y  avait  bien  longtemps,  ma  chère  Emmeline,  que  je 
n'avais  reçu  de  lettre  de  toi ,  et  plus  d'une  fois  je  t'ai  accusée 
d'oublier,  au  milieu  des  plaisirs  de  Paris,  de  pauvres  campa- 
gnards relégués  dans  une  petite  bourgade  au  bord  de  la  mer.  Je 
te  remercie  bien  de  ta  lettre  et  de  ce  que  tu  m'y  apprends.  Je  ne 
sais  que  te  dire  en  retour.  Depuis  un  an  et  demi  que  j'ai  quitté 
Paris,  ma  vie  a  été  monotone  et  calme  au  delà  de  toute  expres- 
sion. Sais-tu  qu'il  y  a  un  an  et  demi  déjà  d'écoulé  depuis  la 
soirée  où  nous  avons  vu ,  chez  ton  père,  ce  beau  jeune  homme 
triste  auquel  ton  père  devait  céder  son  élude  ,  et  que  toi  et  moi 
nous  supposions  devoir  être  ton  mari.  A  propos  de  lui,  il  faut 
que  je  te  parle  d'une  ciiose  qui  m'a  bien  frapjiée  il  y  a  un  an. 


REVUE  DE  PARIS.  33 

»  Nous  déjeunions  dans  la  salle  à  manger,  quand  il  entra  tonl 
à  coup  un  grand  chien  fauve  ,  «lui  vint  s'installer  au  milieu  de 
nous ,  et  prit  de  la  meilleure  grâce  quelques  friandises  que  Je 
lui  donnai.  Il  avait  l'œil  vif  et  intelligent.  Mon  pure,  qui  a  chassé 
autrefois,  l'admirait  en  connaisseur,  et  disait  : 

—  C'est  un  des  plus  beaux  chiens  que  j'aie  vus  ,  et  il  n'y  en 
a  pas  en  France  cpiatre  comme  lui. 

"  Lorsque  nous  entendîmes  un  coup  de  sifflet  aigu,  le  cliieu 
laissa  un  os  qu'il  rongeait ,  se  tourna  vers  la  porte ,  que  l'on 
avait  refermée  ,  et  voyant  ouverte  la  fenêtre ,  qui  heureuse- 
ment n'est  qu'à  six  ou  sept  pieds  du  sol ,  s'élança  à  travers  avec 
la  légèreté  d'une  biche  et  di.sparut. 

—  A  qui  est  ce  chien?  demanda  mon  père  au  domestique  qui 
nous  servait. 

—  C'est  au  marchand  de  canards. 

—  Vient-il  souvent? 

—  Presque  tous  les  jours. 

—  Vous  m'appellerez  quand  il  sera  là. 

0  Trois  ou  quatre  jours  après  ,  comme  nous  étions  encore  h 
déjeuner,  on  vint  dire  à  mon  père  que  le  marchand  de  canards 
était  à  la  cuisine.  Il  ordonna  de  le  faire  enirer. 

»  A  peine  l'eus-je  aperçu  qu'il  me  sembla  que  je  l'avais  déjà 
rencontré  quelque  part.  C'était  un  grand  jeune  homme  d'une 
trentaine  d'années  ,  hâlé  par  le  vent  et  le  soleil ,  s'exprimant 
parfaitement  bien  et  éludant  les  questions  de  la  façon  la  plus 
spirituelle  ;  tout  ce  qu'on  put  savoir  de  lui,  c'est  qu'il  demeure 
à  trois  lieues  de  Trouville.  qu'il  habite  une  petite  maison  qui 
lui  appartient,  qu'il  connaît  dans  les  environs  un  étang  cou- 
vert de  canards  sauvages,  dans  la  saison  froide;  que.  pour 
suppléer  à  lâchasse  de  l'hiver,  il  en  a  pris  quelques  uns  vivants 
qui  commencent  à  lui  faire  une  basse-cour  assez  nombreuse  et 
lui  permettent  de  faire  son  commerce  en  toute  saison. 

—  Vous  n'êtes  pas  du  pays  ! 

—  J'y  suis  né. 

—  Mais,  à  votre  langage,  on  voit  que  vous  avez  reçu  une 
excellente  éducation. 

—  Je  n'en  suis  pas  plus  mauvais  chasseur  pour  cela.  11  salua 
et  se  relira. 

»  Ce  n'est  qu'après  son  départ  (pie  je  réussis  à  n:e  rappeler 


34  REVUE  DE  PAPxIS. 

OÙ  je  l'avais  vu  et  je  le  dis  à  mes  parents,  qui  rirent  beaucoup 
et  m'appelèrent  folle.  Cependant ,  ces  manières  distinguées  ,  le 
mystère  dont  il  entoure  sa  vie  passée  ,  et  surtout  la  similitude 
du  nom,  les  rangea  presque  de  mon  avis.  Nous  apprîmes  que  le 
marchand  de  canards  s'appelle  André. 

»  11  est  revenu  quelquefois.  Une  fois  mon  père  a  voulu  le  ques- 
tionner, il  s'en  est  allé ,  et  a  affecté  depuis  de  ne  pas  même 
entrer  dans  la  cuisine  pour  vendre  ses  canards.  Depuis  nous  ne 
nous  en  sommes  plus  occupés.  » 

XIV. 
Emmellne  Lenoir  à  Jenny  Mathieu. 

"  Mon  Dieu  !  quelle  singulière  chose  ,  ma  chère  Jenny,  quoi  ! 
c'est  M.  André  que  tu  as  retrouvé  à  Trouville,  et  dans  une  sem- 
blable situation!  Quand  tu  Tas  vu  chez  nous,  il  y  avait  déjà 
plusieurs  années  que  je  le  connaissais.  Dès  lors  ,  sa  fortune 
avait  subi ,  je  le  savais  .  une  grave  altération  ;  mais  deux  ans 
avant,  c'était  un  des  hommes  les  plus  élégants  de  Paris.  Il  avait 
de  beaux  chevaux ,  et  on  le  rencontrait  partout  ,  toujours  bril- 
lant, toujours  remarquable  entre  les  autres,  par  sa  bonne  grâce 
et  par  un  petit  degré  d'impertinence  qui  n'était  pas  très-dés- 
agréable. 

»  .le  t'avouerai ,  ma  chère  Jenny,  que,  sans  être  ce  qu'on  ap- 
pelle amoureuse  de  M.  André,  je  n'étais  pas  sans  m'occuper  de 
lui ,  et  d'ailleurs  il  m'avait  semblé,  à  diverses  reprises,  que  ma 
famille  avait  des  intentions  sur  lui,  et  que  lui-même  faisait,  à 
moi,  quebpie  altentioi».  11  n'a  plus  été  question  du  mariage  , 
ou  plutôt  il  n'en  a  jamais  été  question,  de  ce  mariage  que 
j'avais  peut-être  rêvé.  Je  n'ai  pas  cru  devoir  en  mourir  de  dou- 
leur; cela  ne  m'empêchera  pas  d'épouser  un  autre  ,  mais 
M.  André  ne  me  sera  jamais  tout  à  fait  indifférent,  et  tout  ce 
qui  me  rappelle  son  souvenir  a  pour  moi  quelque  chose  de  doux 
et  de  triste  à  la  fois. 

»  Voilà,  ma  chère  Jenny,  ce  qu'il  faut  que  tu  fasses  pour  moi. 
11  est  évident  que  tu  ne  te  trompes  pas  :  M.  André  a  quitté  Paris, 
il  y  a  quinze  mois,  et  personne  ne  sait  ce  qu'il  est  devenu.  Je 
savais,  d'autre  part,  qu'il  av:uf ,  en  Normandie,  une  petite 


REVUE  DE  PARIS.  .     35 

propriélé  qu'il  appelait   en  riant  son  château  de  Roberclion. 

»  André  est  malheureux;  inforaie-toi  de  lui.  donne-moi  tous 
les  détails  que  tu  pourras  te  procurer  ;  j'ai  de  l'aryent  à  moi , 
nous  le  lui  ferons  parvenir  spcrèlement. 

n  Je  compte  sur  toi ,  ma  bonne  Jeniiy,  pour  l'exécution  de  ma 
commision  et  aussi  pour  la  rapidité  de  cette  exécution.  « 

XV. 

Jcnny  Mathieu  à  Emtneline  Lenoir. 

«  Voici,  ma  chère  Emmeline,  tous  les  détails  que  j'ai  pu  ob- 
tenir, ils  t'affligeront  probablement;  mais  il  n'eût  servi  à  rien 
de  te  les  cacher,  et  d'ailleurs  c'aurait  été  priver  de  ton  secours 
une  personne  qui  en  a  bien  besoin. 

»  Il  y  a  presqu'un  an  et  demi,  un  jeune  homme  vint  visiter 
une  mauvaise  maison ,  abandonnée  depuis  longtemps  ,  située  au 
milieu  d'une  petite  prairie  ,  formant  avec  elle  une  propriélé 
connue  sous  le  nom  épigramraatique  de  château  de  Roberchon. 
La  toiture  était  enfoncée  ,  les  portes  hors  des  gonds.  En  quel- 
ques jours  .  des  ouvriers  eurent  rendu  la  bicoque  à  peu  près 
habitable,  et  le  jeune  homme  s'y  installa  avec  une  petite  femme, 
jeune  et  jolie  ,  qu'il  appelait  Rose.  Les  voisins  s'occuiièrent 
beaucoup  d'eux  pendant  quelque  temps.  On  ne  tarda  pas  à 
s'apercevoir  qu'ils  étaient  fort  obligeants.  D'ailleurs  c'était  le 
moment  de  récolter  les  pommes  et  de  faire  le  cidre ,  on  cessa  de 
songer  à  eux.  Bientôt,  cependant,  on  recommença  à  parler  du 
voisin  .André  :  on  le  citait  comme  le  meilleur  chasseur  du  pays, 
et  on  le  vit  bientôt  aller  vendre  le  gibier  qu'il  tuait  dans  les  com- 
munes environnantes.  Ce  qu'il  tuait  surtout ,  c'étaient  des 
oiseaux  de  passage  dont  la  chasse  est  des  plus  fatigantes  :  elle 
se  fait  l'hiver,  la  nuit,  et  à  chaque  instant  il  faut  entrer  dans 
l'eau  jusqu'à  la  ceinture;  c'était  un  rude  métier  pour  un  jeune 
homme  accoutumé  à  toutes  les  aises  et  à  toutes  les  élégances  de 
la  vie.  Mais  ce  qui  chagrinait  le  plus  M.  André,  c'était  son  chien 
Black.  Black  est  un  chien  de  plaine  et  de  montagne,  un  pointer 
écossais^  comme  dit  mon  père,  et  ces  chiens  ne  rapportent  pas  et 
n'aimentpas  l'eau,  surtout  l'hiver.  Le  pauvre  Black,  entraîné  par 
l'amour  de  la  chasse ,  par  sou  attachement  pour  son  maitre , 


56  REVUE  DE  PARIS. 

nogeait  iiéamiioins  dans  l'eau  glacée  pour  aller  chercher  le  gi- 
I)ier  clans  les  endroits  où  André  ne  pouvait  parvenir  ;  car  il  évi- 
tait cotte  peine  à  son  chien  chaque  fois  que  l'eau  n'était  pas 
trop  profonde  et  qu'il  y  pouvait  aller  lui-même.  Rose  .  quand  ils 
rentraient,  faisait  un  grand  feu  ponr  les  réchauffer  tous  deux  ; 
elle  les  soignait,  leur  préparait  leur  dîner.  Elle  voulut, 
une  fois  qu'André  était  trop  fatigué,  aller  vendre  elle-même 
legii)ier;  mais  quelques  exjjressions  peu  honnêtes  qu'on  lui 
adressa  lui  firent  tant  de  peur,  qu'elle  n'osa  plus  recommen- 
cer. 

«  Dans  ses  chasses  ,  André  avait  fait  connaissance  avec  quel- 
ques autres  chasseurs,  qui,  moins  habiles  tireurs  que  lui, 
l'enviaient  tout  en  l'admirant.  Un  soir  il  en  rencontra  un  qu'il 
n'avait  pas  vu  depuis  longtemps. 

—  Et  l'ami ,  lui  dit  André,  avez-vous  donc  été  malade  que 
l'on  ne  vous  rencontre  plus  ? 

—  Aon  ,  dit  l'autre ,  mais  j'ai  abandonné  le  métier  de  chien 
que  je  faisais,  je  ne  suis  plus  chasseur,  je  suis  contrebandier; 
je  risque ,  il  est  vrai ,  quelques  mois  de  prison  ,  mais ,  pour  cela  , 
il  faudrait  me  prendre ,  et  aussi  la  confiscation  de  marchan- 
dises qui  ne  sont  pas  à  moi.  Mais  je  gagne  de  l'argent,  je  vis 
bien  ,  et  je  n'attrape  plus  de  rhumatismes.  Vous  êtes  fort,  vous 
êtes  leste  et  bon  coureur,  vous  devriez  vous  mettre  des  nôtres , 
vous  vous  en  trouveriez  bien. 

—  .le  verrai,  répondit  André.  Et  il  n'y  pensa  plus. 

«  Mais  il  ne  tarda  pas  à  sentir  les  premières  atteintes  de  rhu- 
matismes et  de  douleurs  aiguës,  que  devait  nécessairement  lui 
donner  une  vie  semblable.  Rose  lui  doiuiait  tous  les  soins  pos- 
sibles. Quelquefois  elle  lui  disaii  :  Je  neveux  plus  que  tu  ailles  à 
la  chasse.  Mais  elle  se  rendait  à  la  nécessité,  et  André  y  retour- 
nait le  lendemain.  11  arriva,  une  nuit,  qu'André  ayant  abattu 
un  canard  ,  Black  ne  voulut  pas  aller  le  chercher.  André  lui 
dit  sévèrement  :  ^  l'eau!  Black  alla  jusqu'au  bord,  regarda 
son  maître  d'un  air  suppliant ,  et  se  coucha  à  terre.  André  re- 
garda où  était  tombé  le  gibier;  il  y  avait  trop  d'eau  pour  qu'il 
pût  hii-même  aller  le  chercher;  il  se  tourna  vers  son  chien ,  et 
lui  répéta  avec  colère  :  .-/  l'eau! 

))  Il  arrive  quelquefois  que  les  meilleurs  cœurs  s'irritent 
contre  la  compassion  qu'on  leur  inspire,  ou  i»lufôt  contre  l'im- 


REVUE  DE  PARIS.  57 

puissance  qu'ils  éprouvent  de  soulager  le  malheur  qu'ils  ont 
sous  les  yeux. 

»  Black  entra  dans  l'eau  et  rapporta  le  canard;  mais  il  était 
saisi  d'un  tremblement  conviilsif  qu'il  garda  jusqu'au  retour; 
en  vain  on  le  récliaufFa ,  on  le  frotta  ;  il  trembla  ainsi  pendant 
deux  jours  ,  et  le  troisième  jour  au  matin  ,  il  mourut. 

»  Il  n'y  a  que  les  malbeureux  qui  sachent  à  quel  point  on  peut 
aimer  un  chien. 

»  Je  me  rappelle  ,  chère  Emmeline ,  à  une  époque  où  j'étais 
bien  malheureuse  et  bien  triste,  quand  je  pleurais,  ma  petite 
Zoé ,  qui  m'a  bien  fait  pleurer  à  son  tour  quand  elle  est  morte , 
cette  pauvre  petite  bête  montait  sur  mes  genoux  et  se  montrait 
plus  caressante  que  de  coutume;  je  baisais  avec  tendresse  sa 
bonne  petite  tête  soyeuse. 

»  Ce  fut  une  grande  tristesse  dans  la  cabane ,  et  quand  André 
vint  ici  vendre  ses  canards ,  comme  notre  domestiiiue  lui  disait  : 
Black  n'est  pas  avec  vous?  il  répondit  :  Il  est  mort ,  et  il  se  prit 
à  pleurer. 

»  Tous  les  jours  André  souffrait  davantage  de  ses  douleurs; 
ce  pauvre  jeune  homme  était  devenu  pâle,  et  marchait  quelque- 
fois courbé  comme  un  vieillard. 

»  Il  rencontra  le  contrebandier.  —  Quand  vous  voudrez, 
dit-il ,  je  serai  des  vôtres. 

«  De  ce  jour,  il  fit  la  contrebande ,  gagnant  plus  d'argent 
avec  autant  de  fatigues,  mais  avec  des  fatigues  qui  disparais- 
saient dans  le  sommeil,  et  n'amassaient  pas  sur  lui  des  douleurs 
intolérables.  On  le  revoyait  quelquefois  ici;  mais  ce  qu'il  venait 
vendre,  c'était  du  tabac ,  c'était  des  poteries  anglaises,  des 
dentelles,  et  il  remportait  toujours  quelque  chose  pour  Rose, 
un  bonnet,  un  fichu  ,  etc. 

»  Une  fois  il  fut  pris ,  battu  par  les  douaniers ,  et  il  passa 
quinze  jours  en  prison.  Rose  passa  ces  quinze  jours  i"»  pleurer. 
Il  scmgea  ,  avec  terreur,  que  c'était  par  hasard  qu'on  ne  l'avait 
pas  retenu  trois  mois ,  et  que  s'il  était  resté  trois  mois  en  pri- 
son ,  Rose  serait  morte  de  faim  ;  de  ce  jour,  il  ne  sortit  plus  sans 
son  fusil.  En  vain  Rose  le  suppliait  de  n'en  rien  faire;  elle 
craignait  quelque  malheur. 

•>  Chère  Rose ,  disait-il ,  il  vaut  mieux  que  le  malheur  arrive 
à  eux  qu'à  moi  ;  je  ne  me  laisserai  plus  prendre. 

9  4 


38  REVUE  DE  PARIS. 

»  Une  autre  fois,  il  fut  encore  sur|)ris  par  les  douaniers; 
mais  il  les  tint  en  respect  en  les  couchant  en  joue.  Un  deux 
s'avança  et  lui  lira  un  coup  de  fusil;  Ai  dré  courut  à  lui  et  le 
jeta  à  terre  d'un  coup  de  crosse  ;  puis  s'enfuit. 

»  Un  soir,  il  faisait  un  temps  magnifique;  le  soleil  se  cou- 
chait sur  la  mer  en  face  de  Trouville  ;  tout  l'horizon  était  d'une 
splendide  couleur  jaune;  on  voyait  se  dessiner  en  noir,  comme 
des  silhouettes,  sur  ce  fond  éclatant,  les  petits  bâtiments  des 
pêcheurs  avec  leurs  voiles  carrées.  Rose  avait  voulu  sortir  et 
accompagner  André. 

»  Tu  connais  Trouville;  tu  devais  revenir  encore  y  prendre 
des  bains  cette  année,  et  je  t'attends  encore. 

»  Ils  arrivèrent  sur  la  hauteur,  à  ce  point  du  chemin  de  Hon- 
fleur,  où  la  route  se  sépare  en  deux ,  l'une  se  prolongeant  en- 
core avant  de  descendre  à  Trouville,  l'autre  descendant  à  Vier- 
ville,  qui  est  comme  un  nid  de  mouettes  au  bord  de  la  mer,  et 
où  il  y  a  un  poste  de  douane. 

«  IN'ous  sommes  allées  plus  d'une  fois  ensemble  sur  cette  côte  ; 
où.  de  loin  ,  par  dessus  des  haies  de  houx  épineux,  on  aperçoit 
la  mer  qui  semble  à  l'horizon  toucher  le  ciel  abaissé  sur  elle. 

«  Tu  te  rappelles  qu'îi  cet  endroit  il  y  a  dans  un  mur  de  jardin 
une  niche  creusée ,  et  dans  cette  niclte  une  sainte  Vierge. 

«  Andié  avait  les  yeux  fixés  sur  la  mer  et  suivait  du  regard 
lin  petit  navire  plus  étroit  que  les  autres;  c'était  un  contreban- 
dier qui  fuyait  la  terre  après  avoir  abordé  et  enfoui  dans  le 
sable  de  la  falaise .  dans  un  endroit  conveliu  ,  la  cargaison 
qu'y  devaient  jjrendre  André  et  ses  compagnons. 

—  Maintenant,  dit  André  à  Rose,  retourne  chez  nous  ,  voilà 
le  jour  tombé  tout  à  fait  ;  il  faut  que  je  me  cache  dans  les  roches. 

—  J'ai  peur,  ce  soir,  dit  Rose,  tu  devrais  rentrer  avec  moi; 
nous  avons  encore  de  l'argent ,  tu  te  reposerais  cette  nuit. 

—  Impossible  .  ma  bonne  Rose,  on  compte  sur  moi;  vois-lu, 
la  mer  est  basse;  il  faut  que  je  prenne  ma  route  par-dessous  la 
falai.se;  adieu. 

»  Rose  essaya  encore  de  le  retenir,  mais  ce  fut  en  vain.  Il  lui 
donna  un  baiser  sur  le  front  et  descendit ,  non  sur  le  chemin  de 
Trouville,  ni  sur  celui  de  Vierville,  mais  à  travers  les  champs 
et  par-dessus  les  haies. 

«  Pour  Rose .  elle  le  suivit  des  yeu.\  aussi  longtemps  qu'elle  le 


REVUE  ItE  PARIS.  39 

put  ;  puis  elle  se  mil  à  genoux  et  juiressa  à  la  Vierge  de  la  niclie 
une  fervente  prière ,  après  quoi  elle  retourna  lentement  chez 
elle ,  où  la  fatigue  de  la  promenade  ne  tarda  pas  à  l'endormir, 
en  répétant  sa  prière  à  la  Vierge. 

»  Sainte  3Jarie,  mère  de  Dieu,  disait-elle,  veillez  sur  lui; 
sainte  Marie ,  ayez  pitié  de  moi  ;  je  ne  sais  ce  qui  va  lui  arriver, 
mais  il  va  lui  arriver  quelque  chose  j  mon  Dieu  ,  que  deviendrai- 
je  ?  que  fait-il  en  ce  moment  ?  peut-être  il  se  bat  ;  on  le  poursuit  ; 
on  le  frappe... 

»  Elle  pleura  longtemps  ,  puis  .elle  s'endormit  d'épuisement. 

»  Pendant  ce  temps,  André  se  glissait  à  travers  les  roches  à 
l'endroit  du  rendez-vous,  en  écoulant  dans  l'ombre  le  faible 
signal  auquel  se  reconnaissaient  les  contrebandiers  ;  tout  à  coup 
il  s'arrêta  el  prêta  l'oreille  j  c'était  bien  le  signal;  il  répondit  et 
se  tint  debout.  Il  vit  alors  se  dresser  des  têtes  et  des  yeux  briller  ; 
il  entendit  du  bruit  derrière  et  se  retourna  j  il  se  levait  aussi  du 
monde  derrière  lui  ;  cela  faisait  au  moins  quatre  hommes ,  et  ses 
compagnons  ne  devaient  être  que  deux.  Il  était  trahi  !  A  peine 
avait-il  eu  le  temps  de  s'en  apercevoir,  qu'il  vit  en  même  temps 
qu'on  se  rapprochait  de  lui.  Il  s'élança  ,  renversa  d'un  coup  de 
crosse  un  de  ses  agresseurs  et  prit  la  fuite.  On  lui  lira  deux 
coups  de  fusil  qui  le  manquèrent,  mais  qui  servirent  de  signal 
aux  autres  douaniers.  André  gravit  la  falaise  par  un  chemin  que 
personne  n'avait  jamais  osé  tenter.  Arrivé  en  haut,  il  fut  saisi 
par  deux  hommes  armés  auxcpiels  il  échappa  par  une  secousse 
violente;  puis,  il  continua  sa  course  par  dessus  les  haies, 
haletant ,  s'arrètant  par  moments  ,  écoutant ,  jusqu'au  moment 
où  il  arriva  à  l'endroit  où  il  avait  quitté  Rose,  aui)rès  de  la 
niche  de  la  Vierge.  Là,  il  s'arrêta  et  arma  son  fusil.  Les  doua- 
niers ne  tardèrent  pas  à  le  rejoindre ,  et  un  furieux  combat 
s'engagea  dans  la  nuit  ;  deux  hommes  furent  tués,  un  des  doua- 
niers et  André. 

n  Tout  cela,  chère  Emmoline ,  s'est  passé  il  n'y  a  pas  plus 
de  huit  jours.  La  malheureuse  Rose  ne  peut  se  consoler.  Je 
suis  allée  lavoir  hier.  J'ai  laissé  un  peu  d'argent  chez  elle; 
mais  cela  ne  peut  être  qu'un  secours  de  quelques  inslanls.  Je 
lui  ai  parlé.  C'est  une  bonne  el  douce  fille .  qui  a  maintenant  au 
cœur  un  chagrin  pour  toute  sa  vie.  J'ai  envie  de  la  prendre  au- 
près de  moi."  ALPHOrrSK  K.VRR, 


YOYAGES, 


LISBOI\i\K, 


19  juillet  1837. 

C'est  réellement  une  magique  puissance  que  la  navigation. 
Cette  baguette  de  fée,  qui,  la  brise  aidant,  vous  porte  en  quel- 
ques jours,  souvent  même  en  quelques  heures  ,  d'un  pays  à  un 
autre,  et  vous  met  tout  d'un  coup  en  face  de  mœurs,  de  cieuxet 
de  paysages  nouveaux,  par  une  de  ces  brusques  transitions  qui 
étonnent  ot  charment  à  la  fois  l'œil  du  voyageur.  La  chaise  de 
poste  qui  vous  emporte,  sur  une  route  bien  unie,  vous  laisse  voir, 
quelque  rapide  qu'elle  soit,  ces  dégradations  insensibles  qui  con- 
duisent de  l'un  à  l'autre  les  peuples  limitrophes  ,  et  fondent  en- 
semble les  nuances  les  plus  opposées.  Mais  par  mer,  rien  de  tout 
cela  :  la  page  du  vaste  livre  que  vous  ouvrez  au  hasard  ne  res- 
semble en  rien  à  la  page  qui  précède  ;  ici  tout  est  neuf,  imprévu, 
piquant  ;  les  ressemblances  et  les  contrastes  ressortent  plus  vi- 
vement par  ce  brusque  rapprochement  de  deux  peuples  que  sé- 
parent cinq  ou  six  degrés  de  latitude  ,  et  qu'à  quarante  heures 
de  distance  vous  pouvez  comparer  ensemble. 

C'est  ainsi  que  le  17,  à  sept  heures  du  matin,  nous  nous  trou- 
vions encore  dans  le  port  de  la  Corogne,  et  que  le  17,  à  minuit, 
nous  mouillions  sous  les  forts  du  Tage,  après  avoir  franchi ,  en 
trente-neuf  heures  de  marche  ,  la  dislance  de  cent  vingt  lieues 
marines,  ou  si,\  degrés  de  latitude,  qui  séparent  ces  deux  points. 


REVUE  DE  PARIS.  41 

La  brise  fraîche  du  nord-esl,  qui  nous  avait  fait  filer  conslam- 
ment  neuf  à  dix  nœuds  par  licure,nous  avait  abandonnés  à  quel- 
ques lieues  de  la  terre  ;  nous  craignions  déjà  une  de  ces  accal- 
mies subites,  qui  dans  les  latitudes  un  peu  chaudes,  arrêtent  tout 
court  le  navire  à  l'entrée  du  port,  et  détruisent  souvent  tout  le 
bénéfice  de  la  traversée  la  plus  heureuse.  Mais  un  pilote  portu- 
gais qui  était  venu  nous  joindre  à  bord  sur  un  des  plus  étranges 
bateaux  que  j'aie  vus  de  ma  vie,  bateau  que  je  ne  puis  mieux  dé- 
crire qu'en  le  comparant  à  un  marsouin,  avec  son  avant  arrondi 
en  bosse,  qui  semblait  bondir  sur  la  lame,  nous  prédit  qu'en  en- 
trant dans  le  Tai;e  nous  trouverions  assez  de  brise  et  i)lus  peut- 
êlre  que  nous  n'en  voudrions.  J'avais  bonne  envie,  en  marin  ex- 
pert qu'on  se  croit  toujours  après  «piinze  jours  de  mer  ,  de  rire 
de  la  prédiction  j  mais  elle  ne  tarda  pas  une  lieureà  s'accomplir. 
A  peine  avions-nous  doublé  le  cap  da  Roca,  qu'une  de  ces  raf- 
fales  subites  qui  descendent  des  montagnes  de  Cintra,  nous  fit 
remonter  la  large  bouche  du  Tage,  à  raison  de  onze  à  douze 
milles  par  heure,  c'est-à-dire,  à  peu  près  le  maximum  de  la  vi- 
tesse de  notre  léger  bâtiment. 

La  nuit  était  venue  ;  mais  sous  le  beau  ciel  du  Portugal ,  et 
malgré  la  brise  qui  soufflait,  comme  disent  les  marins,  «  à  dé- 
corner les  bœufs,  i^  la  lune  était  si  pure  et  si  brillante,  que  nous 
distinguions  presque  comme  en  plein  jour  cette  longue  file  de 
forts,  de  maisons  de  campagne  et  de  palais  qui  se  continue  sans 
inierruption,  pendant  quatre  lieues,  sur  la  rive  droite  du  Tage. 
Au  plus  fort  dugrain,  lorsque  nos  canons  de  tribord  plongeaient 
à  moitié  dans  l'eau,  qui  atteignait  presque  le  haut  des  bastinga- 
ges, et  que  le  màt  pliait  sous  le  poids  de  la  grande  voile,  la  fré- 
gate portugaise  slationnaire  nous  héla  d'un  coup  de  canon. 
Malgré  l'envie  que  nous  avions  de  poursuivre  tout  droit  notre 
chemin,  il  nous  fallut,  sous  peine  de  voir  les  boulets  portugais 
faire  connaissance  avec  les  flancs  de  noire  brick,  mettre  en 
panne  pour  recevoir  la  visite  dun  officier  ;  opération  fort  peu 
agréable  pour  les  visités  comme  pour  le  visiteur.  Enfin  cette 
formalité  accomplie,  nous  reprîmes  noire  route  avec  la  brise  qui 
nous  avait  paliemment  attendus,  et  qui  nous  emporta  plus  vite 
encore  qu'elle  ne  nous  avait  amenés  ;  nous  rangeâmes,  à  portée 
de  pistolet,  le  fort  Saint-Juliau  ,  par  une  passe  étroite  qui  n'a 
guère  qu'un  quart  de  lieuede  largeur,  en  glissant  avec  la  rapidité 

4. 


42  REVUE  DE  PARIS. 

d'une  Hèche  à  côté  des  brisants  dont  le  vent  nous  apportait  le 
bruit,  et  nous  mouillâmes  enfin  dans  l'admirable  bassin  du  Tage, 
à  côté  de  la  belle  frégate  française  la  Dryade,  de  soixante  ca- 
nons, et  d'une  division  anglaise  forte  de  trois  vaisseaux  et  d'une 
frégate,  sous  les  ordres  de  l'amiral  Gage. 

On  dort  peu  en  mer,  surtout  un  jour  de  mouillage.  Le  lende- 
main ,  au  point  du  jour ,  j'étais  déjà  accroché  aux  bastingages 
pour  reconnaître  Lisbonne  et  la  saluer  de  ce  premier  coup  d'œil 
de  l'arrivée,  auquel  il  est  piquant  de  comparer  le  coup  d'œil  du 
départ.  Il  faut  dire  ici  toute  la  vérité.  Ce  coup  d'œil  ne  fut  pas 
favorable  à  Lisbonne.  Qu'on  se  représente,  sur  une  étendue  de 
prés  de  deux  lieues  ,  un  immense  amas  de  maisons  ,  véritable 
chaos  de  maçonnerie,  entassées  sans  ordre  les  unessur  les  autres, 
sans  un  seul  grand  édifice  qui  dominât  les  autres  et  servît  de 
point  de  rappel.  L'extrémité  sud-ouest  de  la  ville,  qui  nous  fai- 
sait face,  était  de  beaucoup  la  plus  agréable  :  elle  se  composait 
du  palais  de  la  reine,  dont  nous  ne  pouvions  apercevoir  que  le 
toit,  et  d'un  certain  nombre  de  belles  maisons  groupées  autour 
de  ce  palais.  Bien  que  toutes  fussent  dénuées  de  style,  et  d'un 
goût  pitoyable,  leur  propreté,  leur  étendue,  les  jardins  enter- 
rasse, dont  la  noire  verdure  contrastait  avec  la  blancheur  des 
maisons,  donnaient  réellement  à  cette  partie  de  la  ville  un  as- 
pect aristocratique.  Mais,  sur  le  bord  de  la  mer,  de  grands  ma- 
gasins à  lucarnes  étroites  lui  imprimaient  un  cachet  de  roture  et 
servaient  comme  de  transition  de  la  ville  de  la  noblesse  à  la  ville 
du  commerce.  Celle-ci,  aux  maisons  hautes  et  serrées,  sans  un 
pouce  de  verdure  pour  reposer  les  yeux,  a  pour  limites  ,  d'un 
côté  ,  le  quartier  d'artillerie,  de  l'autre  l'arsenal,  qui  tiendrait 
tout  entier  dans  un  des  bassins  du  Ferrol  ;  elle  occupe  un  espace 
immense,  et  monte  en  amphithéàtrejusqu'au  sommet  de  la  longue 
et  haute  colline  sur  le  penchant  de  laquelle  est  assise  Lisbonne. 
Le  point  le  plus  élevé  de  cette  colline  est  occupé  par  le  château, 
amas  confus  d'édifices  sans  symétrie  et  sans  beauté  ,  qui  ne  se 
distinguent  que  par  leur  élévation  des  toits  des  maisons  de  la 
Tille. 

Somme  foute,  Lisbonne  ,  au  premier  aspect,  donne  bien  l'idée 
d'unecapitaleriche  et  puissante,  mais  ne  ressemble  en  rienàune 
belle  ville,  ni  surtout  â  une  ville  agréable.  C'est  Naples  en  laid, 
Naples  moins  la  verdure ,  moins  le  Vésuve ,  et  les  îles  de  Caprî 


RFVUE  DE  PARIS.  43 

el  d'Ischia,  eL  ces  lianls  viHajes  qili  l'esgehiblënt  à  aulant  de 
i:ilés.  Le  seul  point  du  paysage  où  l'œil  se  repose  avec  plaisir, 
c'est  le  palais  neuf  d'Ayuda.  à  un  quart  de  lifue  au  sud-est  de 
Lisbonne.  Ce  palais  serait  un  des  plus  beaux  du  monde  et  pour- 
rait rivaliser  avec  celui  de  Madrid,  s'il  élait  terminé;  mais  tel 
qu'il  est,  c'est  encore  uu  bel  et  noble  édifice  et  d'un  goût  assez 
pur,  chose  réellement  édifiante  pour  qui  connaît .  ilc  visita  le 
goût  des  architectes  portugais.  Sa  forme  est  carrée,  et  rappelle, 
à  la  blancheur  près  et  dans  des  proportions  beaucoup  plus 
humbles,  le  sombre  et  gigantesque  Escurial  Le  gros  bourg 
d'Ayuda  se  serre  au  pied  du  château  comme  un  diminutif  de  cité 
royale;  puis,  de  tous  côtés  s'étendent  les  blonds  et  monotones 
coteaux  qui  cernent  lisbonne.  cultivés  jusqu'au  sommet,  et 
plantés  de  blé  pour  la  plupart,  mais  sans  un  arbre  pour  égayer 
leur  triste  nudité.  La  rive  du  Tage  opposée  à  la  ville,  à  une  demi- 
lieue  de  distance,  n'offre  qu'une  falaise  entièrement  nue  ,  dont 
la  longue  crête  laisse  pourtant  entrevoir  çàet  là  quelques  blancs 
et  gracieux  villages,  cachés  derrière  ses  ravins  comme  une  Es- 
pagnole derrière  sa  ventuna  bien  grillée.  Au  sud-est,  le  Tage 
forme  un  coude  immense,  dont  la  grève,  à  peine  élevée  au-des- 
sus de  son  niveau,  se  confond  avec  le  ciel  et  l'eau  dans  un  pâle 
lointain.  La  plaine,  que  l'on  distingue  à  peine  à  travers  les  hau- 
tes mâtures  des  vaisseaux  de  guerre,  otlre  un  aspi'Ct  de  prosaï- 
que uniformité,  et  l'admirable  pureté  du  ciel  donne  seul  quelque 
intérêt  et  quelque  éclat  à  ce  monotone  paysage. 

Malgré  l'immense  population  qui  pillule  dans  les  rues  de  Lis- 
bonne, cette  ville  si  bruyante  et  si  animée  est  en  voie  de  déclin 
plutôt  que  de  prospérité.  Elle  a  perdu  avec  le  Brésil  les  éléments 
de  richesse  et  de  vie  qu'y  jetait  le  commerce  d'outre-mer.  et  ce 
beau  bassin  du  Tage,  oii  mouillaient  encore ,  nous  dit-on, 
en  1828,  cinq  cents  navires  marchands  ,  n'en  compte  pas  trente 
aujourd'hui.  En  ce  moment,  le  pavillon  anglais  y  Holte  sur  trois 
vaisseaux  ,  une  frégate  et  deux  corvettes,  sans  compter  de  nom- 
breux ;xK^e/s  à  voile  et  à  \apeur.  La  France  y  est  représentée, 
l)our  mémoire,  par  la  Dryade,  une  de  ces  belles  frégates  neu- 
ves de  soixante  canons ,  qui  ressemblent  ù  un  vaisseau ,  si  ce 
n'est  qu'elles  sont  bien  plus  légères  et  plus  gracieuses  ;  enfin,  le 
Portugal  y  fait  solennellement  pourrir  sur  leurs  ancres,  un  vieux 
vaisseau  désarmé ,   le  Don  Juan  ,  et  deux  ou  trois  frégates, 


44  REVUE  DE  PARIS. 

trisles  el  éloquents  emblèmes  de  toule  celte  grandeur  déchue  du 
premier  et  du  plus  hardi  de  tous  les  peuples  navigateurs  du 
monde  moderne. 

En  descendant  sur  la  cale  de  Lisbonne,  aux  rayons  d'un  soleil 
qui,  au  dire  de  tous  les  officiers  du  bord,  n'est  guère  plus  brû- 
lant aux  Antilles,  la  première  chose  qui  me  frappa,  dans  la  rue 
étroite  el  montueuse  qui  descend  le  long  du  Tage,  ce  furent  des 
Omnibus  constitutionnels,  c'est  le  nom  qu'ils  portaient  écrits 
en  grosses  lettres,  avec  le  pavillon  portugais,  bleu  et  blanc.  Ces 
omnibus,  traînés  par  quatre  ciievaux  avec  un  inoço  de  niulas 
monté  sur  le  premier  cheval  de  gauche,  sont,  du  reste,  assez 
comforlables  ;  ils  sont  exactement  construits  sur  le  modèle  de 
ceux  de  Paris  et  ont  été  importés  de  France;  c'est,  du  reste,  une 
exception  au  monopole  réservé  à  l'Angleterre  de  fournir  au  Por- 
tugal ,  en  échange  de  ses  vins,  de  ses  oranges  et  de  ses  huiles, 
les  bateaux  à  vapeur  ,  les  armes,  les  voitures  de  luxe  ,  la  quin- 
caillerie, les  arts  utiles,  en  un  mot  :  quant  à  la  France,  elle  pré- 
lève aussi  son  tribut,  mais  sur  les  arts  agréables,  comme  je  ne 
tardai  pas  à  m'en  apercevoir  à  l'immsuse  quantité  de  modistes, 
de  coiffeurs,  de  tailleurs,  de  dentistes,  de  restaurateurs  français, 
toujours  français  ,  et  cruellement  français,comnie  dit  Charlet, 
qui  étalaient  sur  toutes  les  boutiques  leurs  enseignes  en  trois 
langues.  D'un  bout  à  lautre  de  la  Péninsule  ,  l'Espagnol  et  le 
Portugais  même,  le  plus  entiché  de  sa  nationalité,  se  croirait  dés- 
honoré, s'il  laissait  toucher  son  habit  ou  ses  cheveux  à  d'autres 
mains  qu'à  celles  d'un  de  ces  innombrables  artistes  que  la  Gas- 
cogne et  la  Provence  envoient  tous  les  ans  en  quête  d'une  fortune 
à  faire  sur  les  deux  versants  de  la  Péninsule.  On  a  parlé  d'une 
intervention  de  la  France  ;  mais  cette  intervention  existe,  elle  a 
lieu  tous  les  jours  sans  qu'on  s'en  doute  :  une  légion  toute  fran- 
çaise de  tailleurs  et  de  perruquiers  a  envahi  la  Péninsule,  et 
combat,  non  pas  pour  la  liberté  espagnole,  mais pro  ariset  fo- 
cis,  à  l'abri  de  ce  prestige  du  nom  français  qui  les  enrichit  el 
qui  les  protège.  A  Madrid  seulement,  on  compte  plus  de  dix  mille 
de  ces  représentants  de  la  nationalité  française,  et  on  lèverait 
certainement  une  armée  de  tous  ceux  qui  sont  disséminés  sur  le 
sol  deFEspagne. 

Habitués  que  nous  étions  à  la  température  délicieuse  qui  règne 
à  bord  d'un  vaisseau  qui  fait  route,  nous  ne  nous  attendions  pas 


REVUE  DE  PARIS.  45 

assez  à  l'effroyable  chaleur  qui  nous  accueillit  à  noire  entrée 
dans  Lisbonne.  La  situation  de  cette  ville, bâtie  en  amphithéâtre 
sur  la  pente  sud  d'une  longue  chaîne  de  coteaux,  explique  cette 
chaleur  vraiment  tropicale  qui  règne  dans  les  rues,  en  dépit  de 
la  brise  fraîche  qui  souffle  constamment  sur  le  Tage  et  assainit 
l'air  empesté  par  les  cloaques  de  la  cité.  Je  me  rappellerai  long- 
temps notre  visite  au  Pasej-o,  triste  promenade  de  chênes  verts, 
poudrés  à  frimas  d'une  poussière  blanche  et  fine,  et  qui  semblent 
n'avoir  jamais  été  arrosés  d'une  goutte  d'eau  depuis  le  jour  oii 
ils  ont  été  plantés.  Ce  promenoir,  ou  plutôt  ce  rôtissoir  public, 
hermétiquement  fermé  de  grilles,  sans  doute  pour  mieux  ressem- 
bler, comme  l'Escurial,  à  un  gril,  est  décoré  d'une  fontainetoute 
neuve,  d'assez  mauvais  goût,  dont  les  Portugais,  nous  dit-on,  ne 
sont  pas  médiocrement  fiers.  Du  reste,  pas  un  rameau  de  verdure 
printanière,  qu'il  serait  pourtant  facile  d'entretenir,  comme  à 
Madrid,  par  des  rigoles  creusées  dans  la  terre  et  arrosées  tous 
les  jours.  J'ai  traversé  Lisbonne  en  tous  sens,  sans  y  apercevoir 
même  une  branche  d'oranger,  de  cet  arbre  dont  le  parfum  em- 
baume toute  la  côte  de  l'Espagne,  depuis  Porto]  usqu'à  Barcelone. 
Il  faut  bien  pourtant  qu'il  y  ait  des  orangers  à  Lisbonne ,  car, 
bien  que  la  saison  fût  passée,  j'y  ai  trouvé  partout  en  abondance 
les  plus  délicieuses  oranges  que  j'aie  jamais  goûtées,  et  Séville, 
fainous  for  oranges  and  wonien,  comme  dit  Byron,  aura  fort 
à  faire  pour  effacer  Tarrière-goùt  embaumé  que  nous  a  laissé  le 
marché  aux  fruits  de  Lisbonne,  avec  ses  agaçantes  fruitières, 
bien  connues  dans  les  fastes  de  la  marine  anglaise  et  française, 
et  parlant  également  les  deux  langues. 

En  revanche,  les  femmes  de  Séville  n'auront  pas,  je  crois, 
grand' peine  à  l'emporter  sur  les  femmes  portugaises,  à  en  juger 
du  moins  par  les  échantillons  du  beau  sexe  que  nous  avons 
aperçus  dans  la  rue  et  aux  balcons  recouverts  de  jalousie ,  où 
des  myriades  de  syrènes  en  peignoirs  blancs  agaçaient  les  pas- 
sants du  geste  et  du  regard.  Le  costume  des  femmes  du  peuple 
est  éninemment  disgracieux  :  il  se  compose  d'un  manteau  de 
drap  somlire  à  long  collet  ,  exactement  comme  ceux  que  l'on 
porte  l'hiver  à  Paris ,  mode  admirableuimt  appropriée  à  la  cha- 
leur de  trente  degré,  —  à  l'omljre,  —  (jui  régnait  dans  les  rues 
de  la  ville.  La  coiffure  a  pour  base  un  de  ces  peigues  gigantes- 
ques qu'affectionmnt,  je  ne  sais  pourquoi,  (outeslesfemmes  des 


46  REVUE  DE  PARIS. 

pnys  chauds.  Sur  un  échafaudage,  élevé  de  trois  pouces  au- 
dessus  de  la  tète ,  repose  un  fichu  de  gaze  hlanche  ,  empesé  jus- 
qu'à la  consistance  du  carton ,  avec  les  bouts  noués  sur  le 
menton,  et  la  pointe  tombant  derrière  la  tête.  Celte  blancheur 
raide  et  mate  de  la  gaze  fait  merveilleusement  ressortir  les 
tons  de  bisire  ou  d'ocre  j;uine  qui  carastérisent  la  plupart  des 
figures  de  manolas.  Quant  aux  dames,  j'en  ai  troj)  peu  vu  pour 
oser  émettre  une  opinion  ? ur  une  matière  aussi  délicate.  J'au- 
rais trop  peur  de  ressembler  à  l'Anglais  qui  jugeait  toutes  les 
femmes  de  France  d'après  son  aubergiste  de  Chàteauroux. 
Toutes  celles  que  j'ai  rencontrées  sont  vêtues  d'après  les  modes 
de  France,  qu'elles  portent  d'assez  bonne  grâce;  mais,  à  mon 
grand  regret,  l'agacanîe  mantille  m'a  S'Uiblé  complètement 
bannie  des  hautes  comme  des-basses  régions  de  la  société. 

Trois  rues  parallèles  ,  coupées  à  angle  droit  et  composées 
de  maisons  uniformes,  plus  régulières  que  belles,  conduisent 
de  l'arsenal  au  Paseyo  Publico,  aux  parties  élevées  de  la 
ville.  La  nia  de  Oiro.  rue  de  l'Or  ou  des  Orfèvres ,  est  la  rue 
(le  la  Paix  ou  \e  Bond-Sfreet  de  Lisbonne;  c'est  là  que  les 
dandies  portugais  viennent  le  soir  étaler  leur  grâce  en  attendant 
l'heure  du  spectacle,  et  les  étrangers  affluent  dans  les  nombreux 
magasins  qui  peuplent  cette  rue,  et  la  nia  de  Prata  ou  d'Ar- 
gent, sa  rivale  plus  modeste. 

La  chose  à  laquelle  l'étranger  s'habitue  le  plus  diflScilement 
à  Lisbonne ,  c'est  la  langue  portugaise;  langue  est  ici  un  mot  poli 
que  nous  substituons  à  celui  de  patois,  qui  serait  beaucoup 
mieux  placé;  le  portugais  n'est ,  comme  on  sait,  qu'un  dialecte 
corrompu  de  la  langue  espagnole  ,  et  une  fille  dépravée  qui  renie 
sa  mère.  11  y  a  dans  l'accent  lourd  et  nazillard  des  finales,  même 
dans  la  bouche  des  classes  élevées,  quelque  chose  qui  exclut 
l'idée  d'une  langue  rafïinée  et  polie;  l'on  a  peine  à  croire  que 
l'immortel  auteur  de  os  Litsiadas  ait  pu  emprisonner,  dans 
une  pareille  langue,  son  génie  digne  d'un  champ  plus  large  et 
plus  élevé.  Hâlons-nous  d'ajouter  que  presque  toutes  les  per- 
sonnes de  la  société  parlent  le  français  avec  beaucoup  de  pureté, 
et  que  dans  le  peuple  même,  grâce  à  la  colonie  industrielle  qui 
s'est  établie  ici .  il  est  plus  facile  de  se  faire  entendre  en  parlant 
français  qu'espagnol. 

Celte  large  et  belle  rue  de  l'Or,  dont  j'ai  parlé  plus  haut, 


REVUE  DK  PAKIS.  47 

aboutit  à  une  magnifique  place  au  milieu  de  laquelle  s'élève 
une  statue  équestre  de  bronze  d'un  assez  triste  goût,  flanquée, 
sur  ses  deux  côtés,  d'un  éléphant  et  d'un  cheval,  aussi  en  bronze. 
Elle  représente  un  des  derniers  rois  de  Portugal  ;  j'ai  oublié 
lequel.  Trois  lignes  de  bâtiments  d'une  architecture  simple  et 
grandiose  entourent  les  trois  côtés  de  cette  place ,  terminée  par 
le  Tage  qui  s'étend  à  perte  de  vue  ,  plus  semblable  sur  ce  point 
à  une  mer  qu'à  un  fleuve ,  et  forment  un  ensemble  réellement 
imposant.  Les  administrations  publiques  et  les  tribunaux  sont 
logés  dans  ces  trois  vastes  édifices,  qui  se  terminent  près  de  la 
mer  par  deux  grands  pavillons  ,  dont  l'un  n'est  pas  encore 
achevé  ;  l'autre  est  la  Bourse ,  dont  la  situation  est  certainement 
une  des  plus  belles  du  monde.  11  n'y  manque  que  des  affaires. 
Les  églises  sont  plus  rares  à  Lisbonne  que  dans  aucune  autre 
ville  de  la  Péninsule.  Elles  sont,  comme  presque  toutes  les  égli- 
ses espagnoles  ,  trop  chargées  d'ornements.  La  plupart  d'entre 
elles  sont  modernes,  et  leur  éclatane  blancheur  ,  le  soin  co- 
quet avec  lequel  elles  sont  partes,  réveille  des  idées  plus  mon- 
daines que  sérieuses.  Mais  les  quelques  heures  qu'a  duré  mon 
séjour  à  Lisbonne  ne  m'ont  pas  permis  ,  à  mon  grand  regret,  de 
faire  dans  toutes  ses  églises  ce  pèlerinage  obligé  dont  un  voya- 
geur consciencieux  ne  peut  se  dispenser. 

Notre  visite  à  l'opéra  italien  de  San  Carlos  a  été  plus  longue 
et  plus  complète.  Maisc"est  qu'aussi  le  spectacle,  dans  une  ville 
qu'on  ne  fait  que  traverser  ,  n'est  pas  seulement  un  plaisir  ; 
c'est  une  étude  de  mœurs,  un  spécimen  vivant  de  toutes  les 
classes  de  la  population  ,  que  quelques  heures  suffisent  à  passer 
en  revue.  La  salle,  fraîchement  décorée,  sans  être  d'un  style 
bien  pur ,  est  agréable  à  Tccil  ;  le  vaisseau  en  est  large,  la 
forme  circulaire,  et  l'immense  loge  de  la  reine  remplit  tout  le 
fond  du  théâtre,  depuis  le  premier  jusqu'au  cinquième  rang  de 
loges.  Un  o|)éra  italien  de  Uicci ,  VOrfana  dit  Giiicria ,  et  un 
nou\eau  ballet,  la  Fenganza  de  uiia  il/?/ //iey,  faisaient  les 
frais  de  la  soirée  ;  l'assemblée  n'était  pas  nombreuse  ,  mais  les 
toilettes  des  femmes  étaient  élégantes  ,  elle  peu  que  nous  aper- 
çûmes de  la  haute  société  portu^jaisc  répondait  à  l'idée  qu'on  se 
fait  d'une  capitale. 

Il  y  avait  réellement  pour  nous  autres  voyageurs,  hier  occu- 
pés à  lutter  avec  la  brise ,  et  (jui  demain  allions  recommencer 


48  PxEVUE  DE  PARIS. 

encore ,  qiiel(jiie  chose  qui  ressemblait  à  une  féerie  ou  à  un 
rêve ,  à  nous  trouver  assis  ilans  cette  salle  éléganle ,  au  son  de 
cette  délicieuse  musique  italienne,  qu'on  entend  maintenant  ré- 
sonner d'un  bout  du  globe  à  l'autre,  depuis  Vienne  jusqu'à  Rio 
Janeiro.  Cependant  les  honneurs  de  la  soirée  ne  furent  pas  pour 
l'Italie,  mais  pour  une  jeune  et  jolie  Française,  la  siguora  Gaibi, 
que  je  ne  désespère  pas  de  revoir  un  jour  à  Paris  ,  si  toutefois 
celte  frêle  et  délicate  organisation  de  jeune  femme  peut  résister 
aux  fatigues  de  sa  redoutable  profession.  Bien  que  la  musique 
de  Ricci,  plus  gracieuse  que  forte,  ne  se  prête  pas  souvent  aux 
élans  dramatiques ,  il  est  impossible  de  déployer  un  pathétique 
plus  entraînant  et  plus  vrai  que  la  signora  Galbi  dans  le  rôle  de 
l'orpheline  de  Genève.  Son  talent  de  cantairice,  sans  être  encore 
complètement  formé,  promet  un  jour  une  rivale  aux  Pasta  et 
aux  Grisi.et  sa  voix,  plus  pénétrante  qu'agile,  convient  surtout 
aux  fortes  émotions  de  la  tragédie  lyrique.  Malheureusement 
l'orchestre  de  Lisbonne  ,  excellent  du  reste,  ne  sait  pas  s'effacer 
jusqu'à  l'humble  rôle  d'accompagnateur,  et  condamne  les  chan- 
teurs à  crier  la  plupart  du  temps ,  sous  peine  de  n'être  pas  en- 
tendus; six  mois  d'un  pareil  régime  suffiraient  pour  fatiguer 
une  poitrine  plus  forte  que  celle  de  la  pauvre  et  gracieuse 
signora  Galbi.  Je  regrette  ,  pour  l'honneur  de  la  France  ,  de  ne 
pouvoir  citer  ici  le  nom  français  qu'elle  a  quitté  en  se  mariant. 
Mais  notons  en  passant  que ,  depuis  la  prodigieuse  consomma- 
tion que  l'on  fait  maintenant  de  chanteurs  italiens,  sur  tous  les 
points  du  globe,  la  France  dispute  peu  à  peu  à  l'Italie  le  mono- 
pole de  cette  mélodieuse  denrée,  et  qu'elle  rend  à  l'Italie  même 
ce  que  celle-ci  a  été  si  longtemps  en  possession  de  nous  fournir. 

L'exécution  de  l'opéra  fut  satisfaisante,  les  acteurs  passables 
et  les  chœurs  excellents.  Quant  au  ballet,  il  était  au-dessous  du 
médiocre;  les  gestes  saccadés  des  comparses,  partageant  en 
mesure  toutes  les  passions  de  leurs  chefs,  et  répétant ,  comme 
des  automates  musicaux  ,  la  pantomime  frénétique  qu'ils  leur 
voyaient  faire  ,  excitaient  à  la  fois  nos  éclats  de  rire  et  les  ap- 
plaudissements forcenés  des  spectateurs. 

Il  nous  eût  fallu  au  moins  vingt-quatre  heures  de  plus  pour 
jeter  seulement  un  coup  d'œil  sur  les  objets  les  plus  curieux  que 
Lisbonne  renferme,  ou  dans  son  enceinte,  ou  dans  ses  environs; 
mais  l'inflexible  consigne  était  là,  et  il  fallut  partir  le  lendemain 


REVUE  DE  PARIS.  49 

même  de  noire  arrivée,  sans  avoir  pu  visiter  ni  Belem,  ni  le  pa- 
lais d'Ayuda  ,  ni  le  bel  aqueduc  moderne  qui  fournit  de  l'eau  à 
Lisbonne,  et  dont  la  grande  arche  a  plus  de  deux  cents  pieds  de 
haut.  Nous  aperçûmes  seulement,  en  nous  éloignant ,  les  som- 
mités de  ses  arches  ,  c'est  à-dire  fout  juste  assez  pour  regretter 
de  ne  pas  en  voir  davantage.  Lisbonne,  du  reste ,  ne  s'était 
jamais  présentée  à  nous  sous  un  jour  aussi  favorable  qu'au  mo- 
ment où  nous  la  quittâmes.  Le  côté  par  où  elle  se  montre  aux 
vaisseaux  qui  remontent  le  Tage  est ,  de  beaucoup,  le  plus 
avanlageux.  La  ville  de  la  noblesse,  la  seule  «pie  l'on  aperçoive, 
étend  alors  en  éventail  ses  palais  ,  ses  terrasses  et  ses  jardins, 
étages  les  uns  au-dessus  des  autres,  dans  un  pittoresque  désor- 
dre. Le  faîte  est  couronné  par  le  palais  de  la  reine,  et  par  le 
dôme  éclatant  de  blancheur  d'une  magnifique  église  qui  donne 
un  aspect  oriental  à  toute  celte  partie  delà  cité,  qu'un  long 
enclos,  ceint  de  murs  et  planté  d'arbres  rabougris,  sépare  du 
bourg  et  du  palais  d'Ayuda. 

Quant  à  la  rive  du  fage,  devant  laquelle  notre  brick,  aidé  du 
flot  et  du  vent,  fuyait  avec  la  rapidité  d'une  flèche,  c'est  une 
succession  continue  de  palais,  de  forts  et  de  maisons  de  campa- 
gne généralement  fort  peu  élevés,  mais  remarquables  au  moins 
par  leur  blancheur  et  leur  propreté  ,  sinon  par  le  bon  goût  de 
leur  architecture.  La  vieille  tour  de  Belem,  large  édifice  carré 
du  plus  beau  style  gothique,  s'avance  bien  loin  dans  le  Tage  au- 
dessus  d'un  fort  de  construction  plus  moderne,  à  peu  près  en 
face  du  fort  de  Bugio,  situé  à  l'extrémité  d'une  langue  de  terre 
étroite  et  basse  qui  garde  l'entrée  de  la  rive  gauche.  A  quelque 
distance  du  fort  de  Belem,  est  le  château  royal,  ou  i)lufôt  la  mai- 
son de  plaisance  du  même  nom,  qui  n'offre  rien  de  remarquable. 
Non  loin  de  là  s'étendent  les  galeries  longues  et  basses  de  la  cor- 
derie,  et  les  murs  grisâtres  d'une  vieille  abbaye  que  je  reconnus 
tout  de  suite  ,  grâce  aux  souvenirs  d'enfance  que  m'avait  laissés 
une  vieille  gravure  anglaise  que  se  rappelleront  peut-être  quel- 
ques-uns de  mes  lecteurs. 

Peu  à  peu  cependant,  Lisbonne  reculait  devant  nous  et  à 
mesure  que  sa  fourmillièrede  maisons  se  confondait  dans  un 
vague  lointain,  les  riants  coteaux  de  Cintra  que  nous  aperce- 
vions à  l'horizon  ,  derrière  la  rive  droite,  se  dessinaient  plus 
nets  et  plus  distincts.  Une  longue-vue  en  main ,  je  passai  tout 

'  5 


SO  REVUE  DE  PARIS. 

le  temps  que  nous  deineuràuies  en  vue  de  la  côte  ,  à  étudier  les 
détails  de  ce  frais  et  vert  paysage,  chanté  par  lordByron,  et 
qui foime  un  si  délicieux  contraste  avec  les  coteaux  niis  et  brû- 
lés qui  entourent  Lisbonne  de  leur  ceinture  jaunâtre. 

Sur  le  sol  désolé  de  la  Péninsule  où  le  paysan  a,  pour  les  ar- 
bres, une  sorte  d'horreur  superstitieuse,  une  chaîne  de  monticu- 
les dentelés  comme  les  Alpes  couraient  de  Test  à  l'ouest  sur  six 
lieues  de  longueur  ,  revêtue  de  la  plus  luxuriante  verdure;  on 
eût  dit ,  au  milieu  des  sables  de  Sahara  ,  un  de  ces  miracles  en- 
chantés qui  trompent  l'œil  du  voyageur.  J'avais  beau  parcourir 
de  l'œil  toute  la  sierra  de  Cintra,  je  ne  pouvais  parvenir  à  aper- 
cevoir un  seul  point  qui  ne  fût  recouvert  de  ce  moelleux  tapis; 
une  vapeur  humide  s'exhalait  avec  la  brise  du  soir  de  ces  sombres 
et  verdoyants  ravins,  et  se  groupait  avec  de  molles  ondulations 
autour  des  pics  les  plus  élevés  ,  d'oîi  descendent  ces  soudaines 
raffales  qui ,  chaque  soir,  balaient  l'entrée  du  Tage.  Il  me  sem- 
blait, malgré  la  distance,  entendre  le  bruit  des  chutes  d'eau  qui 
se  précipitaient  sous  les  épais  ombrages  ;  de  cette  Suisse  portu- 
gaise, plus  délicieuse  encore  sous  ces  climats  brûlants,  j'aperce- 
vais de  riants  villages  et  de  petites  villes  se  dessinant  comme 
des  ilôts  blanchâtres  au  milieu  de  cette  mer  de  verdure.  Jamais 
paysage  plus  fantastique,  jamais  plus  délicieuse  féerie  n'avait 
passé  devant  mes  yeux,  et  de  toutes  les  merveilles  que  je  laissais 
à  Lisbomie ,  sans  les  avoir  visitées ,  rien  ne  m'a  laissé  d'aussi 
vifs  regrets  que  Cintra,  ce  frais  oasis  jeté  au  milieu  du  désert 
cultivé  qui  entourre  la  reine  déchue  du  Minho  et  du  Tage. 

Je  ne  peux  pourtant  pas  quitter  Lisbonne  sans  dire  un  mol 
de  la  situation  politique  du  Portugal,  vue,  comme  la  ville,  à  vol 
d'oiseau,  et  telle  qu'un  passager  peut  se  la  figurer  du  point  d'un 
navire.  J'aurai,  du  reste,  pour  garantie  une  autorité  respectable, 
c'est  celle  du  barbier-chirurgien-s«/i^r«(/oy  (saigneur),  qui  me 
fit  la  barbe  sur  la  place  même  où  je  débarquai.  Suivant  cette 
gazette  parlante,  il  y  avait  eu  quebpies  jours  auparavant  à  Lis- 
bonne une  révolution  manquée,  une  façon  d'émeute,  ce  qu'on 
appelle  à  Cadix  une  bullanga,  comme  qui  dirait  uneébuUition. 
Les  équipages  des  bâtiments  de  guerre  anglais  et  français  avaient 
été  consignés  à  bord,  pour  être  plus  sûrs  de  garder  une  stricte 
neutralité.  Malheureusement,  mon  Figaro  portugais,  quoi  qu'il 
hâblât  assez  bien  l'espagnol,  ne  sut  pas  très-clairement  m'expU- 


REVUE  DE  PARIS.  51 

quer  quels  étaient  les  deux  partis  qui  s'étaient  trouvés  en  pré- 
sence. Tout  ce  que  je  pus  conjecturer,  c'est  que  le  duel  était  cette 
fois  encore  entre  feu  la  charte  de  don  Pedro,  récemment  enter- 
rée, et  ia  cliarte  de  1820.  jumelle  de  la  constitution  de  Cadix,  et 
ressuscitée  avec  sa  sœur;  car  le  Portugal,  malgré  ses  préten- 
tions contre  nature  à  former  un  état  indépendant  de  l'Espagne, 
n'en  est  pas  moins  le  Irès-luimhle  et  très-docile  satellite  de  ce 
voisin  qu'il  déteste,  et  tourne  invariablement  dans  la  sphère  où 
celui-ci  Tentraine.  Chaque  révolution,  chaque  parodie  même  de 
révolution  qui  agite  la  pnetta  de!  Sol,  a,  quinze  jours  plus  tard, 
son  pendant  à  Lisbonne  ;  et  si  don  Carlos,  par  impossible,  venait 
camper  quelques  mois  dans  le  palais  royal  de  Madrid,  vous  ver- 
riez bientôt  don  3Iiguel  venir,  en  dépit  de  toutes  les  croisières, 
rompre  ù  son  tour  une  lance  en  compagnie  du  don  Quichotte  de 
l'absolutisme  espagnol. 

Tout  ce  que  je  pus  entrevoir  de  plus  clair  dans  le  récit  de  mon 
barbier-nouvelliste,  c'est  qu'un  certain  parti,  qui,  si  je  devine 
bien,  doit  être  celui  des  e.ralfados.  avait  offert  à  quelques  ba- 
taillons de  l'armée  portugaise  environ  quatorze  francs  par 
homme  pour  les  pousser  à  une  insurrection  ;  mais  la  reine  en 
ayant  donné  dix-huit,  cette  largesse  royale  avait  coupé  court  à 
toute  velléité  d'insurrection,  et  la  balance  avait  décidément  pen- 
ché du  côté  d'un  gouvernement  qui  savait  faire  valoir  en  sa  fa- 
veur de  si  solides  arguments.  Malheureusement,  mon  barbier  ne 
sut  pas  me  dire  si  ces  prétoriens  du  Tage,  dont  la  fidélité  coûte 
si  cher  à  ceux  qui  l'achètent,  avaient  touché  des  deux  mains, 
l'enchère  et  la  surenchère,  avant  de  se  décider  en  faveur  de  leur 
reine  légitime. 

Du  reste,  tous  ces  faits  un  peu  obscurs  devinrent  bientôt  plus 
clairs,  car  nous  apprîmes  en  sortant  du  Tage  ce  que  vous  savez 
déji  depuis  longtemjts,  c'est-à  dire  quun  brigadier  portugais,  à 
Elvas,  avait  fait  soulever  ses  troupes  en  faveur  de  la  charte  de 
don  Pedro,  et.  chose  beaucoup  plus  difficile  à  croire,  leur  avait 
payé  tout  l'arriéré  de  leur  solde.  Celte  circonstance,  jusqu'ici 
sans  exemple  en  Portugal,  prouve  assez  que  le  commandant 
d'iîlvas  n'est  que  l'inslrumenl d'une  volonté  plus  haute,  et  que  le 
coup  est  parti  de  Lisbonne,  où  le  contre-coup  ne  tardera  pas  ft 
se  faire  sentir.  On  sait  que  la  jeune  reine  aime  assez  à  jouer  sa 
couronne  à  ce  jeu  périlleux  des  contre-révolutions,  et  que  ses 


52  REVUE  DE  PARIS. 

coups  d'état  ne  sont  le  plus  souvent  que  des  coups  de  tête.  Le 
mauvais  succès  de  la  première  tentative  n'a  pas,  comme  on  le 
voit,  découragé  l'aventureuse  lilie  de  don  Pédi  o  ;  mais  pour  tout 
dire,  le  bien  comme  le  mal.  dona  Maria  n'est  pas  pourtant  sans 
excuse  dans  ses  efforts  opiniâtres  pour  ressucsiter  la  charte  de 
son  illustre  père  ;  sans  être  un  chef-d'œuvre  d'organisation  po- 
litique, cette  charte  vaut  encore  mille  fois  mieux  que  la  consti- 
tution de  1850,  actuellement  en  vigueur,  et  déplorable  pendant 
de  l'impossible  constitution  de  1812  en  Espagne.  Mais  la  diffé- 
rence entre  les  deux  chartes  vaut-elle  les  chances  d'une  guerre 
civile  entre  les  partisans  de  la  révolution  à  ses  divers  degrés, 
avec  une  contre-révolution  en  perspective?  Le  Poitugal  sera 
bientôt  appelé  à  en  décider.  Je  souhaite  de  bon  cœur  que  la 
royauté  de  dona  Maria  ne  paie  pas  les  frais  de  l'expérience. 

ROSSEEtW  SaI^T-HiI.AIRE. 


LA  VIE  DEVOTE 


''.   i^L 


SECOND  ARTICLE. 


III.   —  LIBERTÉ  DE  CONSCIENCE. 

Quelque  chose  qui  a  puissamment  contribué  à  la  durée  des 
empires  parmi  les  païens,  c'est  d'abord  la  piété  universelle  et 
profonde  qui  se  remarqua  toujours  au  milieu  d'eux;  ensuite,  et 
l'un  est  peut  être  la  conséquence  de  l'autre,  l'ignorance  où  ils  ne 
cessèrent  jamais  d'être  de  ce  que  nous  appelons  la  séparation  du 
spirituel  et  du  temporel,  des  choses  du  ciel  et  des  choses  de  la 
terre.  Il  y  avait  dans  les  divers  états  de  l'antiquité  tant  de  causes 
de  trouble  et  de  dissolution,  que,  s'ils  avaient  été  encore  tiraillés 
en  deux  sens  contraires  par  deux  inlluences  séparées,  l'intluence 
religieuse  et  l'intluence  civile,  il  n'est  pas  douteux  pour  nous 
qu'ils  n'eussent  succombé  bien  plus  promptement. 

Les  païens  n'admirent  jamais  ce  que  les  modernes  ont  nommé 
la  liberté  de  conscience.  Il  y  avait,  en  tout  gouvernement,  des 
lois  fondamentales  qui  définissaient  les  dieux  reconnus  et  le  culte 
exclusivement  protégé,  et  (ont  hérétique,  schismatique  ou  esprit 
fort  qui  n'adorait  pas  ces  dieux  et  qui  ne  professait  pas  ce  culte 
était  sévèrement  puni,  puni  de  mort.  On  n'a  i)as  oublié  (|ue  chez 
les  païens,  en  général,  la  puissance  spirituelle  était  armée  du 
glaive,  et  que,  chez  les  Romains,  en  particulier,  le  chef  de  la  re- 
ligion était  en  même  temps  le  chef  de  l'état,  le  pape  et  l'empe- 
reur. 
C'est  dans  les  mémoires  sur  Socrote  que  Xénophon,  son  élève 

5. 


54  RFVUE  1>E  PARIS. 

et  son  ami,  nous  appif^nd  que,  parmi  tous  les  peuples  de  la 
Grèce,  la  liberté  de  conscience  était  bannie  comme  une  effroya- 
ble impiété;  qu'il  y  avait  une  religion  que  cbaque  état  recon- 
naissait et  faisait  professer;  un  culte  que  les  lois  rendaient  obli- 
gatoire, et  aux  règles  duquel  nul  n'avait  le  droit  de  déroger.  Il 
ajoute  encore  que  non-seulement  personne  n'avait  le  droit  de  se 
faire  des  dieux  l'idée  qui  lui  convenait  et  de  les  adorer  à  sa 
fantaisie,  mais  encore  que  chacun  était  tenu  de  prier  ceux  qui 
étaient  reconnus  par  l'état,  et  de  sacrifier  selon  ses  facultés.  Les 
païens  de  tous  les  pays  grecs  punissaient  donc  non-seulement  la 
liberté  de  conscience,  mais  encore  l'indifT^rence  religieuse,  deux 
choses,  il  faut  le  dire,  assez  voisines  l'une  de  l'autre. 

Chez  les  Romains  existaient  les  mêmes  obligations.  TertuUien 
nous  apprend  dans  l'Apologétique  que  le  sénat  décrétait  les  dieux, 
sur  quoi  il  raille  les  païens,  en  disant  qu'ils  étaient  trop  bons  de 
prier  leurs  divinités,  el'es  qui  en  étaient  réduites  à  cabaler  au- 
près des  sénateurs  pour  se  faire  reconnaîlre.  Nous  avons  déjà 
dit  comment  et  à  quelle  époque  le  sénat  chassa  honteusement 
quatre  dieux  de  l'Italie,  ce  qui  était  en  chasser  leurs  prêtres  et 
leurs  adorateurs. 

D'ailleurs,  n'aurions-nous  pas  le  témoignage  de  Xénophon,  de 
TertuUien  et  de  vingt  autres,  sur  l'inexorable  orthodoxie  des 
théologiens  du  paganisme,  lesquels  étaient  en  même  temps  les 
premiers  magistrats  politiques  de  leur  pays.  L'histoire  ancienne 
est  remplie  d'ineffaçables  souvenirs  de  la  rigueur  avec  laquelle 
furent  toujours  recherchés,  poursuivis  et  piuiis  les  protestants 
qui  se  séparèrent  de  la  communion  païenne. 

Xénophon  écrivait  peu  d'années  après  la  mort  de  Socrate, 
cette  illustre  victime  de  l'inquisition  d'Athènes,  et,  quoique  phi- 
losophe, quoique  son  disciple  et  son  ami,  il  ne  peut  pas  s'empê- 
cher de  le  condamner,  d'abord  par  sa  propre  conduite,  car  il 
était  non-seulement  fort  religieux,  mais  encoredévottrès-fervenlj 
ensuite  en  reconnaissant  et  en  professant  la  religion  de  l'état,  à 
laquelle  tout  bon  citoyen  devait  être  soumis,  et  que  Socrate  avait 
osé  enfreindre.  Les  philosophes  ont  fait  grand  bruit,  depuis  plus 
de  deux  mille  ans,  de  la  mort  de  Socrate,  et  en  vérité,  quand  on 
y  regarde  de  bien  près,  on  ne  trouve  pas  bien  le  fondement  de 
cet  enthousiasme. 

On  a  dit  beaucoup  et  longtemps  que  Socrate  s'était  élevé  au- 


REVUE  DE  PARIS.  r,5 

dessus  de  la  grossière  religion  des  païens,  el  qu'il  devait  sa  con- 
damnation au  spiritualisme  transcendant,  à  l'aide  duquel  il 
avait  pressenti  les  grandes  vérités  morales  du  christianisme. 
C'est  une  erreur.  Xéiiophon,  témoin  oculaire,  a  rapporté  le  pro- 
cès ;  et  les  détails  sont  ou  peuvent  être  dans  la  main  de  tout  le 
monde. 

Celui  qui ,  à  notre  avis,  a  jugé  le  mieux  Socrate,  c'est  Caton- 
l'Ancien  ;  il  l'appelait,  dit  Plutarque,  un  l)avard  et  un  séditieux. 
Or,  on  ne  peut  pas  nier  que  la  parole  d'un  homme  aussi 
grave  ,  aussi  instruit ,  aussi  rigide  de  mœurs  que  l'était  Caton,, 
ne  soit  d'une  autorité'  fort  grande,  même  pour  apprécier  un 
homme  comme  Socrate.  Le  fait  est  que  Socrale  se  défendit  lui- 
même  devant  ses  juges  d'avoir  jamais  méconnu  les  dieux  de  la 
Grèce.  «  Quel  est  le  motif  ,  dit-il ,  qui  autorise  Mélytus  à  pré- 
tendi-e  que  je  méconnais  les  dieux  de  la  république,  lorsque 
des  inconnus,  lorsque  Mélytus  lui-même  m'ont  vu  prendre  part  à 
toutes  les  fêtes  et  sacrifier  sur  les  autels  publics  ?  "  Et  un  peu  plus 
loin  :  «  M'a-t-on  vu,  déserteur  du  culte  de  Jupiter,  de  Junon, 
des  autres  dieux  et  déesses,  sacrifier  à  des  divinités  nouvelles?  » 

Ce  qui  révolta  les  juges  de  Socrate,  ce  fut  d'abord  l'insup- 
portable orgueil  avec  lequel  il  parla  de  lui-même  .  ensuite  ses 
prétentions  d'illuminé,  qu'il  affecta  de  justifier  avec  une  assu- 
rance qui  était  une  grande  naïveté,  si  elle  n'était  pas  un  grand 
charlatanisme.  Ainsi ,  après  avoir  dit  avec  emphase  qu'Apollon 
l'avait  déclaré  le  plus  sage  des  Grecs ,  et  qu'on  lui  en  voulait 
parce  que  les  dieux  avaient  pour  lui  une  considération  parti- 
culière, ce  qui,  au  témoignage  de  Xénophon  ,  fit  lever  les 
épaules  auX  juges  ,  il  se  vanta  de  converser  familièrement  avec 
les  dieux  au  moyen  d'un  intermédiaire  qu'il  appelait  son  génie, 
et  de  se  servir  des  révélations  qu'ils  lui  faisaient  pour  prédire 
l'avenir.  «  Chacun  sait,  dit-il ,  que  la  divinité  dévoile  l'avenir  à 
qui  elle  veut.  Ce  qui  annonce  l'avenir ,  les  autres  le  nomment 
chant  des  oiseaux,  prodige,  divination  ;  moi ,  je  l'appelle  gé- 
nie. Une  preuve  que  je  ne  mens  pas  contre  la  divinité,  c'est  que, 

TOCTES  LES  FOIS  QUE  J'aI  AMSONCÉ  A  MES  AMIS  LES  DESSEINS  DE 
l'être    StPRÈME,   JAMAIS    ILS    NE    m'oNT  TROUVÉ  EN  DÉFAUT.    »   Il 

faut  avouer  que  des  amis  pareils,  s'il  en  pouvait  exister  au- 
jourd'hui, courraient  grand  risque  de  passer  pour  des  com- 
pères. 


58  r.EVUF.  DE  PARIS. 

Socrate  fui  ainsi  condamné  comme  ne  se  conformant  pas  à 
la  lettre  des  lois  religieuses  de  son  pays,  quoiqu'il  prétendit, 
au  contraire,  s'y  être  strictement  conformé.  Il  ne  fut  donc  pas 
le  moins  du  monde  martyr  de  la  pliilosophie;  nous  croyons 
même  qu'il  était  fort  sincère  quand  il  disait  avoir  sacrifié  pu- 
bliquement toute  sa  vie  à  Jupiter ,  à  Junon  ,  et  aux  autres  dieux 
et  déesses.  Il  mourut,  du  reste,  d'abord  en  bomme  qui  aime 
ses  aises ,  puisqu'il  cboisit  la  ciguë  ,  comme  il  en  avait  le  droit; 
ensuite  en  excellent  païen  ,  car  il  fit  sacrifier  un  coq  à  Escu- 
lape. 

L'bistoire  de  la  tbéologie  romaine  est  bien  autrement  terri- 
ble et  bien  autrement  sanglante  que  celle  de  la  théologie  grec- 
que. Ici ,  il  n'y  a  pas  seulement  un  martyr,  il  y  en  a  des  milliers. 
On  se  demande  ,  en  lisant  l'horrible  récit  des  persécutions  con- 
tre les  chrétiens,  sous  Néron  ,  sous  Domitien,  sous  Décius,  sous 
Valérlen,  sous  Aurélien  ,  sous  Dioclétien  ,  sous  Maximien,  sous 
Galérius  ,  où  avait  donc  la  mémoire  et  la  bonne  foi  toute  l'é- 
cole philosophique  du  xviiie  siècle,  laquelle  a  écrit  en  cent 
endroits  que  la  religion  catholique  était  la  seule  qui  eût  jamais 
exigé  que  les  infidèles  adoptassent  ses  croyances  ? 

Et  quelle  terrible  inquisition  que  l'inquisition  romaine  !  Pen- 
dant trois  siècles  et  demi,  elle  a  siégé  sur  son  tribunal  de  sang, 
citant  et  condamnant,  car,  pour  elle,  citer  et  condamner  n'était 
qu'une  même  chose ,  en  Orient,  dans  la  Grèce  ,  en  Italie,  dans 
l'Espagne,  dans  la  Gaule,  dans  tout  l'univers  d'alors,  non  pas 
des  hommes  soulevés,  des  hommes  armés,  des  hommes  ayant 
des  chefs  politiques ,  possédant  des  places  fortes,  et  essayant  de 
démembrer  l'empire,  comme  les  protestants  voulaient  le  faire 
de  la  France  ;  mais  des  hommes  paisibles  ,  fidèles ,  industrieux , 
braves  aux  armées,  l'exemple  des  vertus  civiles  et  domestiques  ; 
des  hommes  formant  déjà  ,  à  la  fin  du  ni"  siècle  ,  la  moitié  de 
la  poi)ulation  de  l'Occident ,  et  parmi  lesquels  ,  les  Pères  osent 
s'en  glorifier,  il  était  encore  sans  exemple  qu'on  eût  jamais 
trouvé  un  assassin  ,  même  un  voleur  ! 

Et  quels  martyrs  que  ceux  qui  souffraient  et  qui  mouraient 
sous  les  coups  de  celte  inquisition  !  Ce  n'étaient  ])as  des  philo- 
sophes ridiculement  remplis  d'eux-mêmes,  comme  Socrate;  ils 
ne  se  vantaient  jtas,  comme  lui ,  d'un  oracle  d'Apollon  qui  les 
avait  déclarés  les  plus  sages  de  la  Grèce  ;  c'étaient  souvent  des 


RRVUE  DE  PARIS.  57 

paysans  (îrossiers.  de  pauvres  veuves  qui  ne  savaient  pas  lire , 
qui  n'avaient  appris  ni  la  lo.'jiqiie  ,  ni  la  métapliysique  ,  ni  lY-lo- 
qiience ,  qui  n'avaient  i)as  inventé  la  inédiodo  de  rinduction , 
comme  Socralo,  mais  qui  eu  savaient  pourtant  plus  (pie  lui  sur 
les  choses  du  corps  et  de  l'àine,  de  la  vie  et  de  la  mort,  de  ce 
monde  et  de  l'autre;  ce  n'étaient  pas  des  vieillards  usés,  se  lais- 
sant mourir,  comme  Socrale,  «  parce  (|ue  leur  vue  s'affaiblis- 
sait ,  parce  que  leur  oreille  devenait  moins  sensible  ,  parce 
qu'en  celle  dégradation  lente  de  leurs  corps,  ils  commençaient 
à  se  déplaire  à  eux-mêmes,  ft  que  la  vie  n'avait  plus  d'attrait 
pour  eux  ;  «  c'étaient  souvont  de  jeunes  hommes  et  de  jeunes 
femmes,  souvent  des  époux  de  la  veille  ou  des  époux  de  la  jour- 
née, souvent  des  vierfjes,  souvent  des  enfants,  toutes  personnes 
aimant  la  vie  pour  sou  vaste  horizon,  pour  ses  joies  présentes, 
pour  ses  espéraiices  futures;  ce  n'étaient  pas  des  condamnés  illus- 
tres, amis  des  grands  homuu'S  et  des  grandes  dames,  et  auxquels 
les  Juges  laissassent  le  choix  de  la  mort  ,  et  qui  choisissent,  en 
effet,  comme  Socrale,  «  le  genre  de  mort  jugé  le  plus  doux  par 
des  esprits  sages,  un  genre  de  mort  qui  ménage  la  sensii)ililé  des 
amis,  et  qui  ne  fait  sur  leur  àme  aucune  impression  doulr)iueuse; 
«  c'étaient  des  condamnés  haïs,  hués,  frapjtés;  des  condamnés 
qu'on  mettait  à  la  question  uniipiemenl  i)Our  les  torturer,  car  ils 
avouaient .  et  qui ,  lorsque  leius  nu-uibres  avaient  été  disloqués 
et  brisés  sur  les  chevalets  ,  étaient  jetés  aux  tigres  ,  labourés  de 
râteaux  de  fer,  rolis  sur  des  brasiers,  bouillis  dans  des  cuves 
d'imile  ,  sciés  enlre  deux  planches  ,  luûlcs  vifs  par  grâce,  dans 
une  chemise  de  soufre. 

0  Socrate  !  barbon  efféminé,  débaiiclieur  de  fils  de  famille,  loi 
qui  le  plaisais  tant,aux  soupei's  deCallias,  assis  jirès  du  belAu- 
lolycus,  vain(pieur  du  Pancrace  aux  grandes  Panathénées,  à  voir 
jouer,  haller  et  mimer  des  flùteurs  de  Sycione  et  des  danseuses 
de  Syracuse;  toi,  cpii  parfumais,  en  compagnie  d'Alcibiade  et  de 
Phidias,  ta  grande  perruque  asiali(iue,(pjand  tu  allais,  lesdoigts 
pleins  de  bagues  d'or  et  les  sourcils  |)einls  au  vermillon  ,  t'as- 
seoirsur  desla|)isde  Babylone  aux  i)ieds  de  Tlieodole  ou  d'Aspa- 
sie,  ces  deux  belles  folles  de  leurs  corj)s  ;  (pi'aurais-lu  dit  si,  lors- 
que Mélylus  l'eut  reproché  d  avoir  renié  les  dieux  de  la  patrie, 
ol  qu'Anytus,  ce  père,  vengeur  de  tant  de  i)ères,  t'eut  crié  en 
face,  en  plein  tribunal,  (pie  lu  poiirsuiv.'^is  clia((iu' joui'  son  fils 


58  REVUE  DE  PARIS. 

jusqu'au  fond  des  tanneries  dont  il  l'avait  fait  le  dircctetir  et  le 

maître,  les  juges  t'avaient  livré  sur-le-champ  aux  bourreaux, 
t'avaient  enfoncé  des  pointes  d'acier  sous  les  ongles  si  polis,  t'a- 
vaient versé  du  plomb  fondu  dans  ta  bouche  si  délicate,  lavaient 
promené  sur  tout  ton  corps  ,  fait  aux  molles  voluptés,  des  râ- 
teaux de  fer  aux  pointes  algues  et  rougies  :'  Aurais-lu  trouvé  . 
dans  ta  faconde  intarissable,  des  paroles  pour  te  comparer  à 
Palamède  persécuté  par  Tljsse  et  chanté  par  Homère  ?  ou  ce 
qui  est  i)his  grand  et  plus  rare  ,  aurais-tu  souri  à  tes  juges  , 
oublié  les  bourreaux  ,  et  chanté  des  cantiques  en  regardant  le 
ciel? 

La  théologie  païenne  fit  donc  tous  ses  efforts,  et  des  efforts  de 
toute  sorte,  pour  maintenir  l'unité  de  la  foi  ;  elle  y  parvint,  jus- 
qu'à ce  que  le  christianisme  l'eût  renversée  de  fond  en  comble. 
Ce  qui  rendait  cette  théologie  forte  et  résistante,  ce  qui  lui  assu- 
rait à  ce  point  le  glnive  de  la  justice  dans  la  main,  c'est  qu'en 
même  temps  qu'elle  était  autorité  religieuse  ,  elle  était  autorité 
politique,  et  qu'il  n'y  avait  pas.  comme  nous  avons  dit.  dans  les 
sociétés  anciennes,  celte  lutte  de  ce  que  nous  appelons  le  spiri- 
tuel elle  temporel,  lutte  qui  crée,  dans  les élals modernes, deux 
ordres  d'intérêts  contraires ,  et  qui  fait  toujours  de  l'un  le  tyran 
ou  la  victime  de  l'autre. 

Il  ne  faudrait  pas  croire  que  la  mort  de  Socrale  et  la  persécution 
des  martyrs  eussent  été  des  accidents  dans  l'histoire  de  la  théo- 
logie païenne  ;  c'était  le  résultat  d'un  ensemble  d'idées  bien  lié 
et  bien  complet.  La  politique  de  tous  les  peuples  anciens  était 
une  politique  religieuse,  et,  pour  eux,  défendre  le  culte,  c'était 
défendre  l'état.  Il  est  même  difficile  de  s'expliquer  l'incroyable 
aveuglement  des  historiens  modernes,  qui  n'ont  pas  aperçu,  du 
premier  coup  d'œil,  le  caractre  fhéocratique  de  tous  les  gouver- 
nements de  l'antiquité.  Les  écrivains  du  xviir-  siècle,  i)ar  exem 
pie,  et  tous  ceux  qui  ont  suivi  leurs  traces,  se  sont  ncriés  bien 
souvent  et  bien  fort  contre  l'esprit  religieux  qui  avait  déterminé 
le  mouvement  militaire  des  croisades.  Que  ces  écrivaiens  aient 
_eu  tort  ou  raison,  ce  n'est  pas  ce  que  nous  avons  envie  de  recher- 
cher ici  ;  mais  ce  que  nous  pouvons  dire,  c'est  qu'ils  ont  été  dans 
une  eireur  profonde  en  affirmant,  comme  ils  l'ont  fait,  que  l'an- 
tiquité n'avait  jamais  offert  do  j)areils  exemples. 

Pour  réduire  l'étendue  de  notre  idée,  nous  citerons  seulement 


REVUE  DE  PAKIS.  59 

la  guerre  du  Péloponèse,  la  plus  mémorable  qu'ait  faite  la  Grèce 
ancienne,  la  plus  longue  ,  la  plus  terrible,  la  j)his  désastreuse  , 
et  celle  qui  a  eu  les  plus  grands  historiens.  Eh  ])ien!  la  guerre 
du  Péloponèse  n'a  été  qu'une  guerre  de  religion  ,  une  espèce  de 
croisade  qui  a  duré  vingt-sept  années. 

D'abord,  ce  furentles  Lacédémoniensqui  sommèrent  les  Athé- 
niens d'expier  l'outrage  qu'ils  avaient  fait  à  Minerve  en  mettant 
à  mortdes  suppliants  qui  s'étaient  réfugiés  près  de  son  autel  dans 
l'Acropolis. 

Ensuite,  ce  furent  les  Athéniens  qui  sommèrent,  à  leur  tour, 
les  Lacédémoniens  d'expier  !e  sacrilège  qu'ils  avaient  commis  au 
Ténare  en  enlevant  des  Hilotes  qui  s'étaient  réfugiés  dans  le  tem- 
ple de  Neptune. 

Là-dessus  la  guerre  s'alluma,  et  il  s'agissait,  comme  on  voit, 
pour  Sparte,  de  venger  Minerve,  pour  Athènes,  de  venger  îN'ep- 
tune. 

Cette  guerre,  qui  ruina  la  Grèce ,  et  qui  avait  été  commencée 
pour  la  religion,  est  toute  remplie  d'épisodes  religieux.  Au  com- 
mencement de  sa  deuxième  année,  Archidamus  de  Sparte  fait  le 
siège  de  Platée,  et  avant  d'entourer  la  ville  il  met  un  genou  eu 
terre  et  prononce  à  haute  voix  une  longue  prière  aux  dieux.  Du- 
rant sa  huitième  année ,  les  Athéniens  et  les  Béotiens  se  livrent 
plusieurs  batailles,  parce  que  ces  derniers  étaient  entrés  sur  les 
terres  d'Apollon, à  Délium,  s'y  étaient  établis  comme  en  un  lieu 
profane,  et  avaient  puisé  dans  les  citernes  sacrées  de  l'eau  qui 
servait  aux  ablutions.  Durant  sa  neuvième  année,  dai)s  une 
trêve  qui  se  conclut  entre  les  Athéniens  et  les  Lacédémoniens,  il 
est  expressément  convenu  que  chacun  "pourra  jouir  à  sa  volonté 
du  temple  et  de  l'oracle  d'Apollon  Pythien.  »  Durant  sa  dixième 
année,  les  Athéniens  chassent  les  habitants  de  Déios  de  leur  ter- 
ritoire, sur  ce  que,  pour  une  ancienne  faute,  ils  furent  jugés 
souillés  et  indignes  d'être  consacrés  au  dieu. 

Thucydide, qui  a  écrit  l'histoire  de  celle  longue  Uilte,  raconte 
tous  ces  traits,  et  bien  d'autres,  qui  établissent  pareillement  que 
les  Grecs  se  ballirent  vingt-sept  ans  pour  leurs  dieux.  Il  dit 
même,  dans  son  troisième  livre  ,  que.  depuis  les  temps  les  plus 
reculés,  il  se  faisait  à  Délos  des  pèlerinages  de  toules  les  parlies 
delà  Grèce,  et  que,  de  son  temps,  tous  les  Ioniens  se  rendaient 
«u  dévotion,  chaque  année,  au  temple  d'Éphèse  avec  leurs  fem- 


60  REVLE  DE  PAHlS. 

mes  et  avec  leurs  enfants.  C'est  donc  sans  aucun  fondement, 
comme  nous  l'avons  affirmé,  que  les  écrivains  du  xviiie  siècle 
ont  prétendu  que  l'esprit  des  croisades  était  un  fait  moral  appar- 
tenant en  propre  au  christianisme,  car  l'histoire  des  peuples  an- 
ciens est  remplie  de  lémoignajes  sur  les  guerres  religieuses 
qu'ils  se  firent.  Ils  avaient,  comme  les  chrétiens,  leurs  lieux  saints 
à  visiter,  leurs  pèlerinages  à  entreprendre,  leurs  infidèles  à  com- 
battre, de  même  qu'ils  avaient  leur  culte  à  i)rofesser,  leurs  offi- 
ces à  suivre  et  leurs  dîmes  à  payer. 

La  réunion  de  la  religion  et  de  la  politique  dans  une  seule  idée 
explique  même  un  faitqui  existe  chez  les  anciens,  et  qui  a  existé 
en  France  jusqu'aux  luttes  de  la  puissance  civile  et  de  la  puissance 
cléricale;  ce  fait,  c'est  la  piété  excessive,  on  pourrait  presque 
dire  le  fanatisme  des  armées. 

Au  moyen-âge,  et  surtout  avant  le  xiv*=  siècle,  toutes  les  ar- 
mées des  peuples  chrétiens  étaient  remplies  d'une  ferveur  reli- 
gieuse, qui  s'est  peu  A  peu  dissipée,  à  proportion  que  l'esprit 
railleur  et  sceptique  a  pris  naissance.  Depuis  un  siècle,  la  robe 
du  prêtre  et  la  cape  du  soldat  sont  devenues  l'expression  de  deux 
ordres  d'idées  tout  à  fait  contraires ,  et  tandis  qu'autrefois  le 
chevalier  se  préparait  au  combat  par  un  acte  de  contrition  i)ro- 
noncé  à  genoux  devant  la  croix  de  son  épée,  aujourd'hui  les 
idées  sont  ainsi  faites,  que  les  militaires  les  plus  braves  sont 
ceux  qui  se  croient  obligés  d'être  les  plus  incrédules  et  les  plus 
indévots. 

Eh  bien!  parmi  les  peuples  du  paganisme,  la  foi  religieuse, 
la  piété,  la  dévotion  même,  turent  toujours  les  premières  vertus 
du  soldat. 

D'abord  ,  il  ne  faut  i)as  perdre  de  vue  que  le  sacerdore  païen 
n'excluait  pas  les  devoirs  ordinaires  de  la  vie.  Les  prêtres  allaient 
à  la  guerre  comme  le  reste  des  citoyens,  et,  chez  les  Romains , 
par  exemple,  il  était  fort  ordinaire  (pie  l'un  des  consuls  fût  sou- 
verain pontife.  Les  soldats  païens  avaient  donc  leur  cleigé  parmi 
eux,  et  les  armées  romaines  étaient  souvent  commandées  par 
leurs  papes. 

Dans  tous  les  camps  romains ,  il  y  avait,  comme  le  témoigne 
Hérodien,  une  chapelle  où  se  faisait  le  culte  ,  et  où  les  drapeaux 
étaient  bénis  et  gardés.  11  résulte  d'ailleurs  de  plusieurs  passa- 
ges deTertullien.  (lu'indépendamment  des  aigles,  qui  étaient  un 


RliVUE  m  l'AKIS.  61 

emblème  religieux,  les  légions  romaines  avaient  encore  des  ban- 
nières, faites  en  forme  de  croix,  et  sur  lesquelles  étaient  bro- 
dées les  images  de  certains  dieux  et  de  certaines  déesses.  Qui  ne 
sait,  du  reste ,  la  terreur  que  le  dieu  Pau  inspirait  aux  armées 
romaines,  et  les  vœux  à  Jupiter  Stator  ou  à  Jupiter  Phérétrien 
que  faisaient  les  capitaines,  comme  Clovis  en  fit,  à  Tolbiac,  au 
dieu  de  Clotilde,  lorsque  leur  armée  était  en  déroute,  ou  lors- 
qu'ils rencontraient  dans  la  mêlée  le  général  ennemi? 

Deux  des  hommes  qui  se  sont  acquis  dans  l'antiquité,  l'un  par 
une  tactique  pleine  de  calme  et  de  sagesse,  l'autre  par  un  génie 
plein  dinluition  et  de  fougue,  une  grande  réputation  militaire, 
ce  sont  Xénophon  et  Alexandre.  Eh  bien  !  ils  furent  aussi  un  mo- 
dèle rare  de  foi  religieuse  et  de  piété. 

A  la  bataille  de  Cunaxa,  lorsque  les  prêtres  eurent  déclaré  que 
les  entrailles  des  victimes  permettaient  qu'on  en  vint  aux  mains, 
Xénophon  donna  le  mot  à  l'armée  ;  ce  mot  était  :  Jupiter  sau- 
veur ec  la  vicloire.  Quant  le  mot  eut  circulé  dans  les  rangs,  et 
un  peu  avant  de  s'ébranler,  les  dix  mille  Grecs  entonnèrent  tous 
d'une  voixun  pœan  à  MarsEnyalius;  cepœan  était  leur  Marseil- 
laise, mais  une  Marseillaise  religieuse,  comme  eu  chantent  les 
Kavarraiset  les  Biscayensà  Notre-Dame-des-Sept-Douleurs.  Du- 
rant toute  leur  retraite  célèbre  à  travers  l'Asie  mineure  ,  les 
Grecs  ne  livrèrent  jamais  un  combat  sans  avoir  d'abord  chanté 
le  pœan,  auquel  les  maîtresses  des  soldats  qui  suivaient  l'armée 
ré|)ondaieut  en  chœur.  Les  prières  publiques  et  solennelles,  avant 
la  bataille,  étaient  du  reste  un  usage  général  parmi  les  Grecs, 
et  il  n'arriva  pas  une  seule  fois,  dans  les  trois  ou  quatre  cents 
combats  auxquels  donna  iieu  la  guerre  du  Péloponèse,  que  les 
troupes  chargeassent  sans  avoir  invoqué  les  dieux.  Lorsque  Xé- 
nophon eut  ramené  les  Grecs  eu  Europe  ,  il  se  répandit  eu  of- 
frandes et  en  prières  ;  le  dixième  de  toutes  les  dépouilles  faites 
par  l'armée  fut  en\oyé  religieusement  ù  Apollon,  et  lui-même, 
il  fonda  à  Scillunte ,  près  dOlympie ,  un  temple  et  un  autel 
à  Diane,  à  laquelle  il  ne  cessa  jamais  de  payer  la  dîme  de  ses  re- 
venus. 

On  peut  dire  que  les  guerres  d'Alexandre  furent  un  pèleri- 
nage perpétuel  à  travers  l'Afrique  et  à  travers  l'Asie.  Jamais 
peut-être  il  ne  lui  arriva  de  passer  un  jour  sans  sacrifier. 
tomme  tous  les  hommes  émincnts  du  paganisme,  il  se  tlaltait 
9  6 


62  REVUE  DE  PARIS. 

de  descei'.ilre  des" dieux,  el  pour  rien  il  n'eût  voulu  démentir 
cette  pieuse  origine. 

Arrieu  est  rempli  de  récils  sur  la  piété  d'Alexandre,  qui 
montrent  que  le  ressort  de  cette  grande  âme  était  surtout  un 
ressort  rr-ligieux.  A  trois  époques  différentes  ,  un  peu  avant  la 
bataille  d'Issus,  après  la  prise  de  Tyr,  et  après  son  entrée  à 
Memphis,  il  lui  plut  de  faire  des  cérémonies  immenses,  qui 
frappent  encore  l'esprit  de  surprise  et  d'admiration.  C'étaient 
des  processions  de  cinquante  mille  hommes ,  armés  en  guerre 
et  tenant  des  cierges  allumés  à  la  main.  La  première  fois, 
c'était  en  l'honneur  d'Esculape;  laseconcfe,  en  1  honneur  d'Her- 
cule; la  troisième  ,  en  l'honneur  de  Jupiter  Basileus.  Alexandre  , 
revêtu  de  son  armure  de  bataille  et  tenant  un  cierge  ,  marchait 
à  la  tète  des  prêtres  en  habits  sacrés  ;  i)uis  venait  sa  phalange , 
puis  sa  cavalerie  ;  celte  procession  infinie  marchait  au  pas  en 
chantant  des  cantiques ,  et  ce  devait  être  un  bien  beau  spectacle 
que  cette  interminable  file  do  pèlerins  cuirassés,  dont  les  cier- 
ges décrivaient,  le  soir,  une  ligne  lumineuse  de  plusieurs 
lieues,  et  qui  rapportaient  humblement  à  Dieu  les  grandes  ac- 
tions par  lesquelles  ils  avaient  rempli  le  monde  de  crainte  el  de 
respect. 

Une  fois,  Alexandre  avait  déjà  passé  l'Indus  et  se  préparait  à 
passer  encore  l'Hyphasis;  ses  vieilles  troupes  le  conjurent  en 
pleurant  de  les  ramener  dans  la  Grèce,  et  il  cède;  mais  avant 
de  reprendre  sa  roule  de  l'ouest ,  il  veut  célébrer  un  sacrifice 
colossal  pour  se  rendre  les  dieux  propices.  Son  armée  ayant  été 
parîagée  en  douze  corps,  il  fait  élever,  par  chacun  d'eux,  un 
autel  immense,  pins  haut  et  plus  large  que  les  plus  grandes 
tours.  Lesaulels  achevés,  il  range  foule  son  armée  autour  d'eux, 
et  il  lui  fait  passer  une  journée  en  prières ,  tandis  que  les  prêtres 
célébraient  les  saints  offices  selon  le  ril  grec.  La  France  a  vu, 
dans  ces  derniers  temps,  un  autre  capitaine  du  nom  d'Alexan- 
dre tenir,  presque  une  journée  entière,  son  armée  victorieuse 
à  genoux.  Quand  les  Russes  eurent  envahi  la  Champagne,  en 
1814,  l'empereur  Alexandre  fil  dresser  sept  autels  dans  la 
plaine,  sur  une  ligne  de  plusieurs  lieues,  et  sept  cent  mille 
hommes,  rangés  autour  de  ces  autels,  entendirent  messe  et 
vêpres,  comme  les  soldats  du  Macédonien,  en  commémoration 
de  leurs  victoires. 


REVLlIi  DE  TARIS.  63 

La  vie  militaire  des  peuples  anciens  témoigne  donc  au  dernier 
point  de  l'esprit  religieux  du  paganisme.  Les  plus  grands  capi- 
taines furent  les  dévots  ks  plus  fervents.  A'ous  avons  cité  Sylla, 
qui  était  couvert  de  scapulaires  comme  Louis  XI,  Xénophon, 
qui  employait  tout  son  bien  à  bàlir  des  temples;  nous  pourrions, 
citer  Agésilas ,  qui  tit  en  deux  années ,  dit  Xénophon  ,  pour  cent 
talents  d'offrandes  pieuses  ;  mais  nul  n'égala  la  dévotion  d'A- 
lexandre. Pendant  les  dix  jours  que  dura  la  maladie  dont  il 
mourut  à  Babylone ,  il  ne  manqua  pas  un  seul  jour  dassister 
aux  offices.  Arrien,  qui  a  copié  les  bulletins  de  cette  maladie 
sur  le  journal  du  roi,  commence  tous  ses  détails  ainsi  :  Tel 
jour,  il  prend  un  bain,  sacrifie,  etc.  Le  troisième  jour,  il  com- 
mence à  ne  pouvoir  plus  marcher,  et  dès-lors  on  le  porte  au 
temple  dans  sa  litière.  L»-  septième  jour,  on  ne  peut  plus  le 
porter  au  temple ,  et  Toffice  a  lieu  dans  une  pièce  disposée  en 
chapelle  près  de  sa  chaml)re  à  coucher.  Le  huitième  ,  on  peut  A 
peine  le  porter  dans  cette  chapelle.  Le  neuvième  bulleîm  est 
ainsi  conçu  :  Le  danger  est  extrême;  il  sacrifie  cependant. 
Le  dixième  jour,  le  délire  le  prend  avec  le  redoublement  de  la 
fièvre.  Pendant  son  agonie,  ses  amis  les  plus  intimes,  Python, 
Attale,  Démophon,  Peucestas .  Cléomène,  Ménidas  et  Séleucus 
passent  la  nuit  en  prières  dans  le  temple  de  Sérapis,  et  deman- 
dent au  dieu  s'il  ne  convenait  pas  de  porler  le  moribond  près 
de  l'autel.  «  Il  sera  mieux  où  il  est  »  ,  répondit  le  dieu  :  Alexan- 
dre expirait  en  ce  moment. 

Au  lieu  de  Sérapis,  mettez  le  Christ;  au  lieu  d'un  tapis  de 
Perse,  mettez  un  lit  de  cendre,  et  au  lieu  d'Alexandre,  vous 
aurez  saint  Louis. 

Nous  croyons  .  et  nous  l'avons  déjà  dit,  que  ce  qui  contribua 
puissamment  à  entretenir  parmi  les  ancii^ns  celle  foi  ardente, 
c'était,  l'identité  qu'il  y  avait  pour  eux  dans  les  idées  religieuses 
et  dans  les  idées  civiles.  Pour  les  païens,  tout  élail  religion,  la 
guerre ,  le  travail ,  la  loi ,  la  famille;  aussi ,  de  même  qu'il  y  avait 
une  piété  militaire,  il  y  avait  aussi  une  piété  civile.  Le  jour  où 
les  magistrats  entraient  en  charge,  (in  les  installait  avec  des 
prières  publiques,  se  on  un  riîuel  spécial,  au  rapport  de  Thu- 
cydide, et  A  peu  près  comme  nos  anciennes  cours  de  justice 
renlraient  aniuicllement  par  u\w  messe  du  Saint-Esprit.  Le  jour 
où  la  Hotte  qui  portait  Alcibiade  partit  pour  la  Sicile,  toute  la 


64  REVUE  DE  PARIS. 

matinée  se  passa  en  prières.  Les  vaisseaux  qui  couvraient  la 
rade  du  Pirée  élaient  pnvoisés  de  bannières  ;  les  équipages  et 
l'armée  étaient  à  genoux ,  la  tète  nue ,  sur  le  pont ,  et  des  hym- 
nes entonnés  sur  le  môle  étaient  répétés  en  chœur  par  toute 
la  flotte.  Une  foisles  prières  finies,  les  navaripies commencèrent 
le  pcean  ;  on  coupa  les  câbles ,  et  cette  myriade  de  vaisseaux , 
lancés  vers  les  hauteurs  d'Égyne,  partit  emportant  des  |)rières 
infinies,  s'efFaçant  peu  à  peu  par  la  distance,  et  entrecoupées 
par  le  bruit  des  rames  et  par  le  clapotement  des  eaux. 

Chez  les  Romains,  qui  avaient  un  clergé  décuple  de  celui  de 
la  Grèce,  les  magistrats  étaient  également  installés  avec  des 
prières  publiques.  Ces  prières  étaient  suivies  d'un  repas  de  corps. 
C'était  aussi  l'usage,  pour  ceux  qui  entraient  dans  quelque 
cor]t()ralion  cléricale,  de  donner  un  repas  après  leur  élection. 
Tertullien,  qui  s'élève  contre  ces  sensualités  religieuses,  nous 
ap])rend  qu'on  mangea  du  paon  pour  la  première  fois  au  repas 
qui  fut  donné  par  Hortensius ,  lors  de  sa  promotion  au  pontifi- 
cat. Nous  avons  déjà  dit  qu'il  y  avait  un  ordre  de  prêtres  qui 
s'appelait  les  sepf  viaîtres  d'hôtel;  leur  charge  était  de  pré- 
sider aux  repas  de  la  cléricature.  C'est  parce  que  ces  prêtres 
appartenaient  toujours  aux  familles  sénatoriales ,  que  Domitien , 
souverain  pontife,  consulta  le  sénat  sur  la  sauce  à  laquelle  il 
convenait  de  mettre  le  fameux  turbot  dont  parle  Juvénal.  L'ap- 
prêt de  ce  turbot,  envoyé  par  les  pécheurs  d'Ancône  au  chef  du 
cor])s  ecclésiastique  ,  était  véritablement  une  affaire  religieuse, 
et  les  sept  maîtres  d'hôtel  n'auraient  pas  plus  souffert  qu'on  le 
fît  cuire  sans  leur  avis,  que  le  duc  de  Saint-Simon  n'aurait  souf- 
fert qu'autre  que  lui  tînt  de  son  vivant  le  bougeoir  de  Louis  XIV. 
Voilà  pounpioi  le  sénat  délibéra ,  toutes  choses  cessantes,  sur 
le  turbot;  car  Aulu-Gelle  nous  fait  connaître  que  les  affaires 
religieuses  avaient  toujours  le  jias  devant  dans  l'ordre  de  la 
discussion. 

On  peut  juger  par  la  piété  publique  des  païens  de  ce  qu.'élait 
leur  piété  privée.  Dans  VEconoinique  de  Xénoi)lion ,  qui  est 
un  traité  sur  la  vie  du  ménage,  Ischomaque  répond  à  Socrate  : 
«Je  commence  tous  les  matins,  comme  les  gens  bien  élevés, 
par  réciter  mes  prières.  «  Les  philosophes  eux-mêmes  ne  com- 
mençaient jamais  leurs  repas  sans  une  courte  oraison  ,  et  c'était 
un  usage  général  de  Taneieiuie  Grèce ,  même  dans  les  repas 


REVUE  DE  PARIS.  65 

mondains,  de  dire  gfraces  et  de  chanter  un  cantique  avant  de 
se  lever  de  table.  Il  y  a  dans  le  Banquet  de  Xénophon  le  récit 
d'un  souper  pendant  lequel  des  comédiens  et  des  danseurs  exé- 
cutent des  farces ,  et  après  lequel  les  convives  chantent  dévote- 
ment le  pœan. 

Nous  avons  déjà  dit  qu'il  existait  encore,  au  iv  siècle,  des 
livres  théurgiques  et  des  rituels  d'un  culte  païen.  Maintenant 
que  ces  livres  sont  perdus ,  on  est  obligé ,  pour  reconstruire 
les  cérémonies  païennes,  de  recueillir  ce  qu'en  disent  par  ha- 
sard les  divers  auteurs  grecs  ou  latins.  Minucius  Félix  nous 
apprend  qu'il  y  avait  à  chaque  temple  des  espèces  de  sacristies 
dans  lesquelles  demeuraient  les  prêtres  chargés  du  cuUe  quoti- 
dien. C'est  dans  l'une  de  ces  sacristies ,  meublées  comme  une 
chambre  ordinaire,  que  se  passa  l'abominable  aventure,  racon- 
tée par  Flavius  Joseph,  d'une  jeune  et  pieuse  dame  romaine  que 
le  dieu  Anubis  fit  demander  à  plusieurs  reprises  par  ses  prêtres , 
et  qui ,  heureuse  d'un  tel  choix ,  et  conduite  par  son  mari  dans 
le  temple  pour  être  livrée  au  dieu,  se  trouva,  au  milieu  de  la 
nuit ,  au  pouvoir  d'un  homme  infâme ,  qui  l'avait  achetée  des 
prêtres  ,  plus  infâmes  encore.  Plusieurs  passages  de  Minucius 
Félix  donnent  à  penser  que  cette  aventure  se  renouvela  souvent. 

Ces  cérémonies  païennes  se  faisaient  dans  les  temples  de  nuit 
ou  de  jour.  Dans  l'un  et  dans  l'autre  cas,  on  allumait  des  cier- 
ges. 11  parait  même  que  le  christianisme  aurait  emprunté  cet 
usage  des  païens ,  et  qu'il  n'était  pas  encore  établi  à  la  fin  du 
111=  siècle,  car  Tertullien  les  raille  d'allumer  des  flambeaux  en 
plein  midi.  Les  processions  avec  cierges  de  bannières,  même 
dans  les  rues  des  villes  et  dans  les  chemins  de  la  campagne, 
étaient  fréquentes  dans  le  culte  du  paganisme.  Tertullien  parle 
de  processions  qui  se  faisaient  ainsi  nus  pieds,  pour  obtenir  de 
la  pluie  de  la  bonté  de  Jupiter. 

Lorsque  le  christianisme  dispersa  devant  lui  le  culte  païen  ,  il 
eut  à  lutter  longtemps  contre  des  convictions  profondes  et 
opiniâtres.  ÎN'ous  avons  déjà  dit  que,  sous  Valenlinien  II,  il 
y  eut  des  insurrections  religieuses  dans  toute  l'Italie  qui  for- 
cèrent l'empereur  à  rétablir  le  culte  de  nuit.  Les  deux  païens  , 
dont  l'attachement  à  la  religion  de  leurs  pères  est  resté  le  plus 
célèbre,  sontSymmaque  et  Zosyme.  Symmaque,  contemporain 
(ip  A'alentinien  II ,  est  connu  sni  tout  par  sa  polémique  épislo  ' 

6, 


66  REVUE  DE  PARIS. 

laire  avec  saint  Ambroise.  Il  a  laissé  un  volume  de  lettres  pleines 
de  renseignements  curieux.  Zosyme ,  écrivain  grec,  qui  vivait 
sous  le  règne  de  Théodose  le  Grand  ,  a  composé  un  livre  sur  la 
décadence  de  la  république  romaine.  Zosyme,  qui  est  un  dévot 
païen  des  plus  ardents ,  n'hésite  pas  à  attribuer  la  chute  de 
Rome  à  la  chute  du  culte  des  dieux,  et  il  mentionne  spéciale- 
ment la  négligence  mise  par  Dioclétien  à  célébrer  les  jeux  sé- 
culaires ,  comme  la  cause  principale  de  la  ruine  de  sa  patrie. 
Son  livre  ,  rempli  de  regrets  pieux ,  de  vers  sibyllins  et  de  récits 
de  miracles  ,  est  l'un  des  débris  les  plus  précieux  de  la  tradition 
païenne. 

'  Telle  fut  l'antiquité  religieuse,  mal  étudiée  et  mal  connue 
jusqu'ici.  Les  philosophes,  et  ce  que  les  modernes  appellent 
esprits  forts,  n'y  lienneni  que  peu  ou  point  de  place.  Ceux  qui 
voulurent  méconnaître  les  dieux  ou  les  railler,  furent  mis  à 
mort  comme  Socrate,  ou  chassés  comme  Evhémère. 

Â.  Gra!«ier  de  Cassagrac. 


CHRIS 


Il  existe  un  grand  nombre  d'ouvrages  sur  la  Norvège  et  plu- 
sieurs descriptions  de  Christiania.  Les  Anglais  en  ont  fait  une 
bonne  part;  ils  voyagent  maintenant  dans  ce  pays  comme  ils 
voyagent  encore  en  Suisse  ,  traversant  les  montagnes  et  les 
vallées  le  lorgnon  à  la  main ,  et  notant  avec  un  soin  minutieux 
tout  ce  qui  leur  arrive  depuis  sept  heures  du  matin  jusqu'à  sept 
heures  du  soir,  comme  si  l'avenir  de  la  société  dépendait  du 
temps  qu'ils  ont  eu  et  du  dîner  qu'on  leur  a  servi.  L'un  deux  , 
M.Laing,  a  publié,  sur  la  constitution,  sui^l'état  moral  et  l'étal 
matériel  de  la  Norvège,  un  livre  qui  n'est  pas  exempt  d'erreurs, 
mais  qui  renferme  des  observations  excellentes  et  des  docu- 
ments dignes  d'être  étudiés  (1).  Un  autre  livre  plus  intéressant 
encore  par  le  but  que  l'auteur  s'était  proposé ,  et  non  moins 
curieux  par  les  détails  de  mœurs  qu'il  renferme  ,  est  celui  de 
M,  Léopold  de  Buch ,  l'un  des  géologues  les  plus  distingués  de 
l'Allemagne.  Enfin  je  citerai  comme  deux  tableaux  très-poétiques 
et  très-exacts  d'une  partie  de  la  Norvège,  l'ouvrage  malheureu- 
sement trop  court  de  M.  J.-J.  Ampère,  et  celui  de  son  compagnon 
de  voyage  M.  Hœring  (Willibald  Alexis)  (2). 

Mais  après  avoir  lu  tout  ce  que  le  zèle  bienveillant  de  quel- 
ques amis  et  des  visites  assidues  aux  libraires  viennent  de  me 
procurer,  j'avoue  que  mon  imagination  avait  été  assez  lourde 
et  assez  inhabile  pour  ne  pas  pouvoir  se  représenter  la  véritable 
physionomie  de  Christiania.  Même  eu  traversant  les  frontières 

(1)  Résidence  in  Nonvay. 

(2)  Herbstreise  durch  Scandinavien, 


C8  REVUE  DE  PARIS. 

(le  la  Norvège  avec  une  voiture  norvégienne  ,  un  postillon  nor- 
végien et  des  chevaux  norvégiens  ,  je  me  trompais  encore.  Je 
nie  figurais  toujours  la  capitale  de  cette  contrée  comme  une 
ville  assez  chétive  ,  toute  bàlie  en  bois,  écrasée  par  un  ciel 
sombre  ,  silencieuse  dans  son  travail  comme  dans  son  repos , 
et  en  arrière  de  plusieurs  siècles  de  tout  ce  que  nous  sommes 
convenus  de  regarder  comme  une  expression  d'élégance  et  de 
bon  goût.  Au  lieu  de  cela  ,  j'ai  trouvé  une  grande  et  belle  ville  , 
épanouie  au  soleil  comme  une  cité  méridionale,  animée  par  une 
foule  d'étudiants  .  par  une  foule  de  marins ,  et  marchant  au 
niveau  de  tous  nos  raffinements  de  luxe. 

Il  y  a  ici  des  magasins  de  modes  où  l'on  reçoit  le  bulletin  de 
Longchamps  en  même  temps  que  le  ministre  reçoit  ses  dépèches. 
11  y  a  un  hôtel  garni  plus  cher  que  ceux  de  la  rue  Richelieu, 
un  tailleur  qui  aurait  pu  habiller  Brummel ,  un  cuisinier  de 
l'école  de  M.  Carême,  et  un  perruquier  français  .  ce  qui  est , 
comme  chacun  sait .  le  point  culminant  de  la  civilisation.  Il  y  a 
aussi ,  sous  un  groupe  de  tilleuls  qui  a  la  prétention  de  ressem- 
bler aux  arbres  des  boulevards ,  un  Conditor  qui  ne  craint  pas 
d'entendre  parler  de  Tortoni ,  et ,  à  l'extrémité  de  la  ville  ,  un 
théâtre. 

Ce  théâtre  est  fort  étroit,  il  est  vrai,  et  fort  mal  éclairé  ;  mais 
mon  bon  ami  Dalh  ,  qui  m'y  conduisait ,  avait  bien  soin  de  me 
f:iire  remarquer  qu'on  en  bâtissait  un  autre,  que  les  décorations 
seraient  renouvelées,  que  les  meilleurs  acteurs  étaient  absents, 
et  mille  autres  choses  que  lui  dictaient  son  excellent  cœur  et  son 
patriotisme.  Ce  jour  là  on  jouait  une  pièce  traduite  de  M.  Scribe. 
La  scène  représentait  l'intéi  leur  d'un  salon  de  la  Chaussée  d'An- 
lin,  et  le  premier  amoureux,  qui  venait  de  faire  un  voyage  à 
Paris,  imitait  de  son  mieux  les  acteurs  du  Gymnase.  Ce  specta- 
cle m'affligea  profondément.  Hélas!  me  disais-je,  est-il  possible 
que  j'aie  quitté  noire  bon  pays  de  France  .  que  j'aie  traversé  le 
Rhin ,  l'Elbe ,  la  mer  Baltique ,  le  Sund  ,  et  les  lacs  de  Suède  et 
les  forêts  de  sapins  de  la  Norvège,  au  grand  péril  de  mon  corps, 
au  grand  regret  de  mon  âme  ,  tout  cela  pour  venir  voir  des 
acteurs  singeant  les  acteurs  des  boulevards,  un  théâtre  calqué 
sur  ceux  des  boulevards ,  et  la  traduction  d'un  vaudeville  des 
boulevards.  Mais  la  pièce  finie,  il  se  fit  un  grand  silence  j  tous 
les  paisibles  bourgeois  de  Christiania  s'en  allèrent  dans  la  salle 


REVUE  DE  PARIS,  69 

des  rafraîchissements  pour  se  remettre  des  émotions  trop  fortes 
que  venait  de  leur  donner  cette  œuvre  parisienne  ,  puis  ils  re- 
vinrent prendre  leur  place  en  silence,  et  ,  tout  à  coup,  une 
sourde  rumeur ,  une  vague  agitation  annonça  l'approche  d'un 
événement  extraordinaire.  La  toile  se  leva,  et  l'on  vit  paraître 
un  chasseur  ivre  et  un  ours.  Le  chasseur  ivrejouait  Iropmal  son 
rôle  pour  des  gens  qui  s'y  connaissent;  on  eût  dit ,  à  le  voir 
vaciller  avec  tant  d'effort ,  qu'il  n'avait  jamais  éprouvé  l'effet  de 
l'eau-de-vie  de  pommes  de  terre,  ce  qui  n'est  guère  probable. 
L'ours  ,  au  contraire,  avait  une  intelligence  d'ours  admirable 
et  une  peau  noire  superbe.  II  marchait  sur  ses  lourdes  pattes 
avec  une  grâce  toute  particulière ,  et  il  beuglait  comme  s'il  eût 
été  dans  les  montagnes  de  Drontheim.  On  siffla  le  chasseur  , 
pour  lui  apprendre  à  ne  pas  tromper,  une  autre  fois  ,  le  public  , 
par  de  faux  airs  d'ivresse;  mais  on  applaudit  l'ours,  et  moi 
j'applaudis  aussi ,  car  je  venais  de  m'apercevoir  que  je  n'avais 
pas  fait  six  cents  lieues  inutilement. 

Christiania  est  une  ville  de  vingt  mille  âmes,  bâtie  dans  la 
plaine ,  entre  les  bois  et  la  mer.  Au  nord  ,  une  ceinture  de  col- 
lines la  protège  comme  un  rempart  ;  au  sud  ,  le  golfe  s'ouvre 
devant  elle  avec  ses  barques  de  pêcheurs  et  ses  voiles  blanches 
qui  viennent  de  France.  Le  port  est  d'une  entrée  difficile  ,  mais 
il  est  très-sûr.  Les  îles  qui  s'élèvent  ,  de  distance  en  distance, 
A  travers  le  golfe ,  sont  comme  autant  de  forteresses  assurées 
contre  le  vent  et  la  tempête.  Les  rues  sont  larges  et  droites  ,  les 
maisons  construites  en  briques  ou  en  pierres ,  ce  qui  est  une  ra- 
reté dans  le  Nord.  Cette  capitale  de  la  Norvège  ne  date  que 
du  xviie  siècle  ;  mais  à  quelque  distance  de  là  s'élève  la  vieille 
ville  où  l'évèque  demeure  encore.  La  vieille  ville  est  ici  comme 
l'ancien  Marseille  avec  sa  cathédrale  sur  la  colline.  La  nouvelle 
ville  est  descendue  dans  la  vallée  ,  elle  s'est  arrondie  comme  un 
arc  autour  de  la  mer,  elle  a  voulu  avoir  ses  édifices  élégants  et 
ses  rues  tirées  au  cordeau. 

Là  est  tout  l'art,  tout  le  bruit ,  tout  le  luxe  des  cités,  et,  à 
quelques  centaines  de  pas  ,  l'aspect  jiitloresque  de  la  campagne, 
les  collines  avec  leurs  chalets,  les  lacs  endormis  au  milieu  des 
vallées  ,  et  les  rivières  coulant  silencieusement  entre  les  som- 
bres forêts  de  sapins.  Toutes  ces  rivières  sont  chargées  des  blocs 
d'arbres  que  les  propriétaires  font  flotter  jiarfois  d'une  exlré- 


70  REVUE  DE  PARIS. 

mité  de  la  Non^î'ge  à  l'autre.  Chacun  d'eux  a  sa  marque  par- 
ticulière qu'il  publie  dans  le  paj's,  et  une  fois  qu'elle  est  connue, 
il  lance  ,  sans  inquiétude,  sa  flottille  à  l'eau.  Les  bois  des  di- 
verses provinces  s'en  vont  fraternellement  le  long  des  vagues  , 
tantôt  jetés  contre  les  rochers,  tantôt  mis  à  sec  sur  la  côte, 
tantôt  pris  par  les  glaces.  Leur  voyage  dure  un  ou  deux  ans, 
mais  ils  tînissent  par  arriver  au  port  ;  très-peu  manquent  à 
l'appel.  Deux  ou  trois  iuspecteurs  vont  les  reconnaître ,  et  c'est 
une  chose  merveilleuse  que  l'art  avec  lequel  ils  savent  recon- 
naître la  marque  primitive  que  ces  blocs  ont  reçue  et  le  nom  du 
propriétaire  auquel  ils  a])par(iennent.  On  a  vu  ,  l'année  der- 
nière ,  six  cent  mille  pièces  de  bois  réunies  sur  une  seule  rivière. 
Ce  qui  appartenait  à  César  fut  rendu  à  César  :  il  n'y  eut  ni 
procès,  ni  contestation.  Quand  l'inspection  est  faite, les  paysans 
viennent  avec  leurs  chariots  prendre  les  pic"  ces  de  bois  pour  les 
transporter  à  la  scierie.  Un  employé  règle  leur  compte  ,  puis 
leur  inscrit  ,  sur  le  dos,  avec  de  la  craie,  le  nombre  de  pièces 
qu'ils  ont  amenées  et  ce  qui  leur  est  dû.  Le  paysan  court  au 
comptoir,  ayant  grand  soin  de  ne  pas  se  frotter  contre  les  murs 
et  de  ne  pas  trop  tourner  le  dos  au  vent ,  de  peur  de  voir  sen- 
voler  en  poussière  ses  titres  de  créance.  Le  caissier  vient ,  vé- 
rifie l'addition  ,  paie  ,  et  prend  sa  quittance  en  donnant  un  coup 
de  brosse  au  paysan. 

A  un  ou  deux  milles  de  Christiania,  le  paysage  s'agrandit,  ou 
devient  plus  sauvage.  L'on  n'apeiçoit  plus  que  les  longues  lignes 
de  montagnes  ,  aux  sommités  arrondies,  aux  teintes  uniformes, 
enchaînées  l'une  à  l'autre  sans  inierruption,  et  ondulant  comme 
les  vagues  de  la  mer.  Au  milieu ,  la  vallée  étroite  et  cachée 
sous  une  forêt  de  sapins  ;  l'eau  du  golfe  qui  se  fraie  un  passage 
dans  la  vallée,  et  gémit  sur  ses  rives  rocailleuses  comme  si  elle 
attendait  vainement  la  baïque  duVikingr;  puis,  à  de  longues 
distances  ,  une  pointe  de  rocher  qui  surgit  au-dessus  des  bois  , 
une  maison  qui  s'ouvre  au  bord  du  chemin ,  et  point  de  voix 
humaine,  point  de  cris,  point  de  chaut ,  seulement  le  bruit  des 
flots  qui  se  brisent  sur  les  rochers  ,  el  les  soupirs  de  la  forêt , 
balancée  par  le  vent  du  liord.  L'homme  s'en  va  à  pas  lents  au 
milieu  de  cette  nature  stimbre  :  il  semh  e  qu'elle  pCse  sur  lui  de 
tout  son  poids  j  il  la  regarde  en  courbant  la  tête ,  et  sVloigne 
en  silence. 


REVUE  DE  PARIS.  71 

Les  habitants  de  Christiania  ont  choisi ,  avec  un  soin  parti- 
culier, quelques-uns  des  plus  beaux  sites  pour  s'y  bâtir  une  de- 
meure. Là  est  Lille-Frogner ,  d'où  l'on  voit  toute  la  ville  et  la 
mer,  avec  les  iles  qui  la  parsèment,  se  dérouler  comme  un  vaste 
panorama  :  là  est  Borgen,  où  tout  est  calme  et  recueillement, 
où  l'on  n'aperçoit  que  les  forêts  lointaines ,  revêtues  de  teintes 
vaporeuses  ,  et  le  golfe,  dont  les  rayons  bleus  se  confondent 
avec  l'azur  du  ciel.  Là  est  Bogstad  avec  son  lac  riant  et  ses  al- 
lées majestueuses.  C'est  là  qu'une  famille  aimable  ,  la  plus  riche 
et  la  plus  noble  famille  de  Norvège ,  exerce ,  avec  l'urbanité 
exquise  du  grand  monde,  l'hospitalité  cordiale  des  contrées  du 
Nord.  Pas  un  étranger  n'est  venu  ici  sans  être  accueilli  comme 
un  hôte  privilégié,  et  pas  un  ne  s'en  est  retourné  sans  emporter 
au  fond  du  cœur  le  nom  de  Wedel  et  le  nom  de  Bogstad. 

Un  peu  plus  loin  est  la  montagne  célèbre  de  Ringrig.  Cette 
montagne  est  couverte  de  sapins ,  fendue  au  milieu  comme  par 
un  coup  de  hache,  et  à  travers  cette  ouverture  étroite,  entre  les 
rochers,  on  découvre  un  grand  lac ,  traversé  parla  route  de 
Drontheim,  une  longue  plaine,  et  une  immense  chaîne  de  col- 
lines et  de  forêts.  Toute  la  Norvège  est  là,  et  la  montagne  de 
Ringrig  est  comme  une  fenêtre  ouverte  sur  l'espace.  L'une  des 
parois  de  celte  montagne  est  appelée  Kofield.  On  raconte  qu'une 
pauvre  veuve  aperçut  un  jour  au  sommet  du  rocher  l'unique 
vache  qu'elle  possédait  au  monde,  poursuivie  par  un  ours.  Hors 
d'état  de  la  défendre,  elle  se  jeta  à  genoux  ,  et  implora  le  se- 
cours de  son  saint  patron  et  l'aide  de  Dieu.  Au  moment  où  elle 
achevait  sa  prière,  la  vache  se  précipita  au  bas  du  rocher,  et 
bondit  joyeusement  devant  elle.  L'ours,  affamé,  voulut  la  suivre, 
mais  il  se  fracassa  la  tète;  et  la  i)auvre  veuve  ramena  l'impru- 
dente génisse  à  l'étable ,  et  vciidil .  pour  plusieurs  boisseaux  de 
blé  ,  la  peau  de  l'ours.  A  quelque  distance  de  là  est  le  Haardkol, 
autre  montagne  non  moins  escarpée.  Là  vivait  jadis  un  roi  qui 
avait  une  fille  charmante,  nommée  Siri-Sara.  Elle  rencontra 
dans  la  vallée  un  jeune  homme  beau  comme  elle ,  mais  d'une 
naissance  moins  noble.  Tous  deux  s'aimèrent  et  s'unirent  se- 
crètement. Le  roi  apprit  celte  union  ,  et  conjura  sa  fille  de  lui 
livrer  l'homme  qui  l'avait  séduite.  Elle  s'y  refusa  obstinément, 
el  son  père,  emporté  par  la  colère .  l'enchaina  dans  un  bateau  , 
et  du  haut  de  la  montagne  la  précipita  dans  le  lac.  La  jeune  fille 


72  REVUE  DE  PARIS. 

fut  noyée  ;  mais  les  Uots  du  lac  répèlent  encore  ses  géinisse- 
menls  ,  et  l'écho  de  la  montagne  redit  aux  voyageurs  le  nom 
de  Siri-Sara. 

Le  Ringrig  est  le  rendez-vous  l)ien-aimé  des  habitants  delà 
contrée.  Tous  les  bourgeois  de  la  ville  y  vont  au  moins  une 
fois  par  an  ,  à  pied  ou  à  cheval. 

Dès  qu'un  enfant  commence  à  avoir  l'âge  de  raison,  on  le  mène 
à  Ringrig  ;  et  quand  une  jeune  fille  se  fiance,  il  est  bien  entendu 
que  son  fiancé  la  conduira,  par  un  beau  jour  d'été,  à  Ringrig; 
car  c'est  la  plus  grande  curiosité,  c'est  le  Capitole,  c'est  l'abbaye 
de  Westminster,  c'est  la  place  Vendôme  de  Christiania  ;  et  si  un 
étranger  veut  se  faire  à  tout  jamais  citer  comme  un  barbare,  il 
n'a  qu'à  passer  huit  jours  dans  le  district  sans  aller  à  Ringrig. 

11  n'y  a  point  de  dilii;ence  en  Norvège.  Le  voyageur  qui  veut 
parcourir  la  contrée  doit  avoir  ,  comme  en  Suède,  une  voiture 
légère,  et  prendre  des  chevaux  de  poste.  Mais  il  paye  plus  cher 
qu'en  Suède,  et  il  attend  ses  chevaux  plus  longtemps.  Le  carac- 
tère général  des  hommes  de  ce  pays,  c'est  une  sorte  d'insolence 
innée,  dont  ils  ne  sortent  pas  sans  effort.  Leur  grand  bonheur 
le  dimanche  et  les  jours  de  fête,  c'est  de  boire  silencieusement, 
les  coudes  sur  la  table ,  ou  de  rester  debout  de  longues  heu- 
res au  soleil ,  ou  de  dormir.  Cependant  ils  sont ,  en  général , 
grands  et  hardis,  fiers  de  leur  force  physique ,  et  quand  ils  sor- 
tent de  leur  état  de  mollesse,  c'est  pour  se  livrer  à  des  exercices 
violents  ou  audacieux. 

Dans  ces  maisons  rustiques  ,  dispersées  ù  travers  les  bois, 
éloignées  l'une  de  l'autre,  les  fils  du  paysan  grandissent  comme 
des  plantes  vigoureuses  dont  rien  ne  comprime  l'essor.  Les 
courses  à  travers  les  montagnes,  les  rudes  travaux,  développent 
la  souplesse  de  leurs  membres ,  et  l'isolement  dans  lequel  ils 
vivent  leur  donne  une  sorte  d'énergie  sauvage.  Quand  ils  ren- 
contrent leurs  voisins,  ils  les  mesurent  du  regard,  et  se  deman- 
dent lequel  d'entre  eux  est  le  plus  fort.  Dans  quelques  districts, 
ils  engagent  souvent,  comme  en  Bretagne,  des  luttes  acharnées. 
Quelquefois  les  deux  adversaires  se  prennent  corps  à  corps,  se 
lient  l'un  à  l'autre  avec  une  ceinture  de  crins,  et  s'attaquent  avec 
un  couteau,  dont  la  lame  est  assez  longue  pour  leur  faire  de 
douloureuses  blessures,  mais  trop  courte  pour  les  luer.  Le  plus 
faible  ne  cède  qu'à  la  dernière  extrémité.  Le  vainqueur  s'en  re- 


REVUE  DE  PARIS,  73 

tourne  le  corps  couvert  de  sang ,  les  membres  lacérés  par  le 
couteau  de  son  antagoniste;  mais  il  a  remporté  la  victoire,  et  il 
s'applaudit  de  son  triomphe. 

La  plupart  des  Norvégiens  sont  tr^s-pauvres,  et  vivent  d'une 
vie  misérable.  Ils  ne  mangent  que  du  lait  caillé  et  une  espèce  de 
galette  fort  noire  (fladbrœd).  Dans  les  mauvaises  années,  ils 
sont  obligés  de  faire  du  pain  avec  1  écorce  du  bouleau  comme 
en  Dalécarlie,  ou  avec  1  épiderme  du  sapin.  Mais  sous  l'humble 
toit  de  gazon  qui  les  abrite ,  dans  la  misère  qui  les  entoure ,  ils 
conservent  leur  caractère  franc  et  hospitalier.  L'étranger  qui 
passe  devant  leur  demeure  peut  entrer  sans  crainte,  et  demander 
un  asile.  S'il  a  faim,  ils  partageront  avec  lui  leur  dernière  jatte 
de  lait;  s'il  est  las,  ils  lui  abandonneront  la  couche  de  paille  où 
ils  reposent.  Dans  le  voyage  que  j'ai  fait  à  travers  quelques- 
unes  des  provinces  de  la  Norvège ,  j'ai  dû,  plus  d'une  fois,  pas- 
ser la  nuit  dans  une  habitation  de  paysans  ;  et  la  chambre  où 
l'on  me  conduisait  était  bien  pauvre  ,  et  bien  pauvre  aussi  le 
.souper  qui  m'était  servi;  mais  je  n'avais  pas  envie  de  me  plain- 
dre, quand  je  voyais  «,'es  bonnes  gens  s'empresser  autour  de  moi, 
comme  si  j'avais  été  un  membre  de  leur  famille,  et  la  maîtresse 
de  maison  me  regarder  en  silence  et  d'un  air  inquiet ,  comme 
pour  me  demander  si  j'étais  content.  La  même  hospitalité 
s'exerce  dans  les  villes  comme  dans  les  villages,  dans  les  élégan- 
tes demeures  de  Christiania  comme  dans  les  chalets  i.«olés  des 
montagnes.  H  est  impossible  de  venir  ici  et  de  ne  pas  être  tou- 
ché jusqu'au  fond  de  Tàme  de  la  manière  cordiale  avec  laquelle 
on  accueille  celui  qui  se  présente,  ou  en  son  nom  de  voyageur, 
ou  au  nom  d'un  ami.  Ce  caractère  de  générosité  et  de  désinté- 
ressement est  bien  plus  remarquable  encore  s'il  s'agit  d'aider  un 
parent.  Si  un  homme  est  tombé  dans  la  misère,  il  s'en  va  frap- 
per à  la  porte  de  son  frère  ou  de  son  cousin,  et  l'on  ne  demande 
pas  s'il  est  devenu  pauvre  par  sa  faute,  on  le  reçoit,  on  le  garde, 
on  ne  le  renvoie  jamais.  Les  filles  du  roi  Lear  n'auraient  pas  pu 
être  reines  en  Norvège.  Ce  peuple,  honnête  et  dévoué  aux  senti- 
ments de  la  nature,  n'aurait  pas  pu  se  résoudre  à  courber  la  tète 
sous  le  joug  d'une  femme  enrichie  des  dépouilles  de  son  père, 
et  Qélrie  par  sa  malédiction. 

Le  vol  est ,  en  Norvège ,  une  chose  monstrueuse ,  dont  on  ne 
cite  qne  peu  d'exemples.  Dans  les  campagnes .  les  porte*  des 
9  7 


W  REVUE  DE  PARIS. 

maisons  ne  sont  fermées  ni  jour  ni  nuit,  et  les  filets  du 
pêcheur,  la  hache  du  bûcheron,  le  coffre  du  voyage  de  l'étran- 
ger, peuvent  rester  sur  la  grande  route  sans  que  personne  y 
louche. 

Biais  à  ces  vertus  antiques,  à  ces  mœurs  patriarcales,  les  Nor- 
végiens joignent  des  vices  grossiers  qui  sont  pour  eux  d'un 
funeste  résultat.  Chaque  paysan  un  peu  aisé  a  chez  lui  les  instru- 
ments nécessaires  pour  brasser  la  bière  et  distiller  Teau-de-vie. 
Il  mêle  l'eau-de-vie  à  sa  cruche  d'eau,  à  sa  jalte  de  lait;  1p  plus 
souvent  il  la  boit  toute  pure,  et  une  fois  qu'il  a  (rempé  ses  lèvres 
à  cette  liqueur  bien-aimée,  c'en  est  fait  de  sa  raison  :  il  boit  tout 
le  jour.  Les  femmes  boivent  aussi,  et  fument  un  mauvais  tabac 
dans  des  pipes  de  fer.  Chaque  jour  de  fête,  chaque  circonstance 
heureuse  se  célèbre  par  d'amples  libations.  Dans  quelques-unes 
de  nos  provinces,  quand  un  enfant  vient  au  monde,  le  père  de 
famille  plante  un  arbre  de  plus  dans  le  jardin.  Ici,  le  paysan 
brasse  une  tonne  de  bière;  une  partie  doit  être  bue  le  jour  même 
où  l'enfant  est  baptisé,  une  autre  est  réservée  pour  le  jour  de  ses 
noces,  et  celle-là  est  d'une  force  telle  que  les  jeunes  époux,  en 
la  buvant,  peuvent  bien  oublier  tous  les  serments  du  mariage, 
et  commencer  une  nouvelle  vie  de  famille  par  des  actes  de  folie. 
La  bonne  bière  de  Munich,  avec  laquelle  l'ouvrier  laborieux  s'en 
va  chaque  soir  se  dérider  le  front  dans  la  Cave  royale,  ne  se- 
rait ici  qu'une  liqueur  d'enfant.  Le  houblon  est  devenu,  pour 
ks  vrais  buveurs  de  la  Norvège,  un  ingrédient  trop  pacifique. 
On  a  trouvé  dans  les  montagnes  une  plante  acide  qui,  préparée 
par  une  main  habile,  laisse  bien  loin  d'elle  la  plus  forte  bière 
de  Louvain  et  le  plus  noir  porter  anglais.  L'été,  les  femmes  se 
retirent  sur  la  montagne  pour  prendre  soin  des  troupeaux, 
traire  les  vaches,  faire  le  beurre.  Elles  habitent  dans  des  caba- 
nes en  bois,  pareilles  à  celles  des  Pyrénées.  Les  hommes  vien- 
nent les  voir  le  dimanche,  et  que  faire  dans  ces  solitudes,  si 
l'on  ne  boit  pas?  L'hiver  les  femmes  travaillent  dans  une  même 
chambre,  filent  la  laine,  lissent  le  drap.  Les  hommes  vont  à  la 
pèche  où  à  la  chasse,  et  quand  ils  reviennent,  ils  sont  si  fatigués 
et  ils  ont  si  froid  !  Le  meilleur  moyen  de  se  réchauffer,  n'est-ce 
pas  de  boire?  Ainsi,  toujours  un  nouveau  prétexte,  et  toujours 
un  nouvel  excès.  Cette  habitude  de  boire  engendre  parmi  le  peu- 
ple des  maladies  hideuses  qui  passent  d'une  génération  à  l'autre. 


REVUE  DE  PARIS.  75 

Elle  énerve  de  l)Onne  heure  les  forces  de  Thomme  ;  elle  ridé  et 
dessèche  le  visage  de  la  jeune  fille.  Mais  ce  ne  sont  là  que  de 
faibles  considérations ,  dont  la  cruche  de  bière  se  moque  dans 
son  pétillement.  Je  crois  que  les  prêtres  norvégiens  ne  s'appli- 
quent pas  assez  assiduemenl  à  combattre  cette  fatale  passion 
des  paysans.  Au  lieu  de  prêcher  le  dimanche  sur  des  questions 
dogmatiques  ,  ne  pourraient-ils  pas  prêcher  plus  souvent  con- 
tre le  vice  radical  de  leurs  paroissiens?  Ils  exercent  encore  sur 
eux  une  grande  influence.  Ce  serait  une  belle  et  noble  mission 
que  d'employer  leur  ascendant  à  tempérer,  si  ce  n'est  à  déraciner 
entièrement,  les  habitudes  dégradantes  des  familles  qui  leur  sont 
confiées. 

Le  long  des  côtes,  les  mœurs  anciennes  de  la  Norvège  s'al- 
lèrent peu  à  peu.  Les  types  primitifs  du  caractère  et  des  physio- 
nomies s'effacent  comme  des  médailles.  Les  hommes  qui  se 
trouvent  sans  cesse  en  contact  avec  des  étrangers  ont  pris  des 
habitudes  cosmopolites.  Ils  ne  sont  plus  Norvégiens  ;  ils  sont 
Allemands  ou  Espagnols,  selon  le  bâtiment  qui  leur  arrive,  et  ils 
parlent  avec  les  matelots  une  langue  singulière,  composée  des 
éléments  dénaturés  des  langues  du  Nord  et  du  Midi,  une  espèce 
d'argot  maritime,  pour  lequel  il  faudrait  un  dictionnaire  que  nulle 
académie  ne  peut  faire. 

Mais  dans  les  districts  reculés,  et  surtout  dans  les  montagnes, 
le  caractère  national  s'est  conservé  tel  qu'il  était  aux  anciens 
jours.  Là,  quand  on  voit  a])paraîlre  le  paysan  avec  sa  haute  sta- 
ture ,  son  large  front  où  respire  une  mâle  fierté  ,  ses  longs  che- 
veux, et  quelquefois  sa  barbe  épaisse,  on  croirait  voir  un  vieux 
Vikingr.  Là,  il  existe  des  familles  qui,  soit  par  la  tradition  orale, 
soit  par  des  documents  écrits,  font  remonter  leur  origine  jus- 
qu'aux premiers  rois  de  Norvège,  et,  chose  singulière!  dans  un 
pays  qui  se  glorifie  de  ses  tendances  républicaines,  et  qui  a  aboli 
tous  les  litres  de  noblesse,  ces  familles  sont  fières  de  leur  an- 
cienneté, comme  pourrait  l'être  une  princesse  d'Autriche.  Elles 
parlent  souvent  de  leurs  ancêtres,  et  elles  ne  permettent  pas  que 
leurs  enfants  se  mésallient  par  des  mariages.  Les  hommes 
portent  le  costume  de  leurs  jjères  :  la  veste  de  vadmel  brodée 
patiemment  à  l'aigtiilh!,  la  culotte  avec  des  jarretières  à  fran- 
ges, et  les  souliers  à  boucles  d'argent.  Les  femmes  ont  un 
corset  noir,  une  ceinture  massive  ,  comme  les  Irlandaises.  Les 


7«  REVUE  DE  PARIS. 

jeunes  filles  tressent  en  longues  nattes  leurs  cheveux  etlesiais- 
sent  flotter  sur  Tépaule.  Les  femmes  mariées  se  couvrent  la 
tête  a.vec  un  voile  en  toile  de  lin,  travaillé  comme  de  la  den- 
telle. 

Beaucoup  de  maisons  du  district  de  Bergen  sont  bâties  en 
forme  de  cône  comme  dans  la  Laponie,  et  recouvertes  en  gazon.  ' 
Il  n'y  a  là  qu'une  grande  chambre  avec  le  foyer  au  milieu,  et  un 
trou  dans  le  toit  pour  laisser  sortir  la  fumée.  Mais  presque  tou- 
tes ces  maisons  ont  conservé  le  banc  dhonneur,  le  siège  élevé 
dont  il  est  si  souvent  |)arlé  dans  les  sagas  Quand  un  étranger 
arrive,  le  paysan  le  conduit  au  baut  de  la  chambre  sur  un  large 
fauteuil,  et  la  famille  s'asseoit  un  peu  plus  bas,  à  quelque  dis- 
tance de  lui.  En  l'absence  de  l'étranger,  c'est  l'aïeul,  c'est  le 
vieillard  qui  occupe  celte  place  d'honneur.  Il  exerce  sur  toute  la 
maison  une  grande  autorité.  Qu'il  soit  faible  ou  malade,  n'im- 
porte; ses  cheveux  blancs  imposent  le  respect,  et  quand  il  parle, 
ses  enfants  obéissent. 

Les  communications  entre  les  chalets  des  montagnes  sont 
rares  et  difficiles.  Les  routes,  entretenues  par  les  paysans,  sont 
cependant  fort  belles,  el  l'hiver,  on  enlève  la  neige  épaisse  qui 
recouvre,  avec  une  espèce  de  traîneau  construit  en  forme  de 
triangle  et  trainé  par  une  douzaine  de  chevaux.  Mais  les  habi- 
tations sont  à  une  grande  distance  l'une  de  l'autre.  Chaque  pay- 
san vit  à  l'écart  dans  son  étroit  domaine  et  doit  pourvoir  à  tous 
ses  besoins  et  exercer  tous  les  métiers.  Dans  les  cas  importants, 
le  gouvernement  envoie  ce  qu'on  appelle  le  budstik.  Le  budstik 
est  un  bâton  terminé  d'un  côté  par  une  pointe  de  fer,  de  l'autre 
par  une  petite  boite  qui  renferme  l'acte  oificicl.  Le  bailli  de  la 
province  1  adresse  au  paysan  qui  demeure  le  plus  près  de  la  ville. 
Celui-ci  le  remet  à  sou  voisin,  qui  le  transporte  plus  loin,  et 
ainsi  de  suite.  Si  le  paysan  ne  trouve  personne  dans  la  demeure 
de  son  voisin,  il  plante  le  budstik  sur  le  seuil  de  la  porte.  Dans 
l'espace  de  quelques  semaines,  l'acte  muiistériel  a  fait  le  tour  de 
la  province  et  a  été  lu  par  tout  le  monde. 

Le  plus  souvent  le  prêtre  lit  le  dimanche  à  l'église  les  procla- 
mations ou  les  arrêtés  que  le  gouvernement  lui  confie,  et  l'on 
n'envoie  point  de  budstik.  Dans  ces  montagnes  de  la  Norvège, 
la  prière  du  dimanche  est  un  devoir  sacré  dont  personne  ne  se 
dispense.  Si  long  que  soit  le  chemin  qui  mène  à  l'église,  et  quel- 


KIALI.  LU    l'AlUS.  -7 

que  temps  qu'il  fasse,  le  paysan  se  met  en  roule  avec  sa  femme 
et  ses  enfants,  et  assiste  dévotement  au  service  relijjieux.  Celte 
réunion  du  dimanche  est  d'ailleurs  pour  toutes  les  familles 
qui  vivent  dans  risolemeril  une  occasion  de  se  voir,  de  se  rap- 
procher, de  maintenir  les  liens  d'amitié  ou  de  parenté  qui  exis- 
tent entre  elles. 

Les  prêlres  ont  une  grande  autorité  dans  le  pays.  Ils  sont 
largement  rétribués,  et  ils  exercent  une  double  influence  par 
leur  position  de  fortune,  [lai' le  caraclère  religieux  dont  ils  sont 
re\êtus.  Ce  sont  eux  qui  surveillent  et  dirigent  l'éducalion  du 
peuple.  Us  s'acquittent  de  celle  mission  importante  avec  un  zèle 
et  une  intelligence  dignes  d'éloges.  Tons  les  Norvégiens  possè- 
dent au  moins  les  premiers  éléments  d'instruction  Pas  un  d'eux 
ne  peut  être  confirmé  s'il  ne  sait  lire  et  écrire.  Cliaque  ville, 
chaque  village,  chaque  fabrique  un  peu  importante,  chaipie 
atelier  des  mines  ou  de  forge  a  ses  écoles.  Dans  les  diverses  par- 
ties de  la  Norvège,  où  les  habitalions  sont  dispersées  à  travers 
champs,  le  maître  d'école  s'en  va  d'une  maison  à  l'autre  et 
s'asseoit  comme  les  scaldes  du  temps  passé  au  foyer  de  famille. 
Il  appelle  à  lui  les  enfants  de  la  maison,  et  reste  trois  mois  dans 
un  district,  trois  mois  dans  un  aulre,  jusqu'à  ce  qu'il  ait  fait  le 
tour  de  sa  communauté.  C'est  la  paroisse  qui  le  paycj  c'est  le 
paysan  qui  le  loge  et  le  nourrit. 
Mais  revenons  à  Christiania. 

L'histoire  de  cette  ville  ne  remonte  pas  au-delà  du  xvik  siè- 
cle. Christian  IV  en  jeta  les  fondements  en  1624  après  l'incendie 
d'Opsloe.  Sa  position  au  bord  du  golfe  fut  pour  elle  un  moyen 
rapide  d'agrandissement.  L'université  et  les  réunions  du  stor- 
thing  en  ont  fait,  dans  les  dernières  années  ,  une  ville  impor- 
tante. Dronlheim,  la  vieille  capitale  des  rois  et  des  jarls.  lui 
dispute  encore  la  prééminence  ;  mais  elle  n'a  plus  que  le  privi- 
lège de  poser  la  couronne  sur  la  tête  du  souverain  ,  et  le  gou- 
vernement est  à  Christiania. 

Au  moyen  âge ,  la  Norvège  avait  quelques  écoles  latines  , 
mais  mal  dirigées  et  mal  entretenues.  Ceux  qui  voulaient  se 
livrer  à  des  études  vraiment  sérieuses  devaient  aller  chercher 
de  meilleurs  maîtres  en  France  ou  en  Allemagne.  En  1487,  l'u- 
niversité de  Copenhague  devint  pour  eux  un  point  de  ralliement 
plus  national.  Mais  c'était  encore  un  long  et  diflicile  voyage,  et 


7â  RKVUE  I)F.  PARIS. 

l'honnête  Norvégien  ,  atlaclié  h  ses  mœurs  rnsliqiies,  ne  voyait 
pas  sans  inquiétude  ses  enfants  partir  pour  une  ville  où  l'on  ne 
s'attachait  que  trop  souvent  à  copier  les  mœurs  faciles  et  la 
frivolité  françaises.  »  Heureux,  dit  un  poeie  norvégien  ;  heu- 
reux le  père  de  famille  dont  le  fils ,  après  avoir  passé  un  ou  deux 
mois  à  Copenhague  ,  rapporte  dans  son  pays  une  chemise  et  un 
reste  de  religion  chrétienne  !  « 

Plusieurs  fois  les  hommes  vraiment  dévoués  à  leur  pays  et  au 
progrès  de  la  science  avaient  sollicité  la  fondation  d'une  univer- 
sité en  Norvège  ,  et  leurs  efforts  n'avaient  point  eu  de  résultat. 
En  1807,  la  guerre  rendit  les  communications  avec  le  Danemark 
plus  difficiles  encore;  et  dans  ce  temps  de  crise  ,  la  Norvège 
éprouva  plus  que  jamais  le  besoin  d'avoir  une  université  à  elle. 
Bientôt  la  société  patriotique  ,  établie  à  Christiania  ,  prit  l'ini- 
tiative. Elle  décerna  un  prix  à  l'auteur  du  meilleur  mémoire 
sur  l'établissement  de  l'université.  Elle  ouvrit  une  souscription 
pour  bâtir  l'école  ,  pour  doter  des  professeurs  ;  et  malgré  la 
guerre,  le  surcroît  d'impôts.  les  années  de  disette,  la  sous- 
cription rapporta  en  peu  de  temps  des  sommes  considérables. 

Les  fonds  étant  formés,  le  roi  de  Danemark  autorisa  l'établisse- 
ment de  l'université  II  la  dota  de  1 00,000  dater  (500,000  francs), 
de  plusieurs  propriétés  qu'il  avait  en  Norvège,  et  il  donna  à  la 
bibliothèque  les  exemplaires  doubles  des  bibliothèques  de 
Copenhague.  Cette  ordonnance  de  Frédéric  YI  date  du  2  sep- 
tembre 1811.  Ce  fut  pour  la  Norvège  un  acte  d'émancipation  in- 
tellectuelle qu'elle  avait  désiré  si  longtemps  ,  et  le  peuple  l'ac- 
cueillit  avec  des  transports  de  joie. 

Les  règlements  de  l'université  de  Christiania  sont  presque 
entièrement  rédigés  d'après  ceux  de  l'université  de  Copenhague. 
C'est  le  même  ordre  dans  les  études,  le  même  nombre  d'examens, 
et  la  même  loi  disciplinaire. 

Il  y  a  ici  di.x-sept  professeurs  ordinaires  et  sept  professeurs 
extraordinaires  ,  qui  portent  le  titre  de  lecteurs.  La  loi  fonda- 
mentale de  l'université  admet  aussi  les  privat-docenf,  mais  il 
n'y  en  a  aucun  maintenant.  Les  professeurs  ont  des  appointe- 
ments considérables  ,  beaucoup  plus  considérables  qu'à  Berlin 
ou  à  Paris.  Onelques  uns  reçoivent  2,000  species  (10.000  fr.)  , 
d'autres  1,400;  les  plus  jeunes  1,100,  et  les  lecteurs  750  II  est 
vrai  qu'ils  ne  sont  pas  payés  comme  en  Allemagne  par  les  élèves. 


REVUE  HE  PARIS.  t9 

et  qu'ils  n'ohtpas  des  vacances  de  six  mois  comme  en  SiK^-de  , 
mais  ils  ne  font  que  cinq  à  six  leçons  par  semaine  ,  et  souvent 
moins.  Le  nombre  des  étudiants  qui  fréquentent  cette  université 
s'élève  ordinairement  ù  COO.  Chacun  d'eux  coûte  à  l'état  78  spe- 
cies  (390  francs). 

La  bibliothèque  a  15,000  francs  par  an  pour  acheter  des  li- 
vres. Les  hommes  qui  la  dirigent  comptent  avec  orgueil  les 
120,000  qu'ils  y  ont  rassemblés  en  peu  de  temps.  J'ai  plus  de 
respect, je  l'avoue  ,  pour  une  bibliothèque  comme  celle  de  Lund 
et  de  Kiel ,  moins  nombreuse  de  moitié  ,  mais  choisie  et  épurée 
avec  soin  ,  que  pour  cet  amas  de  livres  où  l'on  voit  figurer  sur 
les  rayons  jusqu'à  des  journaux  de  mode.  Les  autres  établisse- 
ments de  l'université,  et  j'en  excepte  l'observatoire  et  le  jardin 
botanique,  laissent  aussi  beaucoup  à  désirer.  Mais  il  ne  faut 
pas  oublier  que  c'est  une  université  jeune  qui  essaie  ses  ailes 
pour  la  première  fois  et  qui  n'a  pas  encore  pu  prendre  l'essor 
qu'elle  prendra  sans  doute  un  jour. 

L'établissement  de  l'université  et  le  mérite  incontestable  de 
plusieurs  professeurs  n'ont  pu  donner  à  la  Norvège  une  vraie  vie 
littéraire,  11  y  a  ici  des  imprimeurs,  des  libraires  intelligents. 
Les  magasins  de  livres  sont  ouverts  ,  les  ouvriers  sont  à  leur 
poste  ,  les  presses  sont  en  mouvement ,  mais  elles  ne  reprodui- 
sent que  des  copies  d'ouvrages  étrangers  ou  quelques  innocents 
recueils  d'élégies  pour  occuper  les  loisirs  des  belles  dames  de 
Christiania.  Sous  le  point  de  vue  scientifique,  la  Norvège  est 
toujours,  à  l'égard  du  Danemark,  dans  un  état  d'infériorité  re- 
connue et  de  soumission  passive.  Avant  1814  ,  elle  n'avait  qu'une 
capitale.  iUainlenant  elle  en  a  deux  :  l'une  littéraire,  Copenhague^ 
l'autre  politique,  Stockholm.  Cette  division  s'accorde  du  reste 
assez  bien  avec  les  deux  caractères  distincts  de  la  langue  nor- 
végienne. La  langue  écrite  est  identiquement  la  même  que  le 
danois  ;  la  langue  parlée  se  rapproche  du  suédois  par  plusieurs 
mots  et  par  l'accentuation.  Ainsi ,  tandis  que  les  employés  civils 
et  militaires  tournent  les  regards  vers  Stockholm  ,  le  petit 
nombre  de  personnes  qui  s'occupent  d'art,  de  science  ,  de  lit- 
térature ,  recherchent  avec  avidité  tout  ce  qui  vient  de  Copen- 
hague. Le  voyageur  qui  arrive  de  Copenhague  ici  est  comme 
celui  qui  va  de  Paris  en  province.  On  lui  demande  s'il  a  été  au 
spectacle ,  s'il  a  vu  la  pi«Vc  nouvelle ,  dans  quel  état  est  1c  mu- 


80  P.EVLC  UF.  P.VWh;. 

sée  ,  et  quels  tableanx  ont  été  le  plus  admirés  à  l'exposition. 
Chacun  veiit  savoir  non-seulement  ce  que  la  presse  publie,  mais 
l'hisloire  secrète  des  écrivains  et  les  anecdotes  des  coulisses.  A 
force  de  vivie  ainsi  en  communication  directe  avec  les  écrivains 
de  Copenhague,  ils  finissent  par  s  approprier  leurs  œuvres.  Ils 
donnent  un  brevet  de  haute  naturalisation  aux  célébrités  da- 
noises. Rask  est  leur  philologue,  Molbech  leur  critique,  Œrsted 
et  Rozenvinge  leurs  juristes. 

Cette  alliance  étroite  delà  Norvège  avec  le  Danemark  ne  tient 
pas  seulement  à  l'influence  scientifique  et  littéraire  de  Copeu- 
iiague  .  elle  tient  à  dos  traditions  lointaines,  à  des  souvenirs  de 
jeunesse,  à  des  liaisons  de  famille.  Pendant  quatre  cents  ans, 
ces  deux  branches  de  la  souche  Scandinave  furent  réunies  et 
leurs  rameaux  s'entrelacèrent.  Pendant  quatre  cents  ans.  la 
Norvège  eut  toujours  les  yeux  fixés  sur  le  Danemark.  C'était  là 
que  ses  enfants  allaient  étudier,  c'était  là  que  ses  soldats  fai- 
saient leurs  premières  armes.  L'étendard  des  deux  pays  flottait 
ensemble  sur  toutes  les  mers,  et  la  gloire  de  l'un  était  la  gloire 
de  l'autre.  Deux  des  plus  grands  poètes  du  Nord,  Holberg  et 
VVessel,  appartiennent  à  la  Norvège  par  leur  naissance,  au  Da- 
nemark par  leur  éducation.  Aujourd'hui  encore  il  est  peu  de 
professeurs  de  Christiania  qui  n'aient  reçu  leur  grade  de  doc- 
teur h  Copenhague  ,  et  peu  de  hauts  fonctionnaires  qui  n'aient 
servi  en  Danemark.  Comment  serait-il  possible  que  tant  de  sou- 
venirs fussent  si  tôt  effacés  et  tant  de  nœuds  si  tôt  rompus  ? 

L'alliance  de  la  Norvège  avec  la  Suède  est  plus  récente;  mais 
elle  est  basée  sur  1  intérêt  matériel  du  pays,  et  elle  a  pris  promp- 
lement  racine  dans  le  cœur  du  peuple.  C'est  de  cette  époque 
que  date  la  vie  politique  de  la  Norvège.  La  constitution  de  1814 
a  ouveit  la  porte  à  toutes  les  ambitions;  elle  a  donné  une  autre 
tendance  à  tous  les  esprits.  Les  hommes  qui  s'étaient  dévoués  à 
des  études  d'une  nature  différente  se  sont  tournés  peu  à  peu 
vers  des  études  nouvelles,  et  les  jeunes  gens  ont  appris,  dès  leur 
entrée  à  l'école,  les  combinaisons  du  système  électoral  et  les 
hauts  faits  du  storthing.  La  littérature  n'aura  jdus  qu\nie  at- 
traction secondaire.  Les  femmes  la  défendent  encore  comme  le 
champ  de  fleurs  où  leur  imagination  rêveuse  a  pris  plaisir  à 
s'égager,  mais  les  hommes  s'en  éloignent,  lue  séance  de  la 
chambre  des  députés  daus  des  jours  de  discussion  orageuse,  une 


nr.si  F.  m  paris.  si 

molion  de  la  chambre  clos  communes  esl  pour  eux  bien  aulie- 
raenl  importante  qne  l'annonce  d'une  nouvelle  tragédie  ou  d'un 
poème  épique.  Les  quatre  lignes  du  journ;il  de  Hambourj;  qui 
annoncent  le  cours  de  la  bourse  résonnent  plus  fortement  à 
leur  oreille  que  les  plus  beaux  hexamètres,  et  l'inventeur  des 
chemins  de  fer  leur  semble  un  plus  grand  génie  que  Goethe. 

Ce  mouvement  politi(|ue  delà  Norvège  est  curieux  à  voir,  in- 
téressant à  étudier,  et  j'aurai  occasion  d'y  revenir  d'une  manière 
plus  spéciale  en  parlant  de  l'état  de  la  presse  dans  le  Nord.  Mais 
à  côté  de  la  vie  positive  ,  de  l'action  réfléchie  et  intelligente  qui 
s'y  manifeste,  j'y  ai  trouvé  aussi  une  sorte  de  maladie  morale 
qui  lient  à  la  nature  même  du  pays,  et  que  nous  ne  connaissons 
pas  en  France.  Dans  un  pays  comme  la  France,  toutes  les  ambi- 
tions fondées  sur  un  mérite  réel  peuvent  tôt  ou  tard  se  faire 
jour  ,  toutes  les  intelligences  ont  de  l'espace  |)our  prendre  l'es- 
sor. Dans  un  pays  aussi  resserré  que  la  Norvège,  la  route  ou- 
verte à  la  pensée  politique  est  trop  étroite  ,  le  levier  trop  mince 
pour  une  main  qui  a  de  la  force  ,  et  la  masse  qu'il  doit  mouvoir 
trop  légère.  L'homme  qui  se  sent  de  l'énergie  peut  mesurer  d'un 
coup  d'œil  l'espace  qu'il  lui  est  permis  de  parcourir.  Le  but  esl 
près  de  lui.  Il  sent  qu'il  n'y  a  rien  au-delà  ,  et  il  s'ennuie  de  le 
voir  avant  d'y  être  arrivé.  J'ai  rencontré  ici  quelques-uns  de 
ces  hommes  qui  ne  trouvent  pas  la  Norvège  assez  grande  pour 
satisfaire  leurs  désirs  de  gloire  politique  ,  et  qui  emportent 
comme  une  plaie  saignante  au  fond  du  cœur  le  regret  de  n'avoir 
pas  une  plus  vaste  arène ,  une  plus  haute  tribune.  Heureux 
ceux  qui  n'ont  pas  abandonné  les  domaines  féconds  de  la  science 
et  le  ciel  étoile  delà  poésie!  Ceux-là  n'ont  pas  à  s'inquiéter  des 
limites  du  sol  oîi  ils  sont  nés.  Uien  ne  les  arrête  dans  leur  mar- 
che. Le  monde  entier  leur  appartient. 

La  constitution  de  la  Norvège  est  un  exemjde  mémorable  de 
ce  que  peut  une  nation  quand  le  temp,s  est  venu  pour  elle  de  se 
donner  des  institutions  libérales.  A  l'époque  où  le  Danemark 
cherchait  à  retenir  encore  la  souveraineté  (|u'il  avait  abdiquée 
par  le  traité  de  Kiel ,  ou  la  Suède  ,  de  son  côté ,  réclamait  avec 
énergie  l'exécution  de  ce  traité  ,  et  où  la  Norvège,  quoique  bien 
résolue  à  défendre  sa  nationalité,  ignorait  à  vrai  dire  ce  qu'elle 
deviendrait,  dans  ce  temps  de  trouble  et  d  effervescence,  la  na- 
tion convoqua  ses  représentants,  et.  le  10  avril  181 1.  cent  douze 


82  REVUE  DE  PARIS. 

députés  se  réunirent  à  Eidsvold.  Celaient  des  prêtres,  dos  mar- 
cliands,  des  bourgeois  ,des  paysans,  tn^s  peu  orateurs  pour  la 
plupart,  très  peu  jurisconsultes,  mais  douésd'un  jugement  droit, 
d'une  volonté  ferme  et  d'un  ardent  patriotisme.  Ces  députés 
nommèrent  une  commission  de  quinze  memlires  ,  qui ,  en  s'ai- 
dant  de  la  constitution  des  cortès  de  1 8 1 2  et  des  diverses  consti- 
tutions des  Élats-Unis,  rédigèrent,  d'après  les  besoins  particuliers 
de  leur  pays,  la  loi  fondamentale  norvégienne.  Dans  l'espace 
de  six  semaines ,  la  loi  fut  discutée,  modifiée,  adoptée,  et  la  Nor- 
vège, qui,  au  mois  d'avril,  était  encore  une  terre  toute  monar- 
chique, se  réveilla  au  mois  de  mai  avec  une  constitution  plus 
libérale  que  la  charte  de  France  et  la  magna  charta  anglaise. 

Je  ne  suis  pas  juriste,  et  je  ne  me  permettrai  pas  de  commen- 
ter cette  constitution.  J'en  dirai  seulement  quelques  mots  pour 
ceux  qui  l'ignorent  tout-à-fail. 

Le  premier  article  détermine  nettement  la  position  du  pays. 
Le  royaume  de  Norvège  est  un  état  libre,  indépendant  et  indi- 
visible, uni  ù  la  Suède  sous  un  seul  et  même  roi. 

Le  second  proscrit  A  tout  jamais  les  juifs  et  les  jésuites.  C'est 
une  singulière  association  d'idées.  Riais  cet  article  est  exécutée 
la  lettre.  Lorsqu'un  négociant  juif  de  Danemark  ou  d'Allemagne 
est  appelé  en  Norvège  pour  ses  affaires,  il  ne  peut  y  entrer  que 
pour  un  temps  limité  et  avec  une  permission  spéciale  du  roi. 
Quant  au  jésuites,  il  en  vint  un  jour  trois  à  Drontheim,  et  ils  fu- 
rent obligés  de  s'embarquer  sur  le  premier  bâtiment  qui  mettait 
à  la  voile. 

La  presse  est  libre. 

Le  pouvoir  du  roi  est  extrêmement  limité  pour  tout  ce  qui  a 
rapport  aux  intérêts  essentiels  du  pays.  Le  roi  doit  toujours 
avoir  auprès  de  lui  un  ministre  et  deux  conseillers  d'élat  norvé- 
giens, dont  la  mission  est  de  protester  de  vive  voix  et  par  écrit, 
dans  le  cas  où  il  prendrait  une  mesure  contraire,  selon  eux,  à 
l'esprit  de  la  constitution.  Lorsqu'en  18ôG,  le  roi  prit  le  parti  de 
dissoudre  le  storthing,  les  deux  conseillers  d'état  protesti  rent 
contre  cetle  décision,  mais  le  ministre  l'approuva.  Le  slorlhing 
mit  le  ministre  en  jugement  et  le  condamna  à  une  amende 
de  1000  si)coies.  Ce  qu'il  y  a  de  plus  curieux,  c'est  qu'après  avoir 
subi  sa  sentence,  le  ministre  resta  à  son  poste,  comme  par  le 
passé. 


REVUE  DE  PARIS.  83 

Le  vrai  gouvernement  de  la  Norvège  est  le  slorthing.  11  s'as- 
semble tous  les  trois  ans,  sauf  les  cas  extraordinaires,  où  le  roi 
juge  à  propos  de  le  convoquer,  et  il  est  composé  de  la  manière 
suivante  : 

Tous  les  Norvégiens  âgés  de  vingt-cinq  ans,  et  qui  ont  été  ou 
sont  fonctionnaires  publics;  tous  ceux  qui  ont  affermé,  pendant 
cinq  ans,  une  terre  matriculée;  tous  ceux  qui  possèdent  dans 
une  ville  de  commerce,  ou  dans  un  port  de  mer,  une  propriété 
évaluée  à  900  francs,  tous  ces  hommes-là  sont  appelés  à  nom- 
mer les  électeurs. 

Dans  les  campagnes,  les  électeurs  se  réunissent  à  l'église,  et 
sont  présidés  par  le  curé  ;  dans  les  villes,  par  les  magistrats. 

Dans  les  campagnes,  cent  habitants  nomment  un  électeur; 
dans  les  villes  ils  en  nomment  deux.  La  même  disproportion 
existe  pour  le  choix  des  députés.  Dans  les  campagnes,  il  y  a  un 
député  pour  cinq  à  quatorze  électeurs,  deux  pour  quinze  à  vingt- 
quatre.  Dans  les  villes,  un  pour  trois  à  six,  deux  pour  sept  à  dix, 
et  ainsi  de  suite. 

La  différence  de  représentation  entre  les  campagnes  et  les 
villes  est  de  un  à  deux.  Le  nombre  des  députés  ne  peut  être  ni 
au-dessous  de  soixante-quinze,  ni  au-dessus  de  cent. 

Tout  Norgévien  âgé  de  trente  ans,  et  ayant  résidé  dix  ans 
dans  le  royaume,  peut  être  nommé  député.  Sont  exceptés  seu- 
lement de  cette  loi,  les  membres  du  conseil  d'état,  les  fonction- 
naires attachés  à  leurs  bureaux,  ainsi  que  les  officiers  pension- 
naires de  la  cour. 

Tous  ces  députés  réunis  forment  le  storthing,  et  ils  sont  nom- 
més pour  trois  ans. 

Le  storthing  se  divise  en  deux  chambres.  La  première  s'appelle 
Odeltliing.  La  seconde,  composéed'un  quart  des  députés  élus  dans 
l'assemblée  générale  du  storthing,  s'appelle  Lagthing. 

La  première  discute  et  vole  les  projets  de  loi.  La  seconde  les 
approuve  ou  les  rejette.  L'une  est  la  chambre  des  communes, 
l'autre  la  chambre  des  lords. 

Si  un  projet  de  loi  a  été  deux  fois  proposé  au  tagthing  et  deux 
fois  rejeté,  toute  la  diète  se  réunit,  les  deux  tiers  des  suffrages 
décident  le  rejet  définitif  ou  l'adoption. 

Chaque  projet  de  loi  doit  être  soumis  à  la  sanction  royale  ;  mais 
si  le  storthing  a,  dans  trois  sessions  différentes,  adopté  une  résolu  • 


8Ï  lîtVUE  DE  PAUIS. 

tion,  celle  résolution  devient  une  loi  de  l'état,  lors  même  que  le 
roi  refuserait  de  la  sanctionner. 

C'est  ce  qui  est  arrivé  en  1821.  Deux  fois  le  storlhing  avait 
volé  l'abolition  de  tous  les  titres  de  noblesse  en  Norvège;  deux 
fois  le  roi  avait  refusé  de  sanctionner  cette  mesure.  La  loi  fut 
proposée  de  nouveau,  et  le  {ïouvernement  employa  pour  la  com- 
battre tous  les  moyens  possibles  :  le  roi  vint  lui-même  à  Chris- 
tiania, et  comme  c'était  le  Icmps  des  exercices,  six  mille  soldats 
furent  réunis  autour  de  la  ville  ;  mais  le  storthing  persista  dans 
son  projet,  el  la  loi  fut  adoptée. 

Celte  assemblée  du  storthing  est  une  réunion  curieuse  de  prê- 
tres, d'avocats,  el  d  hommes  du  peuple.  Quelques  paysans  s'y 
sont  distingués  par  une  intelligence  pratique,  par  une  éloquence 
dénuée  d'art,  mais  forte  Le  plus  souvent  ils  ne  se  signalent  que 
par  un  es|)rit  très-étroit  et  une  excessive  parcimonie.  Pendant 
tout  le  temi>s  que  dure  la  session,  les  députés  reçoivent  par  jour 
un  traitement  de  deux  species  (10  fr  );  jilus,  ô  fr.  pour  leur  lo- 
gement, et  2  fr.  30  c.  pour  un  domestique.  L'état  leur  paie  trois 
chevaux  de  poste  pour  venir  à  Christiania,  et  pour  s'en  retour- 
ner. Les  paysans  se  mettent  deux  à  deux  sur  une  charrette  à 
un  cheval;  ils  ne  prennent  point  de  domestique,  ils  demeurent 
dans  les  maisons  les  plus  obscures,  et  ils  vivent  comme  chez 
eux  avec  un  peu  de  biene  et  de  poisson.  Mais  chaque  semaine, 
ils  enlassenl  les  species  sur  les  species,  et  quand  ils  s'en  retour- 
nent, ils  achètent  de  beaux  et  gras  pâturages  avec  l'argent  du 
storthing. 

X.  Marmier. 


AVENTURES 

DU  GRAND  BALZAC, 


POUR   FAIRE   SUITE   AUX    MYSTIFICATIONS 
DU   PETIT   POINSINET. 


DERNIER  ARTICLE. 


Vil.  —  l\  PASSION  DU  SIEIR  DE  BALZAC. 

M"^  de  Chenillac  et  le  prieur  O^ier  étaient  encore  montés 
sur  le  même  bidet  qui  les  avait  amenés  de  la  dernière  poste, 
lorsque  Bautru  se  présenta  seul  devant  eux  pour  les  empêcher  de 
pénéirer.  à  cheval,  jusqu'aux  basses-cours  où  se  jouait  en  ce 
moment  la  plaisante  scène  de  la  chaise-à-porteurs.  Les  gardes 
de  la  porte  du  château  avaient  entouré  les  deux  nouveau-venus, 
en  leur  fermant  le  passage,  jusqu'à  ce  qu'ils  se  fussent  fait  con- 
naître ;  mais  les  extravagantes  lamentations  d'Alcinadure,  sur 
renlèvement  de  son  berger,  semblèrent  tellement  inintelligibles 
à  cet  auditoire  vulgaire,  qu'on  ne  jugea  point  à  i)ropos  d'ad- 
meltre  cette  espèce  de  folle  en  présence  du  cardinal  de  Richelieu, 
sans  demander  l'avis  de  rabi)é  de  Boisrobert.  Celui-ci  devina 
aussitôt  ce  qui  se  passait,  et  reconnut  quols  étaient  les  person- 
nages (|ui  voulaient  voir  le  cardinal  et  se  |)laiiidre  d'un  altenlat 
commis  à  l'égard  du  sieur  de  Balzac;  il  fut  d'abord  trop  troublé 
de  ce  contre  temps  puur  songer  à  le  faire  tourner  au  profit  de 
sa  comédie,  et  il  eût  abandonné  la  partie  à  la  demoiselle  de  Che- 
nillac ift  au  prieur  Ogier.  si  Bautru.  dont  l'émulation  s'échauffait 
«  8 


86  REVUE  DE  PARIS. 

d'un  regard  de  Richelieu,  n'avait  obtenu  l'autorisation  de  créer 
des  rôles  pour  ces  acteurs  qui  arrivaient  à  l'improviste  pendant 
la  pièce. 

—  Mademoiselle,  dit  Bautru  en  saluant  profondément  Alcina- 
dure,  vêtue  de  son  costume  i)astoral  que  la  pluie,  la  boue  et  le 
voyage  avaient  fort  maltraité,  son  Éminence  m'envoie  vous  por- 
ter ses  baise-mains  et  vous  prier  de  vous  reposer  en  sa  maison, 
qui  sera  très-honorée  de  vous  recevoir. 

—  Permettez  que  je  n'en  fasse  rien,  monsieur,  n'prit  M"«  de 
Chenillac  avec  un  air  d'élégie  héroïque  ;  j'ai  juré  de  ne  prendre 
aucun  repos,  jusqu'à  ce  que  j'aie  retrouvé  mon  berger,  qui  m'a 
été  ravi  par  le  perfide  complot  de  quelque  rivale.  Or,  mes  ser- 
ments ne  sont  pas  de  ceux  que  le  vent  emporte  et  disperse 
comme  les  oracles  de  la  Sibylle,  écrits  sur  des  feuilles  de  chêne, 
n'est-il  pas  vrai,  Ogier  ? 

—  Assurément,  ma  souveraine,  reprit  Ogier  en  courtois  cheva- 
lier :  je  composerais  un  gros  livre  contre  quiconque  dirait  non. 

—  A  coup  sur,  le  gros  livre  serait  de  poids  à  braver  tous  les 
vents  qui  s'attachent  aux  volumes  étalés  le  long  des  parapets  du 
Pont-lNeuf ,  s'écria  Bautru  avec  une  emphase  qui  déguisait  cette 
épigramme  en  louange  ;  mais  je  vous  invite  à  mettre  pied  à  terre, 
illustre  dame,  atin  que  je  vous  apprenne  des  choses  que  vous  ne 
soupçonnez  guère  et  qui  vous  émerveilleront  plus  que  vous  ne 
pensez. 

—  Je  ne  veux  rien  entendre,  monsieur,  répondit-elle  d'un  ton 
mutin,  avant  de  savoir  ce  que  mon  berger  est  devenu,  s'il  jouit 
toujours  de  la  lumière  des  cieux  et  s'il  conserve  fidèlement  le 
tendre  dépôt  de  noire  amour.  Conduisez-moi  seulement  vers 
M.  le  cardinal,  auprès  de  qui  nous  avons  affaire,  n'est-il  pas 
vrai,  Ogier  ? 

—  Oui,  ma  déesse,  répliqua  le  galant  secrétaire;  je  vais,  en 
votre  nom,  me  prosterner  aux  genoux  de  ce  puissant  minis- 
tre, 

—  Mordieu  !  pour  vous  jeter  à  ses  genoux,  vous  ne  demeurerez 
pas  en  selle,  j'imagine  !  dit  Bautru  impatienté.  Descendez  donc 
de  cheval,  s'il  vous  plait,  et  voyons  ce  que  vous  avez  a  requérir 
de  monseigneur? 

—  iNousle  supplierons  d'employer  son  pouvoir  à  me  faire  ren- 
dre mou  berger,  répondit  Alcinadure,  lequel  berger  est  célèbre 


REVUE  DE  PARIS.  87 

par  tout  runivers  sous  le  nom  de  Balzac,  qu'il  a  pris  de  la  terre 
où  nous  vivons  ensemble  dans  les  délices  d'un  âge  d'or  rempli 
de  lait  ei  de  miel,  formeras  par  l'amour  et  l'étude. 

—  L'agréable  vie  qiievous  menez  là,  cl  bienheureuses  les  bre- 
bis de  voire  bercail  !  Mais  d'où  lenez-vous  que  le  cardinal  sait  des 
nouvelles  de  votre  beiger  ? 

—  Hélas  !  monsieur  ,  nous  avons  suivi  à  la  trace  le  carrosse 
doré  où  était  captif  cet  infortuné  M.  de  Balzac,  sous  la  garde 
d'une  manière  d'eunuque 

—  Que  parlez-vous  d'eunuque  ,  très-verlueuse  dame  ou  de- 
moiselle? interrompit  Bautru  piqué  de  la  qualification;  sachez 
qu'on  n'en  rencontre  pas  plus  que  des  éléphants  sur  les  terres 
de  France ,  grâce  à  la  belle  administration  du  cardinal-mi- 
nistre. 

—  Enfin,  monsieur,  continua  M""  de  Chenillac,  quand  nous 
nous  infdrmàmes,  à  la  poste  voisine,  de  la  route  que  le  carrosse 
avait  prise,  on  ne  nous  put  satisfaire,  et  l'on  nous  conseilla  seu- 
lement de  nous  adresser  au  château  de  Richelieu,  ce  que  nous 
fîmes.  Hais  les  marauds  que  voi  à  nous  accueillirent  par  d'im- 
pertinents éclats  de  rire  et  refusèrent  de  nous  éclairer  sur  l'ob- 
jet de  nos  recherches;  n'est-il  pas  vrai,  Ogier? 

—  Si  j'avais  eu  une  rapière  à  mon  côté  plutôt  qu'une  plume  en 
mon  écritoire,  reprit  le  secrétaire  de  Balzac,  je  les  aurais  tués 
tous,  pour  leur  apprendre  ce  qu'on  doit  aux  dames. 

—  Offenser  la  dixième  muse  ,  la  nymphe  Égérie  ,  l'Astréedu 
grand  Balzac  !  s'écria  Baulru,  en  faisant  signe  aux  assistants  de 
s'éloigner.  Je  ne  voudrais  pas  être  dans  la  peau  de  ces  malavisés, 
qui  auront  les  étrivières,  pour  s'être  écartés  durespect  que  com- 
mande votre  divinité. 

—  Excusez  les  ,  monsieur:  ils  ignoraient  ce  que  je  suis,  dit 
Miie  (le  Chenillac  revenant  à  son  humeur  douce  et  sentimenlale; 
je  leur  pardonne  de  s'être  raillés  de  nous  ,  parce  qu'ils  admirent 
certainement  les  ouvrages  de  M.  de  Balzac,  et  c'en  est  assez  pour 
moi.  qui  me  glorifie  d'être  sa  bergère. 

M"'  de  Chenillac,  qui  se  persuadait  déjà  que  Balzac  avait  en- 
voyé au-devant  d'elle  cet  ambassadeur  si  prévenant  et  si  poli, 
ne  crut  pas  enfreindre  son  serment  en  quittant  la  croupe  du  mai- 
gre coursier  qui  ne  lui  promettait  |)as  un  siège  bien  moelleux 
pour  gagner  la  poste  prochaine  ;  le  prieur  Ogier,  que  les  fali- 


88  REVtr.  DE  P.UUS. 

gues  du  chemin  ot  les  désagréments  de  la  saison  pluvieuse  n'a- 
vaient pas  disirait  du  l)onheur  qu'il  trouvait  à  se  sentir  pressé 
dans  les  bras  osseux  de  sa  compagne  de  voyajçe,  comprit  en  sou- 
pirant que  ce  bonheur  allait  cesser,  et,  s'élançanl  le  premier  à 
terre,  il  enleva  de  dessus  le  cheval  la  courai;euse  Alcinadiire, 
qui  s'aperçut,  pour  la  première  fois,  du  triste  et  cuisant  état  où 
l'avaient  mise  trente  lieues  de  chevauchée,  lorsqu'elle  monta  en 
boitant  le  grand  perron  du  château.  Le  prieur  la  suivit  pas  à  pas, 
enpoitant.  au  lieu  de  bréviaire,  le  volume  des  Lettres  de  Balzac, 
in-quarto  relié  en  maroquin  rouge,  dont  M"''  de  Chenillac  ne  se 
séparait  jamais,  pas  même  durant  son  sommeil. 

La  toilette  de  bergère,  aveclaquelle  cette  demoiselleétait  par- 
tie de  la  maison  de  Balzac  ,  avait  subi  d'irréparables  dommages 
par  l'effet  de  deux  ou  trois  averses  successives  ,  qui  ne  ralenti- 
rent pourtant  p.is  la  poursuite  <ie  cette  amante  au  désespoir.  Le 
taffetas  de  diverses  couleurs  avait  déteint  de  manière  à  ne  faire 
qu'une  seule  nuance,  sale,  et  terne  ;  les  parties  blanches  s'étaient 
diaprées  de  taches  capricieusement  colorées  ;  les  dorures  et  les 
galons  d'argent  se  confondaient  sous  une  empreinte  noirâtre; 
les  rubans  pendaient  délustrés,  et  le  chapeau  de  paille  caracté- 
ristique, bosselé,  crevassé  de  toutes  parts .  ne  conservait  plus 
vestige  de  sa  gracieuse  forme.  Mais  Alcinadure  ne  se  souciait 
pas  de  ces  accidents  de  coquetterie  que  lui  faisait  oublier  la  dis- 
parilion  de  Balzac.  Quant  à  Ogier  ,  ses  vêtements  n'avaient  pas 
plus  souffert  que  sa  persoiuu»  des  intempéries  de  l'air  et  des  in- 
convénients d'une  longue  traite  à  franc  étrier:  ses  habits  de 
drap  noir,  sans  broderies  et  sans  dentelles,  ne  pouvaient  crain- 
dre aucune  détérioration  notable  dans  leur  étoffe  grossière  ni 
dans  leur  façon  rustique;  son  embonpoint  n'avait  i)às  encouru 
les  mêmes  écorchnres  (jue  le  physique  sec  et  grêle  d'Alcinadure 
cruellement  meurtrie  par  le  trot  du  cheval  qu'elle  montait  à  cru, 
derrière  le  prieur. 

—  Mademoiselle,  lui  dit  Baulru  en  la  faisant  asseoir  avec  cérémo- 
nie dans  un  cabinet,  rendez  des  actions  de  grâce  à  monseigneur 
le  cardinal ,  pour  l'intérêt  qu'il  piend  à  vos  amours,  dignes  du 
temps  de  Philémon  et  deBaucis  ;  son  Kminence  hait  les  amants 
infidèles,  à  l'égal  des  criminels  d'état. 

— Qu'est-ceque  vous  mallez  annoncer,  d'après  ce  préambule  ? 
.s'écria  M"*'   de  Chenillac.  ipii  fondit  en  larmes.  ]Ve  parlez  pa« 


KKVIK  (»K  l'AIUS.  St> 

d'infidélité  devant  moi,  luoiisit'tir  ;  laissez-uioi  suftposci-  qu'elle 
fut  retranchée  du  monde  avec  les  faux  dieux  du  paganisme, 
et  remplacée  par  le  parfait  amour  !  N'est-il  pas  vrai,  Ogier? 
—  Si  l'infidélité   existe  encore,  madame,  reprit  le  secrétaire 
amoureux,  ce  ne  peut  élre  (pi'aux  lieux  où  vous  n'éies  pas. 

—  Son  Éminence  admire  donc  la  grande  tendresse  que 
vous  avez  pi.ur  le  sieur  de  Balzac,  dit  Baulru  qui  avait  eu 
le  loisir  de  préparer  un  conte,  et  regarde  avec  raison  cette 
passion  singulière  comme  runitjue  source  du  génie  de  votre 
amant... 

—  M.  le  cardinal  est  devin  !  interrompit  Ogier  qui  n'enviait 
h  Balzac  que  Taffeclion  d'Alcinadure.  Les  plus  beaux  passages 
des  Lettres  sont  de  votre  main... 

— Ogier,  mon  ami,reparlit  sévèrement  M"»  de  Chenillac, la  re- 
nommée de  M.  de  Balzac  est  un  edificf  dont  nous  ne  pouvons  dé- 
tacher la  moindre  pierre... 

—  Sans  le  faire  crouler  de  fond  en  comble,  ajouta  Baulru,  qui 
poursuivit  son  histoire  en  ces  termes.  Or,  ce  fut  avec  dépit  que 
M.  le  cardinal ,  lequel  i  st  instruit  de  tout  ce  qui  se  faii  dans  ce 
royaume,  et  même  dans  l'intérieur  des  familles,  sut  que  M.  de  Bal- 
zac entretenait  une  correspondance  amoureuseavec  une  des  plus 
belles  dames  de  la  cour... 

—C'est  purecalomnie  !  s'écria  d'une  voix  étouffée  Mi'«  deClie- 
nillac,  dont  les  joues  blafardes  s'empourprèrent  de  colère.  Mon 
berger  ne  me  trahit  pas  ! 

—  £h  bien!  madame,  reprit  Ogier  ne  dissimulant  pas  sa 
joie  ,  ne  vous  le  disais-je  point,  sans  que  vous  daignassiez  m'en 
croire? 

—  Aon,  Ogier,  non.  monsieur,  répliqua-t-elle  dans  une  agita' 
tion  qui  redoublait  à  chaque  instant  :  cela  ne  peut  élre,  cela  passe 
toute  vraisemblance  !  Ce  sont  nos  ennemis  qui  ont  semé  ce  mé- 
chant bruit  :  car  il  est  impossible  que  M.  de  Balzac  se  soit  hasardé 
à  écrire  de  son  chef... 

—  La  cliose  est  pourtant  incontestable,  répondit  Bautru,  et 
pour  preuves,  voici  les  lettres  que  la  dame  a  reçues  de  lui,  depuis 
trois  mois  environ. 

--  Jupiter,  un  coup  de  foudre  pour  châtier  ce  parjure!  mur- 
nuira  d'un  accent  rauque  M"'"  de  Clienillac  qui  froissait  d'une 
main  tremblante  les  lettres  rassemblées  en  liasse,  que  Bautru  lui 


90  REVIT,  DE  PARIS. 

montrait  ime  à  une.  Si  ces  papiers  sont  faux,  on  a  bien  perfide- 
ment imité  son  écriture!... 

—Eh  !  qui'l  autre  que  M.  de  Balzac  eût  écrit  ces  lettres?  ajouta 
Ogier,  qui  était  intéressé  à  convaincre  Alcinadurede  la  trahison 
de  celui  qu'elle  aimait.  Voyez,  madame,  si  l'on  imiterait  aisément 
ces  prodigieuses  fautes  d'orthographe  qui  le  distinguent  entre 
tous  les  mortels  ! 

—  En  effet,  voilà  qui  accuse  l'ingrat!  Mais  ce  n'est  pas  tout, 
je  reconnais  des  phrases  et  des  morceaux  entiers,  pris  de  certai- 
nes lettres  que  je  lui  adressais  parfois ,  en  gardant  mes  brebis 
aux  champs.  0  le  lâche  cœur!  Comment  ai-je  tant  aimé, "pour 
être  aimée  si  peu, Ogier! 

—  Ne  l'aimez  plus  désormais,  ma  reine,  sous  peine  de  l'égaler 
en  lâcheté:  au  contraire,  baïssez-le, méprisez-le,  et  ôtez-lui  l'au- 
réole de  gloire,  le  chapeau  de  lauriers  verts ,  que  vous  lui  avez 
mis  sur  la  tète:  faites-le  rentrer  en  l'obscurité  de  laquelle  il  n'au- 
rait pas  dû  sortir  ! 

—  Sans  doute  ,  Ogier  :  je  m'indigne  de  l'aimer  encore,  et  je 
veux  être  mieux  assurée  de  sa  perfidie,  pour  en  prendre  la  ven- 
geance qui  convient. 

—  La  dame  à  qui  ces  lettres  furent  transmises  ,  reprit  Bau- 
tru,  charmé  de  trouver  dans  le  prieur  Ogier  un  auxiliaire  contre 
Balzac,  projeta  de  faire  enlever  votre  amant,  pour  s'enfermer 
dans  une  de  ses  maisons  avec  lui  :  mais  le  bon  cardinal  de  Ri- 
chelieu eut  soupçDu  de  ce  complot  et  le  déjoua  pour  vous  com- 
plaire :  il  laissa  toutefois  s'exécuter  l'enlèvement  tel  que  la  dame 
l'avait  machiné  :  puis,  il  fil  à  son  tour  enlever  celte  dame  ,  qui 
fut  envoyée  prisonnière  ù  la  Bastille  de  Paris,  où  elle  demeurera 
jusqu'à  ce  que  son  feu  soit  refroidi,  et  le  sieur  de  Balzac  a  été 
amené  en  ce  chàleau  pour  y  être  réprimandé  sur  sa  déloyauté. 

—  Où  est-il,  ce  déloyal  berger  ?  s'écria-t-elle  en  courant  à  la 
porte  avec  tant  de  précipitation,  que  Bautru  faillit  la  voir  s'é- 
chapper. Je  lui  veux  reprocher  en  face  sa  malhonnêteté!  Je  veux 
l'appeler  parjure  et  félon  !  Je  veux  le  dépouiller  de  sa  fausse 
gloire  et  lui  arracher  une  à  une  toutes  les  plumes  de  paon  dont 
je  l'ai  couvert  pour  déguiser  sa  pauvre  nature  de  geai  !  Je  veux, 
de  ma  propre  main 

—  Ma  divine  princesse,  interrompit  Ogier,  appréhendant  que 
la  jalousie  et  l'amour  offensé  ne  fissent  sortir  Alcinadure  des' 


REVUE  DE  PARIS.  91 

bornes  d'un  ressentiment  digne  et  fier,  retirez-lui  vos  rayons  et 
laissez-le  retomber  dans  les  ténèbres  de  Jean-Louis  Guez  que 
vous  aviez  métamorphosé  en  Balzac  !  Je  ne  présume  pas  qu'il 
s'aventure  à  écrire  un  almanach,  quand  il  n'aura  plus  votre  es- 
prit où  puiser  le  goût  et  l'éloquence. 

—  Son  Éminence  s'est  promis  de  vous  le  rendre  bien  rude- 
ment corrigé  ,  reprit  Bautru,  en  sorte  que  vous  le  puissiez  gou- 
verner à  votre  guise,  comme  votre  chien  ou  quelqu'un  de  vos 
moutons.  Ce  sieur  de  Balzac  est  un  torrent  de  galanterie  au- 
quel il  faut  opposer  une  digue  pour  sauver  la  vertu  des  femmes 
de  ce  siècle:  car  si  on  ne  lui  résistait  pas,  les  filles  quitteraient 
leurs  parents  et  les  épouses  leurs  maris  ,  afin  de  s'enciiaîner  à 
son  char  amoureux. 

—  Quand  je  devrais  faire  creuser  des  fossés  ,  bâtir  des  mu- 
railles et  soudoyer  des  gardes,  répondit  MH»  de  Chenillac,  j'em- 
pêciierai  bien  qu'on  me  prenne  mon  berger  !  car  il  m'appartient 
comme  si  je  l'eusse  créé  moi-même,  et  je  l'ai  rangé  sous  l'empire 
de  ma  houlette  :  n'est-il  pas  vrai,  Ogier  ? 

—Hélas  !  je  suis  et  serai  votre  esclave  ,  madame  ,  répliqua 
piteusement  le  secrétaire  ;  mais  je  gémis  de  ce  qu'un  autre , 
moins  aimant  et  plus  aimé  ,  soit  encore  votre  tyran  ,  quoi  qu'il 
fasse  pour  rendre  son  joug  injuste  et  odieux.  Ah  !  belle  Alcina- 
dure,  ma  patience  surpasse  votre  cruauté! 

— Mon  petit  Ogier  ,  lui  dit-elle  en  lui  tendant  la  main  à  bai- 
ser ,  vous  êtes  un  modèle  accompli  de  constance  et  d'amour. 

Bautru  fut  touché  de  cet  amour  et  de  cette  constance  qu'il  ne 
comprenait  pas  pour  un  pareil  objet ,  et  il  se  promit  de  les  sei*- 
vir  généreusement  au  préjudice  de  Balzac,  qui  n'était  pas  là 
d'ailleurs  pour  compter  les  torts  qu'on  pourrait  lui  faire;  il  s'em- 
pressa donc  de  laisser  le  chauîp  libre  aux  entreprises  du  prieur, 
qu'un  seul  baiser  collé  sur  une  main  sèche  avait  transporté  au 
septième  ciel  de  l'extase  amoureuse  ,  et  qui  roulait  des  yeux  ca- 
pables de  mettre  le  feu  à  un  baril  de  poudre.  Bauiru  annonça 
seulement  à  M"«  de  Chenillac  que  le  cardinal  de  Richelieu  ne 
tarderait  pas  à  la  mander  pour  lui  faire  les  compliments  qu'elle 
méritait  et  pour  la  prier  de  confondre  un  peu  l'infidèle  Balzac; 
Alcinadure  ,  qui  commonç;ut  à  s'apercevoir  de  l'espérance 
qu'Ogier  avait  conçue  et  du  péril  où  les  entraînait  à  la  fols  la 
pente  de  leurs  cœurs ,  supplia  Bautru  de  ne  pas  l'abandonner 


91^  HKVl  K   hF   l'\RIS. 

dans  un  léte-à-téte  où  l'agneau  aurait  à  se  défendre  coiuic  le 
loup  ;  itia's  l'inflexible  Baulru  prélexla  les  ordres  de  son  Émi- 
uence  pour  se  retirer  au  plu*  vite  et  pour  enfermer  ses  deux 
nouveaux  acteurs  qui  n'étaient  pas  encore  prêts  à  se  montrer 
sur  la  scène.  On  peut  supposer  qu'il  écoutait  à  la  porte  et  re- 
fiardait  par  le  trou  de  la  serrure,  à  certains  murmures  de  rire» 
étouffés  qui  venaient  sans  cesse  déconcerter  les  grands  senti- 
ments du  prieur  Ogier;  néanmoins,  deux  heures  après  ,  lorsque 
Bautru  reparut,  avec  une  grimace  malicieuse  .  devant  ses  pri- 
sonniers qui  ne  Pattendaient  pas,  M'i*"  de  Clienillac  était  accou- 
«lée  sur  l'éiiaule  massive  d'Ogier  qui  dessinait  la  fauîcuse  carie 
du  royaume  de  Tendre,  à  laquelle  il  ajoutait  une  foule  de  lieux 
agréables  omis  plus  lard  par  l'auteur  de  la  Clélie. 

Cependant  le  déplorable  Balzac  n'était  pas  au  bout  des  épreu- 
ves que  lui  préparait  l'imagination  de  Boisrobert.  Celui-ci,  tout 
bardé  de  ter,  comme  un  chevalier  du  xiv»  siècle  armé  en 
guerre,  avait  pris  ce  lourd  déguisement  pour  représenter  le 
père  d'Arthénice  ;  Bautru  devait  être  le  mari  ,  et  Faret  le 
frère  de  cette  belle  imaginaire  ;  les  valets,  qui  avaient  été  suc- 
cessivement baillis  et  sénéchaux,  gazeliers  de  Hollande,  librai- 
res de  la  galerie  du  Palais,  académiciens  d'Italie,  devinrent, 
par  un  anachronisme  que  1  innocent  Balzac  ne  pouvait  soup- 
çonner ,  de  terribles  seigneurs  châtelains  des  anciens  temps , 
grâce  aux  cottes  de  mailles  ,  aux  armures  dorées  et  argentées, 
aux  superbes  heaumes  et  aux  casaques  armoriées  que  leur  avait 
fournis  l'arsenal  des  sires  Duplessis,  Ils  se  placèrent  en  silence 
sur  deux  rangs  à  l'entrée  de  la  basse-cour  ,  oîi  la  chaise-à-por- 
teurs exécutait  de  rapides  évolutions  ,  qui  ne  donnaient  pas  au 
patient  le  lem|)s  de  reprendre  haleine  ni  de  se  reconnaître. 
Le  cardinal ,  qui  préférait  cette  scène  bouffonne  à  toutes  les 
précédentes,  tût  voulu  la  i)rolonger  au-delà  des  forces  de  Bal- 
zac, exténué  de  faim,  de  colère  et  de  fatigue  :  il  consentit, 
à  regret ,  au  nouveau  spectacle  que  lui  promettait  Boisrobert,  et 
toujours  riant  de  meilleur  cœur  qu'il  n'avait  fait  depuis  son  avè- 
nement au  ministère  ,  il  se  cacha  dans  une  écurie,  d'où  il  pou- 
vait voir  et  entendre  la  suite  de  la  comédie  qu'on  lui  donnait 
aux  frais  du  sieur  de  Balzac. 

Aussitôt,  Boisrobert  ayant  sitHé  ,  les  porteurs  de  chaise  cessè- 
rent de  promener  cette  hoîtc.  sous  laquelle  Balzac  s'essoufflait  à 


REVL'K  DE  PARIS,  93 

conserver  son  «équilibre  ,  et  la  renversèrent  avec  le  pauvre  dia- 
ble ,  qui  s'était  résigné  enfin  à  obéir  aux  mouvements  qu'on  lui 
imprimait.  Balzac  se  trouva  donc  à  demi  enterré  dans  le  fumier  , 
et  ))resque  écrasé  par  le  poids  de  celle  chaise  qu'on  lui  jeta  sur 
le  dos  :  il  poussa  un  cri  douloureux  .  et  remit  son  àme  dans  les 
mains  des  saints  ses  patrons .  car  il  pensa  que  la  maison  s'é- 
crouiait  et  l'ensevelissait  dans  les  décombres;  mais  après  un 
iustant  d'anxiété,  il  s'aperçut  qu'il  n'était  pas  tellement  brisé, 
que  cet  acfident  l'empècliàt  de  se  relever  ;  il  essaya  de  se  débar- 
rasser de  la  chaise  qui  pesait  sur  san  omoplate  ,  et  il  y  parvint 
à  talons,  en  souhaitant  tout  bas  de  rentrer  sain  et  sauf  dans  sa 
maison  de  Balzac  pour  y  vivre  eu  paix,  sans  être  tenté  désor- 
mais de  courir  les  aventures  galanîes.  Alors  il  eût  échangé 
contre  un  morceau  de  pain  les  plus  précieuses  faveurs  de  son 
Arihénice. 

Il  était  tout  étourdi  de  sa  culbute  et  de  la  singulière  prome- 
nade qu'un  l'avait  forcé  de  faire  à  i)ied  et  en  chaise-à-porteurs  ; 
il  ne  savait  eu  quel  endroit  on  l'avait  Irausporté;  et  il  cher- 
chait à  s'orienter  dans  les  ténèbres  où  la  basse-cour  était  plon- 
gée, Boisrobert  ayant  fait  éteindre  toutes  les  lumières.  Tout 
à  cou|>  le  château  reteniit  de  cris  de  mort  et  de  bruits  de 
combat  :  on  tiraille  canon  sur  les  remparts,  on  sonnait  le  tocsin 
dans  les  tours ,  on  martelait  des  chaudrons,  on  secouait  des 
sacs  de  ferrailles,  on  traînait  des  chaînes  de  tourne-bro- 
che ,  on  mêlait  à  ce  vacarme  infernal  une  musique  plus  infer- 
nale encore,  formée  des  éclats  de  la  trompette  marine  et  du 
cornet  à  bouquin  :  c'était  à  rendre  Touïe  à  un  sourd.  Balzac , 
qui  se  réjouissait  déjà  d'être  délivré  de  ses  persécuteurs  ,  fut 
saisi  d'effroi  à  ce  formidable  tumulte,  qui  semblait  annoncer 
le  sac  du  château  ;  il  n'osa  plus  bouger  ,  et  se  boucha  les  orel- 
les  pour  ne  rien  entendre,  puis  les  yeux  pour  ne  rien  voir, 
quoique  la  basse-cour  restât  déserte.  11  se  rappelait ,  en  fris- 
sonnant, ce  qu'on  lui  avait  dit  du  père,  du  mari  et  du  frère 
d'ArIhénice.  Dès  ce  moment ,  il  ne  douta  plus  que  tout  cet  ap- 
pareil de  guerre  ne  fût  dirigé  seulement  contre  lui ,  et  il  se 
persuada  que  ses  trois  mortels  ennemis  avaient  découvert  le 
lieu  de  sa  retraite. 

II  se  crut  perdu  sans  remède,  et  s'il  avait  eu  un  puits  devant 
lui.  il  s'y  serait  précipité  pour  échapper  à  la    vengeance  des 


94  REVUE  DE  PARIS. 

trois  personnes  qu'il  redoutait  le  plus  au  monde ,  depuis  les 
menaçants  récits  deBuulru.  Il  alla,  hors  de  lui,  heurter  à  toutes 
les  portes  pour  se  réfugier  quelque  part  ;  mais  les  issues  étant 
fermées,  il  fut  obligé  de  revenir  à  la  chaise,  au  fond  de  laquelle 
il  se  blottit,  la  figure  cachée  entre  ses  mains.  A  peine  était-il 
retiré  dans  l'unique  asile  qui  se  fût  offert  à  lui  ,  il  entendit  des 
cris  de  victoire  et  des  fanfares  joyeuses  ;  il  entrevit  la  lueur  des 
torches  qu'on  agitait  le  long  des  murs  de  la  basse-cour;  et 
comme  il  se  disposait  à  mettre  la  tète  hors  de  la  chaise  pour 
savoir  ce  qui  s'était  passé,  il  fut  averti  de  n'en  rien  faire  par 
cette  allocntion  de  Boisrob -rt,  prononcée  d'une  voix  tonnante 
à  travers  la  cloison  de  la  chaise  : 

—  Compagnons,  vous  avez  gaillardement  combattu;  vaine- 
ment la  déloyale  Arthénice  a  prétendu  proléger  la  fuite  de  son 
audacieux  serviteur,  le  sire  de  Balzac  qu'elle  a  fait  amener  ici 
en  secret,  pour  ses  plaisirs  :  nous  sommes  maîtres  de  son  châ- 
teau où  nous  avons  pénétré  par  la  brèche  ,  et  notre  triomphe 
sera  comiilet,  dès  que  nous  aurons  en  nos  mains  le  célèbre  Bal- 
zac dont  la  rançon  vaut  la  moitié  d'une  couronne  royale,  et  que 
nous  jugerons  pour  ses  ^néfaits  comme  le  plus  vulgaire  des 
hommes.  Or,  ledit  Balzac  est  celé  en  quelque  taupinière  ,  et  je 
récompenserai  du  don  de  vingt  mille  pistoles  quiconque  décou- 
vrira la  cachette  de  ce  galant  que  nous  devons  pendre,  brûler, 
écartekr  et  rouer  pour  notre  honneur. 

—Le  seigneur  Dieu  peut  seul  venir  à  mon  aide  par  l'effet  d'un 
miracle  !  se  disait  à  lui-même  le  miséralile  grand  homme.  Que 
je  voudrais  être  le  compère  Jacquot  qui  lal)0ure  mes  champs,  ou 
bien  le  porcher  qui  mène  mes  bêtes  au  bois  paître  la  glandée  ! 
oh  !  que  la  gloire  est  une  importune  chose  !  je  ne  risquerais  pas 
tant  d'être  égorgé  ou  maltraité  ,  si  je  n'avais  jamais  excité 
l'envie  que  des  meuniers  et  des  vignerons  du  pays  angou- 
mois  ! 

Un  coup  de  bâton  ,  que  Boisrobert  frappa  sur  les  panneaux 
sonores  de  la  chaise,  vint  interrompre  les  réflexions  philosophi- 
ques de  Balzac,  qui  s'imagina  loucher  à  sa  dernière  heure,  et  qui 
attendit,  dans  une  immobilité  atonique,  qu'on  le  tirât  du  sa  boite; 
mais  Boisrobert  se  plut  à  prolonger  les  terreurs  de  Jean-Louis 
Guez  ,  en  feignant  de  coniinuer  des  recherches  persévérantes 
autour  de  lui  et  en  prenant  diff/rcntes  intonaiions  de  voix  pour 


REVUE  DE  PARIS.  95 

imiter  les  discours  de  plusieurs  personnes  passant  et  repassant 
à  côté  de  la  chaise  qui  résonnait  sous  leurs  coups. 

— Tron  de  Diou  !  disait  l'un  en  gasconnant,  on  lui  ôtera  bien 
la  fantaisie  de  séduire  nos  femmes!  —  Morgue  !  disait  l'autre 
avec  l'accent  normand  ,  tous  les  maris  de  la  Normandie  brûle- 
ront une  chandelle  à  la  Vierge,  en  réjouissance  du  châtiment 
de  ce  paillard  ! — Nous  rirons  bien  de  le  voir  faisant  la  grimace 
à  la  potence  !— Si ,  par  aventure,  on  le  brûle  vif,  ses  cendres 
auront  la  vertu  de  guérir  la  stérilité  des  vaches.— J'aimerais 
mieux  qu'on  l'écorchàt  pour  couvrir  de  sa  peau  lanée  le  fauteuil 
de  monseigneur. -Coupons  le  plutôt  en  une  innombrable  mul- 
titude de  lopins  que  nous  vendrons  aux  filles  qui  veulent  deve- 
nir femmes. — Mais  çà  ,  où  diable  est-il  allé  ,  ce  beau  sire?  En 
quelque  terrier  de  lapin?  Qu'est-ce  qui  gagnera  les  vingt  mille 
pistoles  promises  pour  sa  capture?—  Maugrebleul  c'est  moi! 
— Non,  s'il  vous  plaît ,  c'est  moi,  et  fût-il  descendu  au  fin  fond 
delà  terre,  je  Tirais  quérir.  — Et  moi  aussi  ,  serait-ce  dans  le 
ventre  de  la  baleine  de  Jonas! 

—  Je  vois  bien  que  je  suis  destiné  à  périr  ici,  pensait  triste- 
ment Balzac,  à  qui  la  faim  rendait  moins  sensible  cette  situa- 
tion critique  ;  je  m'inquiète  seulement  du  genre  de  mort  qui 
me  fait  déj;>  mourir. 

—  Je  veille  sur  votre  salut,  monseigneur,  lui  dit  à  voix  basse 
Boisrobert  en  accompagnant  d'un  rude  coup  de  pied  celte  assu- 
rance de  touchant  intérêt.  Ne  bougez  pas,  ne  soufflez  mot, 
ajouta-l-il  en  lui  lançant  un  caillou  sur  les  doilgs  :  on  ne  vous  a 
pas  vu!....  Bon!  vous  êtes  sauvé  ,  mon  excellent  seigneur,  et 
M"":  Arthénice  me  bénira  ,  reprit-il  en  lui  poussant  une  bour- 
rade avec  un  des  bâtons  de  la  chaise. 

Balzac  tourna  la  tète  en  gémissant,pour  remercier  l'officieux 
protecteur  qu'Arlhénice  lui  envoy;iit  ;  mais  il  ne  vit  personne , 
excepté  un  cheval  sellé  et  bridé  qui  rongeait  son  mors  et  pa- 
raissait allendre  un  cavalier  :  la  basse-cour  était  encore  une 
fois  déserte  et  le  château  silencieux ,  tellement  que  Balzac  se 
persuada  qu'il  avait  rêvé.  Néaiunoins,  dans  la  crainte  d'une  fâ- 
cheuse réalité  ,  il  résolut  sur-le-champ  d'user  des  moyens  de  fuite 
que  le  hasard  lui  offrait  en  metlanl  à  sa  disposition  cette  mon- 
ture enharnachée  ;  sans  balancer  davantage,  il  se  traîna,  rompu 
de  fatigue  et  meurtri  de  coups ,  jusqu'à  l'étrier  ,  et  il  eut 


9e  REVLL  DL  PAKI8, 

grand'peine  à  se  placer  en  selle.  Ce  fut  pour  lui  im  instant  déli- 
cieux, qui  fit  taire  les  angoisses  de  son  estomac  et  de  ses  en- 
trailles, lorsqu'il  piqua  des  deux  pour  retourner  à  Balzac. 

Mais  ce  ne  fut  qu'un  instant ,  car  on  mit  le  feu  à  des  fusées  et 
à  des  pièces  d'artifice  qui  étaient  attachées  à  la  queue  et  au  har- 
nais du  cheval.  L'explosion  et  les  Hamines  pleuvant  autour  du 
pacifique  animal,  le  troublèrent  autant  que  son  cavalier,  et  il 
s'emporta  en  hennissant .  pendant  que  Balzac  .  croyant  qu'un 
volcan  faisait  irruption,  jetait  des  cris  plaintifs,  et  se  cram- 
ponnait aux  arçons  |)0ur  n'être  par  lancé  à  terre  dans  les  bonds 
de  sa  monture  effarée  ;  il  fermait  les  yeux,  de  peur  d'être  aveu- 
glé par  les  pétards  qui  crevaient  autour  de  lui  et  l'environnaient 
d'une  auréole  lumineuse,  non  sans  lui  jjriller  les  cheveux,  la 
barbe  et  les  sourcils.  Le  cheval  s'élançait  du  sol ,  ruait  ,  se  ca- 
brait, courait,  sautait,  virait  de  tous  côtés  dans  la  basse-cour,  et 
rencontrait  partout  des  murs  qu'il  ne  pouvait  franchir  ;  les  ar- 
tifices partaient  jusque  dans  ses  naseaux,  et  des  pots  à  feu,  allu- 
més sur  les  corniches  des  bâtiments,  éclairaient  de  retiets  verts, 
bleus  et  rouges,  cette  scène  animée  ,  que  Balzac  commençait  à 
trouver  surnaturelle  :  il  l'eût  attribuée  à  la  magie  ,  si  Boisrobert 
s'était  présenté  h  lui  en  costume  de  sorcier,  et  il  aurait  juré 
être  allé  au  sabbat,  si  on  lui  eu!  montré  le  bout  des  cornes  du 
diable.  Cependant  il  se  maintenait  des  pieds  et  des  mains  sur  la 
croupe,  sur  le  dos  et  sur  le  cou  de  sa  béte;  il  retombait  avec 
bonheur  en  selle,  chaipie  fois  que  quelque  secousse  plus  terrible 
que  les  autres  l'enlevait  a  sa  position  horizontale  ,  et  le  lançait 
dans  l'air  comme  un  ballon  élastique  ;  mais  enfin  un  dernier 
serpenteau,  qui  jaillit  dans  les  jambes  du  cheval ,  lui  fit  faire 
un  si  brusque  écart,  que  Balzac  fut  envoyé  à  dix  pas  sui-  un  lit 
de  fumier,  assez  détrempé  pour  amortir  la  violence  de  la  chute. 

^"éanmoins  il  resta  presque  sans  connaissance,  sous  l'impres- 
sion d'effroi  qui  lavait  glacé  à  l'aspect  de  sa  catastrophe  :  avant 
qu'il  eût  repris  ses  sens  ,  la  comédie  avait  changé  de  face.  Les 
portes  de  la  basse-cour  furent  ouvertes;  les  gens  d'armes^ 
Boisrobert  à  leur  tète,  défilèrent  en  bon  ordre,  an  son  des 
trompettes,  et  se  rangèrent  auprès  de  Balzac,  encore  immobile 
et  engourdi  dans  sa  stupeur.  Celui-ci,  qui  n'eût  pas  eu  la  force 
de  se  tenir  debout ,  s'enfonça  jusqu'aux  oreilles  dans  le  fumier 
pour  échapper  à  ce  nouveau  fracas  d'instruments  railitaire».  Il 


REVUE  DE  PARIâ.  97 

n'eût  pas  été  étonné  d'apprendre  que  l'heure  du  jugement  der- 
nier était  arrivée;  il  en  demeura  convaincu  ,  quand  il  se  sentit 
soulevé  de  terre  par  quatre  bras  vigoureux  qui  devaient  appar- 
tenir à  des  démons  plutôt  qu'à  dca  anges.  Il  s'obstinait  à  clore 
ses  paupières  et  à  enfouir  sa  télé  dans  sa  poitrine  pour  éviter  le 
tableau  effrayant  que  lui  pei  ;nait  son  imagination  ;  mais  ,  par 
l'ordre  de  Boisrobert,  qui  élevait  la  voix  plus  haut  que  tous  les 
comédiens  de  THOtel  de  Bourgogne  ,  il  ouvrit  les  yeux  en  cli- 
gnotant, et  regarda  d'un  air  hébété  les  étranges  personnages  au 
milieu  des(|uels  il  se  trouvait  tout  à  coup  ,  sans  se  rappeler  de 
quelle  façon  s'était  opéré  cet  enchantement.  Il  fut  un  peu  ras- 
suré pourtant .  malgré  l'appareil  sombre  et  bizarre  de  cette 
assemblée,  en  voyant  des  figures  humaines  au  lieu  des  monstres 
hideux  qu'il  croyait  rencontrer  sous  une  voûte  des  enfers  :  il 
espéra  du  moins  qu'il  ne  serait  pas  dévoré  par  ces  chevaliers 
habillés  de  fer,  semblables  à  ceux  qui  dormaient  couchés  sur  les 
vieux  tombeaux  de  la  cathédrale  d'Angoulême;  mais  il  n'avait 
aucune  idée  des  circonstances  en  vertu  desquelles  ces  statues 
d'un  autre  temps  pouvaient  se  transformer  en  êtres  vivants,  se 
mouvoir,  parler  et  agir,  sans  que  les  lois  de  la  nature  fussent 
interrompues. 

—  Messire  de  Balzac ,  lui  dit  Boisrobert  en  étendant  le  bras 
au-dessus  de  la  tête  inclinée  du  patient ,  tu  es  accusé  d'avoir 
traîtreusement  séduit  madame  ma  fille  ! 

—  Moi!  monseigneur!  s'écria  Balzac  ,  stupéfait  d'une  pareille 
accusation  ;  à  moins  que  votre  fille  ne  soit  une  des  neuf  muses, 
je  n'ai  rien  à  débattre  avec  elle. 

—  Voilà  certainement  une  réponse  des  plus  galantes  ,  reprit 
Boisrobert;  mais  elle  est  bien  légère  pour  un  fait  de  si  haute 
gravité. 

—  Eh!  monseigneur,  vous  me  prenez  pour  un  autre,  et  je  ne 
veux  répondre  que  de  mes  actions.  Je  suis,  de  ma  personne, 
Jean-I  ouis  de  Balzac... 

—  Sire  de  Balzac  et  de  plusieurs  lieux  que  vous  savez  mieux 
que  moi ,  auteur  des  Lettres  et  du  Prince,  membre  de  l'Acadé- 
mie française.' 

—  C'est  moi-même ,  je  l'avoue ,  monseigneur ,  et  certes  ,  celui 
qui  a  écritle  livre  du  Prince  ne  séduisit  jamais  que  ses  lecteurs 
et  lectrices. 


9a  REVUE  DE  PARIS. 

—  C'est  vous  qui  avez  été  qualifié  de  secrétaire  et  liislorio- 
yraphe  de  la  belle  Arthéuice  ?  C'est  vous  enlin  que  cette  dame 
aime? 

—  Eh  !  monsieur,  je  me  réjouis  de  ce  qu'on  m'aime,  répliqua 
Balzac,  dont  l'orgueil  surmonta  la  peur  et  qui  se  Hatta  de  voir 
cette  explication  tourner  à  sa  gloire  ;  j'ignore  quel  grand  crime 
c'est  de  se  faire  aimer  d'une  dame  qui  connaît  sans  doute  son 
monde  et  ne  place  pas  mal  son  estime. 

—  Par  la  mort  de  Goliath!  j'admire  <[ue  tu  sois  si  brave  et  si 
délibéré ,  quand  on  s'en  va  te  juger  à  mort ,  impertinent  cou- 
reur de  ruelles  ! 

—  Méjuger  à  mort  !  répéta  d'une  voix  dolente  Balzac,  qui 
promena  un  coup  d'œil  de  terreur  sur  les  épées  nues  que  faisait 
étinceler  la  clarté  des  torches. 

—  Tu  trembles  de  la  fièvre  des  coupables  ,  lâche  profanateur 
de  la  couche  conjugale?  Je  suis  le  père  de  la  trop  criminelle 
Arthénice,  la  complice... 

—  Ma  complice,  bon  Dieu!  Je  vous  atteste  par  les  plus  sa- 
crés serments,  que  je  ne  la  connais  point,  que  je  ne  l'ai  jamais 
vue... 

—  Imposteur!  Tu  étais  tout  à  l'heure  entre  les  bras  de  cette 
femme  effrontée!  Tu  lui  promettais,  avec  cent  mignardises ,  un 
éternel  amour  ! 

—  En  vérité  ,  vous  ou  moi  ne  sommes  pas  bien  éveillés  ?  J'ai 
parlé ,  dites-vous  ,  à  M'"«  Arthénice?  Il  y  a  eu  ,  entre  nous,  des 
privautés  et  des  caresses  d'amant  à  amante  ?  Voilù,  sur  ma  foi , 
une  insolente  calomnie  !  Qu'on  me  confronte  avec  mon  accusa- 
teur, et  je  démasquerai  sa  fourbe  ! 

—  Tes  accusateurs  sont  ici,  en  ta  présence,  et  tes  juges 
sont  là,  le  frère,  le  mari  et  le  père  d'Arthénice  ! 

Bautru,  qui  avait  peine  à  dissimuler  la  gaieté  que  lui  inspirait 
le  souvenir  de  la  carte  du  Tendre  ,  tracée  par  le  prieur  Ogier, 
sous  les  yeux  d'Arthénice ,  aniva ,  vêtu  en  Hérode ,  avec  les 
fantastiques  oripeaux  qui  servaient  à  ce  rôle  dans  la  tragédie  de 
Mariamne  ;  Faret,  ivre  à  demi,  et  chancelant  à  chaque  pas  , 
venait  ensuite,  habillé  en  yJdmste  de  PJllusion  comique,  la 
tête  coiffée  de  longues  plumes  de  diverses  couleurs,  la  poitrine 
couverte  d'une  cuirasse  à  écailles,  les  jambes  rmes  et  les  pieds 
chaussés  de  brodequins  à  talons  rouges ,  les  épaules  chargées 


REVUE  DE  PARIS.  99 

d'une  peau  de  lion  et  d'un  carquois  de  carton.  Faret  avait  tota- 
lement laissé  l'esprit  de  son  rôle  au  fond  de  la  bouteille,  et  il 
entonna  une  chanson  à  boire  ,  que  Boisrobert  eut  la  précaution 
d'étouffer  dans  nn  cri  général  de  tous  les  assistants  ,  qui  accu- 
sèrent à  la  fois  le  sieur  de  Balzac,  troublé  et  désespéré  au  point 
de  douter  de  lui-même. 

—  Messieurs,  messieurs  ,  entendons-nous!  disait-il  en  s'agi- 
tant  comme  un  possédé.  Je  ne  dors  pas  ,  j'ai  toute  ma  raison  , 
et  vous  ne  me  prouverez  point  que  je  perds  la  mémoire. 

—  Ne  persistez  pas  à  nier,  détestable  scélérat,  reprit  Bois- 
robert ;  nous  avons  surpris  les  lettres  galantes  dont  vous  entre- 
teniez commerce  avec  Mï^c  Arthénice.  qui  serait  encore  vertueuse 
et  pure,  si  vous  ne  l'eussiez  méchamment  induite  à  mal.  Dès 
que  vos  desseins  malhonnêtes  furent  découverts,  nous  résolûmes 
d'aller  vous  suiprendre  dans  voire  château  et  de  vous  infliger 
la  peine  des  séducteurs;  mais  vous  nous  échappâtes  par  l'astuce 
d'un  chambellan  de  votre  impudique  maîtresse ,  lequel  vous 
amena  en  notre  propre  maison ,  (jue  vous  avez  souillée  par  un 
amour  illégitime.  La  Providence  n'a  pas  permis  que  l'attentat 
se  fit  impunément  ;  nous  retournâmes  sur  nos  pas  av(!c  les  gen- 
tilshommes associés  à  notre  cause  ;  l'infidèle  Arthénice  nous 
ferma  ses  portes  et  voulut  tenir  la  place  ([ui  fut  emportée  d'as- 
saut. Maintenant ,  vous  êtes  en  notre  pouvoir,  et  l'afîront  que 
vous  nous  avez  fait  ne  se  peut  laver  que  dans  votre  sang  impie. 

—  J'av(»ue  que  je  serais  confondu  si  toutes  les  parties  de 
votre  discours  étaient  également  véritables  ;  dit  Balzac  cher- 
chant à  émouvoir  ses  juges  et  s'adressant  de  préférence  à  Faret, 
dont  le  visage  riant  et  enluminé  n'avait  garde  d'exprimer  des 
sentiments  hostiles;  mais,  s'il  vous  plaît,  ne  m'imputez  pas 
des  torts  imaginaires  :j'ai,  en  effet,  reçu  desletlres  de  M"ie  Arthé- 
nice ,  et  j'y  répondais  par  simple  politesse  ;  cette  dame  m'envoya 
quérir  dans  son  carrosse  ,  et  la  route  ,  qui  fut  longue,  eut  des 
traverses  singulières  que  je  lui  pardonne.  Ce  que  je  ne  lui 
saurais  pardonner  de  même,  c'est  le  train  de  vie  que  je  mène 
depuis  mon  arrivée  au  palais  des  Amans-Fortunés ,  où  les  cinq 
cents  diables  semblent  déchaînés  pour  me  faire  pièce  et  me 
damner  de  mon  vivant.  Je  passe  sous  silence  les  bavards  qui 
m'ont  assassiné  de  harangues  pendant  quatre  heures  ;  je  ne  dis 
rien  de  ce  que  j'ai  souH'ert  dans  celle  chaise  défoncée ,  dans 


100  REVUE  r»E  PAHIS. 

celte  volière  viiréc,  sur  ce  cheval  fougueux  ;  c'était ,  j'imagine, 
un  avant-goût  de  pénitence  infernale  pour  mes  vieux  péchés  ; 
mais  je  ne  puis  tolérer  qu'on  m'ait  fait  jeûner  jusqu'à  présent , 
comme  Daniel  dans  la  fosse  aux  lions  ,  et  qu'on  veuille  ,  pour 
comble,  m'assassiner  sous  un  honteux  prétexte. 

—  Vous  vous  défendez  avec  l'éloquence  d'un  génie  qui  a  sa 
besace  pleine  d'arguments  ,  dit  Boisrobert ,  feignant  d'être 
mieux  disposé  en  faveur  de  Balzac,  à  qui  la  faim  avait  presque 
donné  l'entraînement  et  la  force  d'un  orateur;  mais  la  justice 
se  doit  boucher  les  oreilles  pour  être  juste. 

—  Cher  beau-père,  reprit  Baulru  en  saluant  Boisrobert,  vous 
laisserez-vous  séduire .  à  votre  tour ,  par  cette  langue  dorée , 
quand  Arthénice  avoue  tout... 

—  Elle  avoue!  s'écria  Balzac  indigné;  M™*»  Arthénice  a  des 
visions ,  ou  bien  elle  ment  comme  si  elle  n'avait  jamais  fait 
autre  chose  de  sa  vie  ! 

—  Tais-loi,  faquin,  n'insulte  pas  ma  fille  bien-aimée,  le  fruit 
de  mes  entrailles  !  interrompit  Boisrobert.  C'est  toi  qui  meus, 
tyran  des  cœurs  ! 

—  Je  veux  être  sur-le-champ  changé  en  bête,  ainsi  que  le  roi 
Nabuchodonosor,  si  j'ai  aperçu  le  petit  doigt  de  M"»'  Arthénice  ! 

—  Cessez  de  vains  subterfuges,  répli(iua  Bautru  :  je  déclare, 
au  contraire  ,  que  vous  avez  vu  en  face  celle  infidèle  ,  comme 
vous  me  voyez  en  ce  moment! 

—  Il  est  possible  que  ,  dans  la  foule  des  dames  qui  assistaient 
à  mon  dîner  où  je  mangeai  seulement  un  œuf  à  la  coque  sans 
mouillettes  et  bus  quelques  coups  de  vin,  M™«  Arthénice  se  soit 
montrée  à  moi  ;  mais  je  vous  atteste,  par  le  respect  que  je  dois 
à  la  foi  jurée,  que  je  ne  l'ai  nullement  remarquée  ;  à  moins  que 
ce  ne  fût  celte  brunettequi  me  demanda  de  mes  cheveux... 

—  Les  \oici ,  ces  cheveux  mus<iués  et  pommadés  qu'on  adore 
ainsi  que  des  reliques  1  dit  Boisrobert  en  faisant  apporter,  dans 
un  plat  d'argent,  tout  ce  qui  manquait  à  la  chevelure  de  Balzac. 
Arthénice  eût  donné  un  million  pour  les  conserver  :  j'en  rem- 
plirai un  coussin  et  l'enverrai  à  la  levrette  favorite  du  grand 
sultan. 

—  Enfin  le  sieur  de  Balzac  demeure  convaincu  d'avoir  gâté 
la  bonne  renommée  de  M™"  Arthénice,  reprit  Bautru  ,  dont  la 
voix  n'était  pas   étrangère  à  son  com|)agnon  de  voyage  ;  ne 


REVUE  I>K  l'AKIS.  1(H 

Cûiivicnt-il  pas  de  clioisir  le  genre  de  mort  qu'on  lui  fera  subir  ? 

—  Ah  !  monsieur,  lui  dit  tristement  Balzac,  qui  avait  reconnu 
le  soi  disant  chevalier  d'honneur  d'Arthénice,  vous  m'avez  con- 
duit au  piège  à  l'aide  d'un  faux  nom  et  d'une  fausse  qualité  :  je 
comprends  maintenant  la  ruse  que  vous  a  conseillée  une  folle 
jalousie  ;  mais  je  protesterai  de  mon  innocence  jusqu'au  dernier 
soupir. 

—  On  aurait  meilleur  marché  d'un  coupahle  ,  dit  Boisrobert, 
qui  parut  s'attendrir  :  je  suis  d'avis  de  l'exposer  aux  épreuves 
du  jugement  de  Dieu? 

~  Faites ,  messieurs  ,  à  votre  guise ,  répondit  Balzac  avec 
assurance  :  je  ne  crains  rien ,  je  suis  innocent,  quoi  qu'on  fasse 
pour  me  noircir. 

—  Eh  bien  !  vous  allez  passer  par  trois  épreuves  successives  , 
et  le  ciel  prononcera  lui-même  si  vous  êtes  tel  que  vous  dites. 

—  Quelles  sont  vos  épreuves,  messieurs?  je  m'y  soumets  de 
bonne  volonté;  mais  vous  feriez  un  acte  louable  eu  me  baillant 
quelque  nourriture. 

—  Première  épreuve  !  cria  Boisrobert  avec  majesté  ;  vous 
serez  enchaîné,  les  yeux  bandés ,  dans  la  ménagerie  des  lions  , 
tigres,  panthères,  loups  et  autres  bêtes  féroces.  Si  lesdiles 
bêtes  vous  respectent  au  lieu  de  vous  dévorer,  ce  sera  le  pre- 
mier signe  de  votre  innocence. 

—  De-,  lions  et  des  tigres  !  s'écria  Balzac,  cherchant  à  s'enfuir  : 
seigneur  Dieu,  ayez  pitié  de  moi  !  J'aime  mieux  être  mis  à  mort  ' 
par  la  main  des  hommes  ! 

Mais  sur  un  geste  de  Boisrobert.  deuxécuyers  se  saisirent  de 
Balzac,  qui  hurlait  de  frayeur  et  se  débattait  comme  un  possédé, 
le  bâillonnèrent,  lui  bandèrent  les  yeux,  le  garrottèrent,  et  le 
transportèrent  dans  les  jardins  ,  au  milieu  d'une  vaste  salle  de 
verdure,  que  le  buis  taillé  en  muraille,  environnait  d'une  triple 
ceinture  d'arcades  ,  et  que  des  bancs  de  gazon  exhaussaient  en 
amphithéâtre.  Le  cardinal  de  Richelieu  avait  fait  souvent  repré- 
senter en  plein  air  ,  dans  cette  salle ,  des  pastorales  dont  les 
décorations  ne  devaient  rien  à  l'art  du  peintre.  Vn  orchestre  de 
fifres  et  de  hautbois  était  établi  derrière  une  charmille  ;  chaipie 
arbre  portait  des  lanternes,  des  lampes  et  des  bougies,  parmi 
lesquelles  on  avait  suspendu  deséeussons  aux  armes  de  Richelieu 
et  des  devi(K>s  à  sa  louange;  au-dessus  rie  la  salb^ ,  brillait  im 

9. 


102  REVUE  DE  PARIS^ 

globe  lumineux  et  transparent,  figurant  un  astre  prêt  à  remon- 
ter dans  les  cieux  ,  et  ofîraiil  cette  légende,  qui  rappelait  Tori- 
gine  de  la  fête  ;  Académie  française,  le  cardinal  de  Richelieu 
PROTECTECR,  A  l'imjiortalité.  La  nombreuse  compagnie  de 
seigneurs ,  de  dames  et  d'académiciens  que  Boisroberl  avait 
invités  à  sa  comédie  improniplu,  garnissaient  les  gradins  en 
attendant  les  acteurs  ,  et  la  pelouse  élincelait  de  pierreries  ,  de 
joyaux,  de  velours  ,  de  satin  ,  et  de  broderies  d'or. 

Le  cardinal,  qui  n'était  pas  averti  de  cette  ingénieuse  création 
de  Boisroberl,  en  fut  très-satisfait,  et  le  témoigna  par  sa  bonne 
humeur,  ce  qui  raviva  la  verve  comique  de  lordonnateur  de 
la  fête;  cependant  Richelieu  eut  pitié  de  Balzac,  qui  restait 
couché  sur  le  sable ,  tel  qu  un  esturgeon  échoué  dans  une 
tempête,  et  jugeant  aux  soubresauts  de  ce  malheureux  que  ses 
souffrances  augmentaient  de  l'impossibilité  où  il  était  de  les 
exprimer  par  des  plaintes ,  le  charitable  cardinal  ordonna  de 
le  débarrasser  de  son  bâillon.  Aussitôt  les  cris  de  Balzac  se  suc- 
cédèrent dans  tous  les  tons ,  depuis  le  grave  jusqu'à  l'aigu. 
Boisroberl  pensa  que  les  oreilles  délicates  des  spectateurs  ne 
supporteraient  pas  longtemps  cette  musique,  qui  devenait  déjà 
monotone  :  il  se  mit  donc  en  devoir  d'accompagner  à  sa  manière 
les  clameurs  de  Balzac  ,  et  s'étanl  approché  de  ce  criard  en  se 
traînant  sur  les  genoux  et  les  mains,  il  imita  l'un  après  l'autre, 
avec  une  merveilleuse  vérité  ,  les  différents  cris  des  animaux  , 
qu'il  avait  annoncés  dans  le  préambule  de  l'épreuve  :1e  lion, 
le  tigre,  le  léopard,  le  chacal,  le  sanglier  ,  le  loup,  et  même 
le  chat  et  le  chien,  contribuèrent,  chacun  pour  sa  part,  aux 
tortures  du  tremblant  Balzac,  qui  croyait  sentir  leurs  coups  de 
dents,  et  se  roulait  convulsivement  comme  les  martyrs  chrétiens 
livrés  aux  bêtes  dans  le  cirque  de  Domitien. 

—Ah  !  un  lion  !  s'écria-t-il  d'une  voix  éteinte  :  Miserere  no- 
biSj  Domine!  Monsieur  le  lion,  je  vous  offre  la  dédicace  de  mon 
premier  ouvrage...  Oh  !  un  tigre  !  plaise  à  Dieu  qu'il  soit  repu 
et  me  laisse  comme  une  mauvaise  viande  !  Monsieur  le  tigrC: 
je  suis  M.  Balzac,  le  prince  des  écrivains  français!..  Eh  !  un 
loup!  Si  j'avais  seulement  une  arme  pour  le  tenir  à  distance! 
C'en  est  fait  de  moi  :  il  me  flaire ,  il  me  flaire ,  il  est  affamé ,  il 

me  rongera  jusqu'aux  os Non,  il  s'éloigne Voici  un 

dogue  maintenant  :  fasse  le  ciel  que  je  ressemble  à  son  maître  ! 


M.WE  DE  PARIS.  103 

0  mon  Dieu  !  s'il  était  enragé  et  qu'il  vînt  à  me  mordre  ! 
Grâce  !  messieurs.  Otez  ces  vilaines  bêtes  et  tirez-moi  de  ce 
purgatoire  ! 

Lorsque  Boisrobert  vit  que  cette  farce  avait  assez  duré  pour 
égayer  l'auditoire  ,  qui  riait  aussi  haut  que  le  chien  aboyait , 
ce  fut  un  nouveau  supplice  pour  Balzac ,  qu'on  apprêta  au 
même  endroit.  Les  valets  apportèrent  des  fagots  qui  furent  ar- 
rosés d'essences  et  saupoudrés  d'une  composition  [jropre  à  je- 
ter des  flammes  artificielles  ,  qui  s'attachaient  aux  objets  sans 
brûler,  en  dégageant  néanmoins  avec  des  flocons  de  fumée 
bleue  une  chaleur  sensible  au  contact.  C'était  le  moyen  usité 
dans  la  pyrotechnie  théâtrale  de  ce  temps-là,  et  emprunté  à  la 
magie  du  siècle  précédent.  On  n'eut  qu'à  présenter  une  chan- 
delle allumée  à  ces  poudres  de  fougère  et  de  licopode  pour  que 
tout  s'embrasât  en  jetant  une  lueur  rougeâtre ,  que  Balzac  en- 
trevit à  travers  le  tissu  de  son  bandeau. 

—Au  feu  !  au  feu  !  s'écria-t-il  en  se  redressant  sur  ses  pieds , 
liés  de  cordes  ainsi  que  ses  mains ,  est-ce  un  hommo  ou  un  porc 
que  l'on  rôtit  ? 

—  Vous  êtes  sorti  vainqueur  de  votre  première  épreuve  ; 
voyons  si  la  seconde  vous  réussira  de  même,  lui  dit  Boisrobert, 
qui  le  délivra  de  ses  liens;  il  faut  que  vous  passiez  et  repassiez 
dans  le  feu,  sans  avoir  un  poil  de  la  barbe  roussi  ;  autrement, 
vous  seriez  convaincu  de  l'adultère  pour  lequel  vous  avez  quitté 
vos  foyers  domestiques ,  vos  livres  et  vos  moutons. 

—Que  je  passe  et  repasse  dans  le  feu  !  reprit  Balzac  irrité  et 
découragé  à  la  fois  ;  estimez-vous  que  je  sois  incombustible  ? 

—C'est  ce  que  nous  allons  voir.  Je  donnerais;  pour  ma  part, 
cinquante  aunes  de  boudins  et  autant  de  saucisses,  afin  que 
vous  puissiez  vous  tirer  aussi  heureusement  de  cette  épreuve 
que  de  l'autre  ;  car  votre  innocence  blanchirait  ma  coquine  de 
fille. 

—Et  moi ,  que  ne  donnerais-je  pas  pour  être  exempt  de  celle 
épreuve  ,  qui  équivaut  à  me  brûler  vif  ! 

—Ne  perdez  pas  espoir  :  on  a  vu  des  miracles  plus  surpre- 
nants. D'ailleurs  vous  ne  resterez  pas  immobile  parmi  les  flam- 
mes, à  l'instar  des  sept  enfants  dans  la  fournaise;  mais  vous 
sauterez  sans  cesse,  afin  que  le  feu  ne  vous  atteigne  pas. 
—Je  sauterai ,  puisqu'il  vous  plaît  ainsi  ;  mais  je  résigne 


1(11  RKVl'E  l»E  PAP.IS, 

d'avance  ma  pauvre  vie ,  et  je  rends  mon  àme  à  la  miséricorde 
de  Dieu. 

—  Saulez ,  vous  rtis-je .  de  toutes  vos  forces  et  ne  vous  lassez 
pas;  jai  bonne  idée  que  vous  ne  serez  pas  mis  en  charbon. 

—  QupI  martyre,  mon  Dieu!  ces  bourreaux  se  persuadent 
qu'on  a  des  jambes  pour  sauter,  lorsqu'on  a  le  ventre  vide  de- 
puis deux  jours  ! 

—Encore  !  sautez  toujours!  Bien  !  à  droite,  à  gauche.  Gar- 
dez-vous d'arrêter ,  ou  le  feu  prend  à  vos  chausses  !  Sautez  de 
plus  belle  ! 

Balzac,  qui  entrevoyait  les  clartés  de  ce  brasier  inoffensif 
et  qui  sentait  une  certaine  chaleur  lui  caresser  les  mollets, 
s'efforçait  de  sauter  par-dessus  la  flamme,  et  puisait  dans  l'a- 
mour de  la  vie  une  énergie  toute  nouvelle ,  mais  passagère, 
qu'il  dépensait  en  cabrioles  et  en  bonds  précipités?  chaque  fois 
qu'il  se  ralentissait  dans  ce  pénible  exercice  qui  l'avait  mis 
hors  d'haleine  ,  Boisrobert  lui  criait  de  prendre  garde  au  feu 
qui  gagnait  ses  grêgues ,  ou  ses  bas  .  ou  son  justaucorps  ,  ou 
ses  jarretières;  et  le  docile  Balzac  oubliait  ses  entrailles  à  jeun 
et  ses  forces  aux  abois  pour  s'élancer  en  l'air  avec  plus  de 
souplesse  et  ne  faire  que  toucher  la  terre  en  retombant.  Ses 
postures ,  ses  grimaces  et  ses  craintes  divertissaient  l'assemblée 
et  surtout  le  cardinal  de  Richelieu,  qui  avait  dani  l'àme  un 
instinct  de  cruauté  pour  lequel  les  tortures  dautrui  n'étaient 
pas  sans  charmes.  Enfin  les  feux  s'éteignirent  d'eux-mêmes  ,  et 
Balzac  glissa  sur  les  fagots  échauffés  par  ces  flammes  faclices, 
en  s'étendant  à  la  manière  de  saint  Laurent  sur  son  gril  el  se 
figurant  êlre  à  demi  consumé. 

—  Victoire  !  lui  cria  Boisrobert  en  donnant  le  signal  des  sym- 
phonies; le  sire  de  Balzac  a  parfait  héroïtiuement  sa  seconde 
épreuve  ;  e!  M""^  Arlhéiiice  est  presque  innocente.  N'éles-vnus 
pas  fondu  en  airain,  monsieur,  pour  si  bien  résister  à  l'ardeur 
de  la  braise? 

—  Hélas!  monsieur,  je  mourrai  de  soif,  si  ce  n'est  dans  ce 
bûcher,  répondit  lentement  Balzac,  qui  ne  pouvait  faire  un  mou- 
vement tant  il  était  épuisé  de  fatigue.  Ne  me  présenlera-t-onde 
quoi  boire,  à  l'exemple  de  Jésus-Christ  en  sa  passion  ? 

—  Jésus-Christ  crucifié  détourna  les  h  vres  de  réjjonge  imbi- 
bée de  vinaigre,  dit  Faret  en  tirant  une  bouteille  demi-remplie 


REVUE  DE  PARIS.  105 

qu*il  avait  cachée  sous  ses  friperies  de  tlK^àtre  ;  mais  ceci  n'est 
pas  du  vinaigre   mon  ccinfrère  de  l'Académie  française. 

—  Dieu  vous  le  rende  !  murmura  Balzac,  qui  lui  remit  son  fla- 
con vide  ;  c'est  la  main  d'un  ange  qui  m'a  versé  ce  nectar  ! 

—  Non  pas  d'un  ange  ,mais  d'un  honnête  homme,  qui  vou- 
drait que  l'eau  des  fontaines  eût  la  couleur  et  le  goût  de  ce  vin 
grec. 

—  Troisième  et  dernière  épreuve  !  interrompit  Boisrobert  , 
qui  mesurait  les  intermèdes  à  l'impatience  du  cardinal. 

—  Un  moment  de  répit,  mon  cher  monsieur,  répliqua 
Balzac,  qui  s'abandonnait  à  un  complet  anéantissement  Je  suis 
incapable  de  bouger,  et  fallût-il  me  soustraire  par  la  fuite  à  une 
mort  cerlaine,  je  n'aurais  pas  le  cœur  de  fuir,  voire  d'essayer 
aie  faire. 

—  Ce  n'est  rien  que  cette  troisième  épreuve  ,  auprès  de  celles 
que  vous  avez  traversées,  dit  Bautru,  la  musique  vous  recon- 
fortera. 

—  Les  concerts  des  séraphins  ne  me  ranimeraient  pas.  mon- 
sieur, et  mes  jambes  me  porteraient  à  peine  pour  aller  à  tal)Ie. 

—  Après  cette  épreuve,  dont  vous  triompherez  infaillible- 
ment, dit  Boisrobert  qui  dirigeait  les  préparatifs  de  celle  épreuve 
à  laquelle  devait  avoir  part  le  prieur  Ogier  ,  vous  serez  recon- 
duit au  son  des  flûtes  en  votre  maison  de  Balzac. 

—  Je  ne  me  soucie  pas  des  flûtes,  monsieur,  si  je  rends  l'âme 
avant  le  triomphe  que  vous  me  présagez. 

—  Dépêchons-nous  de  mettre  voire  innocence  en  tout  son  lus- 
tre, et  ne  vous  montrez  pas  inférieur  à  vos  commeiicemenls  :  il 
y  a  deux  cordes  de  même  longueur  allachées  à  un  pieu  fiihé  eu 
terre;  vous  serez  lié  à  l'une  de  ces  cordes,  et  l'on  vous  armera 
d"im  bâton,  tandis  qu'à  l'autre  corde,  un  page  d'Arlhétiice, 
également  lié,  ayant  les  yeux  clos  et  la  main  munie  d'une 
gaule... 

—  A  tous  les  diables  votre  épreuve  el  celui  qui  l'invenla!  s'é- 
cria Balzac  qui  retrouva  la  force  de  se  révoiler  contre  cet  indi- 
gne jeu.  Pourquoi  des  bàlons?  Qu'est-ce  que  cela  prouvera? 
Boulez-nous  plutôt  la  plume  à  la  main  ! 

—  Ce  page  prétend  que  vous  êtes  entré  dans  la  chambre  de 
Mme  Arlhénice,  qui  était  encore  au  lit... 

—  Ce  page  en  impose,  el  nonobstant,  je  n'ai  point  assez 


106  REVUE  DE  PARIS. 

de  rancune   pour  lui  atlministrep  la  correction  qu'il  m<^rite. 

—  Lejuitement  de  Dieu  se  prononcera  entre  vous,  et  celui  qui 
a  menti  sera  battu  comme  plâtre  jusqu'à  ce  qu'il  crie  merci  ! 

—  Tuez-moi,  sic'estvotre  envie,  mais  vous  ne  ferez  pas  que 
le  grand  Balzac  se  commette  à  coups  de  bâton  avec  un  petit  page. 

—  Vous  êtes  bien  le  maitre  de  vous  laisser  assommer  et  de 
crier  merci  à  la  première  bastonnade  j  vous  aurez  après  le  loi- 
sir de  vous  reposer  dans  l'éternité  :  car  votre  arrêt  s'exécutera 
sans  délai,  puisque  vous  vous  reconnaîtrez  coupable  en  négli- 
geant de  défendre  vos  jours. 

—  Soit,  je  ne  les  défendrai  pas  plus  en  faits  qu'en  paroles , 
répondit  Balzac,  qui  tenta  seulement  de  faire  tomber  son  ban- 
deau. Encore  une  fois,  je  suis  innocent  et  je  maudis  du  fond  de 
l'âme  cette  funeste  Arthénlce,  qui  me  vaut  croix  et  passion.  Oh  ! 
que  mon  Alcinadure  était  moins  ennemie  de  mon  repos  !  Com- 
bien j'aurais  d'allégresse  de  la  revoir  et  de  m'asseoir  à  ses  pieds, 
pendant  qu'elle  mène  paître  ses  brebis  sur  les  rives  fleuries  de  la 
Charente  ! 

Balzac  faisait  de  l'Idylle  et  ne  remarquait  pas  qu'on  lui  avait 
enroulé  une  corde  autour  de  la  taille,  que  cette  corde  partait 
d'un  pieu  solide,  et  que  le  champion  qu'on  lui  destinait  était 
déjà  pareillement  attaché  au  même  pieu,  de  manière  que  les 
deux  adversaires,  cherchant  à  s'éviter  l'un  et  l'autre,  se  rencon- 
trassent toujours  dans  un  cercle  dont  ils  ne  pouvaient  s'écarter. 
Mais  Ogier,  que  Bautru  avait  pris  plaisir  à  opposer  au  triste 
Balzac,  se  réjouissait  d'être  chargé  d'accabler  son  rival  et  n'é- 
prouvait aucun  remords  de  cette  trahison,  au  moyen  de  laquelle 
il  satisfaisait  sa  vengeance  particulière;  on  lui  avait  laissé  la  vue 
libre,  pour  qu'il  se  dérobât  à  tous  les  coups  de  l'ennemi  et  pour 
que  les  siens  ne  fussent  Jamais  perdus  :  il  se  promettait  donc 
bien  tout  bas  de  ne  pas  tenir  compte  des  instructions  que  Bois- 
robert  lui  avait  données,  en  l'avertissant  de  modérer  l'usage  du 
bâton,  dans  la  crainte  de  déplaire  au  cardinal. 

L'orchestre  joua  un  air  langoureux,  et  Bautru  cria  aux  com- 
battants que  la  lice  était  ouverte.  Balzac,  sur  les  genoux  de  qui 
on  avait  déposé  un  gourdin  noueux,  tandis  que  l'autre  cham- 
pion était  muni  d'une  baguette  de  bouleau  souple  et  cinglante  , 
ne  bougea  pas  plus  que  le  pieu  qui  servait  de  centre  aux  deux 
cordes.  Le  prieur  Ogier  attendit  un  moment,  avant  de  se  mou- 


REVUE  DE  PARIS.  107 

voir  dans  la  ligne  que  lui  traçait  la  longueur  du  cordeau  ;  mais 
voyant  ([ue  Balzac  ne  se  remuerait  point  si  l'on  n'avait  recours 
à  d'autres  mobiles  que  la  persuasion  .  il  courut  à  sa  rencontre  , 
le  heurta  rudement  comme  au  hasard,  et  revint  sur  lui  en  le 
fustigeant  à  tour  de  bras.  Balzac  fut  tout  à  coup  transporté  de 
fureur,  et  se  levant  avec  une  vivacité  qui  n'accusait  pas  son 
excessive  lassitude,  il  s'élança  en  aveugle,  le  bâton  brandi  en 
l'air,  à  la  poursuite  du  prétendu  page  qu'il  n'avait  pas  reconnu 
pour  son  secrétaire  à  la  violence  des  gourmandes. 

Mais  Ogier ,  qui  ne  s'abandonnait  pas  ainsi  que  Balzac  ,  à  la 
direction  circulaire  de  la  corde,  et  qui  avait  l'avantage  de  se 
guider  lui-même,  s'amusa  d'abord  à  essoufler  son  adversaire  , 
en  l'entraînant  à  sa  suite  avec  rapidité  et  en  l'attirant  sur  ses 
pas  dans  de  continuels  détours.  Balzac,  trompé  par  son  impa- 
tience qui  s'irritait  en  raison  de  l'inutilité  de  ses  efforts,  croyait 
sans  cesse  être  assez  près  du  malin  page  pour  le  lui  faire  savoir 
d'une  manière  irrécusable  ;  alors  il  déchargeait  plusieurs  coups 
de  bâton,  sous  lesquels  ne  se  trouvait  jamais  l'individu  à  qui  on 
les  destinait  ;  ces  coups  perdus  arrivaient  aux  pieds  de  Balzac  et 
faisaient  voler  le  sable  à  l'entour ,  pendant  que  le  prieur  sur- 
prenait par  derrière  son  ennemi  occupé  à  balire  l'air,  et  lui  dis- 
tribuait une  grêle  de  coups  largement  appliqués,  sans  qu'au- 
cun s'égarât  en  route  j  Balzac  se  retournait  soudain  en  jurant 
plus  qu'il  n'avait  fait  dans  toute  sa  vie,  et  tâchait  de  rejoindre  le 
fugitif, qui  ne  répondait  pasauxdéfiselqui  esciuivail  adroitement 
tous  les  horions  qu'il  voyait  venir.  Puis  Ogier  reprenait  l'offen- 
sive et  s'escrimait  de  nouveau  sur  les  épaules  et  les  reins  de 
Balzac,  qui,  rugissant  comme  un  lion  blessé,  ne  se  souvenait  pas 
de  ses  fatigues,  bondissait,  se  précipitait,  s'arrêtait  pour  préparer 
son  élan,  se  jetait  de  gauche  à  droite,  allait  et  venait,  en  agi- 
tant son  bâton  à  l'aventure.  La  bagueite  d'Ogier  résonnait  à 
tout  moment  sur  le  dos  de  Jean-Louis-Guez. 

—  Lâche  !  criait  Balzac,  dont  la  bouche  écumante  avait  peine 
à  prononcer  quelques  paroles  intelligibles  ;  infâme  assassin  !  lu 
ressembles  au  Partht  qui  lance  ses  traits  en  fuyant!  car  tu  n'o- 
serais m'atlaquer  de  pied  ferme,  face  à  face.  Mon  regard,  tel 
que  celui  de  Méduse,  le  changerait  en  pierre...  Mais  lu  n'em- 
porteras pas  dans  l'enfer  le  triomphe  de  ta  perfidie,  petit  ser- 
pent ;  dussions-nous  faire  de  la  sorte  le  tour  du  monde,  je 


108  REVUE  DE  PARIS. 

finirai  par  l'atleiiidre  et  te  mettre  en  pièces  ,  comme  une  coquille 
de  noix!  Tiens,  quel  goût  à  cette  bourrade?  Ne  ris  pas,  coquin; 
fais  plutôt  ta  prière  à  Dieu  !  Apprète-toi  à  mourir  et  à  confes- 
ser mon  innocence  !  Attrape  au  vol  ces  fruits  de  bâlon?... 

Les  menaces  de  Balzac  ne  faisaient  qu'au;;menler  le  zi'le 
d'Ogier  à  frapper  -.  aussi  la  colère  du  i)auvre  battu  était-elle  au 
comble,  sans  qu'il  pût  la  satisfaire  autrement  que  sur  quelques 
arbres  voisins  .  qui  prouvaient  à  leur  ècorce  mutilée  que  la 
place  n'eût  pas  été  tenable  pour  la  peau  du  prieur,  et  que  Bal- 
zac eût  fait  plus  en  un  seul  coup  qu'Ogier  en  cent.  Celui-ci  ne 
voulait  pas  la  mort  de  son  maître,  et  se  vengeait  seulement  d'un 
rival  qu'on  lui  avait  trop  longtemps  préféré  :  il  soupirait  en 
songeant  à  M"''  de  Chenillac,  qui  ne  soupçonnait  point  que  son 
souvenir  amenât  de  si  tristes  conséquences  pour  son  berger;  et 
chaque  fois  qu'Ogier  se  rappelait  quelques-unes  des  perfections 
d'Alcinadure,  il  redoublait  la  dose  de  discipline  par  laquelle  il 
excerçait  son  orgueill  uxrivalà  la  pénitence  et  à  l'humilité.  Bal- 
zac était  à  l'exlrémilédesa  patience  et  deeoncourage;  il  bondis- 
sait de  rage,  frémissant  de  tout  son  corps,  et  dégouttant  de 
sueur,  les  veines  gonflées,  les  muscles  saillants,  les  oreilles 
bourdonnantes  ;  il  chancelait  de  même  qu'un  homme  ivre,  et 
poussait  des  cris  inarticulés ,  sans  essayer  encore  de  se  sous- 
traire à  l'infatigable  baguette  qui  sifflait  au-dessus  de  sa  tête, 
quand  elle  ne  retentissait  pas  sur  sa  chair  meurtrie.  Enfin,  ha- 
rassé, hors  d'haleine,  presque  insensé,  il  lâcha  son  bâton ,  et  se 
laissa  tomber  comme  une  masse. 

Le  prieur  Ogier,  content  de  cette  bonne  aubaine  de  vengeance, 
la  vil  tinir  à  regret.  1!  ne  s'inquiéta  pas  beaucoup  de  l'état  où  il 
avait  mis  l'amant  infidèle  d'Alcinadure,  et  quitta  le  rôle  épisodi- 
que  qu'il  venait  de  remplir  à  l'agrément  du  cardinal  de  Richelieu, 
pour  rentrer  dans  les  rangs  des  spectateurs. 

11  y  eut  un  enlr'acte  de  repos  ù  cet  endroit,  de  la  comédie, 
pour  do  lier  le  temps  à  Boisrobert  et  à  sa  troupe  de  revélir  d'au- 
tres costumes  et  d  apprête:  d'autres  scènes  Ils  reparureni  bien- 
tôt habillés  en  médecins,  avec  le  bonnet  pointu  et  la  robe  doc- 
torale; en  aiiolliicaires,  avec  la  seringue  roulée  dans  le  tablier; 
on  chirurgiens,  avec  la  trousse  sous  le  bras.  Pendant  leurab- 
-sence,  Bal/:ac  était  resté  étendu  p:"r  terre,  sans  mouvement,  et 
prcpipie  sans  souffle,  couvert  d'un  ample  drap  noir;  les  niusi- 


REVUE  DE  PARIS.  l09 

ciens  avaieuljoué  des  danses  angevines,  et  les  pages  circnlaient 
dans  raudiloire  en  portant  des  plateaux  chargés  de  rafraîchisse- 
ments, de  glaces,  de  sorbets,  de  fruits,  de  dragées  et  de  confitu- 
res. On  louait  hautement  le  chef-d'œuvre  de  Boisrohe:  t,  parce 
que  le  cardinal,  surpris  d'avoir  ri  de  si  bon  cœur,  avait  dit 
que  cette  comédie  valait  mieux  que  l'Illusion  comique  de 
Pierre  Cornielle. 

—  Voici  l'arrêt  du  tribunal  suprême .  cria  Boisrobert,  qui 
avait  fait  enlever  le  pieu  et  la  corde  à  laquelle  Balzac  se  croyait 
encore  attaché  :  le  sieur  de  Balzac  ,  ici  présent ,  qui  avait  si 
fièrement  affronté  deux  épreuves  judiciaires,  a  été  vaincu  et 
convaincu  dans  la  troisième... 

—  Vaincu!  murmura  Balzac  incapable  de  se  mouvoir,  tant 
ses  membres  étaient  roidis  et  ses  articulations  rouillées  :  vous 
entendez  dire  par  là  que  ce  fripon  de  page  m'a  manqué  de  res- 
pect pour  obéir  à  vos  commandements;  mais  j'aurai,  tôt  ou  tard, 
raison  de  ces  outrages  !... 

—  Or,  tous  les  doutes  cessant,  continua  Boisrobert ,  ledit 
Balzac  s'en  va  subir  son  sort,  comme  séducteur  de  M"»"  Arlbénice  ! 

—  Encore  !  n'en  avez-vous  pas  fini  avec  ce  conte  ridicule? 
reprit  Balzac,  se  redressant  sur  les  genoux,  et  accompagnant 
d'un  soupir  douloureux  celte  position  à  peu  près  verticale  :  je 
donne  aux  chiens  votre  Arthénice,  en  cas  qu'ils  la  veulent  pren- 
dre ;  et  je  souhaiterais  ignorer  qu'elle  existât. 

—  L'exécution  doit  avoir  lieu  sur-le-champ!  repartit  Boisro- 
bert en  se  tournant  vers  Bautru  ,  qui  était,  pour  cette  sci  ne,  le 
chef  des  chirurgiens  .  comme  Faret  celui  des  ajjolhicaires. 
Mais  il  est  une  question  intéressante  à  résoudre  auparavant  : 
quel  supplice  infligera-t-on  à  ce  criminel? 

—  Quel  supplice  !  s'écria  Balzac ,  qui  cherchait  à  se  remettre 
sur  ses  jambes  et  n'y  réussit  un  moment  que  pour  retomber  avec 
plus  de  pesanteur;  avez-vous  soif  de  mon  sang,  bourreaux? 
De  grâce,  messieurs,  recevez-moi  à  rançon  :  mes  libraires  vous 
payeront  pour  que  je  vive  ! 

—  Silence!  interrompit  Boisrobert,  qui  s'était  réservé  le  rôle 
de  premier  médecin  ,  si  vous  dites  un  seul  mot ,  on  vous  cou- 
pera la  langue  pour  la  forcer  à  se  taire.  Messieurs ,  quel  est 
votre  avis  touchant  le  choix  de  la  peine'  Faut  il  le  jeltr  dans 
un  cul  de  basse-fosse  où  il  mourra  de  faim  .' 

9  10 


MO  REVUE  DE  PARIS. 

—  Tuez-moi,  tuez-moi  plutôl!  répliqua  Balzac,  qui  se  per- 
suadait n'avoir  plus  rieu  à  méuager  et  qui  sentait  déjà  les 
atteintes  du  supplice  de  la  faim. 

/  _  Placez-vous  près  du  condamné ,  la  hache  au  poing ,  et 
tranchez-lui  la  tête,  s'il  ouvre  la  I)Ouche  pour  nous  interrompre. 
Je  suis  d'avis  ,  messieurs  ,  d'asseoir  le  sire  de  Balzac  sur  une 
perche  pointue  et  de  la  planter  dans  un  verger,  en  manière 
d'épouvantail  pour  les  oiseaux. 

—  Moi,  je  désirerais,  dit  Bautru,  que  ce  patient  fût  noyé 
dans  un  tonneau  d'encre,  avec  une  couronne  d'épines  sur  le  chef. 

—  Pourquoi  ne  pas  user  d'un  tonneau  de  malvoisie  pour 
cette  noyade  ?  ajouta  Faret  j  je  me  fusse  noyé  de  la  sorte  en  sa 
compagnie. 

—  Je  reviens  à  notre  ancien  projet  de  le  tailler  en  tant  de 
paris  et  parcelles,  que  saint  Jean-Baptiste  n'ait  pas  plus  de 
reliques  dans  l'univers. 

—  Cousons-le  dans  un  sac  avec  une  légion  de  l'ats  et  suspen- 
dons le  sac  à  la  poutre  du  cellier ,  comme  une  couenne  de 
lard. 

—  Coniraignons-le  de  boire  toute  l'eau  que  pourra  contenir 
le  chapeau  de  M.  le  cardinal ,  ou  bien  la  grande  écritoire  de 
l'Académie. 

—  Non ,  le  sire  de  Balzac  est  un  personnage  d'assez  grosse 
importance  pour  que  sa  fin  diffère  de  celle  du  vulgaire,  dit 
solennellemenl  Boisrobert  ;  je  propose  de  le  saigner  aux  bras  et 
aux  jambes ,  afin  que  sa  vie  s'écoule  avec  son  sang  ,  selon  ce 
qu'on  raconte  du  poète  Lucain. 

—  Il  ne  se  plaindra  pas  du  moins  d'avoir  une  mort  ordinaire, 
reprit  Bautru.  Çà  ,  qu'on  le  tienne  durant  l'opération  j  ma  lan- 
celte  fera  meiveille. 

—  Oh!  les  monstres!  reprit  Balzac  en  retombant  presque 
inanimé  sur  le  sol  ;  je  vois  bien  que  je  suis  dans  un  coupe-gorge, 
et  (pie  mes  ennemis  ont  inventé  je  ne  sais  quel  prétexte  pour 
me  relrancher  de  ce  monde-  La  volonté  de  Dieu  soit  faite!  je 
regrette  toutefois  de  n'avoir  i)oint  terminé  mes  plus  beaux 
ouvrages ,  et  j  espère  que  mon  petit  Ogier  publiera  ce  que  j'en 
ai  fait.  Holà  !,n'esl-il  pas  un  chrétien  qui  veuille  recueillir  mon 
testament ,  j\  l'heure  de  ma  mort  ? 

—  Oui-dà  !  dit  Faret,  je  vous  servii'ai  de  tabellion  .  îi  conUi- 


REVUE  DE  PARIS.  111 

lion  qiip  vous  ino  lôî^dcroz  voire  cave  pour  récompenser  mo.? 
i'-crilurcs. 

—  0  ma  chère  Alcinadure  ,  se  récria  Balzac  avec  un  retour 
de  tendresse  pour  l'amie  de  sa  jeunesse  et  la  compagne  de  ses 
travaux  ;  voilà  ce  qui  me  revient  de  ma  trahison  envers  toi  au 
profit  d'une  vilaine  qui  m'a  conduit  au  piège  ,  et  qui ,  demain , 
se  passionnera  peut-êti-e  pour  les  lettres  de  Voiture  ! 

Boisrohert  ne  s'opposa  point  à  ce  que  le  sieur  de  Balzac  fît 
son  testament,  qui  devait  sans  doute  ajouter  quelques  plaisants 
détails  à  ce  prétendu  supplice ,  dans  lequel  les  apothicaires  de 
Faret  étaient  appelés  à  jouer  un  rôle  important.  Le  cardinal  de 
Richelieu  dit,  à  ce  sujet ,  qu'il  serait  bien  aise  de  connaître  la 
figure  que  ferait  le  Socrate  chrétien  à  l'heure  de  la  mort.  Ce 
bon  mot  ,  qui  rappelait  un  ouvrage  de  Balzac ,  annoncé  depuis 
longtemps  dans  la  littérature,  courut  de  bouche  en  bouche  et 
disposa  mieux  les  spectateurs  à  goûter  la  scène  qui  se  préparait 
pour  leur  divertissement. 

Cependant  le  pauvre  Balzac,  pleurant  ses  péchés  ,  se  frappant 
la  poitrine  et  demandant  au  ciel  la  grâce  de  faire  une  fin  chré- 
tienne, avait  été  couché  sur  une  table  et  lié  par  le  milieu  du 
corps.  On  releva  les  manches  de  son  pourpoint ,  et  on  abaissa 
ses  bas  sur  ses  talons ,  de  manière  à  découvrir  la  place  des 
grosses  artères;  ensuite,  on  lui  comprima  les  quatre  membres 
par  de  fortes  ligatures  qui  ne  lui  arrachèrent  que  des  soupirs  , 
et  Bautru  s'approcha  de  lui  avec  les  aides-chirurgiens,  que 
Balzac  ne  pouvait  voir,  ayant  toujours  les  yeux  couverts  d'un 
bandeau  ;  mais  le  malheureux  comprit  que  le  moment  fatal 
était  arrivé,  quand  il  sentit  qu'on  lui  tenait  les  bras  et  les  jambes, 
quand  il  entendit  le  cliquetis  des  lancettes  qu'on  aiguisait  pour 
l'épouvanter  davantage.  Il  faillit  s'évanouir,  et  pourtant  il  espéra 
se  rattacher  à  la  vie,  en  faisant  signe  qu'il  voulait  parler. 

—  Parlez  donc,  monsieur  de  Balzac,  lui  dit  Baulru  avec 
dureté,  mais  lâchez  d'être  moins  prolixe  qu'en  vos  ouvrages. 

—  Mon  Dieu  !  me  faudra-t-il  mourir  sans  être  confessé  et 
absous  par  un  prêtre?  s'écria  le  moribond. 

—  Confessez-vous  à  haute  et  intelligible  voix  ,  reprit  Bois- 
rohert en  se  tournant  vers  Richelieu.  11  y  a  ici  un  prêtre  qui 
vous  entend  et  vous  baillera  une  absolution  qu'envierait  le  roi 
di'  France. 


il -2  P.EVUE  DE  TARIS. 

—  Nous  pouvons,  nouobslant,  commencor  l'opération  ,  dit 
Baulru;  car  une  demi-heure  s'écoulera  bien  avant  que  le  sang 
de  cet  homme  soit  enfui,  et  la  confession  du  plus  grand  criminel 
ne  dure  pas  si  longtemps. 

—  Commencez  votre  office,  monsieur  le  bourreau,  répondit 
Boisrobert  ;  monsieur  de  Balzac  ,  on  vous  écoute! 

Aussitôt  Bautru  picjua  légèrement  avec  une  épingle  les  mem- 
bres qu'on  avait  misa  nu,  et  en  même  temps  ,  quatre  jets  d'eau 
tombèrent  dans  une  cuve  ,  pour  imiter  l'irruption  du  sang  par 
quatre  blessures,  pendant  qu'on  versait  du  vin  tiède  sur  les  bras 
et  les  jambes  du  patient,  qui  avait  poussé  un  grand  cri  et  ne 
bougeait  plus.  Il  y  eut  un  silence  d'anxiété  dans  l'assemblée, 
et  parmi  les  acteurs  atteints,  malgré  eux,  d'une  sorte  de  terreur 
imprévue,  qui  résultait  de  la  bonne  foi  avec  laquelle  Balzac 
s'était  soumis  à  ce  simulacre  d'exécution  à  mort.  Il  s'imaginait 
entendre  ruisseler  son  sang,  et  le  jaillissement  de  cette  eau  qu'il 
croyait  sortie  de  ses  veines ,  paralysait  toute  autre  idée  en  son 
cerveau  ;  il  n'avait  plus  la  force  de  parler,  parce  qu'il  ne  pensait 
plus,  ou  du  moins  son  esprit  agonisant  ne  songeait  qu'à  calculer 
les  minutes  qui  lui  restaient  à  vivre.  Un  frisson  glacé  agitait 
.son  corps  par  intervalles  ;  une  sueur  visqueuse  inondait  sou 
visage;  sa  poitrine  ojipressée  se  soulevait  en  sourds  gémisse- 
ments, et  la  chaleur  vilale  abandonnait  par  degrés  ses  pieds  et 
ses  mains.  C'était  un  spectacle  pénible  dont  l'issue  paraissait  peu 
récréative,  le  cardinal  de  Richelieu  fronça  le  sourcil  pour  la 
première  fois ,  et  des  murmures  de  pitié  circulèrent  dans  les 
rangs  des  dames ,  qui  se  disaient  entre  elles  que  le  patient  pre- 
nait la  plaisanterie  au  sérieux  et  allait  donner  un  dénouement 
tragique  à  la  comédie  de  Boisrobert. 

—  Hé  !  hé  !  monsieur  de  Balzac,  dit  l'abbé  qui  voulut  ra- 
viver la  gaieté  de  son  public ,  ne  vous  endormez  pas,  s'il 
vous  plaît,  avant  de  nous  avoir  fait  le  compte  de  vos  pé- 
chés d'orgueil  ?  montrez-vous  à  la  postérité  dans  un  beau  tes- 
tament ? 

—  Léguez  votre  superbe  h  quelqu'un  de  vos  confrères  d'aca- 
démie? ajouta  Bautru. 

—  Décidez  quel  vin  il  faudra  boire  au  repas  de  vos  funérailles? 
reprit  F  are  t. 

—  Holà!  répliqua  Boisrobert ,  mon  ami  monsieur  de  Balzac , 


REVIT.  M  PARIS,  lllî 

no  supposez  pns  avoir  répandu  loiil  voire  sang  :  je  vous  aver- 
tirai quand  il  n'en  restera  que  quelques  gouttes. 

—  Monsieur  de  Balzac,  ne  vous  recommandez-vous  pas  aux 
prières  de  M'"»  Arlhénice?  dit  Baulru. 

—  Alcinadure  !  murmura  Balzac  dont  la  voix  s'affaiblissait. 
Ma  chère  Alcinadure,  malheur  à  moi  de  t'avoir  quittée  ! 

—  Assez,  messieurs,  cria  le  cardinal  de  Richelieu  avec  cet 
accent  impérieux  qui  ne  trouvait  jamais  d'iiésilalion  dans  l'obéis- 
sance. Oue  l'on  cesse  ce  jeu  ,  ou  cet  homme  est  mort  ! 

En  effet,  Balzac,  qui  écoutait  avec  angoisses  couler  l'eau  moins 
abondamment,  éprouvait  par  la  puissance  de  1  imagination,  les 
symptômes  qu'aurait  produit  la  perte  graduelle  de  tout  son  sang; 
il  avait  des  vertiges,  des  treml)lemenls  nerveux,  des  torpeurs, 
des  anéantissements;  il  s'épuisait  d'instant  en  instant,  il  perdait 
peu  à  peu  la  conscience  de  la  vie  ;  il  eût  certainement  rendu  le 
liernier  soupir,  si  l'eau  se  fût  arrêtée  tout  à  coup.  Mais  sur  l'or- 
dre du  cardinal ,  on  enleva  l'appareil  redoutable  qui  eût  frappé 
la  vue  de  Balzac ,  au  moment  où  on  lui  débanda  les  yeux,  en  lui 
faisant  respirer  des  sels  et  en  lui  adressant  des  paroles  récon- 
fortantes. Balzac  crut  revenir  des  portes  de  la  mort;  il  rouvrit 
ses  paupières  clignotantes ,  et  les  referma  blessées  par  l'éclat 
des  lumières  ;  il  étendit  sa  main  tremblante  et  toucha  la  robe 
de  Boisrobert,  pour  s'assurer  qu'il  vivait  encore  réellement;  il 
demeura  quelques  secondes  absorbé  dans  une  rêverie  où  il  es- 
sayait en  vain  de  renouer  le  fil  brisé  de  ses  souvenirs  ;  il  repas- 
sait ,  il  mêlait  confusément  tous  les  épisodes  de  celte  laborieuse 
journée;  enfin,  il  regarda,  d'un  air  stupéfait,  les  objets  en- 
vironnants. A  la  vue  de  cette  nombreuse  et  brillante  assemblée 
qu'il  aperçut  autour  de  Ini,  aux  clartés  de  ces  mille  bougies  qui 
l'éblouissaient ,  il  se  persuada  être  transporté  à  la  cour  des 
fées. 

—  Où  est-il?  Où  est  mon  berger?  cria  de  loin  une  voix  qui  le 
tira  de  son  ébahisscment  et  qui  l'émut  jusqu'aux  laimes. 

—  Alcinadure!  répondit-il  en  se  levant  avec  effort,  et  en  re- 
tombant sur  les  coussins  dont  on  lui  avait  fait  un  lit. 

—  C'est  moi  !  c'est  ta  bergère  !  dit  M"  '  de  Chenillac ,  qui  ac- 
courut dans  les  bras  de  Balzac  pâle  et  chancelant. 

—  Ah  !  ma  muse ,  mon  Antigone ,  mon  Kgérie  !  je  vous  revois 
elje  suis  vivant  !  ['ou  rpods  grAro  ;>  DIpii  ' 

10. 


114  REVUE  DE  PARIS. 

— Conihion  je  me  reproche  devons  avoir  aociisf'' d'inconstance  ! 
Mais  j'ignorais  tont,  je  ne  soupçonnais  pas  les  embûches  qu'on 
vous  avait  dressées.  Ogier  vient  de  m'apprendre  ce  qu'on  a  ma- 
chiné contre  vous....  Oh  !  les  méchants,  en  quel  étal  ils  vous 
ont  mis  !  Et  vous ,  mon  fils,  mon  mignon  ,  pourquoi  vous  êtes- 
vous  laissé  induire  en  erreur  par  ces  baladins? 

—  Quoi?  qu'est-ce?  reprit  Balzac  interdit  et  rougissant  de 
honte,  dans  l'appréhension  du  rôle  ridicule  qu'il  avait  joué. 
Que  s'est-il  passé?  D'oil  vient  que  je  vous  rencontre  ici?  Quelles 
sont  ces  personnes  que  je  vois?  Oùsuis-je? 

—  En  pleine  Académie,  répondit  Boisrobert,  qui  jugea  que  la 
farce  était  à  bout.  Oui,  mon  cher  et  honoré  confrère,  voici 
devant  vous  le  protecteur  de  l'Académie  française,  monsei- 
gneur le  cardinal  de  Richelieu,  et  vos  pairs  les  académiciens, 
savoir  :  votre  serviteur  indigne  qui  a  nom  Boisrobert  ,  et  rime 
de  mauvais  vers,  comme  chacun  sait;  le  galant  Bautru,  qui 
mord  de  la  langue  et  n'use  pas  d'autre  plume;  le  bonhomme 
Faret,  qui  prétend  que  la  source  de  l'Hippoci  ène  est  de  vin  ;  le 
terrible  Claude  de  l'Étoile,  qui  n'a  jamais  fait  que  les  pièces  de 
M.  le  cardinal ,  et  la  satire  de  tout  le  monde  ;  le  galant  CoUetet, 
qui  change  de  muse  autant  que  de  servante... 

—  C'est-à-dire  que  j'ai  été  joué  ?  interrompit  Balzac,  à  qui  cet 
affront  redonna  la  force  de  marcher  vers  le  cardinal  en  s'ap- 
puyant  sur  le  bras  d'Alcinadure  qui  le  contemplait  avec  mé- 
lancoUe. 

—  Vous  vous  êtes  joué  de  l'Académie,  et  l'Académie  vous  a 
joué  en  vous  donnant  une  dose  de  Boisrobert. 

—  Il  suffit  ,  monsieur  ;  je  sais  en  quels  temps  je  dirai  son 
fait  à  l'Académie.  Mais  cette  Arthénice  m'avait  donc  vendu, 
comme  Judas  vendit  son  maître?  Je  voudrais  voir  si  elle  m'ose- 
rait aborder  en  face  ! 

—  La  voici  qui  vous  baise  les  mains  en  remerciement  des 
lettres  que  vous  lui  avez  écrites  ,  répliqua  Bautru  ,  qui  distri- 
buait à  la  ronde  ces  lettres  remarquables  par  leurs  grossières 
fautes  d'orthographe. 

—  Comment  !  s'écria  Balzac  ,  dont  le  visage  devint  pourpre  : 
cette  Arthénice  ,  celait  vous  ?  la  correspondance  partait  de  vo- 
tre main,  monsieur? 

—  Que  vous  en  semble  i*  vou'î  plairnit-ilde  faire  imprimer  mes 


REVUE  DE  PARIS.  115 

loUres  Pl  vos  réponses,  pour  Ibs  oppospr  nu  famoux  rpciieil 
d'Htloïse  et  d'Abélard  ? 

—  Monsieur  le  cardinal ,  vous  avez  été  témoin  de  ces  iniqui- 
tés ?  dit  Balzac,  dont  la  pose,  le  geste,  et  la  voix  ne  manquaient 
pas  d'une  certaine  noblesse  dans  cette  plainte,  que  le  cardinal 
trouva  juste  et  convenable  en  se  reprochant  d'avoir  prèle  les 
mains  à  celte  longue  dérision,  exercée  contre  un  écrivain  de 
mérite. 

—  Vous,  monseigneur,  dont  on  admire  le  grand  esprit  !  ajouta 
M""^  de  Chenillac  ,  qui,  par  cette  Halterie  ,  disposa  plus  favora- 
blement encore  le  cardinal  pour  l'auteur  du  Prince;  vous,  qui 
connaissez  les  honneurs  qu'on  doit  aux  gens  de  talent,  avez- 
vous  pu  consentir  à  celte  indécente  mascarade  ! 

—  Madame,  reprit  le  cardinal,  qui  médil.iit  déjà  une  nouvelle 
disgrâce  pour  Boisrobert,  le  sieur  de  Balzac  s'étant  raillé  de 
l'Académie  française,  qui  le  recevait  dans  son  sein  ,  l'Académie 
s'est  révoltée  contre  cet  ingrat  enfant  d'adoption  ,  et  les  facéties 
qu'on  a  inventées  par  ressentiment, n'ôtent  rien  à  la  valeur  de  cet 
académicien  malgré  lui. 

—  Académicien!  repartit  Balzac  avec  aigreur,  je  serais  plutôt 
nécromancien  ,  arithméticien,  ou  péripatéticien  ! 

—  M.  de  Balzac  se  rend  justice  à  soi-même  en  refusant  la 
récompense  qu'on  lui  accorde  pour  ses  livres,  lesquels  appar- 
tiennent en  propre  à  M"»  de  Chenillac  ,  dit  Baulru,  qui  vint  au 
secours  de  l'embarras  de  Boisrobert. 

—  Croyez-moi,  monsieur  de  Balzac,  dit  en  souriant  le 
cardinal  qui  se  mit  en  avant  pour  pacifier  ce  différend  ,  ou- 
blions nos  torts  réciproques ,  et  demeurons  amis  et  académi- 
ciens :  je  vous  promets  de  prendre  votre  parti  à  l'avenir,  et  de 
réaliser  les  promesses  de  révècjue  deLuçon  au  petit  Jean-Louis 
Guez. 

—  Monseigneur ,  répliqua  l'obstiné  Balzac  ,  envoyez  quérir  le 
coupe-têle,  s'il  vous  plaît ,  mais  ne  me  forcez  pas  d'être  d'une 
Académie  pleine  de  mes  ennemis!... 

—  De  par  tous  les  diables  !  vous  en  serez  pourtant,  interrom- 
pit Boisrobert,  et  voici  la  déclaration  en  forme  que  vous  avez 
signée  ce  malin,  qu'il  vous  en  souvienne,  par  laquelle  vous  vous 
reconnaissez  duement  académicien. 

—  C'est  bien  ma  signalure  !   rp|)artil  Balzac  .    qui  cherchait 


116  REViK  dp:  pvris. 

par  quels  moyens  on  la  lui  avait  extorquée  ;  mais  je  n'ai  pour- 
tant jamais  rien  signé  de  semblable  ! 

—  Vous  avez,  ce  me  semble,  invoqué  les  sauvegardes  et 
prérogatives  de  l'Académie  auprès  de  certain  chef  de  bri- 
gands, qui  vous  attend  peut-être  au  passage  pour  vous  restituer 
ce  papier.  Ce  n'est  pas  le  seul  service  qui  vous  revient  de  votre 
qualité  d'académicien.  Sans  ce  titre  ,  M.  le  cardinal  vous  pour- 
rait demander  raison  des  lettres  que  vous  échangez  avec  les 
Pays-Bas  ,  l'Espagne,  l'Allemagne  et  autres  pays  brouillés  avec 
la  France... 

—  Eh  ,  monseigneur  !  dit  vivement  Mt'e  de  Chenillac  ,  qui 
craignit  l'effet  de  ces  adroites  insinuations  de  Boisrobert ,  il 
n'est  personne  en  France  de  plus  dévoué  ù  Votre  Éminence  que 
le  sieur  de  Balzac  :  nous  serons  donc  de  l'Académie,  si  c'est 
votre  bon  jdaisir. 

—  Je  suis  sensible  à  cette  docilité  de  sa  part  !  répondit  avec 
aménité  Richelieu  ,  qui  ne  doutait  pas  que  Balzac  ne  lui  fût  ac- 
quis dès  ce  moment ,  et  qui  n'était  pas  éloigné  de  sacrifier  à  ce 
derniei'  le  fidèle  Boisrobert,  par  un  mesquin  sentiment  d'amour- 
propre  satisfait;  oui,  monsieur  de  Balzac,  je  me  réjouis  de  vous 
voir  des  nôtres,  et  je  me  flatte  que  vous  ine  viendrez  voir  à 
Paris,  en  mon  palais  Cardinal ,  afin  que  nous  nous  entretenions 
de  vos  excellents  écrits. 

—  Monseigneur,  dit  l'intrépide  Bautru  ,  vous  invitez  par  là, 
dans  la  personne  de  Balzac  ,  son  secrétaire ,  le  prieur  Ogier ,  et 
sa  gouvernante.  M""  de  Chenillac,  qui  ne  sont  pas  étrangers  aux 
écrits  que  vous  vantez... 

—  Mes  paroles  n'ont  pas  besoin  de  commentaires,  reprit  le 
cardinal  en  imposant  silence  à  Boisrobert,  qui  se  fût  aussi 
hasardé  à  ridiculiser  le  rival  qu'il  rencontrait  dans  les  bonnes 
grâces  de  son  maître.  Je  suis  charmé  de  vous  retrouver,  mon- 
sieur de  Balzac,  ajouta  Richelieu  qui  avait  résolu  de  gagner  ce- 
lui qu'il  dédaignait  auparavant  ;  vous  savez  de  longue  main  ce 
qu'on  pense  de  vous  et  de  votre  merveilleux  style  ;  mais  vous 
ne  savez  pas  le  bien  qu'on  veut  vous  faire.  Ce  sera  une  légère 
réparation  des  impertinences  qu'on  s'est  permises  à  l'égard  d'un 
homme  de  votre  trempe.  Ainsi ,  ne  vous  faites  ))as  faute  de  me 
désigner  la  chose  qui  vous  plairait  le  mieux,  et,  fût-elle  de  con- 
séquence .  je  vous  donne  ma  foi  (lue  je  vous  raccorderai  sur-le- 


REVTE  DE  PARIS.  117 

champ,  pour  vous  léinoifîuer  le  cas  particnlior  que  je  fais  des 
beaux-esprits. 

—  Il  me  plairait  de  retourner  en  ma  maison  de  Balzac ,  ré- 
pondit brusquement  le  rancuneux  Angoumois ,  et  qu'on  m'y 
laissât  en  repos  ;  or ,  je  vous  prie  de  m'accorder  un  carrosse 
pour  partir  tout  à  Tlieure. 

—  Soit,  monsieur,  répliqua  le  cardinal  piqué  d'avoir  perdu 
ses  caresses  sur  le  buisson  d'épines  :  il  sera  fait  ainsi  que  vous 
le  désirez. 

Le  cardinal  fit  un  signe,  et  un  écuyer  d'écurie  vint  recevoir 
ses  commandements.  Balzac  avait  saisi  le  bras  d'Alcinadure  ,  et 
s'éloignait  déjà ,  le  visage  renfrogné,  sans  saluer  personne,  ni 
remercier  le  cardinal  ;  mais  il  rencontra  une  espèce  de  paysan 
qui  se  posa  devant  lui  après  l'avoir  examiné ,  et  qui  le  retint 
par  la  manche  avec  des  marques  de  respect  singulier,  comme 
pour  réclamer  de  lui  aide  et  protection  ;  car  ce  (juidam  était 
poursuivi  par  des  Suisses  de  la  garde  du  cardinal  ,  quoiqu'il 
n'eût  pas  l'air  d'un  malfaiteur  ,  ni  d'un  homme  dangereux. 

—  Je  vous  retrouve  enfin  ,  monseigneur  !  s'écria  ce  paysan 
qui  parlait  très-purement  sa  langue  sans  aucune  trace  de  patois 
tourangeau  :  je  vous  supplie  de  faire  ce  que  vous  m'avez  promis. 

—  Quel  est  cet  homme,  et  que  veut-il  de  moi?  dit  avec  impa- 
tience Balzac,  qui  redoutait  un  nouveau  piège. 

—  Eh,  m'avez-vous  déjà  oublié  ,  monseigneur?  c'est  moi  qui 
vous  prêtai  ma  robe  de  Saint  François  au  hameau  de  Tourier, 
où  vous  étiez  descendu  à  la  suite  d'une  aventure  que  vous  savez 
bien,  et  que  je  n'aurai  garde  de  divulguer... 

— Ke  m'importune  pas  davantage  de  ces  contes  bleus  !  inter- 
rompit Balzac  en  le  menaçant  :  va-t-en  dire  à  ceux  qui  t'en- 
voient, que  je  vais  écrire  contre  eux  un  livre  d'invectives  que  je 
dédierai  à  l'Académie  ? 

—  C'est  mal  agir  envers  un  pauvre  diable  de  moine,  monsei- 
gneur, et  un  si  grand  cardinal  devrait  être  plus  reconnaissant 
des  bienfaits  ;  mon  froc,  ce  me  semble,  ne  vous  pesait  pas  trop 
sur  les  épaules. 

—  Mieux  eût  valu  me  couvrir  d'une  robe  infectée  de  peste  , 
car  je  fusse  mort  avant  tant  d'humiliations!  Mais  que  penses-tu 
donc  que  je  sois?  Quelle  promesse  t'ai-je  faite?  Est-ce  malice  ou 
simplicité  dans  ton  inlention  ? 

0 


118  REVUE  DE  PARIS. 

—  Hélas  !  monseignoiir,  vous  èlps  le  cardinal  de  Richelieu,  et 
je  vous  ai  sollicité  de  rae  métamorphoser  de  cordelier  en  feuil- 
lant avec  un  bénéfice  qui  nie  permette  de  dire  quantité  de  mes- 
ses à  votre  profit. 

—  Tu  diras  les  messes  dans  une  bonne  abbaye  de  trois  mille 
livres  de  revenu  ,  lui  cria  Richelieu  .  qui  s'était  fait  raconter 
une  seconde  fois  par  Bautru  la  rencontre  du  frère  quêteur  chez 
un  habitant  de  Tourier.  C'est  à  moi  de  tenir  la  promesse  que 
M.  de  lîalzac  a  faite  en  mon  nom  ,  el  je  le  prie  de  tenir  à  son 
tour  celle  que  je  fais  au  sien ,  de  ne  jamais  paraître  en  cour 
tant  que  vivra  et  gouvernera  le  cardinal-ministre. 

—  Viens  ,  Ogier  !  dit  Alcinadure  au  prieur  avec  un  regard 
langoureux,  qui  se  partageait  entre  Balzac  et  lui  :  retournons 
à  nos  moutons  ! 

—  Ainsi  finit  la  passion  de  Jean-Louis  Guez,  sieur  de  Balzac  ! 
s'écria  Boisrobert. 

—  El  ledit  sieur  de  Balzac  ,  après  avoir  été  crucifié  par  les 
académiciens,  ajouta  Baulru  ,  ne  ressuscitera  pas  le  troisième 
jour  pour  monter  dans  les  carrosses  de  M.  le  cardinal  protecteur 
de  rAcadémie  française. 

Paul  L.  Jacob,  bibliophile. 


UN 


AMOUR  AU  SÉRAIL. 


Un  peintre  de  paysage  qui  se  serait  fait  un  nom ,  si  une  pas- 
sion lui  en  eût  donné  le  temps,  Daniel  de  Gersaint,  cherchait  un 
jour,  entre  Athènes  et  Sunium,  le  tombeau  superbe  qu'on  avait 
érigé  à  Cranatis,  successeur  de  Cécrops.  Seize  siècles  après  la 
mort  de  Cranaiis,  Pausanias  avait  vu  ce  monument,  et  l'avait 
admiré;  le  jeune  Daniel,  plein  de  foi  dans  Pausanias,  se  livrait 
à  de  laborieuses  investigations.  Hélas  !  Cranaus  n'a  jamais  eu 
de  tombeau.  Pour  avoir  un  tombeau,  il  faut  nécessairement 
avoir  existé,  et  Cranatis  a  été  inventé  par  Pausanias  l'histo- 
rien. 

Daniel,  toujours  cherchant,  avait  visité  les  hautes  herbes  et  les 
massifs  d'oliviers  qui  couvrent  les  cendres  des  villes  célèbres  de  la 
contrée  :  Œxone,Alœ,  Alimus,  Anagyrus,  Thorœ,  Lampra,  Œgi- 
lia,  Anaphlystus,  Azenia;  point  de  tombeau  de  Cranaiis.  Le  jeune 
peintre  s'apprêtait  à  rentrer  à  Athènes ,  lorsqu'il  vit  passer  un 
groupe  de  jeunes  filles  grecques  ,  qui  entraient  dans  le  sentier 
du  cap  Zosler,  promontoire  sacré  où  Latone  délia  pour  la  pre- 
mière fois  sa  ceinture,  en  se  rendant  à  la  fioltante  Delos. 

Ces  jeunes  filles  marchaient  sous  la  garde  d'un  Albanais  co- 
lossal. Daniel  supposa  qu'elles  demeuraient  dans  quelque  mai- 
son rustique  du  voisinage .  et  qu'elles  ne  s'étaient  écartées  un 
instant  que  pour  aller  cueillir  le  cityse  ,  le  serpolet  et  le  pour- 
pier. La  guerre  désolait  le  Péloponèse  à  cette  époque;  et,  quoi- 
<l»c  ce  rivage  fût  Irauquille ,  un  débarquement  de  Tiucs  était 


120  REVUt  DK  PARIS. 

dans  les  éventualités  chaque  jour.  L'année  de  1822  venait  de 
commencer. 

Daniel  avait  raisonné  juste  ;  au  ilélouf  d'un  tumulus ,  il 
aperçut  une  jolie  ferme  abritée  du  vent  de  la  mer  par  un  coteau 
garni  d'oliviers  ;  un  joli  jardin  entourait  la  maison  ;  une  touffe 
de  sycomores  montait  en  rideau  devant  les  persiennes  ;  c'était 
une  de  ces  douces  résidences  qui  ont  un  air  de  bonhetir  et  de 
sérénité  à  faire  envie  au  voyageur.  In  molosse ,  que  l'artiste 
reconnut,  à  son  aboiement,  pour  un  cbien  de  Laconie,  accou- 
rut joyeusement  au-devant  des  jeunes  filles,  et  renversa  la  plus 
jeune  sur  le  gazon  par  luxe  d'amitié.  Les  autres  enchantèrent 
les  échos  de  Sunium  de  longs  éclats  de  rire,  harmonieux  comme 
une  gerbe  de  dactyles  ,  dans  une  idylle  du  grand  poète  syracu- 
sain. 

Daniel  avait  oublié  Cranaus  et  Pausanias . 

Le  molosse  de  la  ferme  ne  manqua  pas ,  selon  l'usage  inva- 
riable des  chiens  de  tous  les  pays  ,  de  courir  sur  l'étranger  qui 
entrait  dans  ses  domaines,  pour  le  mordre  ou  le  dévorer.  Le 
chien  est  l'ami  de  l'homme  ,  c'est  convenu,  mais  il  nous  faut 
payer  cher  son  amitié  de  logis.  Le  tigre  est  notre  ennemi,  mais 
il  reste  dans  ses  bois,  et  il  est  fort  rare  qu'il  nous  morde  en 
passant. 

Daniel,  malgré  son  admiration  classique  pour  les  chiens  de 
Laconie  et  pour  les  jeunes  Grecques ,  se  mit  en  position  de 
légitime  défense,  et  présenta  au  molosse  deux  pistolets  turcs  , 
ornés  de  rubis.  L'animal  recula ,  mais  avec  une  telle  éruption 
gutturale  d'aboiements ,  que  les  gens  de  la  ferme  accoururent 
au  sccouis  de  l'artiste,  enchaînèrent  le  molosse,  et  prièrent 
Daniel  de  se  reposer  un  instant ,  à  rond)re  du  laurier  domes- 
tique. 

Daniel  parlait  supérieurement  le  grec  vulgaire;  il  remercia, 
dans  une  phrase  pleine  d'un  doux  parfum  antique,  et  suivit  les 
gens  de  la  ferme.  11  fut  présenté  au  maître  de  la  maison  ;  c'était 
un  Grec  de  cinquante  ans  ,  d'une  figure  majestueuse;  il  s'occu- 
pait, en  ce  moment ,  comme  Laérte  ,  à  émonder  les  treize  poi- 
riers de  son  jardin. 

Le  molosse  aboyait  dans  la  cour,  mais  enchaîné. 

l  ne  douce  cordialité  s'établit  tout  de  suite  entre  le  Grec  et  le 
jeune  Français.  On  parla  de  la  guerre  de  rindépcndance ,  et  des 


REVUE  DE  PARIS.  121 

héros  qui  renouvelaient  les  vieilles  gloires  du  Péloponèse. 
Daniel  traduisit  à  son  hôte  tous  les  vers  français  que  ses  compa- 
triotes avaient  faits  en  l'honneur  des  Hellènes.  La  famille  ne 
tarda  pas  de  descendre  au  jardin  pour  écouter  le  jeune  étranger. 

Daniel  se  retourna  au  bruit  des  pas  légers  des  jeunes  filles  ;  en 
ce  moment,  le  soleil  dorait  deux  belles  choses  :  une  ruine 
blanche  du  cap  Sunium  et  un  visage,  oh  !  un  visage,  comme  il 
ne  sera  plus  donné  aux  fils  des  Hellènes  d'en  voir,  si  le  sang  ba- 
varois continue  à  se  mêler  au  sangd'Alcibiade  et  de  Périclès! 

—  Rodokina ,  dit  le  maitre,  fais  mettre  le  couvert  sous  la 
treille;  le  printemps  approche;  nous  pouvons  diner  à  l'air; 
notre  ami  le  Français  nous  fait  l'honneur  d'être  notre  convive 
aujourd'hui. 

Daniel  n'écouta  qu'à  peine  ;  il  regardait  Rodokina,  et  un  pres- 
sentiment qui  traversa  son  cerveau  comme  l'éclair,  semblait  lui 
dire  que  toute  sa  vie  était  désormais  attachée  à  cette  figure 
céleste  qui  venait  de  disparaître  en  souriant. 

On  continua  de  parler  des  hauts  faits  d'armes  de  Marcos 
Bulzaris  ;  mais  Daniel  était  assailli  de  distractions. 

Les  jeunes  filles  mettaient  le  couvert  en  folâtrant,  et  faisaient 
assaut  de  gracieuse  étourderie,  afin  d'attirer  l'attention  du 
galant  Français  que  la  Providence  leur  envoyait  dans  leur  soli- 
tude, pour  charmer  la  vie  monotone  de  la  maison.  Rodokina 
éclipsait,  par  ses  charmes,  ses  deux  sœurs  ainées.  Elle  portait 
une  robe  rouge,  et  un  manteau  carré  de  satin  jaune,  agrafé  par 
derrière.  Ses  cheveux  d'un  noir  de  jais  étaient  retenus  par  un 
ruban  d'or,  en  bandeau  ,  et  tout  semés  de  fleurs  agrestes  cueil- 
lies, le  matin,  au  bord  des  petits  torrents.  La  volupté  de  Tin- 
nocence  l'environnait ,  comme  une  parure  angélique;  aux 
contours  purs  et  déliés  de  sa  figure  sans  tache,  à  la  pudeur  de 
son  regard,  à  l'incomparable  grâce  de  ses  poses ,  à  la  sérénité 
de  son  front ,  on  n'aurait  pu  dire  si  elle  appartenait  au  Gynécée, 
à  l'Olympe  ou  au  Paradis  :  Praxilèles  en  aurait  fait  sa  Vénus 
pudique ,  Rapiiaèl  une  sainte  ;  il  fallait  la  prier  en  chrétien ,  ou 
l'adorer  en  amanl. 

Daniel  prit  ce  dernier  parti. 

Dimitry  ZaccaroUs, c'était  lenom  du  père  de  famille,  Lomi)rit 
tout  de  suite,  en  se  mettant  à  table,  que  le  jeune  i>eintre  avait 
été  vivement  frappe  de  la  beauté  de  Rodokina.  En  d'autres  cir- 
0  H 


128  REVUE  DE  PARIS, 

constances,  il  aurait  pris,  en  sage  père,  ses  précautions;  il 
aurait  même  regretté  d'avoir  ainsi  offert  à  un  inconnu  une  lios- 
pitalité  qui  pouvait  devenir  importune  ou  dangereuse  ;  mais  il 
se  trouvait  dans  un  pays  et  dans  un  temps  où  la  désolation  qui 
entourait  le  foyer  domestique  écartait  la  pensée  de  ces  considé- 
rations qui  n'appartiennent  qu'aux  jours  de  calme.  On  vivait 
alors  dans  une  atmosphère  de  deuil  et  de  sang ,  le  soir  n'avait 
qu'un  bien  douteux  lendemain.  La  vie  de  la  Grèce  semblait 
devoir  s'éteindre  à  chaque  soleil.  En  présence  de  ces  grandes 
calamités  nationales,  Dimitry  oubliait  presque  qu'il  était  le  père 
de  Rodokina ,  et  ne  s'en  remettait  plus  qu'à  Dieu  du  soin  de  ses 
enfants. 

—  Argus!  où  est  Argus?  dit  Zaccarous,  il  faut  que  je  vous 
réconcilie  avec  mon  chien,  monsieur  Daniel. 

Le  molosse  arriva  tout  pantelant  de  joie  ;  il  embrassa  son 
maître ,  ses  jeunes  maîtresses  ,  surtout  Rodokina  ;  puis  il  re- 
garda fixement  Daniel,  et  le  voyant  à  table,  amicalement  assis 
auprès  de  Rodokina  et  de  Dimitry,  il  comprit  qu'il  avait  fait 
tantôt  une  grande  faute,  et,  dans  un  langage  inarticulé,  mais 
caressant,  il  demanda  pardon  au  jeune  Français  d'avoir  outre- 
passé, par  zèle  aveugle,  ses  devoirs  de  gardien.  Daniel  voulut 
lui  témoigner  à  son  tour  qu'il  n'avait  aucune  rancune  ;  il  caressa 
l'animal,  et  le  baisa  sur  le  front.  Dans  l'excès  de  sa  joie  ,  Argus 
courut  dans  le  jardin,  aboyant  aux  arbres  et  déracinant  les 
fleurs  :  il  était  fou. 

L'intimité  s'établit  promptenient  dans  les  temps  malheureux. 
A  la  fin  du  repas ,  Dimitry  et  D miel  se  traitaient  en  vieilles  con- 
naissances. A  cette  table ,  d'ailleurs  ,  le  jeune  Daniel  représen- 
tait la  nation  puissante  et  généreuse  qui  protégeait  la  sainte 
cause  des  Grecs,  de  son  or,  de  son  épée,  de  ses  vœux;  c'était 
assez  pour  éveiller  toutes  les  chaudes  sympathies  de  Dimitry  en 
faveur  de  l'étranger,  son  convive.  Lorsque  vint  l'heure  de  la 
séparation,  la  tristesse  fut  si  grande,  qu'on  aurait  cru  assister 
à  de  déchirants  adieux ,  donnés  et  reçus  après  une  longue  et  fra- 
ternelle intimité. 

Daniel  promit  à  Dimitry  et  h  sa  charmante  famille  de  revenir 
à  la  ferme  au  premier  jour,  et  il  reprit  le  chemin  de  la  ville  , 
emportant  a\ec  lui  une  de  ces  passions  qui  arrivent  à  leur 
j>aroxisme  eu  naissant. 


REVUE  DE  PARIS.  155 

Huit  jours  aprî's ,  une  nouvelle  désolante  se  répandit  dans 
Athènes  ;  on  apprit  que  les  Turcs  avaient  débarqué  au  cap 
Zoster,  qu'ils  s'étaient  répandus  ,  comme  des  bêtes  fauves,  dans 
la  campagne ,  incendiant  les  villages,  massacrant  les  popula- 
tions, ravageant  les  blés  en  herbe,  détruisant  tout.  Le  jeune 
Daniel  fut  saisi  d'un  pressentiment  horrible  à  l'annonce  de  cette 
nouvelle.  Le  débarquement  avait  eu  lieu  dans  le  voisinage  de 
la  ferme  de  Dimilry.  Oh!  quelle  épouvantable  pensée  fit  bouil- 
lonner son  sang! 

Il  monta  à  cheval ,  et  sans  se  soucier  des  dangers  auxquels 
son  nom  de  Français  n'aurait  pu  le  soustraire  peut-être,  il  cou- 
rut, sans  débrider,  à  la  ferme  de  Dimilry  :  son  cœur  battait 
avec  violence;  à  chaque  échappée  d'horizon,  il  regardait  avec 
des  yeux  brûlants  la  petite  colline  où  s'adossait  la  ferme;  il 
tâchait  de  saisir,  de  loin,  dans  les  accidents  de  terrain  ,  quel- 
ques indices  d'un  malheur  soupçonné.  Il  lui  semblait  parfois 
qu'il  apercevait  des  traces  de  dévastation ,  et  des  bois  d'oliviers 
incendiés ,  des  bois  bien  connus  de  lui.  Bientôt  il  eut  le  malheur 
de  ne  plus  douter.  Le  sentier  du  jardin  de  Dimitry  conduisait, 
cette  fois,  à  des  ruines  récentes.  La  ferme  était  en  cendres; 
plus  de  verger,  plus  de  treille ,  plus  de  fleurs  ,  plus  de  berceaux 
de  rosiers;  l'incendie  avait  passé  par  là.  Daniel ,  saisi  d'une 
terrible  émotion ,  s'assit  sur  le  gazon  et  pleura  devant  ce  triste 
tableau. 

Le  nuit  tombait ,  et  Daniel  ne  songeait  point  à  regagner  la 
ville  ;  il  ne  pouvait  détacher  ses  yeux  de  ce  spectacle  de  désola- 
tion ,  qui  prenait  encore  une  plus  lugubre  physionomie  à  l'ap- 
proche des  ténèbres;  enfin  il  se  leva  ,  épuisé  par  le  désespoir,  et 
salua,  pour  la  dernière  fois,  le  domaine  de  Dimitry,  en  lui 
jetant  le  nom  adoré  de  Rodokina. 

.  L'écho  du  cap  Zoster  avait  à  peine  répété  ce  nom ,  qu'un 
murmure  sourd  sembla  sortir  d'une  touffe  d'aubépines  qui  cou- 
vrait l'entrée  d'une  grotte.  Daniel  regarda  fixement  de  ce  côté, 
n'osant  pas  répéter  le  nom ,  de  peur  de  perdre  trop  tôt  son  illu- 
sion dernière,  ombre  d'un  espoir  à  jamais  éteint.  Le  buisson 
s'agita  de  lui-même ,  comme  pour  donner  passage  à  un  corps  ; 
des  gémissements  lugubres  se  mêlèrent  au  frôlement  des  feuil- 
les, une  tête  blanche  se  montra  ,  et  deux  yeux  étincelèrent  dans 
l'ombre.  L'intrépide  Daniel  marcha  vers  le  buisson;  Argus!  c'est 


12«  FIEVUE  DE  PARIS. 

Argus  !  sVoiia-t-il ,  et  il  dégagea  i'aiiimal  qui  n'avait  pas  la 
force  de  briser  le  réseau  de  feuillages,  et  il  l'embrassa  comme 
le  dernier  ami  survivant  ù  toute  une  famille  ;  Argus  lui  rendait 
ses  caresses  en  pleurant. 

La  pauvre  bêle  était  bien  souffrante;  il  était  facile  de  voir,  à 
ses  blessures,  qu'elle  avait  soutenu  de  courageuses  luttes  contre 
les  ennemis  de  son  maître ,  et  que  peut-être  elle  avait  disputé 
Rodokina  contre  de  lâches  ravisseurs.  Cette  pensée  désolante 
acheva  d'accabler  Daniel. 

L'homme  et  le  chien  eurent  ensemble  un  long  et  muet  entre- 
tien. Daniel  se  fit  suivre  sans  peine  par  Argus.  Désormais  ces 
deux  existences  étaient  inséparables  :  ils  prirent  tous  deux  le 
chemin  de  la  ville,  marchant  côte  à  côte  ,  et  silencieux  comme 
deux  amis  qui  ont  épuisé  la  langue  du  désespoir,  et  qui  se  sont 
résignés  à  se  taire,  n'ayant  plus  rien  à  se  dire  sur  un  malheur 
consommé. 

Trois  semaines  environ  après  cette  scène,  Daniel,  dévoré  de 
mélancolie ,  et  ne  pouvant  plus  vivre  dans  ces  tristes  lieux  qui 
lui  rendaient  des  souvenirs  mortels,  s'embarqua  sur  un  brick 
anglais  qui  faisait  voile  vers  Conslanlinople.  Il  ai-riva  dans  la 
capitale  de  lempire  ottoman ,  après  seize  jours  de  traversée  j 
Argus  ne  l'avait  pas  quitté. 

Daniel ,  résolu  de  se  livrer  exclusivement  à  l'étude  de  son 
art ,  loua  une  petite  maison  de  campagne  à  Tarapia  ,  pour  y 
faire  un  album  complet  de  vues  du  Bosphore;  il  dessinait  tout 
le  jour  ,  et  n'avait  d'autre  témoin  de  ses  travaux  ,  et  d'autre 
compagnon  de  ses  courses  que  son  fidèle  Argus.  Un  jour  , 
comme  ils  cheminaient  tous  deux  sur  la  pelouse  qui  mène  à 
Buyuckderé,  des  litières  couvertes,  escortées  par  des  cavaliers, 
passèrent  dans  leur  voisinage.  Argus  doniia  des  signes  d'incpiié- 
tude  ,  et  flaira  l'air  avec  une  sorte  de  fureur  ;  puis  il  courut  à 
travers  les  cavaliers  du  côté  des  litières,  poussa  ,  dans  la  foule  , 
des  hurlements  lugubres  ,  et  revint  à  grands  pas  auprès  de 
Daniel;  il  était  couvert  de  poussière  et  de  sang,  et  son  œil 
s'éteignait. 

Daniel  se  précipita  sur  son  fidèle  ami ,  et  l'examina  rapide- 
ment ;  Argus  avait  reçu  une  blessure  mortelle,  dans  sa  coiu'a- 
geuse  exploration  aux  litières  du  sérail.  11  n'avait  plus  ((ue  quel- 
ques instants  dévie,  il  se  roula  conviilsif  aux  pieds   de  son 


revit;  i)r  paris.  un 

niaîlro  .  et  dans  un  suprême  el  uierveilleiix  effort  (l'intelligence, 
il  parvint  A  articuler,  avec  des  sons  gutturaux,  ce  nom  deRodo- 
klna  qu'il  avait  entendu  tant  de  fois.  Il  est  possible  aussi  que 
Daniel  se  trompât  lui-même ,  et  qu'il  ail  cru  entendre  ce  nom 
qui  vibrait  continuellement  à  ses  oreilles  ;  quoi  qu'il  en  soil , 
Daniel  resta  dans  son  illusion,  si  c'en  était  une.  Argus  expira, 
les  yeux  tournés  vers  le  uuage  de  poussière  qui  couvrait  l'escorte 
du  Grand  Seigneur. 

Ici  commence  une  histoire  que  je  traiterais  volontiers  de 
fable,  avant  le  lecteur  ,  si  elle  ne  m'avait  été  attestée  par  Daniel 
lui-même  .  au  foyer  de  l'opéra,  le  soir  de  la  retraite  de  ^'ourrit. 
.le  prie  le  lecteur  de  n'être  pas  plus  exigeant  que  moi.  L'invrai- 
semblable est  souvent  le  père  de  la  vérité. 

Rodokina  est  au  sérail  du  Grand  Seigneur  !  voilà  les  seules 
paroles  que  Daniel  prononçait  tous  les  jours  et  à  chaque  instant, 
depuis  la  rencontre  de  Buyuckderé  :  il  ne  se  permettait  aucun 
doute  sur  ce  point;  c'était  une  terrible  révélation  que  lui  avait 
faite  ,  en  mourant,  le  chien  de  la  Laconie.  Impossible  d'expri- 
mer ce  que  cette  pensée  jetait  d'incessant  désespoir  au  cœur  de 
Daniel.  La  femme  qu'on  adore  au  sérail  de  Mahmoud  !!!  il  y 
avait  de  quoi  inventer  la  jalousie  ,  si  elle  n'eût  pas  existé. 

Daniel  s'embarquait  quelquefois  sur  un  canot  devant  Tophana, 
et  il  longeait ,  à  distance  permise ,  la  longue  file  de  persiennes 
qui  courent  en  promontoire  sur  les  eaux  calmes  et  bleues  de  la 
rade  ;  il  tâchait  de  saisir ,  dans  les  kioscpies  de  la  pointe  du 
sérail,  quelque  indice  révélateur  de  l'existence  de  sa  jeune 
Grecque  ;  rien  ne  parlait  clairement  à  son  intelligence  ;  les  per- 
siennes gardaient  leurs  mystères  ;  le  kiosque  restait  muet  ;  le 
silence  et  la  mort  semblaient  habiter  seuls  cette  galerie  maritime 
des  voluptés  orientales.  Les  palmiers  el  les  acacias  flottaient 
comme  des  panaches  sur  les  petits  dômes  du  jardin;  la  mer 
chantait  au  pied  du  harem;  le  vent  faisait  frissonner  les  ban- 
derolles  des  navires  à  l'ancre;  rien  dans  l'air,  sur  l'onde  et  la 
terre,  ne  prenait  intérêt  à  l'inconsolable  tristesse  de  Daniel,- 
il  restait  sombre  au  milieu  de  tant  d'azur  et  de  soleil. 

La  nuit  il  faisait  des  rêves  affreux  :  c'était  toujours  de  poi- 
gnantes visions,  où  se  déroulaient  des  turbans,  des  cachemires, 
des  danses  de  bayadères.  entremêlés  d'eunuipies  noirs  el  blancs; 
il  se  réveillait  en  sur.^auf.  polj^juardant  Mahmoud,  Le  jour  venu. 

11. 


126  REVUE  [»E  PARIS. 

il  allait  lûder  devaul  la  sublime  porte  du  palais  de  Sa  Haulesse, 
tâchant  d'épier  les  mystères  de  rintérieur.  Il  accostait  quelque- 
fois les  plus  humbles  serviteurs  de  la  maison  du  sultan,  et  leur 
faisait  des  questions  qui  provoquaient  la  méfiance  et  ne  lui  ame- 
naient aucune  réponse  qui  le  satisfit.  En  se  couchant ,  il  priait 
Dieu  d'anéantir  les  sérails ,  au  moins  dans  les  songes.  Jamais 
amant  ne  fut  plus  malheureux  que  Daniel. 

Il  vécut,  ou  pour  mieux  dire,  il  mourut  quatre  mois  dans 
ces  angoisses,  ne  prévoyant  aucune  issue  favorable  à  sa  pas- 
sion. Il  attendait  une  révolte  de  janissaires;  mais  les  janissaires 
ne  se  révoltaient  pas  :  pour  arriver  au  bonheur,  il  lui  iallait  une 
révolution  dans  l'empire  ottoman.  Il  comptait  aussi  sur  les 
Russes  ou  les  Grecs.  Triste  chose  en  amour  de  compter  sur  des 
révolutions  !  elles  arrivent  tard  quand  elles  arrivent  ;  les  maî- 
tresses vieillissent,  et  les  amants  aussi.  Daniel  se  trouvait  sou- 
vent sur  la  colline  de  Sainte-Sophie,  au  passage  du  Grand  Sei- 
gneur ;  il  contemplait  son  puissant  rival ,  et  voulait  deviner  sur 
sa  figure  quel  degré  de  bonheur  pouvait  donner  à  un  homme 
la  possession  de  Rodokina.  Le  Grand  Seigneur  avait  une  attitude 
qui  se  prétait  mal  aux  conjectures  de  Daniel  ;  il  étalait,  sous 
son  turban  négligé  ,  un  visage  ravagé  par  des  passions  faciles 
et  des  soucis  impériaux;  il  avait  une  tristesse  cuivrée  sur  les 
joues,  et  un  grand  symptôme  de  désenchantement  dans  ses  yeux. 
Les  souvenirs  du  sérail  paraissaient  l'occuper  fort  peu  ;  il  causait 
politique  avec  le  capitan-pacha.  Daniel  regardait  le  peuple,  et 
cherchait  des  signes  de  mécontentement  ;  le  peuple  se  proster- 
nait ,  et  balayait  la  terre  avec  dix  raille  turbans  mai  roulés. 

Daniel  sortait  un  soir  de  la  maison  de  M.  Constantin,  négociant 
français  à  Galata,  et  il  se  dirigeait  vers  Péra^  lorsqu'il  avisa  un 
homme  qu'il  avait  connu  à  Marseille,  et  qui  se  nommait  tout  sim- 
plement Pascal.  La  profession  de  ce  Pascal  était  assez  étrange,  et 
rarement  un  Français  l'embrasse.  Pascal,  encore  enfant,  fut  pris 
par  les  Algériens  et  consacré  à  la  garde  des  femmes  d'Hussein- 
Bey.  A  l'âge  de  vingt  ans,  il  s'était  échappé  d'Alger  et  avait  couru 
le  littoral,  offrant  ses  services  aux  deys  et  aux  pachas  qui 
avaient  des  harems  et  qui  étaient  plus  généreux  que  l'avare 
Hussein.  Pascal  connaissait  à  fond  toutes  les  langues  de  la 
Barbarie  ;  il  parlait  le  français  comme  le  fils  d'un  corsaire;  il 
possédait  un  jolie  voix  de  soprano,  et  pinçait  la  mandoline  à 


REVUE  DE  PARIS.  127 

ravir.  En  1820,  il  vint  à  Paris  pour  acheter  des  Françaises  à 
elles-mêmes,  pour  le  compte  de  l'empereur  de  Maroc,  qui  s'était 
fait  représenter  la  Caravane  de  Grétry ,  par  des  acteurs  du 
théâtre  de  Fréjus  ,  et  qui  demandait  des  Françaises  piquanets 
à  tout  prix, 

Daniel  qui  avait  une  idée  fixe  ,  passa  par-dessus  toutes  les 
idées  intermédiaires,  pour  arriver  au  but  qu'il  avait  subitement 
entrevu,  en  rencontrant  Pascal.  Ta  fortune  est  faite,  lui  dit-il  ; 
demande  à  parler  au  bostangi ,  au  chef  des  eunuques,  au  visir, 
à  qui  tu  pourras,  enfin,  et  offre  tes  services  au  Grand  Seigneur  ; 
tu  diras  que  tu  viens  de  France  ,  que  tu  as  étudié  les  mœurs  ,  la 
politique,  l'esprit  public,  tout  ce  que  tu  voudras,  et  que  tu  peux 
cumuler  les  fonctions  d'eunuque  et  de  conseiller  du  divan. 
Mahmoud  payerait  100,000  piastres  un  eunuque  français;  il  en 
demande  partout;  il  n'y  en  a  pas  ;  vingt  fois  j'ai  songé,  moi,... 
mais  je  suis  arrêté  par  une  considération  puissante.  Viens  chez 
moi .  je  te  peindrai  les  cheveux  et  la  figure  ;  je  te  donnerai  des 
lunettes  verles;  je  te  mettrai  une  cravatte  française  qui  te 
cachera  le  menton:  je  ne  te  laisserai  pas  un  pouce  de  chair 
visible  sur  la  face.  Tu  es  intelligent,  tu  sais  ce  que  je  veux  faire 
de  toi  :  sers-moi  bien ,  et  je  te  payerai  largement. 

Pascal  avait  un  grand  flegme,  comme  ceux  de  sa  profession  ; 
il  répondit  avec  nonchalance  qu'il  était  prêt  à  tout  faire  pour 
de  l'argent.  Daniel  l'embrassa,  et  lui  donna  de  magnifiques 
arrhes  du  marché  conclu.  Pascal,  nourri  dans  les  sérails,  en 
connaissait  les  détours;  il  savait  parfaitement  à  qui  s'adresser 
pour  faire  ses  offres  de  services  ;  il  parla  de  lui  à  la  domesticité 
impériale  avec  tant  d'assurance  ;  il  fit  sonner  si  haut  ses  voyages 
à  Paris,  ses  liaisons  avec  les  ministres  français,  dont  il  préten- 
dait avoir  appris  les  secrets  ,  en  gardant  leurs  femmes;  il  fit 
tant  de  bruit  de  paroles  sur  les  Russes  et  les  Grecs  ,  que  d'éche- 
lons en  échelons  il  arriva  jusqu'au  visir.  En  présence  de  ce  haut 
dignitaire,  Pascal  prit  une  altitude  diplomatique;  il  s  inventa 
une  vie  ,  qui ,  disait-il,  avait  été  toujours  consacrée  à  la  sainte 
cause  (les  Turcs.  Jamais  rôle  de  comédien  ne  fut  mieux  joué; 
ceux  qui  ont  connu  Pascal  au  service  du  célèbre  docteur  Cla- 
riond  ne  seront  pas  étoimés  d'api)rendre  qu'à  la  fin  de  cette 
entrevue,  il  était  admis  aux  fondions  du  sérail ,  sous  la  condi- 
tion de  faire  constater  par  le  bostangi  et  le  capidgi-baji,  la  vali- 


1-38  RF.VIIF.  I»F.  PARIS. 

dite  de  ses  titres  ;  épreuve  que  Pascal  ne  redoutait  pas  et  dont 
il  sortit  avec  honneur. 

Pascal  avait  quelques  affaires  à  régler  en  ville,  disait-il;  il 
demanda  son  tirman  d'admission  ,  et  quitta  le  palais  pour  y  ren- 
trer le  lendemain.  Comme  on  le  pense  bien ,  le  lendemain,  ce  fut 
Daniel  qui  rentra,  ingénieusement  affublé  du  déguisement  com- 
plet de  Pascal.  La  domesticité  d'antichambre  s'inclina  devant  le 
firmande  Daniel. 

Voilà  donc  notre  jeune  artiste  français  mêlé  aux  eunuques 
blancs  du  Grand  Seigneur.  Malheureusement  son  impatience  su- 
bit les  cruelles  épreuves  du  noviciat;  il  n'était  pas  arrivé  à  ce 
haut  degré  de  confiance  qui  ouvre  le  sanctuaire  de  Mahmoud. 
On  lui  confia  d'abord  la  garde  de  six  vénérables  odalisques,  qui 
n'étaient  gardées  que  pour  la  forme;  car  le  sultan,  avec  celle 
galanterie  qu'il  veut  naturaliser  à  Stamboul ,  croirait  humilier 
une  sultane  douairière  en  lui  refusant  un  gardien  de  sa  vertu. 
Daniel  conduisait  au  bain  son  fragment  de  sérail  séculaire  ,  et  il 
fermait  les  yeux  sous  ses  lunettes  vertes.  11  servait  ces  dames  à 
table,  les  conduisait  à  la  campagne  ,  les  déshabillait  le  soir  avec 
le  plus  grand  respect ,  et  disait  à  l'oreille  ,  à  chacune  d'elles  , 
que  c'était  probableuient  par  oubli  qu'elles  n'avaient  pas 
reçu  le  mouchoir  impérial.  Cette  attention  délicate  ,  renouvelée 
tous  les  soirs,  fit  un  grand  bien  à  Daniel.  La  plus  octogénaire 
de  ces  dames  avait  quelquefois  des  entretiens  d'amitié  avec 
Mahmoud,  dont  elle  prétendait  être  la  mère  illégitime;  elle 
vanta  fort  l'esprit  et  l'urbanité  parisienne  de  l'eunuque  Daniel. 
Le  sultan,  qui  a  la  manie  de  la  France,  et  qui  d'ailleurs  connais- 
sait déjà  son  nouveau  serviteur ,  par  le  rap|)ort  du  visir ,  mit  un 
terme  aux  ennuis  du  surnumérariat,  et  nomma  Daniel  chef  des 
eunuques  blancs  et  inspecteur  du  harem  des  favorites.  Daniel 
ex])rima  sa  reconnaissance  en  bosselant  son  front  sur  le  tapis. 

Le  soir  même  ,  Daniel  entra  en  fonctions.  Son  prédécesseur 
destitué  lui  donna  le  poignard  damasquiné,  emblème  de  sa  puis- 
sance, et  lui  montra  du  doigt,  tête  inclinée,  le  rideau  de  velours 
écarlate  qui  fermait  aux  profanes  le  harem  des  favorites.  Daniel 
ému,  non  de  peur,  mais  d'amour,  souleva  le  pesant  rideau  ,  et 
pénétra  dans  le  plus  gracieux  salon  que  Galand  ait  inventé  dans 
ses  A'uits.  Mille  flammes  ruisselaient  sur  les  lampes  et  les  gi- 
randoles d'or;  les  pastilles  à  rcssfiicc  df  rose  funiaifnl  dans  les 


REVUE  DE  PARIS.  129 

cassoletles  ;  une  couronne  d'orangers  en  fleurs  bordait  le  mur 
circulaire;  des  piles  de  coussins  de  velours  à  crépines  d'éinerau- 
des  s'élevaient  partout,  comme  des  trônes  d'odalisques;  une 
gerbe  d'eau  safranée  bondissait  sur  un  bassin  avec  une  agilité 
joyeuse,  et  embaumait  l'air  d'un  parfum  irritant  ;  le  salon  était 
désert,  mais  tout  y  respirait  la  femme;  c'étaient  partout  des 
bracelets  oubliés  sur  les  divans  ,  des  châles  flottant  au  balcon 
des  croisées  ouvertes,  des  mandolines  tièdes  encore  du  doigt  qui 
les  anima  ,  des  sandales  d'enfants  tombées  du  pied  nonchalant 
de  l'odalisque ,  des  bouquets  de  fleurs  ravagés  par  des  doigts 
distraits  sous  quelque  pensée  de  mélancolie  et  d'amour  :  l'atmo- 
sphère de  ce  gynécée  oriental  était  brûlante  à  respirer;  elle  était 
pleine  d'émanations  enivrantes  ;  elle  agissait  sur  les  sens,  comme 
le  voluptueux  démon  de  midi ,  au  mois  des  blés  jaunes ,  à  l'om- 
bre des  palmiers  qui  conseillent  les  désirs.  Daniel  étouffait  de 
bonheur. 

Des  voix  enfantines  et  mélodieuses  retentirent  sur  le  perron 
du  jardin ,  et  vingt  jeunes  femmes  entrèrent  en  folâtrant 
dans  le  salon  embaumé  :  la  vue  de  Daniel  ,  grotesquement  ha- 
billé ,  provoqua  de  longs  éclats  de  rire  ,  qui  déconcertèrent  un 
peu  le  fier  et  jeune  Français.  Une  seule  n'avait  pas  ri;  elle  était 
restée  sur  le  seuil  de  la  porte  du  jardin ,  et  regardait  le  ciel 
étoile,  la  tête  mélancoliquement  penchée  sur  l'épaule.  Daniel 
ne  voyait  pas  le  visage  de  l'odalisque ,  mais  une  gerbe  de  lu- 
mière éclairait  un  cou  et  des  bras  d'une  pure  et  incomparable 
blancheur  qui  était  restée  dans  le  souvenir  du  peintre  et  de  l'a- 
mant. Elle  fit  un  mouvement  pour  se  retourner  ;  Daniel  tres- 
saillit; un  visage  lumineux  se  leva  dans  l'ombre  ,  comme  un 
soleil  de  nuit;  c'était  Rodokina. 

Tous  les  sentiments  qu'une  passion  de  femme  peut  créer  écla- 
tèrent à  la  fois,  comme  un  volcan,  dans  le  cœur  de  Daniel; 
il  ne  savait  auquel  de  ces  cris  intérieurs  donner  audience  ;  il 
sentait  .une  double  flamme  en  lui ,  celle  qui  le  perçait  comme 
un  poignard  de  soufre  et  celle  qui  le  ravissait  au  ciel  comme 
une  extase  de  volupté.  Jusqu'à  ce  jour  il  avait  douté,  mais  à 
présent  le  malheur  était  vivant  à  ses  yeux.  Rodokina  au  sérail 
du  sultan  !  Ah  !  sans  doute ,  elle  était  la  favorite  entre  les  favo- 
rites !  Si  jeune,  si  fraîche  ,  si  gracieusement  sculptée ,  avec  sa 
beauté  souveraine,  sa  blancheur  vive  .  sa  taille  de  stalue  grec- 


ISe  REVUE  DE  PARIS. 

que,  ses  divines  ondulations,  elle  devait  avoir  inspire^  au  snl- 
lan,  son  maître,  une  de  ces  intraitables  passions  comme  le  so- 
leil et  la  mer  en  font  naître  sur  ce  rivage  d'Orient.  Oh  !  qu'il 
allait  payer  cher,  l'amoureux  Daniel  ,  ce  suave  instant  d'ap- 
parition !  La  nuit  s'avançait  menaçante  d'amour  \  le  mouchoir 
du  sultan  était  suspendu  sur  la  tête  de  l'artiste  comme  l'épée  de 
Damoclès ,  et  encore  Damoclès  n'avait  qu'à  porter  un  casque 
de  fer  ;  mais  rien  ne  pouvait  garantir  Daniel  du  mouchoir  fa- 
tal !  Autour  de  lui  les  femmes  causaient,  riaient,  chantaient , 
s'embrassaient,  dansaient,  faisaient  toutes  ces  choses  à  la  fois 
avec  une  étourderie  charmante;  Rodokina  seule  tenait  le  sérail 
à  distance;  elle  avait  l'air  d'attendre  un  événement,  le  mou- 
choir peut-être,  se  disait  Daniel.  Oh  !  si  elle  était  amoureuse  du 
sultan  !  Ciel  !  Olympe  !  Tartare  !  Enfer  !  Cependant  le  mouchoir 
n'arrivait  pas. 

Dans  un  angle  du  salon  montait  du  tapis  au  plancher  une 
pendule ,  à  caisse  de  bois  de  sycomore ,  avec  un  cadran  de 
mauvaise  mine  ;  c'était  le  seul  meuble  qui  déparât  ce  gracieux 
salon.  Du  fond  de  cette  caisse  sortit  une  tempête  de  sons  qui 
suspendit  les  jeux,  les  rires,  les  chants.  C'était  le  carillon  du 
coucher.  Ces  dames  chaussèrent  leurs  sandales  et  prirent  leurs 
châles.  Un  eunuque  noir  entra ,  il  n'avait  pas  de  mouchoir.  Il 
dit  à  Daniel  qu'il  venait  se  joindre  à  lui  pour  conduire  les  oda- 
lisques dans  leurs  appartements.  L'eunuque  s'exprima  en  lan- 
gue franque  ;  mais  Daniel  lui  ayant  fait  observer  qu'il  compre- 
nait fort  bien  le  turc,  la  conversation  s'engagea  bientôt  entre 
eux ,  pendant  que  les  femmes  faisaient  leur  toilette  de  nuit. 

— Il  paraît,  dit  Daniel  avec  un  accent  prononcé  d'indiffé- 
rence ,  il  parait  que  le  commandeur  des  croyants  a  besoin  de 
repos  ? 

—Oui,  d'un  grand  repos  ,  dit  l'eunuque.  Il  a  passé  la  journée 
à  cheval  ;  il  a  été  à  Tarapia  ;  il  a  cassé  vingt  œufs  d'autruche,  à 
deux  cents  pas ,  avec  son  fusil  français  ;  il  a  tenu  son  divan  ;  il 
a  passé  en  revue  dix  mille  guerriers;  il  a  visité  sa  lîotte,  qui 
part  demain  pour  Corinthe  ,  et  ses  batteries  de  campagne  à  To- 
phana;  aussi  notre  maître  ,  le  commandeur  des  croyants,  dort- 
il  d'un  profond  sommeil  depuis  deux  heures. 

—  Seul? 

—El  oui  !  seul  ;  on  n'a  besoin  de  personne  pour  dormir. 


REVUE  DE  PARIS.  131 

—Et  le  commandeur  des  croyanls  a-t-il  Thabitude  de  se  réveil- 
ler avant  le  jour  ? 
—Quelquefois. 
— Et  alors?... 
— Alors,  il  se  reudort. 

—  Ah  !...  Pardonnez-moi,  je  ne  suis  pas  encore  fait  aux  ha- 
bitudes du  palais;  c'est  par  la  faveur  du  fils  du  prophète  que  je 
suis  ici. 

—  Je  le  sais.  Qu'Allah  vous  y  maintienne  longtemps,-  notre 
gracieux  sultan  est  un  si  bon  maître  ! 

—  Oui,  c'est  ce  qu'on  dit  partout Il  est  encore  fort  jeune, 

n'est-ce  pas  ? 

—  Le  fils  du  prophète  est  jeune  jusqu'à  sa  mort. 

—  C'est  juste.  Cependant   il   arrive  un  âge  où Ainsi, 

j'ai  remarqué  ce  soir  qu'on  n'avait  jeté  le  mouchoir  à  per- 
sonne. 

—  Quel  mouchoir? 

—  Le  mouchoir  du  sultan. 

—  Je  ne  comprends  pas. 

—  Comment  donc  !  Dans  tous  les  sérails  où  j'ai  servi,  le  maî- 
tre jetait  tous  les  soirs  le  mouchoir  à  la  favorite... 

—  J'ai  quarante  ans  de  sérail,  moi;  je  n'ai  jamais  entendu 
parler  de  cela. 

—  Comment  vous  appelez-vous? 

—  Ali. 

—  Et  moi  Danieli.  Écoutez,  Ali,  je  brûle  de  faire  plus  que  mou 
devoir  et  de  répondre  dignement  à  l'auguste  confiance  dont  je 
suis  honoré  ;  voilà  pourquoi  je  vous  fais  ces  questions.  Croyez 
«pi'en  m'accordant  votre  amitié  et  les  conseils  de  votre  expé- 
rience vous  n'obligerez  pas  un  ingrat.  Je  me  suis  enrichi  à  Paris, 
au  service  d'un  bey  français  ([ui  avait  un  nombreux  sérail  et  qui 
me  payait  royalement,  parce  que  les  gens  comme  nous  sont 
rares  à  Paris,  notre  profession  y  devenant  de  jour  en  jour  plus 
dédaignée  par  les  jeunes  gens,  à  cause  de  la  corruption  des 
mœurs.  Mes  économies  sont  placées  à  Galata,  chez  un  banquier 
franc;  elles  sont  à  vous  comme  à  moi. 

Ali  s'inclina  et  baisa  un  pan  de  la  robe  de  Daniel.  Celui-ci 
continua. 
~  Vous  vieillissez,  Ali,  et  vous  avez  besoin  de  repos;  lors(iue 


132  KKVUt  DE  PARIS. 

VOUS  voudrez  quitter  le  sérail  et  vivre  votre  niaitre,  dites-le-moi, 
et  je  vous  fais  un  sort. 

—  Frère,  répondit  Ali,  la  reconnaissance,  dit  le  Koran,  doit 
s'attacher  au  bienfait  promis  comme  au  bienfait  reçu.  Ali  vous 
remercie  avec  son  cœur.  Croyez  bien  que  c'est  sans  jalousie  que 
je  vous  ai  vu  entrer  au  sérail,  vous  le  premier  eunuque  blanc 
qui  ait  eu  le  privilège  d'être  introduit  dans  les  appartements 
secrets.  Le  sultan  vous  a  nommé  son  secrétaire  privé  (  seïr-kia- 
tib)  et  son  eunuque  favori; il  a  de  hauts  desseins  sur  vous.  Jamais 
eunuque  blanc  n'a  joui  de  pareils  avantages,  pas  même  le  capi- 
aga,  qui  est  blanc  comme  vous,  quoiqu'un  peu  cuivré.  C'est  que 
depuis  quelque  temps  le  sultan  se  relâche  des  vieux  et  saints 
usages;  il  ne  veut  plus  camper  en  Europe;  il  veut  changer  sa 
tente  du  Bosphore  contre  un  palais  franc.  Que  le  prophète  soit 
béni!  Danieli,  vous  êtes  appelé  à  de  hautes  destinées;  quand 
votre  esprit  sera  entré  dans  l'esprit  de  1  invincible  Maiunoud, 
souvenez-vous  de  moi.  Bien  loin  de  songer  à  quitter  le  sérail  où 
je  suis  né,  j'aspire  à  la  charge  de  kislar-agassi  (chef  des  eunuques 
noirs);  cette  charge  donne  le  titre  de  pacha  à  trois  queues. 

—  Avant  huit  jours,  Ali,  vous  serez  nommé  kislar-agassi. 
Ali  baisa  la  main  de  Daniel  et  l'essuya  avec  son  front,  Daniel 

poursuivit. 

—  Maintenant,  Ali,  dites-moi  quelle  est,  de  toutes  ces  odalis- 
ques, la  bien-aimée  du  Grand  Seigneur? 

—  Je  serais  fort  embarrassé  de  vous  le  dire,  Danieli;  le  sultan  ne 
s'occupe  pas  beaucoup  d'elles;  les  soins  de  la  guerre  l'absorbent 
jour  et  nuit.  H  a  un  sérail  parce  qu'un  sultan  doit  avoir  un  sé- 
rail; il  s'entoure  de  femmes  comme  on  s'entoure  de  tleurs,  pour 
les  respirer,  voilà  tout. 

—  Y  a-t-il  beaucoup  de  Grecques  au  sérail? 

—  On  en  a  amené  beaucoup  depuis  un  an,  mais  le  kislar-agassi 
les  a  renvoyées  à  cause  de  leur  laideur.  11  n'en  a  gardé  qu'une  : 
Mouna. 

—  Mouna!  C'est,  je  crois,  celle  qui  vient  d'entrer  là,  dans 
cette  chambre  ? 

—  Oui,  une  belle  fille,  Mouna. 

—  Elle  se  nomme  Mouna... 

—  Pourquoi  me  faites-vous  cette  question? 

—  Oh!  pour  rien,,.  En  la  voyant,  j'ai  i)ensé  qu'elle  (in'i  la 


REVUE  DE  PARIS.  I.l5 

favorife  du  siiUaii,  et,  en  bon  esclave,  je  voulais  lui  lémoigner 
plus  (le  respect  qu'aux  autres. 

—  II  est  vrai  que  le  sultan  l'a  remarquée  quelquefois... 

—  11  l'a  remarquée  ?...  Voilà  tout...  n'est-ce  pas  ?... 

—  Attendez,  je  crois  que  le  kislar-agassi  m'appelle....  oui... 
Je  vais  prendre  ses  ordres. 

Ali  courut  à  la  pièce  voisine,  et  Daniel  resta  dans  le  corridor 
où  les  femmes  se  déshabillaient.  Son  agitation  était  exlrèmej  il 
n'osait  approcher  du  rideau  qui  fermait  la  chambre  de  Rodokina  ; 
il  tenait  les  yeux  tixés  dans  cette  direction,  et  son  cœur  battait 
avec  tant  de  violence,  qu'il  lui  semblait  que  la  vie  allait  lui 
échapper. 

Ali  rentra,  et  prenant  un  ton  officiellement  respectueux,  il  dit 
à  Daniel  : 

—  L'invincible  sultan  a  parlé  à  ses  esclaves  ;  Danieli,  vous 
aurez  l'honneur  de  baiser  la  poussière  des  sandales  de  nuit  du 
glorieux  fils  du  prophète;  allez  vous  prosterner  devant  la  rose 
de  Zosler,  l'étoile  de  Séliniah,  la  perle  des  houris,  et  annoncez- 
lui  que  le  commandeur  des  croyants  a  jeté  sur  elle  une  escar- 
boucle  de  son  regard  sacré.  Vous  aurez  l'insigne  félicité  de  con- 
duire la  divine  Mouna  aux  pieds  du  sublime  sultan. 

Daniel  ne  donnait  pas  signe  de  vie; il  était  comme  un  cadavre 
debout. 

Ali  répéta  gravement  sa  période,  sans  faire  grâce  d'une  escar- 
boucle  à  Daniel. 

Daniel  ne  remua  pas  davantage  ;  Ali  se  préparait  à  recom- 
mencer, lorsque  le  jeune  Français  se  secoua  vivement,  dans  une 
énergique  résolution,  et  dit,  avec  lui  sang-froid  qu'il  venait  de 
se  composer  : 

—  Excusez  mon  émotion,  Ali  ;  c'est  la  première  fois  que  je 
reçois  les  ordres  de  l'auguste  conuuandeur  des  croyants;  je 
Iremble  comme  le  saule  au  vent  de  la  mer,  sur  la  bruyère  d'Hellé. 

Ali  désigna  la  chambre  de  Rodokina,  et  se  retira. 

Daniel  entra  chez  la  jeune  Grecque  ;  deux  femmes  l'habillaient 
avec  magnificence  et  l'inondaient  de  parfums.  Rodokina  s'aban- 
bonnait  à  leurs  soins  avec  insouciance  et  résignation,  comme 
une  fiUe  (jui  subit  un  hyniénée  impérieux,  et  baisse  la  tète  devant 
la  nécessité.  Daniel  ne  cessait  de  se  prosterner,  en  attendant  que 
tout  fût  prêt  pour  la  cérémonie. 

0  12 


134  REVUE  DE  PARIS. 

Enfin,  après  la  toileUe  solennelle  des  heureuses  iniils  du 
sérail,  le  moment  terrii)le  arriva.  Daniel  tenait  son  poignard,  et 
le  regardait  avec  des  idées  de  meurtre  et  de  suicide.  Oh  !  que 
Rodokina  était  belle  en  costume  d'odalisque  !  Ses  cheveux  cou- 
laient, au  naturel,  sur  son  dos  nu,  blanc  et  rose;  elle  portait 
une  couronne  d'épis  d'or,  et  une  aigrette  iris;  sa  robe,  feuille 
morte  de  soie  de  Naples,  laissait  à  découvert  les  épaules  et  le 
sein,  et  se  renflait  sur  un  large  pantalon  de  foulard  bleu,  éfreint 
à  la  cheville  par  une  agrafe  de  rubis.  Elle  était  vêtue  à  la  der- 
nière mode  du  sérail,  mode  inventée  par  la  sultane  Valida. 
Jamais  plus  ravissante  épouse  ne  fut  amenée  au  lit  nuptial; 
Hélène  était  moins  femme,  lorsque  Ménélas  attendait  ses  lèvres, 
vierges  encore,  sur  la  couche  d'ivoire  de  son  palais  d'Argos. 
Daniel,  qui  était  plus  Grec  que  Français,  chercha  dans  la  mytho- 
logie et  l'Iliade  une  comparaison,  et  ne  trouva  rien.  Il  se  pros- 
terna pour  la  vingtième  fois  ;  et  puis,  en  proie  à  toutes  les 
incertitudes  d'un  rêve,  et  s'abandonnant  au  hasard,  par  lassitude 
de  désespoir,  il  dit  à  Rodokina  : 

—  Perle  d'Orient,  votre  gracieux  maître  vous  attend  pour 
vous  suspendre  à  son  cou. 

Rodokina  s'inclina,  et  suivit  son  conducteur. 

Trente  eunuques  noirs,  le  damas  à  la  main,  bordaient  la  haie, 
sur  le  passage  de  Rodokina;  Daniel  et  la  jeune  Grecque  traver- 
sèrent un  corridor  ilhmiiné,  bordé  de  fleurs,  embaumé  de 
l)astilles  fumantes.  Le  kislar-agassi  les  attendait  à  la  porte  de 
l'appartement  de  Mahmoud,  et  souleva  lui-même  de  sa  main,  le 
pesant  rideau,  pour  laisser  passer  Rodokina.  Daniel  se  précipita 
aux  pieds  du  sultan,  dans  une  éclaircie  d'inspiration  courageuse, 
et  lui  dit  : 

—  Lumière  d'Orient,  aslre  de  Stamboul,  pilier  du  ciel  du 
prophète,  soleil... 

—  C'est  bien,  c'est  bien,  dit  Mahmoud,  avec  une  sourire 
philosophique;  prends  ce  coussin  et  assieds-toi  A  mon  côté. 

Rodokina  baisa  la  main  du  sultan,  et  sur  l'invitation  polie  qui 
lui  fut  faite,  elle  se  coucha  sur  un  sopha,  devant  lequel  on 
avait  étalé  une  collation  de  fruits,  de  confitures,  de  limonades 
et  de  sorbets. 

—  J'ai  besoin  d'un  tchoador  (  premier  valet  de  chambre),  dit 
le  sultan  à  Daniel,  et  je  l'ai  choisi  malgré  l'usage;  je  me  moque 


REVUE  DE  PARIS.  155 

(le  Fiisage,  moi.  Écoule,  Dauidi,  fais-moi  le  plaisir  de  suppri- 
mer les  perles  et  les  soleils  dans  tes  compliments;  cela  m'ennuie 
et  m'endort.  Je  t'ai  appelé  à  mon  service  particulier,  parce  que 
je  connais  ton  zèle  et  ton  savoir;  tu  as  beaucoup  voyagé;  tu  as 
vu  Paris,  cette  noble  capitale  de  la  civilisation;  tu  parles  bien  la 
langue  française,  voilà  tes  titres  à  ma  confiance  et  à  ma  protec- 
tion suprême,  ^'ous  aurons  ensemble  de  nombreux  entretiens. 

—  Quand  il  plaira  à  Votre  Hautesse,  ô  étoile... 

—  Le  voilà  qui  recommence  !...  Appelle-moi  simplement 
Mahmoud:  je  ne  suis  pas  fier... 

—  Quand  il  vous  plaira,  sublime  Mahmoud;  je  suis  prêt;  à 
celte  heure  même... 

—  A  cette  heure,  non,  Danieli;  demain.  Je  m'aperçois  depuis 
quelques  jours  que  je  puis  amoureux;  oui,  amoureux  de  toi, 
belle  Grecque  de  Seliniahî... 

Le  sultan  lança,  par-dessus  les  bougies,  à  Rodokina  un  regard 
d'amour,  qui  courut,  comme  une  traînée  de  feu,  sur  le  sein  de 
l'esclave.  Daniel  pâlit  sous  son  fard,  et  ses  yeux  s'éleignirenl 
sous  ses  lunettes  verles  de  Paris. 

—  Que  tu  es  heureux,  Danieli;  tu  ne  connais  pas  l'amour! 
bénis  la  main  de  ton  père  qui  t'a  donné,  au  berceau,  une  pro- 
fession calme,  qu'on  peut  exercer  sans  oublier  ses  devoirs.  Ah  ! 
que  ne  suis-je  comme  loi,  Danieli;  j'aurais  soumis  les  Grecs  en 
trois  jours!  Les  femmes  efféminent  le  guerrier  !  Tu  peux  te  re- 
tirer, Danieli;  qu'Allah  te  garde  des  embûches  de  la  nuit  ! 

Le  sultan  déposa  sa  chibouquesur  un  coussin,  etregarda  Rodo- 
kina avec  des  yeux  humides  d'un  avenir  de  volupté.  Daniel  porta 
négligemment  sa  main  droite  à  son  poignard. 

—  Tu  m'as  entendu,  Danieli,  dit  le  sultan. 

—  Oui,  mon  souverain  maître,  répondît  Daniel;  que  le  Pi-ophète 
veille  sur  vous,  et  vous  protège  contre  les  séductions  de  la  femme! 
Je  connais  vos  ennemis,  ils  sont  puissants;  je  connais  vos  amis, 
ils  sont  plus  dangereux  encore. 

—  De  quels  amis  veux-lu  parler ,  Danieli  ? 

—  Des  ministres  de  France,  sublime  seigneur;  méfiez-vous 
d'eux;  ils  vous  perdront,  en  vous  caressant.  J'ai  dit.  Que  la  nuil 
vous  soit  voluptueuse  et  l'oreiller  doux  !  Je  baise  la  poussière 
de  vos  pieds. 

Daniel  fit  un  mouvement  pour  sortir;  lo  sullan  le  r.Tppr-ln. 


136  REVUE  DE  PARIS. 

—  Que  veiix-Ui  dire,  Danieli?  parle-moi  avec  toute  siiicéiitt-; 
qu'ai-je  à  craindre  de  mes  amis  de  France? 

—  Vos  amis  !  gracieux  seigneur  ;  oh  !  que  vous  connaissez  peu 
le  génie  français  et  le  gouvernement  représentatif! 

—  Comment!  je  serais  trompé  par  le  visir  Villèle  ! 

—  Par  Villèle  et  par  Corbière  !  Ce  sont  deux  ministres  rusés, 
qui  font  les  Turcs,  mais  qui  sont  Grecs  dans  le  cœur. 

—  Villèle  et  Corbière  sont  Grecs  ! 

—  Grecs  comme  l'Iliade  et  TOdyssée  j  Grecs  comme  les  Russes. 

—  Les  Russes  sont  Grecs  aussi  ! 

—  En  doutez -vous,  radieux  sultan?  Croyez-vous  quelecolos.se 
du  Nord  ne  soit  pas  désireux  de  fondre  la  limite  de  ses  glaçons 
sous  le  soleil  de  vos  États  ? 

—  Oui,  cela  me  fait  réfléchir... 

—  Réfléchissez... 

—  .J'y  réfléchirai  demain...  La  belle  Mouua  languit  d'amour 
sur  son  divan... 

—  Rétléchissez ,  ô  Mahmoud  ,  sur  votre  position  ;  les  Grecs 
sont  trop  faibles  pour  vous  inspirer  des  craintes  sérieuses  ; 
tournez  vos  yeux  vers  le  colosse  du  Nord  ;  1;"^  est  le  danger. 
Le  colosse  du  Nord  profitera  de  vos  dissensions  intérieures  pour 
franchir  les  Balkans  et  vous  dicter  des  lois  dures.  Le  colosse  du 
Nord  est  le  plus  formidable  et  le  plus  secret  allié  des  Grecs 

—  Que  je  te  remercie,  Danieli,  de  tes  excellents  avis!  Oui, 
tu  as  raison  ;  mon  ennemie  naturelle,  c'est  la  Russie;  j'aurais 
dû  le  deviner  i)lus  tôt...  Hélas  !  pourquoi  faut-il  consumer  les 
douces  heures  de  la  nuit  dans  ces  questions  arides,  lorsque  la 
volupté... 

—  Le  colosse  du  Nord  vous  menace  donc  de  toute  l'envergure 
de  ses  ailes  rapaces ,  ô  sublime  sullan  !  J'ai  vu  Saint-Péters- 
bourg ;  je  connais  les  boyards;  ils  regardent  le  Bosphore  avec 
des  yeux  de  convoitise;  te  climat  leur  sourit;  les  Russes  aiment 
le  soleil  et  ils  maudissent  Pierre  1''" ,  qui  leur  a  bâti  une  ville 
inhabitable,  et  les  a  condamnés  aux  prisons  de  la  fourrure  et  de 
la  glace.  Le  czar  actuel  comprend  la  justice  de  ces  plaintes,  et 
il  a  dit  un  mot  profond  :  Je  veux  donner  la  Turquie  pour  sérail 
à  mes  boyards. 

—  Le  czar  a  dit  cela? 

—  Il  l'a  dit.  magnifique  Mahmoud... 


REVrF  HF.  PARIS.  107 

—  Oh!  Daiiicli  !  que  de  tounnents  vont  nrassaillir  demain  à 
mon  réveil  !  Faisons  Irève  un  inslanl  à  ces  cruels  entrelieiis  qui 
me  donnent  l'insomnie  et  glacent  le  désir  j  je  crois  que  ma  belle 
Mouna  s'endort... 

—  Le  colosse  du  Nord  attise  secrètement  le  feu  de  la  rébellion 
enMorée... 

—  Crois-tu  cela  ,  Danieli  ? 

—  J'en  suis  certain,  splendide  sultan  ;  j'en  ai  les  preuves  ;  j'ai 
vu  les  Tartares  du  Don  déguisés  en  Albanais  et  en  Palicares. 

—  Allah! 

— J'ai  vu  deux  vaisseaux  russes  aborder  à  Napoli  de  Ron^anie  ; 
et  débarquer  des  munitions  de  bouche  et  de  guerre... 

—  Et  la  France,  la  France  mon  alliée  ! Je   «n-ois  ({ue  la 

blanche  Mouna... 

—  La  France  ,  ô  invincible  fils  du  Prophète!  la  France  con 
spire  secrètement.  Le  ministère  laisse  organiser  des  comités 
hellènes.  Benjamin  Constant  a  prononcé  un  discours  en  faveur 
delà  croix;  les  poëtes  publient  des  poëmes  sur  les  descendants 
de  Thémistocle  et  d'Épaminondas  ;  Déranger  a  fait  cette  ode 
coutre  vous  : 

Un  jeune  Grec  sourit  à  des  tombeaux. 

Permettez-vous  que  je  chante... 

—  Non;  cela  réveillerait  la  belle  Mouna... 

—  C'est  juste;  je  vous  la  chanterai  demain.  0  magnanime 
sultan!  l'horizon  se  rembrunit;  le  château  des  Sept-Touis  trem- 
ble sur  sa  base  ;  vous  aimez  la  franchise  ,  n'est-ce  pas? Eh 

bien  !  souffrez  que  je  vous  parle  le  langage  d'un  ami  dévoué  ; 
faites  un  noble  appel  à  vos  puissantes  facultés  viriles;  levez- 
vous,  fils  du  grand  Selim ,  répétez  avec  le  superbe  Orosmane, 
un  de  vos  aieu.^  ,  ces  vers  de  Voltaire  que  je  vais  vous  traduire 
en  turc  : 

Et  lorsque  la  trompette   et  la  voix  de  la  guerre 
Du  iSil  au  Ponl-Euxiu  font  retentir  la  terre, 
Je  n'irai  point,  en  ]>roie  à  de  làclies  amours, 
Au\  li'.nguours  d"un  sérail  abandonner  mes  jours. 

—  Mon  aiV'ul  Oroi^uLTiio  ri  dil  rola  ^ 


lôS  REVUE  DE  PARIS. 

—  Il  l'a  dit  comme  je  vous  le  dis  ;  Voltaire  ne  l'a  pas  inventé  ; 
et  après  l'avoir  dit,  il  cessa  d'abandonner  ses  jours  aux  langueurs 
d'un  sérail,  il  ne  voulut  plus  être  en  proie  à  des  amours  lâches; 
il  prêta  l'oreille  à  la  voix  de  la  guerre  et  à  la  trompette  qui  fai- 
saient retentir  la  terre  du  Nil  à  la  mer  Noire  ;  il  lira  son  poignard, 
et  tua  la  vertueuse  Zaïre,  comme  Mahomet  11  tua  Irène,  afin  de 
n'avoir  plus  de  prétexte... 

—  Vous  voulez  que  je  tue  la  belle  Mouna  ! 

—  Non,  non,  cela  n'est  plus  dans  nos  mœurs!  verser  le  sang 
d'une  femme  !  ah  !  si  vous  saviez  quels  remords  ont  assailli  votre 
aïeul  Orosmane!  Tuer  la  divina  Rodoki.,..  !  la  divina  Mouna! 
oh!  l'Europe  chrétienne  se  liguerait  contre  vous  demain;  il  y 
aurait  une  dixième  croisade.  Soyez  à  la  hauteur  de  la  civilisation 
européenne  ;  dites  à  celte  femme  qui  dort  ;  Éveille-toi  et  pars  ; 
tu  es  libre.  C'est  ainsi  que  se  conduisit  Scipiou  l'Africain  ;  ce 
héros  avait  quelques  millions  de  jeunes  femmes  à  sa  disposition, 
et  au  fond  il  ne  les  aimait  pas  trop  ;  il  n'en  aimait  quune  ,  la 
guerre,  cette  maîtresse  éternelle  de  tous  les  héros.  Or,  un  mari 
vint  lui  réclamer  sa  femme;  Scipion  fît  appeler  cette  épouse 
infortunée,  perdue  dans  le  nombre  des  prisonnières,  et  la  rendit 
généreusement.  Ce  trait  a  été  gravé  sur  bronze;  voilà  deux 
mille  ans  passés  qu'on  le  célèbre  en  vers,  en  prose,  en  tableaux, 
en  statues  ;  il  n'est  pas  un  écolier  européen  qui  n'ai  fait  un  rêve 
amoureux  sur  la  continence  de  Scipion.  Vous  êtes  destiné  à  effa- 
cer Scipion;  vous  l'effacerez  ;  vous  chasserez  du  sérail  cette 
Mouna  qui  rouille  le  glaive  ZuphaUjar ,  qui  retient  dans  son 
fourreau  le  saint  étendard  du  Prophète;  vous  la  chasserez  et 
vous  serez  grand  ,  honoré  ,  vainqueur.  Tremble  !  tremble  !  ô 
Grèce  rebelle  !  le  sultan  se  réveille,  il  foule  aux  pieds  les  roses 
du  harem;  à  lui  Iharmonie  du  canon!  à  lui  les  caresses  des 
balles!  à  lui  les  voluptés  du  sang  !  ô  Grèce,  que  tu  fus  mal  in- 
spirée ,  le  premier  jour  de  ta  rébellion!  Capitan  Pacha,  déroule 
les  voiles  ;  artilleur  des  Dardanelles,  polis  tes  boulets  de  mar- 
bre !  sang  !  guerre  !  vengeance  !  mort  !  sultan  ,  je  baise  vos 
genoux  sacrés. 

Daniel,  épuisé  d'enthousiasme,  tomba  aux  pieds  du  sultan. 

Mahmoud  était  foudroyé  ;  des  larmes  coulaient  dans  sa  barbe; 
il  releva  Daniel  avec  bonté,  lui  serra  la  main,  et  secouant  la  tête 
mélancoliquement,  il  lui  dit  : 


REVUK  DE  PARIS.  1"0 

—  Danieli,  c'est  le  Prophète  qui  t'a  couduit  dans  mon  palais; 
ta  voix  m'enseigne  mon  devoir  ;  laisse-moi  passer  dans  le  re- 
cueillement riuure  de  nuit  qui  me  reste  ;  retire-toi  ;  tu  dois 
avoir  l)esoin  de  repos  ;  demain  sera  le  jour  des  grandes  résolu- 
lions. 

—  Non,  non,  je  ne  vous  quitte  pas,  mon  gracieux  maître.  Je 
suis  l'ange  des  bonnes  pensées  j  dormez,  je  garderai  votre  som- 
meil j  veillez,  j'entretiendrai  votre  veille  ;  au  lever  du  jour,  vous 
me  trouverez  debout,  et  le  doigt  levé  vers  l'Occident. 

—  A  demain. 

Le  sultan  prononça  ce  mot  d'une  voix  sourde,  il  laissa  molle- 
ment tomber  sa  tête  sur  une  pile  de  coussins,  et  s'endormit. 

Rodokina  était  toujours  endormie  sur  son  divan ,  le  visage 
inondé  de  lumière.  Daniel  contemplait  avec  délices  cette  céleste 
fille,  qu'il  venait  d'enlever  miraculeusement  aux  dangers  de  la 
nuit  :  il  jouissait  de  ce  sommeil  angélique  qui  le  calmait;  rien 
n'est  doux  aux  yeux  et  au  cœur  comme  de  suivre  le  sommeil  de 
la  femme  aimée,  de  compter  les  molles  agitations  de  son  sein,  les 
soupirs  de  son  haleine,  les  murmures  mystérieux  qui  semblent 
trahir  les  confidences  d'un  rêve ,  les  pensées  d'une  autre  vie , 
dont  elle  seule  a  le  secret,  et  qui  assombrissent  son  visage  ou  le 
rendent  serein  comme  une  aube  de  printemps.  Daniel  était  si 
absorbé  dans  ce  spectacle ,  qu'il  n'avait  point  songé  encore  à 
jeter  un  coup  d'œil  autour  de  lui;  un  rayon  du  matin  lui  fit 
lever  les  yeux,  et  il  aperçut  l'image  de  Rodokina  mille  fois  ré- 
pétée, dans  de  hautes  glaces  qui  tapissaient  la  chambre,  et  se 
courbaient  en  dôme  sur  sa  tète.  Daniel  se  trouvait  dans  l'ap- 
parlement  qu'Achmet  III  meubla  de  ces  magnifiques  glaces  que 
le  sénat  de  Venise  lui  envoya  après  le  traité  de  Passarowitz. 
Jamais  la  volupté  orientale  n'avait  été  plus  intelligente  dans  ses 
dispositions  de  boudoir;  Daniel  frémit  en  songeant  à  quelles 
fantaisies  de  sultan  désœuvré  la  jeune  fille  avait  été  exposée,  et 
il  rougit  pour  elle  autant  de  fois  qu'il  y  avait  de  glaces  vénitien- 
nes se  renvoyant  l'une  à  l'autre  les  girandoles  et  les  divans. 
Celte  pensée  rendit  Daniel  imprudent ,  lui  si  contraint  jusqu'à 
cette  heure;  il  s'approcha  de  Rodokina,et  illui  serra  doucement 
la  main  pour  la  réveiller. 

La  jeune  fille  ouvrit  les  yeux,  et  vit  le  sultan  endormi  et  Da- 
niel assis  à  deux  pas  d'elle.  Daniel  mil  un  doigt  en  croix  sur  ses 


140  REVUE  DE  PARIS. 

It-viTS,  dans  raltiliule  du  silence  ,  et  resla  quelque  temps  dans 
cette  position,  pour  bien  s'assurerque  Rodokina  l'avait  compris. 
L'air  mystérieux  et  le  signe  de  Daniel  frappèrent  la  belle  Grec- 
que ;  elle  se  leva  sur  son  séant,  et  fît  un  geste  qui  signifiait  : 
Parlez,  je  suis  prête  à  tout  écouter.  Alors  Daniel  ôta  son  lurban 
et  ses  lunettes ,  releva  vivement  ses  boucles  de  cheveux ,  et  fit 
luire  sur  Rodokina  deux  yeux  noirs  ,  comme  la  chambre  d'Ach- 
met  III  n'en  avait  jamais  vus  sous  uu  front  d'eunuque;  avec  la 
même  vivacité ,  il  replaça  ses  lunettes  et  son  turban.  Ce  fut 
comme  une  apparition.  La  jeune  fille  porta  les  mains  à  son 
front,  et  regarda  au  lambris  de  glaces,  comme  pour  y  chercher 
un  souvenir  confus  d'une  histoire  oubliée  ;  puis,  elle  regardait 
l'eunuque  sous  sa  première  forme  ;  il  avait  replacé  son  doigt 
sur  ses  lèvres,  et  montrait  de  l'autre  main  à  Rodokina  le  jour 
naissant,  qui  s'épanchait  en  rayons  d'argent  à  travers  lesjalou- 
sies  des  balcons. 

—  Est-ce  un  rêve?  dit  Rodokina  d'une  voix  basse,  mais 
claire. 

Daniel  fil  le  signe  —  non. 

Le  sultan  s'agita  convulsivement  sur  sa  colline  de  coussins,  et 
se  réveilla ,  en  portant  la  main  au  trophée  de  sabres  suspendu  au 
chevet.  Rodokina  reprit  la  pose  du  sommeil.  Daniel  s'était  levé, 
le  poignard  à  la  main,  dans  l'attitude  d'un  dévoué  serviteur  qui 
garde  son  maître.  On  n'entendait,  au  dehors,  que  la  voix  lente  et 
solennelle  des  muzzeins  qui  annonçaient  la  prière  de  l'aurore  du 
haut  des  minarets. 

Le  sultan  tendit  la  main  à  Daniel ,  et  regarda  Rodokina. 

—  Comme  elle  dort  dans  son  innocence  !  dit-il  ;  les  rêves  de 
mon  sommeil  m'ont  bien  conseillé  j  le  Prophète  a  parlé  à  son 
fils  iMravers  la  gaze  des  visions  nocturnes;  Danieli,  je  serai 
grand  comme  un  Français.  Hier,  j'ai  passé  la  revue  de  mes 
troupes  ;  elles  marchent  comme  des  régiments  de  Napoléon  j 
je  veux  me  mettre  à  leur  tête  .  et  l'on  parlera  de  moi  comme 
de  lui. 

Daniel  essuyait  ses  larmes ,  car  il  pleurait  de  joie  ;  la  plaisan- 
terie tournait  au  sérieux. 

—  Danieli,  continua  Mahmoud,  soulève  la  persienne  du  kios- 
que d'Achmet...  Bien...  que  vois-tu  devant  Tophana  ? 

—  Tne  corvello  avec  pavillon  blanc  ,  fi  mifi.iinc. 


REVUE  DE  PARIS.  141 

—  f.'esl/rt  Porle  qui  part,  dans  deux  heures,  pour  la  rrniioc. 
Ouvre  ce  cabinet,  maintenant;  tu  y  trouveras  des  costnines 
francs  ;  j'en  fais  acheter  de  tous  côtés  ,  parce  que  je  veux  m'en 
servir  un  jour,  car  je  veux  tout  rL-vohilionntr  ici.  Clioisis  deux 
vêlements  complets  pour  toi  et  pour...  pour  Mouna.  Va  réveil- 
ler mon  seïr-kiatib,  qui  dort  là,  en  sortant  à  gauche,  dans  le  cor- 
ridor. Tu  lui  demanderas  un  firman  de  sortie  et  un  ordre 
d'embarquement  scellés  du  sceau  impérial.  Tu  expliqueras  tout 
au  commandant  de  la  corvette  la  Perle  ;  le  généreux  Français 
le  comprendra.  Je  te  confie  Mouua  ;  tu  la  conduiras  en  France, 
auprès  de  sa  famille... 

—  Sa  famille  existe!  s'écria  involontairement  Daniel. 

—  Elle  existe  ;  c'est  moi  qui  Fai  jirotégée  à  !a  jiriére  de 
Mouna.  Que  pouvais-je  lui  refuser,  à  l'adoi'able  enfant  ?  Et  le 
Prophète  m'est  témoin  que  j'avais  attendu  celle  nuit  pour  lui  de- 
mander le  prix  du  service  que  j'avais  renchi  îi  la  famille  ùe  Di- 
mitry  Zaccarous. 

Daniel  fondait  en  larmes. 

—  Cette  famille  est  à  Marseille ,  et  mon  hasnadar  lui  a  en- 
voyé sur  la  maison  Rodokanaki  une  lettre  de  change  de  cent 
mille  francs. 

—  Oh!  vous  êtes  plus  grand  (pie  Scipion  ,  qu'Orosmane,  que 
Sélim  II,  que  Mahomet,  le  \ainqueur  de  Constantinople  ! 

—  Danieli,  les  instants  sont  précieux;  je  me  retire  (iaiis  le 
kiosque  de  la  Pointe,  jeté  laisse  seul  avec  Mouna;  babil!e/-voii.s 
et  partez.  Si  tu  rencontres  quelques  obstacles  ,  viens  à  moi.  et 
je  les  lèverai. 

Le  sultan  salua  de  la  main  Daniel  et  disparut  derrière  une  ten- 
ture de  velours. 

Lue  heure  après  ,  deux  jeunes  passagers  montaient  Féchelle 
de  la  corvette  la  Perle  ^  lun,  le  plus  petit,  suivait  l'autre, 
avec  une  figure  où  se  mêlaient  des  expressions  de  joie,  d'élon- 
nement,  d'hésitation,  d'inquiétude.  C'étaient  Daniel  et  Rodokina, 
Daniel  avait  gardé  son  secret;  il  servait  respectueusement  la 
jeune  fille  comme  un  esclave  ,  et  ne  s'était  point  révélé  à  elle. 
Pendant  toute  la  traversée,  il  montra  cette  délicatesse  héroïque. 
Le  trentième  jour,  ils  arrivèrent  à  Marseille,  et  .  après  une  qua- 
rantaine de  dix  jours  ,  on  les  débanpia. 

Daniel  conduisit  Rodokina  ilan>  sa  famille.  C'était  le  soir:  Di- 


142  REVUE  DE  PARIS. 

mitry  Zaccarolis  habitait  une  petite  maison  de  campagne,  à 
Montolivel;  elle  rappelait  exactement  la  ferme  du  cap  Zoster  ; 
il  n'y  manquait  que  Rodokina  et  Ar^jus. 

—  Voilà  votre  fille,  dit  Daniel  à  Dimitry  :  je  vous  la  rends 
pure  et  digne  de  vous. 

Dimitry  et  ses  filles  inondèrent  de  baisers  et  de  larmes  la  vierge 
du  sérail.  Dans  l'excès  de  cette  joie,  le  sauveur  de  Rodokina  fut 
longtemps  oublié. 

—  Et  qui  êtes-vous  ,  dit  enfin  Dimitry  à  Daniel ,  vous  qui  me 
rendez  la  vie? 

Daniel  ôta  le  demi-masque  de  sole  verte  et  de  foulard  qui 
cachait  sa  figure,  et  dit  :  —  Je  suis  votre  beau-fils  ,  Daniel  de 
Gersaint. 

Rodokina  le  reconnut  celle  fois;  elle  poussa  un  cri  de  bon- 
heur et  perdit  connaissance. 

Ils  furent  mariés  le  lendemain  à  la  chapelle  du  rite  grec. 

Mérv, 


LA 

SiEliR  ROSE  ET  LA  SŒIR  GRISE. 


CHAPITRE  I]NED1T 

Ue»  UisloireH  du  Diable* 


I. 

C'était  il  n'y  a  pas  huit  jours  ;  l'automne  pluvieuse  ,  froide  et 
sombre,  avait  jeté  son  manteau  de  nuages  sur  la  terre  ;  la  nuit 
était  noire  et  triste  ;  on  eût  dit  que  l'hiver  était  venu  tout  d'un 
coup  et  sans  crier  :  Gare  !  pour  ne  plus  s'en  aller.  Le  vent  sif- 
flait, l'arbre  mugissait,  la  feuille  tombait  à  moitié  jaunie. —Par 
cette  triste  nuit,  je  me  promenais  seul  dans  ce  beau  parc  de  Saint- 
Cloud  ,  dont  les  allées  superposées  ne  ressemblent  pas  mal  à  une 
immense  échelle  de  verdure.  Sous  ces  arbres,  et  jeté  dans  un 
coin,  le  château  se  cache  d'ordinaire  ,  et  il  est  assez  difficile  à 
découvrir  ,  même  en  plein  jour.  Mais  ,  celle  nuil-là  ,  le  château 
étincelait  de  mille  feux  ,  on  comprenait  que  la  vie,  la  pensée  , 
la  fête,  la  joie,  les  graves  soucis,  les  inspirations  puissantes  , 
étaient  là-bas  dans  ces  murs.  —  Et  voilà  justement  pourquoi 
j'avais  le  courage,  à  cette  heure,  par  celte  nuit  funeste,  de  me 
promener  dans  le  parc  de  Saint-Cloud. 

Vous  savez  que  pour  atteindre  à  la  lanterne  de  Démosthè- 
nes  (  par  quel  caprice  a-t-on  ôlé  à  Diogène  sa  lanterne  ?  )  qui 
est  le  point  culminant  du  parc  ,  il  y  a  plusieurs  façons  de  s'y 
l»reuilre  ;  la  i)lus  siinidc  ,  c'est  de  suivre  l'allée  d'en  bas  et  de 


Jîl  FlEVUE  DE  PARIS. 

inonler  par  la  penle  d'eau  ,  à  l'allée  supérieure  ,  et  au  bout  de 
cette  allée,  d'en  prendre  une  autre  plus  élevée,  et  toujours 
ainsi,  comme  on  ferait  pour  monter  le  grand  escalier  de  Ver- 
sailles; —  ceci  est  la  manière  vulgaire.  Mais  pour  arriver  ;\ 
celte  fameuse  lanterne,  d'où  la  vue  embrasse  tout  Paris,  sans 
rencontrer  un  bomme,  il  est  une  autre  route  admirable  et  dif- 
ficiie  que  vous  avez  tous  prise  dans  votre  jeunesse  en  poussant 
d'admir;î!)les  cris  de  joie.  Ce  beau  cbemin  de  la  jeunesse,  consiste 
à  aller  (oui  droit  devant  soi.  par  des  sentiers  non  frayés.  Tout 
au  l)as  de  la  montagne  ,  vous  levez  la  tète,  et  regardantun  cer- 
tain point  du  ciel,  une  fugitive  étoile,  votre  étoilede  dix-buit  ans, 
vous  vous  dites  à  vous-même  :  —  J'irai  là  !  et  comme  vous  le 
dites,  vous  le  faites  ,  vous  allez,  —  par  les  ronces,  —  par  les 
ravins  ,  —  par  les  gazons  ,  —  par  les  sables ,  —  vous  grimpez 
toujours  Ouelqnefois  un  roober  se  présente  .  vous  gravissez  le 
rocher  ;  ([uelquefois  c'est  un  gros  arbre .  vous  escaladez  le  gros 
arbre;  c'est  là  vraiment  une  course  au  clocher  pour  laquelle 
on  n'a  jamais  assez  de  bras ,  assez  de  jambes  .  assez  de  soufïle  ; 
à  mesure  que  vous  montez  ,  l'ombre  s'épaissit  autour  devons; 
mais  cependant,  tout  à  vos  pieds,  vous  découvrez  comme  un 
océan  néi)uleux,  dont  les  vagues  montent  jusqu'à  vos  pieds.  Si 
bien  que,  grâce  à  ce  mirage  fantastique  ,  toute  retraite  devient 
impossible  ,  et  qu'il  vous  faut  grimiter ,  giiniper  encore ,  giim- 
per  toujours,  ^'oilà  pourtant  le  chemin  que  j'avais  i)ris  cette 
jmit-là  pour  me  promener  dans  le  parcdeSaint-Clond  ! 

Mais  par  ce  sentier  difficile,  si  vous  saviez  que  j'avais  une 
belle  escorte  !  Je  voyais  s'élever  devant  moi ,  comme  Jacob  à 
son  échelle,  une  blanche  myriade  de  beaux  anges;  —  tous 
les  anges  profanes  qui .  dans  nos  beaux  jours ,  avaient  ainsi 
escaladé  la  montagne,  le  nez  au  vent,  les  cheveux  épars ,  le  sein 
haletant,  la  lèvre  entr'ouverte.  —  Koiis  étions  jeunes  alors, 
elles  et  nous.  —  Elles  poussaient  de  petits  cris  joyeux  dans  les 
airs  ;  elles  allaient  à  la  conquête,  et  leur  écharpe  leur  servait 
d'oriflamme  ;  elles  faisaieiil  ])ifn  des  faux  pas  dans  cette  route  , 
mais  elles  se  relevaient  plus  animées  et  plus  tîères  ;  il  me  seni- 
J)lait  les  revoir  et  les  entendre;  ainsi  escorté,  je  marchais 
dans  leur  sillon  comme  autrefois;  comme  autrefois  je  leur 
tendais  la  main,  je  les  encourageais  du  geste ,  je  les  appelais  à 
ma  suite,  et  telle  était  la  imissance  du  souvenir,  (pie  j'arrivai 


REVUE  DE  PARIS.  lii 

ainsi  tout  au  sommet  de  la  montagne  sans  m'apercevoir  que  j'é- 
tais seul. 

Tout  en  face  delà  lanterne  de Démosthènes  est  une  ter- 
rasse; de  cette  terrasse,  (|uand  il  fait  nuit,  on  domine  un  abime. 
Vous  voyez  tout  au  loin  comme  une  masse  immense  de  papier 
qu'on  vient  de  réduire  en  cendres;  dans  ces  cendres  noires, 
brillent  un  instant  et  s'éteignent  de  petites  étincelles ,  faibles 
lueurs  agonisantes  qui  disparaissent  pour  toujours.  Pourtant, 
cette  masse  noire  ,  c'est  Paris  .  ces  étincelles  qui  brillent  et  dis- 
paraissent, c'est  Pâme,  c'est  la  pensée  de  la  ville  éternelle  qui 
s'endort  i)our  se  réveiller  peut-être  demain.  Jeu  étais  là  de  ma 
contemplation  ,  quand  je  sentis  sur  mes  deux  yeux  deux  petites 
mains,  mais  si  froides  !  quand  je  dis  froides,  l'une  de  ces  mains 
était  brûlante  ,  c'était  une  sensation  incroyable  et  que  nul  ne 
saurait  définir;  la  main  glacée  était  rude  au  toucber,  et  comme 
si  elle  eût  été  recouverte  d'un  duvet  nouvellement  tondu  ;  la 
main  brûlante  était  fine  et  douce  comme  la  main  d'une  femme 
de  quarante  ans;  en  même  temps  je  sentis  que  cette  créaluie 
invisible  était  assise  derrière  moi,  et  je  l'entendis  me  diie  tout 
bas,  mais  d'une  voix  mordante  :  —  Devine. '  —  C'est  le  diable! 
m'écriai-je  aussitôt.  —  Lui  aussitôt,  me  rendant  l'usage  de  mes 
deux  yeux.  —  Bien  deviné,  mon  secrétaire  Théodore  ! 

Moi,  sans  me  déconcerter  :  —  Et  voilà  justement,  mon  maî- 
tre, ce  qui  vous  trompe,  je  ne  suis  pas  votre  secrétaire  Théo- 
dore, et  bien  m'en  fâche  :  je  suis  un  pauvre  homme  à  qui  vous 
n'avez  jamais  rien  dicté  de  bon,  à  qui  vous  n'avez  pas  raconlé 
la  plus  petite  histoire,  pendant  que  vous  accabliez,  en  effet, 
votre  ami  bien-aimé  ,  Théodore  Hoffmann,  de  toutes  vos  faveurs, 
(juc  diable,  monseigneur,  on  n'est  pas  partial  comme  vous  létes  ! 
Boiteux,  ou  non  boiteux,  vous  avez  pénétré  (ans  toutes  les  mai- 
sons et  dans  toutes  les  âmes  ;  pas  un  toit,  pas  une  conscience 
qui  aient  un  secret  pour  vous  ;  vous  savez  l'histoire  de  l'huma- 
nité tout  entière  ;  vous  l'avez  étudiée  sous  son  aspect  le  jdus 
triste,  mais  aussi  le  plus  fécond  ;  vous  ètej,  sans  contredit,  le 
plus  grand  observateur  de  ce  monde,  et  quand  vous  voulez 
écrire  vos  commentaires,  vous  n'ajypelez  à  vous  tous  les  cin- 
([uante  ans,  qu'un  secrétaire  unique!  Vous  laissez  vos  autres 
serviteurs  se  morfondre  à  volie  jjorte,  et  devijier,  tant  bien  que. 
mal.  quelqne-uns  des  mer\eil!eu.\  mysitres  que  vous  prodi- 


146  REVUE  DE  PARIS. 

giiez  à  votre  favori  !  —  N'avcz-vous  donc  pas  appris  que  César 
fatiguait  quatre  secrétaires? 

Tel  autrefois ,  César  en  même  temps  , 
Dictait  à  quatre  en  styles  différents. 

Tout  beau  donc,  laissez-moi  en  repos,  me  raconter  à  moi- 
même  les  belles  hisloiros  que  je  sais  tout  bas  dans  mon  cœur,  et 
si  vous  avez  du  temps  à  perdre,  al  ez  réveiller  votre  secrétaire 
Théodore  qui  dort  sur  ses  deux  oreilles  et  sous  quelque  table  de 
cabaret  àl  heure  qu'il  est! 

—  Là  !  là  '  dit  le  diable  avec  cet  air  guoguenard-  que  vous 
savez,  ne  nous  fâchons  pas  si  rouge!  Il  est  vrai  que  j'aime  mon 
ami  Hoffmann.  C'est  un  puissant  esprit  qui  lutte  avec  moi  de 
finesse  et  de  naïveté,  ei  qui  n'a  jamais  tremblé'  je  ne  connais  pas 
d'homme  qui  prenne  plus  au  sérieux  les  écrits  les  plus  épou- 
vantrdiles!  il  aime  l'odeur  du  soufre,  comme  d'autres  l'odeur  de 
la  rose.  Enfin  je  l'aime;  mais  toi,  mon  fils,  je  ne  te  hais  pas 
non  plus.  Tu  m'as  rendu  quebiues  bons  otïices,  et  sans  me  con- 
naître, que  je  n'ai  pas  oubliés.  Le  premier,  tu  as  pris  en  main  la 
cause  du  roi  Louis  XV  (j'ai  son  âme!  )  et  de  ses  maîtresses  ,  et 
j'ai  dit,  en  parlant  de  toi:  f'oilàunbon  compagnon!  Tu  ai- 
mes le  rouge  et  les  mouches  ;  l'odeur  du  musc  ne  le  déi)laît  pas  ; 
or,  en  morale,  du  rouge  des  femmes  à  la  queue  du  diable,  des 
mouches  aux  cornes,  du  musc  au  soufre,  il  n'y  a  qu'un  pas. 
Ce  que  tu  n'as  pas  assez,  à  mon  gré,  et  ce  qui  te  manque  pour 
que  jamais  lu  sois  digne  d'écrire  sous  ma  dictée,  c'est  la  croyance. 
Tu  ne  croisa  rien;  tu  as  beau  faire,  c'est  dans  ton  sang.  Tu 
ne  crois  pas  au  diable  ,  comment  veux-tu  (jue  le  diable  croie 
à  toi? Même  à  présent  tu  me  regardes,  lu  me  flaires,  tu  ouvres 
de  grands  yeux,  comme  si  j'étais  un  jilialanstérieu,  un  humani- 
taire, une  ci-devant  Muse  de  la  patrie.  —  Rassure-toi,  mon  fils, 
je  ne  suis  que  le  diable,  et.  puisi;u'il  fait  nuit,  puisqu'il  fait  froid, 
je  le  raconterai  une  histoire,  si  tu  veux. 

Comir.e  il  disait  ces  mots,  je  me  rappelai  queFrédéric  Soulié, 
dans  les  Mémoires  du  Diable  .  nous  raconte  une  des  habitudes 
de  son  liéros,  el  je  cherchai  dans  ma  poche  un  cigarre.  Le  dia- 
ble devina  ma  politesse.  —  Tiens,  me  dit-il  en  m'offrant  un 
morceau  de  bois  mort,  fume-moi  cela.  En  même  temps  il  tournait 


HE  VUE  DH  PARIS.  147 

dans  ses  doigls  des  liraiiches  de  saule,  il  frottait  dans  le  crcnx 
de  sa  main  un  des  bouts  de  ce  cigarre  improvisé,  et  nous  voilà 
fumant  comme  deux  fnres,-  seulement  je  remarquai  fort  bien 
que  le  diable,  qui  ne  fait  rien  comme  les  autres  hommes,  met- 
tait dans  sa  bouche  le  bout  du  cigarre  tout  allumé,  —  particu- 
larité remarquable  que  Frédéric  Soulié  a  oul)lié  de  consigner 
dans  leurs  Mémoires. 

Maintenant,  reprit  le  diable,  que  veux-tu  que  je  te  raconte  ? 
—  Puis  devinant  ma  pensée  :  —  Oh!  me  dit-il,  tout  ce  que  tu 
voudras  excepté  cela.  Non,  ce  n'est  pas  moi  qui  te  raconterai 
tout  ce  qui  s'est  passé  il  y  a  cinq  ans  dans  ce  palais  aujourd'hui 
si  calme.  Non,  ceci  n'est  pas  une  histoire  en  l'air,  qui  se  raconte 
de  diable  à  homme  ou  d'homme  à  diable  j  mais  parlons  d'autre 
chose,  si  tu  veux. 

Ainsi  parlant,  il  détournait  la  tête  des  hauteurs  de  Saint-Cloud, 
où  ma  pensée  l'avait  porté  malgré  lui  (il  y  a  des  pensées  si  étran- 
ges, des  désirs  si  violents,  qu'ils  sont  plus  puissants  que  le 
diable);  moi,  à  mon  tour,  obéissant  involontairement  à  cet  être 
assis  à  mes  côtés  ,  je  jetai  les  yeux  sur  l'étroit  et  rude  sentier 
que  j'avais  parcouru  pour  arriver  jusqu'au  lieu  où  j'étais  assis. 
Le  sentier,  tout  à  l'heure  si  sombre,  était  illuminé  par  une 
clarté  douteuse  :dans  cettelumière  blafarde  s'a;jitaient  plusieurs 
personnes,  hommes  et  femmes  ,  occupés  à  tous  les  soins  de  la 
vie  de  chaque  jour.  Ces  hommes  étaient  devenus  gros  et  lourds, 
ces  femmes  avaient  perdu  depuis  dix  ans  le  charmant  embon- 
point et  la  douce  pâleur  de  leur  seizième  année  j  les  uns  et  les 
autres  étaient  occupés  de  mille  soucis  cruels ,  de  mille  ambi- 
tions mesquines,  de  mille  désirs  puérils.  —  Quelle  est  donc  cette 
vilaine  troupe  ?  m'écriai-je.  —  Eh  !  dit  le  diable,  c'est  la  troupe 
chantante  et  dorée  qui  tout  à  l'heure  t'accompagnait  dans 
l'ouibre,  à  travers  les  buissons ,  en  chantant  de  folles  chansons 
d'amour. 

—  Ce  qui  te  prouve  ,  ajouta  le  diable  en  me  prenant  le  bras , 
que  lorsqu'on  fait  tant  que  de  jeter  un  regard  en  arriére,  c'est 
une  grande  imprudence  de  ne  pas  aller  au  delà  de  quelque  dix 
ans.  Dix  années  de  moins ,  c'est  (luchpie  chose  de  si  mesquin  et 
de  si  triste  ,  c'est  un  passé  si  misérable  ,  qu'on  se  fait  horreur  à 
soi-même.  Autant  vaudrait  dire  à  l'horloge  qui  vient  de  sonner 
minuit  ;  Sonne  encore!  L'horloge  ne  l'apprendrait  guère  que 


148  REVUE  DE  PARIS. 

ce  que  tu  sais  déjà,  à  savoir,  qu'il  est  minuit.  Quand  donc  tu 
veux  évoquer  le  passé,  fais  en  sorte  que  ce  passé  soit  si  loin  de 
toi ,  que  lu  ne  sois  pas  compromis  d;ins  celle  solennelle  évoca- 
tion. Allons,  c'en  est  fait ,  et  puisque  lu  le  veux,  ces  vieux 
hommes  de  trente  ans  el  ces  vieilles  femmes  de  vingt-cinq  ans 
vont  disparaître.  Je  ne  viens  pas  ici  pour  te  chagriner. 

En  même  temps,  il  soufflait  sur  le  sentier,  et  toutes  ces  tristes 
figures  disi)araissaienl,  et  je  ne  voyais  plus ,  accrochées  aux 
branches  flexibles,  que  quelques  bouts  d'écharpes  bleues  el  blan- 
ches .  et  sur  le  gazon  des  pas  légers .  et  dans  les  airs  de  petits 
cris  de  joie  ,  et  je  compris  que ,  pour  évoquer  la  jeunesse  éva- 
nouie ,  il  y  a  en  nous  quelque  chose  do  plus  puissant  que  le 
diable  ;  —  c'est  le  cœur  ! 

Le  diable  entendit  ma  pensée. 

—  Maintenant,  dit-il,  il  faut  que  je  commence  mon  récit; 
aussi  bien,  voilà  assez  longtemps  que  je  le  prépare.  —  Dans  ces 
amas  de  maisons  noires  .  non  loin  du  dôme  des  Invalides,  qui 
ne  ressemble  pas  mal .  vu  d'ici ,  à  la  marmite  renversée  de 
quelque  pacha  à  trois  queues  ;  —  dans  ces  rues  qui  s'entre- 
croisent de  mille  façons  diverses,  —  entre  deux  jardins,  —  à 
côté  d'un  ancien  couvent  de  carmélites  ;  —  vois-tu... 

—  Je  ne  vois,  lui  dis-je.  qu'une  masse  noire,  faiblement  éclai- 
rée par  quelques  feux-follels  qui  s'éteignent  en  voltigeant. 

—  Eh  bien  donc!  regarde!  me  dit-il. 

En  même  temps  il  plaçait  devant  mon  oeil  droit ,  en  guise  de 
lorgnon,  cette  main  glacée  donl  je  vous  ai  parlé  tout  à  l'heure. 
Cette  main  produisit  sur  mon  nerf  optique  un  effet  incroyable. 
M.  Arago  ,  au  sommet  de  cette  tour  où  il  veille  sur  les  comètes 
errantes,  tout  prêt  à  leur  indiquer  leur  route ,  n'a  pas  d'instru- 
ments d'une  o|)lique  plus  claire  et  plus  infaillible. 

—  Oui,  m'écriai-je ,  maiFitenant  je  vois  le  dôme  des  Invali- 
des !  Il  reluit  comme  l'armel  de  Menbrin  sur  le  crâne  de  don 
Quichotte.  —  Je  vois ,  au  boul  d'une  rue  à  la  droite  de  l'hôtel , 
une  maison  en  ruine ,  et  celle  maison  est  encore  toute  remplie 
de  cellnles,  dortoirs  ,  réfectoires;  el,  —  l'horrible  aspect!  — 
voici  un  terrible  cachot,  sans  air,  sans  lumière,  sans  espoir! 

—  Regarde  loujours  ,  disait  le  diable.  Qw  vois-tu  ? 

—  Je  vois  maintenant  (pi'un  mur  épais  si-pare  ce  monastère 
d'une  maison  calme  et  sombre  et  tranquille.  Les  murs  de  cette 


REVU':  l»E  l'MU^.  U't 

nidlson  conseï  veiil  encore  des  vestiges  non  éiiiiivoques  d'un 
grand  luxe.  Les  plafonds  sont  chargés  d'amours  à  demi  nus  et 
de  ^  énus  plus  nues  que  les  amours.  Sur  ces  murailles  sont  en- 
core, à  demi  effacés,  des  chiffres,  des  emblèmes.  C'est  là  un 
contraste  éclatant  avec  ces  autres  murailles,  froides,  inanimées, 
terribles  ,  sanglantes.  —  Mais  où  donc  eu  voulez-vous  venir, 
monseigneur  ? 

Ici  le  diable  frotta  sa  main  sur  sa  poitrine  ,  comme  faisait  son 
lorgnon  le  jeune  dandy  de  l'Opéra,  quand  cette  belle  et  puis- 
sante Taglioni,  notre  regret  à  chaque  soirée  de  l'hiver,  descen- 
dait lentement  du  troisième  ciel,  ofi  elle  était  cachée  parmi  les 
Jleurs.  H  me  parut  que  ce  verre  grossissant  était  devenu  encore 
plus  terrii)le. 

—  Regarde  bien*,  ajoutait  le  diable.  Vois-tu  ,  dans  la  mu- 
raille qui  sépare  le  couvent  de  cette  élégante  petite  maison,  ja- 
dis consacrée  à  tous  les  vices  ,  une  porte  habilement  dissimulée, 
du  côté  du  couvent,  par  des  clous  de  fer,  du  côté  de  la  petite 
maison,  par  des  peintures  lascives  ? 

—  Je  vois,  en  effet,  une  muraille  ,  dans  celte  muraille  une 
porte  presque  invisible.  D'un  côlé,  une  cellule  de  religieuse  ;  de 
l'autre  côlé,  le  boudoir  d'une  fille  de  1  Opéra.  Mais  autant  que 
j'en  puis  juger  par  la  décoration  que  vous  préparez  avec  tant  de 
soins  ,  vous  allez,  monseigneur,  me  raconter  une  vulgaire  his- 
toire, moitié  sacrée  ,  molié  itroîane  ,  <|ui  se  passe  A  la  fois  sous 
le  voile  de  serge  et  sous  le  voile  de  gaze;  —  quelque  sotie  in- 
trigue d  un  marquis  d'ancien  régime  avec  une  religieuse  retenue 
dans  ce  cloître  par  des  vœux  éternels.  —  S'il  en  est  ainsi,  sei- 
gneur diable,  vous  pouvez  rengainer  votre  histoire  ;  il  y  a  long- 
temps que  nous  la  savons. 

—  Impatient  jeune  homme  !  s'écria  le  diable  en  crachant  la 
cendre  de  son  cigarre  ;  avec  leur  rage  de  tout  deviner,  on  ne 
pourra  bientôt  plus  raconter  luie  honnéle  petile  histoire  !  Je  veux 
ce{iendant  te  raconter  mon  histoire,  ajoula-t-il,  et  lu  l'écouteras 
bon  gré  mal  gré.  Tu  es  tombé  entre  mes  griffes,  il  ne  sera  pas 
dit  que  tu  en  sois  quille  à  si  bon  marché.  Preiuis  donc  ta  peine 
en  patience.  Autrefois  ,  pour  te  punir  de  ton  impolitesse,  j'au- 
rais pris  et  emporté  ton  âme;  mais  qu'en  faire  aujourd'hui  ? 
j'ai  des  àines  à  revendre.  Kcoute-moi  donc,  et  itermets-moi , 
avant  de  faire  agir  mon  dram'' ,  de  disposer  mon  théâtre  ;>  mon 

15, 


151)  KliVL'L  DE   l'AKlS. 

Si'à.  C'osl  bien  le  moins  que  moi,  le  diable,  j'use  des  inùmes 
droits  que  le  dernier  faiseur  de  mélodrames,  expliquant  à  son 
parterre  comment  le  palais  où  vont  entrer  ses  personnages,  a 
été  bàli  tout  exprès  pour  cette  fable  dramatique  ;  comment  il 
y  a  ici  une  fausse  porte,  plus  loin  un  corridor,  plus  loin  un  sou- 
terrain ;  comment  cette  fenêtre  donne  sur  les  Alpes,  et  cette 
autre  fenêtre  sur  le  mont  Apennin  ;  comment  il  y  a  un  balcon  à 
votre  gauche  ,  un  précipice  à  votre  droite.  En  même  temps  no- 
tre homme  vous  i-emet  un  trousseau  de  clefs,  comme  dans  le 
conte  de  la  Barbe-Bleue.  Si ,  par  malheur,  vous  oubliez  une  seule 
des  indications  de  l'architecte  dramatique  ;  si  vous  perdez  une 
seule  clef  du  trousseau,  — crac  !  —  il  n'y  a  plus  de  mélodrame  ! 
C'est  l'histoire  des  chèvres  que  passe  le  chevrier  dans  Don 
Quichotte.  Je  reprends  donc  mon  récit  : 

Ce  couvent  que  tu  vois  là-bas,  à  côté  de  cette  jolie  maison,  et 
qui  est  aujourd'hui  occupé  par  un  marchand  de  bois,  était  en- 
core, avant  1788,  rempli  de  religieuses  carmélites  (jni  vivaient 
dans  toute  la  sévérité  de  leur  ordre.  Cette  maison  A  côté,  qui 
porte  un  écriteau  :  Maison  à  louer,  et  que  personne  ne  veut 
louer,  parce  que  cette  maison  est  trop  éloignée  du  vice  parisien 
et  qu'elle  n'a  pu  se  façonner  encore  aux  habitudes  bourgeoises, 
était,  en  ce  temps-là ,  une  de  ces  petites  maisons  reculées  où  les 
grands  seigneurs  d'autrefois  se  venaient  reposer  de  leurs  excès 
en  plein  jour,  par  d'autres  excès  nocturnes  et  cachés,  s'étudiant 
ainsi  à  rappeler  de  leur  mieux  les  belles  nuits  des  petits  appar- 
tements de  Versailles.  Sois  tranquille  ,  je  ne  te  ferai,  à  ce  pro- 
pos ,  ni  déclamation  ,  ni  morale.  Je  n'ai  jamais  compris  com- 
ment on  pouvait  avoir  tant  d'émotions  de  tout  genre,  à  propos 
d'un  fait  historique.  L  historien  qui  se  passionne  pour  ou  contre 
l'histoire  qu'il  rapporte,  me  paraît  un  insensé.  Le  fait  n'a  pas 
besoin  de  commentaires,  par  cela  même  qu'il  est  un  fait  ; 
mais  ne  remplaçons  pas  une  déclamation  par  une  autre  décla- 
mation. 

—  Donc  .  ily  a  de  cela  à  peu  près  cinquante  ans... 
A  ces  mots  prenant  la  parole  : 

—  Ualte-là,  mon  maître  !  m'écriai-je;  mais  il  me  semble  que 
vous  n'êtes  guère  d'accord  avec  vous-même.  iNe  disiez-vous  pas 
tout  à  l'heure  que  ce  n'était  pas  la  i)eiiie  d'évoquer  des  souvenirs 
si  voisins  de  nous,  et  qu'A  <'(ni|)  sûr.  dans  <le  pareilles  évoca- 


Ki;VL'l-:  DL  l'AKIS.  loi 

lions,  il  n'y  avait  pour  nous  iiiie  des  hinailialions  à  recueillir  ? 

—  Je  disais,  reprit  le  diable,  que  je  suis  un  fou  et  un  insensé 
de  parler  ainsi,  dans  la  simplicité  de  mon  esprit,  avec  de  pareils 
êtres  incomplets  et  pétulants,  qui  ne  savent  rien  et  qui  veulent 
tout  savoir.  Il  faut ,  en  vérité  ,  que  je  sois  bien  oisif  pour  uiar- 
rèter  avec  un  auditeur  de  votre  espèce  ,  qui  m'interrompt  sans 
respect  à  chaque  phrase  que  je  commence.  Me  prends-tu  donc 
pour  un  faiseur  de  vaudevilles  de  bas  étage  '  Ai-je  donc  1  air 
d'un  poète  de  carrefour?  Apprends  que  ce  qui  fait  que  le  diable 
est  le  diable  ,  c'est-à-dire  que  le  pouvoir  est  le  pouvoir,  que  la 
volonté  est  la  volonté ,  c'est  au  contraire  l'inexorable  logique 
des  gestes  et  des  pensées  du  diable  :  d'un  être  comme  moi  tout 
se  tient ,  le  commencement ,  le  milieu  et  la  fin.  Tout  à  l'heure  , 
quand  tu  détournais  la  tète  avec  effroi  des  grisettes ,  des  sou- 
brettes, des  comédiennes  ,  des  jeunes  femmes  et  des  jeunes  gens 
qui  ont  été  les  amis  et  les  compagnons  de  ta  folle  jeunesse  ,  je 
t'ai  expliqué  comment  tu  avais  eu  tort  d'évoquer  ces  dix  années 
de  ta  vie,  et  comment ,  s'il  est  permis  à  lliomme  de  revenir  en 
arrière  ,  ce  n'est  jamais  en  passant  du  lendemain  à  la  veille.  — 
Mais  à  présent  que  je  te  parle  de  cinquante  ans,  tu  m'arrêtes  et 
lu  me  dis  :  —  L'est  trop  peu  encore.  Insensé  !  Comme  si  ces 
cinquante  années  ne  comprenaient  pas  une  révolution,  et  comme 
si  cette  révolution  ne  pouvait  jtas  compter  au  moins  pour  trois 
siècles!  Dans  ces  cinquante  ans  dont  je  parle,  l'humanité,  c'est- 
à-dire  riiomme  et  le  diable  ,  l'âme  et  le  corps ,  la  pensée  et  l'ac- 
lion,  ont  plus  vécu  qu'ils  n'avaient  fait  depuis  le  commencement 
du  monde.  Cinquante  ans!  Mais  je  reprends  mon  récit  où  je 
l'avais  laissé. 

Donc,  il  y  a  de  cela  cinquante  ans ,  plus  ou  moins,  la  vieille 
société  française  ,  minée  au  dedans,  se  croyait  encore  éternelle. 
Elle  jouait  avec  les  principes  qui  la  devaient  renverser  de  fond 
en  comble,  tlle  appelait  cela  se  jouer  avec  le  paradoxe.  Cepen- 
dant toutes  choses  étaient  debout  et  avaient  gardé  une  appa- 
rence de  force  et  de  vie  incroyable  :  l'armée  ,  l'église  ,  la  ville  , 
la  cour,  le  parlement,  l'aristocratie,  les  nobles  ,  et  tout  au  bas 
le  peuple,  qui  tremblait  encore  devant  le  lieutenant  de  police  , 
et  qui  avait  peur  de  cette  Bastille  qui  ne  tenait  plus  qu'à  un 
souffle.  Au  milieu  de  ce  chaos  organisé  se  tenait,  immobile  en 
apparence,  mais  déjà  allendant  l'hiiire  du  triomphe,  une  armée 


152  RKVLK  DE  l'AHIS. 

d'espril  lévollés,  plus  formidable  mille  fois  que  celte  armée 
d'angps  rebelles  que  Milton  a  cbanlés.  Ab  !  Satan!  Satan;  si  tu 
avais  eu  à  tes  ordres  une  pareille  pbalange!  Voltaire,  Diderot, 
d'Alenibert,  Rousseau,  3Jontesquieu,  quelle  trouée  tu  eusses 
faite  dans  la  pbalange  céleste;  mais,  pauvres  diables  que  nous 
étions,  nous  n'avions,  pour  nous  battre,  que  ce  grand  canon 
dont  parle  Milton.  Pour  qu'il  eût  porté  loin,  ce  canon  ,  il  eût 
fallu   le  bourrer  avec  les  feuilles  du  Contrat  social. 

Pardon,  ajouta  le  diable,  je  crois  (jue  je  m'oublie  en  vaines 
dissertations.  Que  voulez-vous?  j'ai  la  tète  sireni)'.lie  de  romans 
modernes ,  de  drames  modernes ,  de  mémoires .  de  révélations, 
sans  compter  qu'on  vient  d'inventer  une  autre  esitèce  de  torture 
morale  qu'on  ai)pelle  Histoire  des  salons  de  Paris!  C'est  à  en 
perdre  la  tête  ;  mais  on  a  la  tète  forte  ,  heureusement. 

Donc,  il  y  a  de  cela  cinquante  ans,  plus  ou  moins,  vivait 
loin  de  Paris ,  loin  de  Versailles ,  un  honorable  gentilhomme 
plein  de  bon  sens  et  de  courage.  1!  avait  tant  de  sens,  qu'il  avait 
deviné  que,  pour  ne  pas  périr  si  vite,  l'aristocratie  française 
aurait  dû  se  défendre  et  non  pas  s'abandonner  à  plaisir.  Il  avait 
tant  de  courage ,  qu'il  osa  résister  au  double  envahissement  de 
la  philosophie  et  du  peuple.  Dans  1  incroyable  délire  qui  s'était 
emparé  de  tous  les  gens  de  sa  caste ,  le  vieux  comte  de  Fayl- 
Billot  (c'était  son  nom)  vivait  seul  avec  ses  tristes  pressenti- 
ments. Il  avait  perdu  son  iils  uuique  à  la  bataille  de  Fontenoy,  et 
il  en  rendait  grâce  au  ciel .  car  au  moins  savait-il  à  jamais  son 
nom  étenit ,  et,  de  ce  coté-là  était-il  sans  inquiétude.  Son  fils 
mort,  il  lui  restait  deux  filles,  Louise  et  Léonore,  d'un  naturel 
bien  différent:  Louise,  c'était  l'ange ,  Léonore ,  c'était  le  dé- 
mon. L'une  était  si  pure,  que  jamais  pensée  mauvaise  ne  put 
approcher  même  de  sa  tète  et  même  en  songe  ;  l'autre  était 
déjà  pervertie  à  quinze  ans.  Toutes  deux  étaient  belles  de  la 
même  beauté.  Mais  je  suis  bien  bon  de  me  fatiguer  à  le  faire 
des  descriptions,  comme  si  jetais  un  conteur  ordinaire.  Regarde 
plutôt. 

Je  vis  en  effet ,  toujours  à  l'aide  de  cette  main  transparente 
du  diable,  dans  un  beau  jardin  du  vieux  temps,  deux  jeunes 
filles  à  peu  près  du  n:éme  âge, — seize  ans  ù  peine.  Je  reconnus 
Louise  au  calme  de  sa  belie  figure  ,  à  la  blancheur  transpa- 
rente de  son  teiiit .  à  Téciat  de  son  regard  Ideu  comme  le  c;el  ! 


RE\  LE  [>K  l'A  RIS.  1 '..> 

.lo  reconnus  Léouore  à  la  vivacité  de  ses  iegar«Is ,  à  la  pétu- 
lance de  sa  démarche ,  à  ragitalion  impatiente  de  toute  sa  per- 
sonne. Celle  révolution  qui  couvait  soiu-dement  dans  la  nation 
française  avait  pénétré  dans  les  recoins  les  plus  cachés  de  ce 
peuple.  Elle  ne  s'était  arrêtée  ni  à  la  porte  du  temple ,  ni  au 
seuil  des  couvents.  Elle  fermentait  dans  les  plus  jeunes  cdurs  et 
dans  les  âmes  les  plus  candides.  En  ce  temps-là,  plus  d'une 
jeune  fille  se  relevait  la  nuit  pour  lire  ,  ù  la  lueur  d'une  lampe 
infernale,  la  Pucelle  de  Voltaire,  ou  la  Religieuse  de  Diderot, 
Celait  dans  toutes  les  consciences,  jeunes  ou  vieilles  ,  un  bruit 
sourd,  frénétique,  implacable,  contre  les  institutions  rerues.  Ja- 
mais je  n'avais  compris  comment  celte  révalle  du  fait  contr<' 
l'idée,  du  présent  conlre  le  passé,  de  la  philosopiiie  contre  la 
loi,  était  une  révolte  générale,  comme  je  le  comprenais  h  cette 
heure,  en  voyant  la  figure  de  Léonore;  jamais  aussi  je  n'a- 
vais compris  la  beauté  humaine  dans  toute  sa  perfection ,  la 
grâce  dans  toute  son  innocence,  la  vertu  dans  toute  sa  séré- 
nité, comme  je  les  compris  en  voyant  la  douce  figure  de 
Louise.  —  Comprends-tu,  me  dit  le  diable,  ce  que  je  veuxdiie 
à  présent  ? 

—  Oui,  lui  dis-je  ;  rien  qu'à  voir  les  deux  sœurs,  je  com- 
prends que  Louise  c'est  la  jeune  fille  doucement  épanouie  au 
souffle  de  son  seizième  printemps ,  pendant  que  Léonore  c'est  la 
fleur  violemment  ouverte  à  l'agitation  de  toutes  les  passions  inté- 
rieures. —  Voilà  une  métaphore  bien  ambitieuse,  me  dit  le  dia- 
ble, et  qui  ne  vaut  pas  grand  chose  !  Je  n'ai  pas  voulu  te  dé- 
montrer une  métaphore;  j'ai  voulu  te  prouver  que  mon  histoire 
était  vraie,  quoique  bien  étrange.  La  vérité  de  mon  histoire  est 
prouvée  par  le  visage  des  deux  sœurs  ;  et  que  vos  romanciers 
seraient  heureux  s'ils  pouvaient  voir  ainsi ,  avec  l'œil  de  leur 
esprit,  les  figures  de  leurs  héroïnes  !  Ils  n'en  seraient  pas  ré- 
duits à  nous  faire  des  descriptions  si  longues,  si  minutieuses 
et  si  obscures;  ils  verraient  plus  clair  dans  leur  imagina- 
tion et  dans  leur  esprit  ! 

Malgré  lui,  ])ére  de  ces  deux  filles  que  tu  vois  là  ,  le  vieux 
comte  deFayl-Billotétait  un  philosophe,  mais  un  jibilosophe  à  sa 
manière.  Quand  ses  deux  filles  eurent  seize  ans  ,  il  devina,  aussi 
bien  ipie  lu  viens  de  le  deviner,  les  inclinations  de  l'une  et  de 
l'autre.  Évidemment  Louise  serait  la  consolation  de  sa  vieillesse. 


1S4  REVUE  DE  PARIS. 

Léonore  en  serait  le  déshonneur.  Il  vil  cela  neltemenl ,  sans 
hésilalion  ;  il  bénit  Louise  et  il  eut  penr  de  Léonore.  Et  comme 
il  avait  déjà  renoncé  à  son  lils  mort,  il  résolut  de  renoncer 
aussi  à  cette  fille  vivante.  Il  déclara  à  Léonore  qu'elle  ne  met- 
trait pas  le  pied  dans  le  monde  el  qu'elle  resterait  au  cou- 
vent . 

Tu  crois  peut-être  que  Léonore  s'épouvanta  à  cette  nouvelle 
et  qu'elle  essaya  de  fléchir  son  p^re;  c'était  une  intelligence  trop 
ferme  et  trop  énergique  pour  s'abaisser  à  prier,  surtout  à  prier 
son  père.  Dans  ce  relâchement  général  de  tous  les  pouvoirs, 
Léonore  avait  très-bien  compris  que  l'autorité  paternelle  ne  te- 
nait qu'à  un  fil,  non  plus  que  l'autorité  royale.  Elle  sentait  dans 
sa  projjre  conscience  (pie  l'édifice  social  était  miné  et  qu'il  allait 
tomber  en  ruines,  et  elle  élait  sûre  qu'au  milieu  de  ces  ruines 
elle  saurait  trouver  une  fente  assez  large  pour  s'échapper  et  pour 
être  libre.  Elle  déclara  donc  à  son  père  qu'elle  prendrait  le 
voile,  et  en  effet  elle  prit  le  voile  le  jour  même  ou  sa  soeur  Louise 
se  maria. 

Toute  sa  vie,  Louise  avait  eu  peur  de  sa  sœur.  L'ironie  de  Léo- 
more  flétrissait  toutes  choses  autour  d'elle  ,  el  jamais  Louise 
n'avait  compris  qu'on  pût  rire  ainsi  à  tout  propos  des  croyances, 
des  atfections,  des  devoirs;  Louise  élait  comme  une  pauvre  fille 
échappée  de  Saint-Cyr,  à  la  chaste  tulelle  de  M"e  de  Maintenon, 
qui  se  serait  trouvée  jetée  tout  d'un  coup  dans  les  orgies  de  la 
régence.  Son  père,  qui  l'aimait,  et  qui  avait  porté  sur  elle  toutes 
les  affections  de  sa  vie,  maria  cette  fille  bien-aimée  à  un  beau 
jeune  homme ,  le  marquis  de  Cinlrey  ,  qu'on  renommait  en  ce 
temps-là  pour  ses  bonnes  mœurs.  Mais,  hélas  !  si  tu  savais, mon 
fils,  quelles  étaient  les  bonnes  mœurs  de  ce  temps-là,  comme  tu 
mépriserais  la  jeunesse  dorée  de  ce  siècle  !  Quand,  par  hasard, 
je  vois  messieurs  vos  gentilshommes  à  la  mode,  ceux  que  vous 
appelez  fièrement  vos  roués,  vos  débauchés,  vos  joueurs;  quand 
je  compare  vos  Lauzun,  vos  Richelieu  de  ce  siècle,  même  aux 
valets  de  chambre  du  maréchal  de  Richelieu,  je  me  prends  à 
sourire  de  pitié.  Tous  ces  petits  messieurs,  que  votre  époque  re- 
garde avec  admiration  comme  le  nec  plus  ultra  de  la  rouerie 
humaine,  n'iraient  pas  aux  lalons  des  plus  sages  abbésdeSaint- 
Sulpice  en  1704.  Ces  messieurs  sont  ivres-morts  à  l'heure  où 
le  wiii^sièclecominençail  à  boire;  une  journée  de  jeu  les  ruine  ; 


REVUE  DE  PARIS.  lo3 

ils  courent,  depuis  dix  ans,  après  une  demi-douzaine  de  filles 
qui  sont  toujours  les  mêmes,  sans  qu'il  y  ait  moyen,  pour  eux, 
d'éviter,  quoi  qu'ils  fassent,  un  bon  mariage  et  une  bonne  place 
(pielque  part.  Tu  ne  peux  donc  pas  absolument,  à  l'aide  de  ces 
petits  messieurs,  te  faire  la  moindre  idée  de  la  vertu  et  de  la  sa- 
gesse du  marquis  de  Cintrey. 

Cependant  le  vieux  comte  le  prit  pour  son  gendre,  faute  d'un 
meilleur.  Cintrey étaitfier,  il  parlait  peu,  il  était  mécontent  de  la 
cour,  il  avait  reçu  en  duel  une  large  balafre  au  milieu  du  visage; 
il  lisait  beaucoup  les  Nuits  d'Young  et  le  Shakspeare  de  Le- 
touriieur;  il  était  insolent  avec  tout  le  monde,  et  surtout  avec 
ses  vassaux;  il  n'avait  pas  souscrit  à  V  Encyclopédie,  il  haïssait 
Voltaire,  il  méprisait  Rousseau,  il  levait  son  chapeau  quand  il 
parlait  du  roi  Louis  XIV;  le  vieux  Fayl-Biilot  put  donc  croire 
que  sa  chère  Louise  serait  en  effet  trop  heureuse  avec  un  homme 
d'un  si  noble  caractère. 

En  effet,  dans  les  premiers  temps  de  son  mariage,  Louise  s'es- 
tima heureuse  et  digne  d'envie.  En  ce  temps-là,  les  honnêtes 
filles  obéissaient  facilement  à  leur  père;  elles  étaient  peu  dispo- 
sées aux  maux  de  nerfs  et  aux  vapeurs  ;  elles  aimaient,  sans  dis- 
grâce ,  le  mari  qu'on  leur  ordonnait  d'aimer.  Quand  je  vois, 
dans  vos  romans,  vos  femmes,  jeunes  et  vieille^,  qui  pleurent, 
qui  gémissent,  qui  se  tordent  les  mains,  pour  un  oui  el  pour  un 
non  qui  les  contrarie,  je  ne  sais  que  penser.  Les  honnêtes  fem- 
mes de  ces  temps  de  licence  sont  de  beaucoup  supérieures  aux 
honnêtes  femmes  de  ce  temps  de  vertu.  Louise  aima  son  mari; 
elle  eut  un  bel  enfant,  et  son  amour  pour  son  mari  redoubla. 
On  citait  partout  celte  jeune  femme,  qui  avait  vingt  ans,  comme 
un  modèle  de  piété  filiale,  de  vertu  conjugale  et  d'amour  ma- 
ternel. Elle  avait  le  respect  de  lous  les  hommes  et  le  respect 
de  toutes  les  femmes.  Malheureuse  créature,  elle  a  bien  souf- 
fert! 

Celle  exclamation  de  pitié,  dans  la  bouche  du  diable,  m'étonna 
au  dernier  point.  —  Qu'avez  vous?  lui  dis-je,  il  me  semble  que 
vous  jdeurez  sur  la  vertu  ?  voulez-vous  bien  n'être  pas  ridicule 
à  ce  point-là  ! 

—  Eh  pourquoi  donc,  reprit  le  diable  ,  n'aurais-je  pas  un  bon 
mouvemenl  de  temps  à  autre?  Quel  est  l'homme,  je  dis  le  plus 
méchant .  qui ,  après  avoir  tué  son  ennemi,  ne  se  seule  pas  ému 


156  REVUE  DE  PARIS. 

enreganlaiit  ce  cadavre  élendu  A  ses  pieds?  Moi,  je  suis  ainsifait, 
que  je  souffre  à  la  fois  du  malheur  des  honnêtes  gens  et  du  suc- 
cès des  vicieux  ;  tout  ce  qui  est  dans  l'ordre  me  révolte,  et  aussi 
fout  ce  qui  est  hors  de  l'ordre.  El  voilà  justement  ce  qui  i)rouve 
que  je  suis  tout  i'i  fait  maudit.  Cette  femme,  dont  je  parle,  a  été 
bien  malheureuse  ;  c'est  là  un  de  mes  chefs-d'œuvre,  dont  je 
suis  le  plus  triste  et  le  plus  fier.  Mais  en  ce  temps-là,  je  n'avais 
à  commettre  que  ([uelques  petits  crimes  isolés  pour  ne  pas  me 
rouiller  dans  l'oisiveté.  A  l'époque  de  la  révolution  française, 
les  événements  étaient  plus  forts  que  moi  même  ;  je  fus  ohligé 
de  me  mettre  à  l'écart  pour  ne  pas  être  emporté,  moi  aussi, dans 
cet  horrible  lourhillon,  avec  le  trône  eiraulel,  et  afin  qu'après 
la  tempête.  quel<iue  chose  de  surhumain  restât  dans  celte  France 
de  François  1"  et  de  Louis  XV,  que  j'ai  toujours  aimée.  Comme 
il  ne  m'était  pas  donné  à  moi  de  finir  la  révolution  française, 
pas  plus  qu'il  ne  m'avait  été  donné  de  la  commencer,  car  c'était 
unereuvreau-dessusdes  forces  d'une  puissance  misérable  comme 
est  la  mienne,  j'avisai  dans  ce  petit  coin  de  Paris  cette  femme, 
cette  Louise,  belle,  honnête,  estimée,  aimée,  heureuse,  et  je  me 
dis  en  moi-même:  «  Laissoiis  déplus  puissantes  intelligences 
bouleverser  la  France,  cette  femme  me  suffira!  ■> 

Puis  le  diable  ajouta  :  —  Regardez  plutôt  !  ne  voyez-vous 
pas  notre  petite  maison  élinceler  soudain  de  mille  feux? 

— Oui.  en  effet  (et,  en  même  temps,  je  regardais  de  toutes  les 
forces  de  mon  âme) ,  tout  s'apprête ,  dans  cette  maison ,  pour 
une  fête  splendide.  L'argent  ciselé,  le  bronze  et  l'or,  les  cristaux 
légers  comme  l'air,  les  fleurs  les  plus  rares,  les  velours  tendus 
sur  les  bois  sculptés  à  jour,  la  dentelle  et  l'ivoire  luttant  de  légè- 
reté et  de  transparence.  Ouelles  formes  riantes  !  quels  chefs- 
d'œuvre  étincelants  !  quel  enivrement  universel  !  On  dirait  qu'eu 
ce  beau  lieu  tout  vous  sourit  d'un  sourire  éternel.  Les  sophas 
vous  tendent  les  bras  comme  autant  de  prostituées  en  délire; 
les  fauteuils  vous  bercent  doucement  en  chantant  un  air  àboire  ; 
les  beaux  lapis  vous  portent  sans  vous  toucher;  les  satyres  dan- 
sent en  portaiit  les  bougies  allumées;  les  chenets  se  traînent  à 
vos  pieds,  chargés  d'une  Hamme  odorante;  la  pendule  se  dan- 
dine gracieusement  eti  sonnant  les  heures  que  vous  aimez  le  plus; 
du  plancher,  du  plafond,  des  murailles,  se  détachent  légère- 
ment les  dieux  et  les  déesses  de  la  fable;  les  têtes  se  couron- 


KtMli  m  PARIS,  ]b7 

lient  de  roses;  les  ceintures  se  re'àclient;  les  seins  commencent 
à  battre  doucement.  One  d'esprit!  quels  murmures  !  quels  sou- 
pirs î  quelle  audace  !  Eu  vérité,  ces  femmes,  (jui  entrent  ainsi  eu 
se  tenant  par  les  mains,  vous  ])rûlent  rien  qu'à  les  voir;  leur 
pied  esl  une  Hamme  qui  éclaire  leur  jamlje  jus(iu'à  la  jarretière  ; 
de  leurs  deux  mains  sortent  des  étincelles ,  de  leurs  cheveux 
(omhent  des  perles;  leur  cou  est  effilé  comme  le  serpent;  leur 
gorge  est  en  délire,  et  leur  cœur  est  froid  comme  le  marbre;  la 
gaze  les  touche  à  peine  ,  et  s'écarle  en  frémissant.  As-tu  vu  (je 
tutoyais  le  diable!  ),  as-tu  vu  celle-là  qui  cache  un  petit  signe 
noir  dans  le  i)li  de  son  sourire?  —  et  celle-là,  dont  le  bras, d'un 
b!anc  mat,  écrase  l'or  qui  l'entoure?  —  et  celte  autre  qui  sourit 
comme  une  folle  ?  et  cette  autre  qui  s'admire  dans  cette  glace 
brillante-,  et  qui  retourne  languissammeut  sa  tète  pour  regarder 
son  épaule,  et  qui  dévore  sa  propre  beauté  d'un  œil  impudique, 
tant  que  ce  regard  peut  aller?  Ah  !  finissons,  finissons!  je  suc- 
combe !  je  me  meurs  !  Disant  ces  mots,  je  rejetais  bien  loin  de 
moi  cet  enivrant  spectacle  ;  lediablejouissaitdemon  étonnemeut 
et  do  mon  émotion. 

~  N'est-ce  pas,  jeune  homme,  me  dit-il  d'un  ton  goguenard, 
qu'en  ce  temps-là  nous  comprenions  un  peu  mieux  que  vous  ne 
faites  aujourd'hui,  tout  l'altiiail  du  plaisir  et  de  l'amour?  Nous 
étions  passés  maîtres  dans  tous  ces  fins  détails  de  la  fête  et  delà 
joie.  Rien  qu'à  notre  luxe,  on  nous  reconnaissait  pour  des  gens 
nés  dans  l'or,  dans  la  grandeur  et  dans  la  soie.  Nous  étions  na- 
turellement gentilshommes,  et.  définis  nous,  vous  n'avez  vu  que 
de  misérables  contrefaçons.  Pauvres  petits  bourgeois  que  vous 
êtes  !  J'ai  ri  biensouvent,eu  vous  voyant  vous  arranger  à  grand' 
|)eine.  dans  quelques  chambres  écartées  d'ime  maison  à  ciu(| 
étages,  un  xvme  siècle  à  votre  usage.  Mes  petits  messieurs,  vous 
avez  beau  dorer  et  redorer  de  vieux  meubles,  vous  avez  beau 
commander  des  sophas  tout  neufs,  ni  vos  peintures,  ni  vos  ve- 
lours, ne  ressemblent  à  nos  peintures  et  à  nos  velours.  Et  quand 
bien  môme  vous  seriez  parveiuis  à  imiter  (juchpie  peu  tout  ce 
luxe  que  tu  vois  là,  la  chose  plaisante!  vous  introduiriez  dans 
ces  demeures  des  marchandes  de  modes,  des  femmes  d'huissier 
ou  des  clercs  de  notaire  :  mesquine  et  ridicule  parodie  de  la  di- 
gnité humaine! 

Ainsi  parlait  le  diable;  moi  cependant  je  ne  rècoulais  plus,  et 

^)  14 


15S  REVUE  DE  PARIS. 

tout  entier  au  spectacle  que  j'avais  sous  les  yeux,  je  regardais. 
Quand  toute  cette  fête  fut  l)ien  préparée,  entrèrent,  pêle-nîêle  , 
de  jolies  femmes  indécemment  parées,  entrèrent  aussi  de  beaux 
petits  jeunes  gens  à  l'air  fin  et  spirituel  ;  toutes  les  belles  ma- 
nières du  beau  monde  se  déployaient  à  l'aise  dans  ces  riches  sa- 
lons ;  des  serviteurs  empressés  et  invisibles  dressaient  la  table,  le 
vin,  les  fleurs  ,  la  glace,  le  gibier  envelop|)é  dans  ses  plumes 
brillantes,  toutes  les  choses  qui  sourient  naturellement  dans  le 
verre,  dans  la  porcelaine,  autoui  des  lustres,  autour  des  femmes  ; 
jamais  si  vives  ne  m'étaient  apparues  ,  même  dans  mes  songes 
d'été,  toutes  ces  splendeurs. 

—  Par-Dieu  !  dis-je  au  diable,  je  conçois  maintenant  que  tous 
ces  gens-là  soient  morts  sans  se  plaindre  :  ils  savaient  ce  que 
vaut  la  vie,  ils  en  avaient  cueilli  toutes  les  tleiirs,  épuisé  toutes 
les  coupes,  étudié  et  gaspillé  une  à  une  et  toutes  à  la  fois,  toute 
les  grâces,  toutes  les  voluptés,  toutes  les  nudités;  par-Dieu  !  ce 
n'est  pas  si  difficile  de  mourir  quand  on  est  ainsi  arrivé  au  plus 
haut  point  où  peut  monter  l'esprit,  la  révolte,  l'orgueil,  la  puis- 
sance, l'égoïsme,  le  mépris  pour  tout  ce  qui  n'est  pas  soi  ! 

—  Je  vous  ferai  remarquer,  reprit  le  diable,  que  votre  inter- 
jection :  par-Dieu!  n'est  pas  polie  s'adressant  à  ma  personne. 
Il  n'y  a  même  pas  si  longtemps  qu'à  ce  seul  mot  j'aurais  été 
obligé  de  disparaître  brutalement,  en  laissant  après  moi  une 
longue  odeur  de  roussi.  Les  progrès  du  siècle  et  l'anéanlisse- 
ment  de  toute  espèce  de  préjugé  me  dispensent  heureusement 
de  cette  cérémonie.  Bien  plus  ,  tu  ferais  le  signe  de  la  croix 
avec  de  l'eau  bénite,  que  mon  devoir  de  diable  bien  élevé  serait 
de  n'y  pas  prendre  garde.  Cependant  je  t'avertis  que  la  chose 
m'est  peu  agréable,  par  la  raison  toute  simple  qu'on  n'aime  pas 
à  parler  à  des  gens  de  mauvaise  compagnie.  Mais  ,  pauvre  fou! 
quant  à  ce  que  tu  dis  de  cette  vie  de  fête  et  d'opulence  ,  je  le 
trouve  bien  insensé  en  vérité  !  Si  (u  savais  quelles  misères  ca- 
chent ces  sourires ,  quelles  vanités  cachent  ces  velours  ,  quels 
gémissements  plaintifs  ces  sophas  ont  entendus!  Ce  n'est  pas 
à  moi  de  te  faire  de  la  morale  ;  mais  si  je  voulais  soulever  un 
coin  de  cette  draperie  soyeuse  et  nonchalante,  quelle  torture! 
Tous  ces  jeunes  gens  que  tu  vois-l;i,  jeles  ai  bien  aimés,  ils  ont 
été  mes  compagnons  et  mes  frères;  je  me  suis  battu  avec  leur 
éi»ée,  j'ai  parcouru  la  ville  sous  leur  manteau,  j'ai  emprunte  leurs 


REVUE  DE  PABIS.  159 

mains  blanches,  leurs  armoiries  et  leurs  visages,  pour  dompter, 
pour  séduire,  pour  perdreà  jamais  plus  d'une  innocence  rougis- 
sante qui  se  perdait  enfermanllesyeux.  Plus  d'une  fois,  sous  le 
masque  de  ces  petits  marquis,  dont  les  grands-pères  avaient  été 
fauchés  par  le  cardinal  de  Richelieu,  et  qu'eux-mêmes  attendait 
l'échafaud,  me  suis-je  perdu  dans  le  bal  de  l'Opéra,  cherchant  tout 
simplement  !a  reine  de  France,  et  cependant,  tout  en  partageant 
leurs  désordres,  me  suis-je  écrié  en  moi-même  :  Les  imbéciles  ! 
comme  ils  se  perdent  à  plaisir!  Comme  Us  n'ont  pour  eux- 
mêmes  ni  pitié,  ni  respect!  Tous  ces  privilèges  que  leur  avaient 
ramassés  leurs  pères  avec  tant  de  périls  et  de  damnations  éter- 
nelles, ils  les  jettent  au  vent  aujourd  hui ,  comme  si  demain  ils 
devaient  être  les  maîtres  de  cette  poussière ,  et  lui  dire  encore  ; 
Obéis-nous  !  Les  insensés  '  ils  ne  songent  même  pas  à  se  défen- 
dre contre  cette  bête  qu'ils  ont  déchaniée  et  qu  ils  appellent  le 
peuple.  Ils  jouent  avec  le  lion ,  comme  si  le  lion  n'avait  pas  ses 
dents  et  ses  griffes.  Pour  s'amuser  sans  chagrin  de  pareilles  or- 
gies, qui  perdent  à  la  fois  le  passé  et  le  présent  d'un  peuple  ,  il 
faut  être  comme  moi  presque  éternel.  Voilà  pourquoi,  même 
dans  ces  folles  nuits  de  débauche ,  si  tu  veux  y  voir  à  fond  ,  tu 
trouveras  quelque  chose  de  triste  qui  fait  peur.  Ici  ,1e  diable  se 
mit  à  rire  de  sa  propre  moralité. 

Moi,  cependant,  je  regardais  toujours  dans  cette  maison  toute 
remplie  de  lumières,  de  silène  -  passionné,  de  gourmandise,  d'es- 
prit et  d'amour.  Tous  les  jeunes  invités  à  cette  fête  étaient  arri- 
vés; un  seul  manquait  encore  et  déjà  on  paraissait  ne  plus  vou- 
loir l'attendre  ,  quand  enfin  nous  le  vîmes  arriver.  C'était  un 
homme  jeune  encore  ,  d  un  aspect  sévère.  Il  avait  pris  de  bonne 
heure  une  attitude  sérieuse,  et  il  conservait  cette  apparence 
même  dans  l'orgie.  Il  était  vêtu  de  noir ,  son  épée  était  sans 
nœud;  sa  perruque  était  presque  sans  i)oudre.  Il  prenait  un  soin 
incroyable  pour  modérer  la  vivacité  de  son  regard ,  la  gaieté 
de  son  sourire;  c'était  un  des  tartufes  de  ce  temps-là,  car,  hélas  ! 
toutes  les  époques  ont  eu  leurs  tartufes;  seulement  en  ce  temps- 
là  la  vertu  n'était  plus  une  vertu  dévote ,  c'était  une  vertu  aus- 
tère. Il  avait  renoncé  à  la  haiie  avec  sa  discipline ,  pour  se 
couvrir  du  manteau  de  Brulus  et  du  chapeau  de  Guillaume 
Penn.  Cet  homme-là  était  très-curieux  à  étudier.  Ses  amis  et  ses 
maiiresses  acceptaient  fort  bien  toute  celle  humeur.  En  gêné- 


160  KEVUE  DE  l'.UWS. 

l'ai ,  il  y  n  dans  l'hypocrisie  une  loulepuissance  presque  surna- 
turelle qui  fail  qu'on  l'accepte  presque  malgré  soi ,  et  que  nul , 
pas  même  la  fille  de  joie  prise  de  vin  ,  ne  peut  et  n'ose  l'abor- 
der de  front.  C'est  une  idée  que  Molière  aurait  dû  avoir  de  met- 
tre Alceste ,  son  inisanlrope  ,  aux  prises,  non  pas  avec  Philinte , 
mais  aux  prises  avec  Tartufe.  La  belle  s^loire  pour  Alceste  d'é- 
craser Pliilinfe!  3Iais  l'admirable  spectacle  c'eût  été  là,  Alceste 
démasquant  Tartufe!  Cependant  puisque  Molière  ne  l'a  pas  fail, 
il  faut  que  la  chose  soit  impossil)le.  C'est  qu'en  effet  l'hypocri- 
sie sera  toujours  plus  puissante  et  plus  hardie  que  la  vertu. 
L'hypocrite  est  aussi  habile  <iue  le  vertueux  ,  mais  il  a  de  pius 
sa  propre  scélératesse.  Il  a  tellement  étudié!  a  vertu  ,  ne  fût-ce 
que  pour  en  prendre  les  dehors,  lelanf;a{',e  ,  toutes  les  apparen- 
ces extérieures,  qu'il  eu  connaît  le  fort  et  le  faible  ,  et  qu'il  l'at- 
taque le  plus  souvent  par  ses  propres  armes.  Ajoutez  que  la 
vertu  inquiète  le  vice  ,  et  que  l'hypocrisie  le  rassure.  Le  vicieux 
n'est  j;imais  plus  à  l'aise  que  lorsqu'il  est  en  compagnie  avec 
un  hypocrite.  Ils  s'entendent  à  merveille,  ils  se  protègent,  ils  se 
défendent  l'un  l'autre.  L'hypocrite  prête  au  vicieux  son  masque, 
le  vicieux  lui  prête  ses  maîtresses.  Quand  le  vicieux  chancelle  , 
l'hypocrite  le  soutient,  et  quand  il  tombe,  il  le  couvre  de  son 
manteau.  Ainsi ,  même  dans  cette  société  de  vices,  il  y  avait  des 
liypocrites.  Ln  des  plus  habiles  hypocrites  de  ce  temps-là  ,  c'é- 
tait surtout  cet  austère  et  galant  seigneur  qui  venait  d'entrer  , 
le  marquis  de  Cintrey. 

—  Maintenant,  me  dit  le  diable,  comprends-tu  ce  qui  va  se 
passer? 

—  Ma  foi  !  non  ,  répondis-je  ,  car  vous  m'avez  promis  une 
histoire  qui  ne  serait  pas  une  histoire  vulgaire  ,  et  jusqu'à  pré- 
sent je  ne  vois  rien  qu'une  petite  maison  ,  une  table  dressée  , 
un  souper  s|)leudide  ,  des  filles  de  rOi)éra  ,  des  jeunes  gens  de 
l'Œil-de-Bœuf ,  de  la  poudre,  des  mouches,  de  jolis  pieds, 
des  visages  (alignés,  des  yeux  qui  brillent,  des  perles  qui 
s'agitent  au-dessus  des  seins  qui  battent,  en  un  mot ,  quelque 
chose  de  splendide  et  de  magnin(p!e  dans  sa  forme,  mais, 
<lans  le  fond,  quebpie  chose  d'aussi  trivial  qu'un  vaudeville  de 
M.  Ancelot 

—  Vois-tu  maiulenanl,  rejjrit  le  diable  ,  là  ,  à  la  gauche,  une 
pauvre  femme  qui  s(';,liss(^  en  tremblant  dans  a',  boudoir  à  demi 


éclairé?  Regarde  ,  qu'elle  est  pâle!  Il  est  impossible  d'avoir  la 
peau  plus  blanche  ,  le  cou  plus  fin  ,  le  bras  mieux  fait,  la  main 
l)Ius  petite;  il  est  imjiossible  aussi  d'avoir  plus  de  tristesse  dans 
l'àme.  |)lus  de  désespoir  dans  le  conir.  Oui ,  certes,  cette  femme 
est  belle  ;  celte  femme,  tu  la  reconnais,  c'est  Louise,  c'est  la 
marquise  de  Cintrey  ! 

—  Je  crois  ,  m'écriai-je  ,  que  je  commence  à  comprendre. 
W'"e  de  Cintrey,  jeune  femme  amoureusede  son  mari  et  indigne- 
ment trompée  ,  que  pousse  la  jalousie,  s'en  vient  seule,  à  cette 
lieure  ,  dans  cette  demeure  souillée  ,  pour  apprendre  enfin  toute 
l'étendue  de  son  malheur. 

—  Tune  comprendras  jamais  rien,  dit  le  diable,  si  tu  veux  tou- 
jours en  savoir  plus  long  que  moi.  Regarde  maintenant,  de  l'au- 
tre côté  du  mur.  une  religieuse  qui  s'abandonne,  (oiile  seule. 
au  plus  violent  accès  du  désespoir.  Elle  crie,  elle  appelle,  elle 
blasphème,  elle  se  tord  les  bras  de  rage,  elle  écume  ! 

—  Oui  !  oui  !  m'écriai-je  épouvanté.  A  travers  ces  murs  épais 
et  dans  cette  ombre  épaisse  à  peine  éclairée  d'une  lampe  sépul- 
crale. —  Oh  !  c'est  affreux  à  voir  et  à  entendre  !  Cette  femme 
est  belle  aussi ,  mais  elle  se  démène  comme  une  lionne.  A  ses 
pieds  est  renversée  une  cruche  sur  un  pain  noir.  Due  tête  de 
mort,  qui  sourit  hideusement,  est  placée  à  côté  de  la  lampe, 
dont  le  sombre  reflet  se  perd  dans  ces  yeux  crevés,  et  se  pro- 
mène insensiblement  sur  ces  dents  luisantes.  On  dirait  une  àme 
en  peine,  qui  joue  le  de  profundis  sur  ses  louches  d'émail.  Dans 
un  coin  du  mur,  au-dessus  de  cette  paille  en  désordre  ,  un  af- 
freux crucifix  tout  sanglant  est  dressé,  et  dans  cette  sainte 
image  ,  l'inquisiteur  qui  l'a  sculptée  a  trouvé  le  moyen  de  met- 
tre plus  de  colère  que  d'indulgence.  Tout  cela  est  bien  horrible. 
Cette  malheureuse  est  vêtue  d'un  cilice  qui  meurt lit  ses  belles 
chairs,  et  il  me  semble  cependant  que  celle  gorge  de  marbre  est 
sur  le  poini  de  rompre  ces  mailles  terribles.  Les  cheveux  de 
cette  femme  sont  remplis  de  paille  ,  son  regard  est  i)lein  de 
lièvre,  son  cœur  est  plein  de  rage, quelle  est  donc  celte  femme? 

—  Cette  femme,  dit  le  diable  en  se  dandinant,  c'est  Léonore  ! 
J'étais  ému  au  dernier  point  ;  ce  drame  (jue  je  louchais  ainsi 

de  l'âme  et  du  regard  .  s'était  emi)aré  de  moi  avec  passion.  Je 
nie  disais  qu'en  effet  j'allais  élre  témoin  de  cpubiue  chose  d'é- 
trange et  de  hardi,  —  mais  (oui  i*  coup  b'  diable  relira  sa  main. 


162  RRVUR  DF  PABIS. 

et  lui-même  il  disparut,  et  je  n'eus  plus  devanl  les  yeux  que  ces 
ombres  coufuses  de  palais  et  de  tanières  plongés  dans  une  om- 
bre impénétrable.  Le  diable  m'abandonna  ainsi  au  plus  beau 
moment  de  son  histoire.  —  Jusqu'au  cigarre  qu'il  m'avait  donné 
était  redevenu  un  insipide  morceau  de  bois. 

Je  redescendis  comme  je  pus  de  ces  hauteurs  désenchantées , 
ouvrant  les  yeux  sans  rien  voir,  prêtant  l'oreille  sans  rien 
entendre,  poursuivi  par  mille  visions  bizarres  ,  par  mille  bruits 
confus ,  et  cherchant  en  vain  un  dénouement  à  celte  histoire 
qui  se  passe  entre  la  vertu  et  le  vice,  entre  l'austérité  et  la 
débauche,  entre  la  paille  du  cachot  et  le  sopha  du  boudoir. 

II. 

Je  fus  plusieurs  jours  sans  retrouver  mon  fantastique  histo- 
rien. L'appeler ,  courir  après  lui ,  l'invoquer  par  une  incanta- 
tion magique  .  c'était  bien  vieux  et  bien  usé.  Le  diable  ,  c'est 
comme  l'inspiration  poétique  ,  il  n'est  aux  ordres  de  personne  , 
il  va  ,  il  vient ,  il  s'arrête ,  il  s'en  va  ,  il  revient  quand  il  veut , 
oix  il  veut  et  comme  il  veut.  Quel  est  le  grand  poète  qui  puisse 
dire  à  lui-même,  en  se  levant  le  matin  heureux  et  rafraîchi  par 
les  songes  de  la  nuit.  —  aujourd'hui  je  serai  un  poëte? 
Quel  est  l'homme  aussi  qui  puisse  dire  à  coup  sûr  :  ~  Ce  soir 
je  verrai  le  diable!  Or,  je  retrouvai  le  diable  uu  soir  que  je 
ne  m'y  attendais  pas. 

La  soirée  était  calme  et  sereine.  J'étais  debout  sur  cette  ter- 
rasse de  Belle-Vue  ,  noble  château  démantelé  qu'on  a  divisé  en- 
tre plusieurs  bourgeoises  qui  jouent  de  leur  mieux  leur  rôle  de 
princesses  du  sang  royal.  Tout  à  coup  je  vis  à  mes  côtés  et  qui 
semblait  partager  ma  muette  contemplation  ,  une  jeune  femme 
d'une  taille  élancée  et  vigoureuse  ;  son  visage  pâle  était  magni- 
fiquement éclairé  par  deux  giands  yeux  noirs  qui  jetaient  des 
étincelles;  ce  regard  tout  brûlant  plongeait  sur  Paris  avec  une 
ardeur  fiévreuse.  —  Sous  ce  nouveau  déguisement  je  reconnus 
le  diable. 

—  C'est  fort  heureux!  lui  dis-je  ,  je  vous  retrouve  enfin  !  Vous 
m'avez  laissé  l'autre  nuit  dans  un  grand  embarras  ! 

—  Si  lu  ne  m'as  pas  revu  plus  tôt,  me  répondit-il  avec  ce 
demi-sourire  si  plein  d'intelligence ,  qu'il  vous  fait  peur,  cerlai- 


RRVUE  DE  PAKIS.  163 

ncmcnt  ce  n'est  pas  ma  faute.  Depuis  la  nuit  dont  tu  parles ,  je 
ne  t'ai  pas  quitté ,  mais  tu  n'as  jamais  voulu  me  reconnaître. 
Te  rappelles-lu  ,  l'autre  jour,  ce  vieux  marchand  de  bouquins 
qui  t'a  vendu  au  poids  de  l'or  le  traité  d'Apicius  de  Re  culina- 
riâ?  c'était  moi!  Et  cette  vieille  femme  qui  t'a  apporté  cette 
lettre  anonyme  pleine  d'injures  et  de  fautes  de  français?  c'était 
moi  !  J'étais  près  de  toi  l'autre  soir,  quand  est  entrée  sur  le 
théâtre  cette  jeune  femme  de  vingt  ans ,  que  la  passion  a  pâlie 
et  courbée,  et  qui  porte  sans  y  succomber  tout  le  génie  do 
Meyerbeer;  mais  c'est  à  peine  si  tu  as  fait  attention  à  cette 
femme.  —  J'étais  près  de  toi  hier  matin  ,  quand  tu  lisais  cette 
élégie  de  TibuUe  ,  où  il  est  parlé  de  cette  belle  Néera  ;  mais  au 
plus  touchant  passage  de  l'élégie  le  livre  est  tombé  de  tes  mains. 
—  Dans  ce  bois  touffu  où  viennent  danser  les  beautés  parisien- 
nes ,  tu  m'as  vu  emportant  dans  le  tourbillon  rapide  de  la  valse 
cette  frêle  Espagnole  dont  les  épaules  brillent  comme  l'éclair  j 
à  peine  as-tu  daigné  jeter  sur  nous  un  regard  distrait.  —  Ainsi 
donc,  c'est  bien  ta  faute  si  tu  ne  m'as  pas  rencontré  en  ton 
chemin  ;  c'est  bien  le  moins  que  tu  me  devines  quand  tu  as  be- 
soin de  moi,  et  j'aurais  trop  à  rougir  si  j'étais  obligé  de  te  frap- 
per sur  l'épaule  et  de  le  dire  :  —  Je  suis  le  diable  ! 

Comme  le  diable  parlait  ainsi,  la  nuit  descendait  plus  sombre 
sur  la  bonne  ville  de  Paris,  et  peu  à  peu,  je  vis  s'illuminer  dans 
celte  ombre  transparente  le  tiiéàlre  à  double  compartiments  sur 
lequel  se  passait  le  drame  étrange  dont  j'avais  été  le  témoin. 
Celte  fois  cependant,  je  ne  vis  plus  que  les  restes  du  festin  j 
la  porte  qui  séj'arait  le  boudoir  de  la  cellule,  était  herméti- 
quement fermée,  la  religieuse  avait  disparu,  et  parmi  les 
convives  que  gagnaient  l'ivresse ,  s'était  assise  une  nouvelle 
venue ,  une  femme  qui  semblait  dominer  ce  délire ,  tout  en  le 
partageant. 

—  Ah  !  ah  !  dit  le  diable ,  te  voilà  bien  embarrassé ,  et  à  ce  qup 
tu  vois ,  tu  ne  comprends  plus  grand'chose ,  pauvre  petite  in- 
telligence qui  ne  sait  rien  deviner.  Heureusement  je  suis  là  pour 
l'expliquer  toute  cette  scène  dont  la  moitié  est  déjà  dans  l'ombre. 
Écoute  donc. 

Louise,  la  jeune  et  belle  marquise  de  Cintrey,  épouse  el  mère, 
eut  bientôt  compris  qu'elle  était  à  boul  de  loules  les  félicités 
conjugales,  tu  vain  son  mari,  le  marquis  de  tintrey,  étail  cité 


184  Rf-.VtF.  M  V\\\\>. 

dans  le  monde  comme  un  ridicule  el  sublime  modt'le  de  fidéiilt- 
et  de  constance;  Louise  sut  bientôt  ce  qu'elle  devait  croire 
de  cette  vertu.  Ce  fut  un  coup  affreux  pour  la  pauvre  femme  ; 
elle  croyait  à  l'amour  de  son  mari,  comme  elle  croyait  en  Dieu. 
Daus  cenaufrafje  universel  de  tons  les  sentiments  domestiques, 
Louise  rep;ardail  son  niénaye  comme  un  lieu  d'asile  qui  avait 
surnagé.  Autour  d'elle  ,  à  côté  d'elle,  Louise  ne  voyait  que  cor- 
ruptions ,  désordres,  unions  brisées  et  rompues,  adultères, 
mensonges,  perfidies,  toutes  sortes  de  vices  pêle-mêle,  man- 
geant, riant  et  buvant  ensemble,  se  prenant,  se  quittant,  se 
reprenant  tour  à  tour  sans  choix  .  sans  goût  el  sans  mesure  ;  el . 
la  pauvre  femme  !  elle  avait  cru ,  elle  avait  espéré  qu'elle  serait 
sauvée  de  ce  désordre.  —  Mais  comme  je  te  l'ai  dit ,  son  mari 
était  un  hypocrite,  il  fut  bientôt  las  de  sa  feinte  vertu,  et  il 
quitta  sa  femme  pour  les  autres  femmes.  Moi ,  qui  sus  des  pre- 
miers cette  aventure  ,  j'en  avertis  Louise,  je  la  fis  jalouse;  je  la 
conduisis  par  la  main  dans  cette  retraite  de  la  débauche,  je  la 
plaçai  dans  ce  petit  appartement  reculé,  doù  elle  pouvait  tout 
voir  et  tout  entendre;  et,  en  effet,  elle  vit  ces  femmes  et  ces  hom- 
mes, elle  entendit  leurs  tendres  propos,  elle  comprit  toute  cette  au- 
dace sans  frein  de  l'esprit  et  du  cœur.  Elle  eut  peur  de  son  mari , 
tant  elle  vit  qu'il  ressemblait  îi  tous  ces  hommes.  Elle  restait  là 
muette,  désolée,  insensible ,  et  j'avoue  même  que  je  ne  savais 
plus  que  faire  de  cette  femme,  avec  son  muet  désespoir,  quand 
me  vint  soudain  une  idée  admirable,  une  de  ces  idées  que  vous 
appelez  des  idées  infernales ,  sans  trop  savoir  ce  que  vous 
dites.  Puis  comme  s'il  se  parlait  à  lui-même  :  Oui,  en  effet, 
disait-il,  cela  était  bien  trouvé,  Satan  !  et  si  tu  voulais,  tu  en 
ferais  un  beau  mélodrame  pour  le  Théâtre-Français! 

—  Voici .  reprit-il,  quel  fut  ce  coup  de  théâtre.  Tu  te  rappel- 
les qu'à  côté  du  petit  réduit  où  se  cachait  Louise,  prêtant 
l'oreille  à  cette  conversation  de  libertins  sceptiques  qui  mêlent 
l'amour  au  blasphème,  est  placée  la  cellule  oùLéonore  attendait 
en  vain  chaque  jour  la  révohition  libératrice  qu'elle  s'était  pro- 
mise et  qui  n'arrivait  pas?  L'histoire  de  Léonore,  je  la  ferai 
courte  connue  l'iiistoire  de  Louise.  A  peine  entrée  au  couvent, 
Léonore  eut  peur  et  se  mit  à  douter  de  sa  hbéralion  prochaine. 
Tant  qu'elle  n'eut  pas  prononcé  ses  vœux  élernels,  elle  avait 
été  sûre  de  la  ruine  totale  des  institutions  établies  et  elle  s'était 


REVUE  DE  PARIS.  165 

fait  tout  bas  une  fêle  de  se  retrouver  libre  parmi  ce  boubn'erse- 
nient  universel  dont  elle  ne  doutait  pas.  Mais  une  fois  captive, 
voilée,  cloîtrée,  elle  ne  fut  plus  maîtresse  (l'elle-nième  ;  elle  n'eut 
plus  la  patience  d'attendre  les  temps  prédits  par  l'Encycloitédie. 
Cet  esprit,  en  secret  révolté,  se  révolta  ouvertement.  Elle  eut  la 
fièvre  terrible  d'une  jeune  tille  que  la  passion  dévore,  que  le 
doute  embrase  et  qui  subit  à  la  fois  la  révolte  de  l'esprit  et  la 
révolte  de  la  chair;  ainsi,  elle  devint  bientôt  un  objet  d'effroi 
dans  ce  couvent,  qui  avait  conservé  toute  la  rigidité  de  l'ordre, 
un  sujet  d'épouvante  parmi  ces  saintes  filles,  d'autant  plus  inexo- 
rables qu'elles  voyaient  s'avancer  la  chute  de  la  Jérusalem  céleste. 
Bientôt  donc,  toutes  les  rii;ueurs  du  cloître  s'apesanlirent  sur 
léonore.  Le  jeûne,  les  veilles,  les  prières,  lecilice,  les  verges, 
rien  n'y  fit.  Elle  était  indomptable  ;  sa  frénésie  la  prenait  plu- 
sieurs fois  dans  le  jour,  et  alors  elle  déchirait  sa  robe ,  son  voile  , 
son  suaire,  et  dans  cette  nudité  complète,  elle  défiait  le  ciel, 
elle  invoquait  les  hommes.  Souvent .  au  milieu  du  chœur,  la  nuit 
et  quand  la  mère  abbesse  entonnait  les  matines,  Léonore, 
élevant  la  voix,  récitait  les  ])lus  violents  passages  de  ses  philo- 
sophes bien-aimés.  Plusieurs  fois  le  chapitre  s'était  assemblé 
pour  prononcer  sur  le  sort  de  cette  malheureuse.  Elle  fut  con- 
damnée aux  oubliettes.  A  force  déjeunes  et  de  coups  on  la  ré- 
duisit au  silence,  on  la  couvrit  d'un  voile  morluaire,  on  dit  sur 
elle  le  :  De  profundis  ,  on  la  descendit  dans  ce  sépulcre  (pie  lu 
as  vu  ,  et  on  ne  pensa  plus  ù  elle  que  pour  lui  envoyer  chaque 
jour  une  cruche  d'eau  et  \\n  pain  noir.  Voilà  ù  quel  moment 
j'ouvris  la  porte  cachée  qui  séparait  le  cachot  de  ce  boudoir,  et 
alors  les  deux  sœurs  se  trouvèrent  en  présence! 

Ici ,  le  diable  se  mit  A  jouer  avec  un  petit  mouchoir  brodé 
qu'il  tenait  à  la  main  gauche  ;  puis,  tout  d'un  couj),  comme 
s'il  eût  été  fatigué  de  ce  rôle  de  femme  qu'il  jouait  assez  mal, 
il  reprit  sa  première  forme,  la  forme  d'un  grand  jeune  homme 
indolent,  hardi  et  assez  mal  bàtij  puis,  se  posant  devant  moi 
brusquement  : 

—  J'en  suis  à  regretter,  pour  moi ,  non  pour  eux,  cette  scène 
terrible  entre  les  deux  sœurs,  Louise  et  Léonore.  Je  ne  rever- 
rai  jamais  le  même  drame.  Cette  |)orfe,  pratiquée  jadis  par  un 
mystérieux  amour,  était  fermée  depuis  longtemps;  elle  s'ouvrit 
tout  d'un  coup  sous  les  clîorls  de  cette  lecluse.    moi  aidanl. 


166  REVUE  DE  PARIS. 

Alors,  alors,  Léonore  battue,  affamée,  éperdue,  sanglante, 
frappée  de  verges ,  se  trouvant  en  présence  de  Louise ,  tout  à 
l'heure  si  libre  ,  si  heureuse  ,  si  parée;  Léonore  put  à  peine  se 
contenir  et  ne  pas  dévorer  sa  sœur.  Ah  !  s'écria-t-elle  ,  te  voilà  ! 
Ahl  tu  viens  écouter,  assise  ici  sur  la  soie  ,  mes  cris  de  douleur 
sur  la  paille  !  Ah  !  toute  parée  que  tu  es ,  tu  viens  voir,  à  travers 
les  fentes  de  mon  cachot,  comment  je  vis  pâle  et  maigre  et  fié- 
vreuse! Malédiction'  malédiction!  Disant  ces  mots  ,  Léonore  se 
posait  devant  Louise,  et  Louise  fermait  les  yeux. 

Cependant  les  convives  voisins  chantaient  en  chœur  une 
chanson  à  boire  ,  et  ces  horribles  cris  n'arrivaient  pas  jusqu'à 
eux. 

Louise  cependant,  éperdue,  mais  calme,  avait  peu  ;\  peu 
ouvert  les  yeux,  et  elle  s'était  assurée  que  c'était  bien  là  sa 
sœur.  En  même  temps  elle  prétait  l'oreille  ,  et  elle  entendait 
son  mari  célébrer  le  vin  et  les  amours  des  courtisanes.  Ainsi 
placée  entre  ces  deux  misères  ,  le  malheureuse  n'hésita  plus. 

—  Voulez  vous,  dit-elle  à  sa  sœur,  voulez-vous,  Léonore, 
que  nous  changions  de  rôle?  Mon  boudoir  contre  votre  cellule  ! 
mes  dentelles  contre  votre  ciliée  !  mon  époux  que  voilà  (elle 
montrait  du  doigt  la  salle  à  manger)  contre  votre  crucifix  et 
cette  tète  de  mort  1  mes  riches  habits  contre  votre  robe  de  bure  ! 
ma  liberté  contre  votre  esclavage  !  le  voulez-vous? 

Ici  le  diable  s'arrêta,  comme  s'il  eût  cherché  à  se  rappeler 
encore  la  voix ,  les  gestes  ,  les  inflexions  suppliantes  de  Louise. 
Mais  moi ,  impatient  : 

—  Eh  bien  I  lui  dis-je  ,  qu'arriva-t-il? 

—  Il  arriva  que  Léonore  accepta  l'échange.  Elle  se  dépouilla 
de  son  cilice  pour  revêtir  les  habits  de  Louise  ;  elle  rejf  ta  Louise 
dans  le  cachot  et  sur  cette  paille  en  désordre,  elle  referma 
celte  porte  de  fer,  et  contre  cette  porte  elle  tira  un  épais  rideau 
de  soie.  —  C'en  était  fait  ;  Léonore  était  lâchée  !  Après  ((uoi 
elle  jeta  un  coup  d'œil  sur  ces  trumeaux  brillants ,  et  elle  sourit 
avec  transport  à  sa  propre  beauté,  dont  elle  avait  été  si  long- 
temps privée.  —  Elle  plongea  ses  mains  et  son  visage  dans  tme 
eau  limpide  préparée  pour  les  convives;  elle  se  parade  son  mieux 
des  chastes  habits  de  sa  sœur,  s'efforçanl  de  les  rendre  immo- 
destes ;  puis ,  (luand  elle  fut  ainsi  armée  de  toutes  pièces  ,  elle 
entendit  que  le  manpiis  deCintrey  portait  ironiipiement  la  santé 


REYLE  DE  PARIS.  167 

(le  sa  femme ,  et  ouvrant  brusquement  la  porte  de  la  salle  à 
manger,  elle  s'écria  :  —  Me  voici  ! 

Tu  juges  de  Tétonnement  de  ces  hommes  et  de  ces  femmes 
plongés  dans  l'ivresse,  à  l'apparition  subite  de  cette  chaste  et 
honnête  Louise,  qui  venait  au  milieu  d'eux  à  demi  nue,  et  qui 
demandait  à  boire  !  En  effet  Léonore  ressemblait  à  Louise 
comme  l'ange  au  diable.  C'était  la  même  taille  souple  et  élancée, 
le  même  feu  dans  le  regard ,  la  même  tête.  Louise  avait  peu 
vécu  dans  le  monde;  le  monde  l'avait  vue  de  loin,  sans  trop 
oser  approcher  de  cette  vertu  inaccessible.  Aussi  bien  ,  tous  les 
convives  s'imaginèrent  que  c'était  la  marquise.  Le  marquis  le 
pensa  lui-même  ;  mais  il  faut  dire  qu'il  avait  le  vertige. 

—  A  boire  !  à  boire  !  s'écria  Léonore.  En  même  temps,  elle  se 
jetait  affamée  et  délirante  sur  les  vins  et  sur  les  viandes  ;  elle  re- 
gardait les  hommes,  elle  embrassait  les  femmes.  Jamais  elle 
n'avait  rêvé  tant  de  procelaines,  tant  de  seins  nus,  tant  de  re- 
gards avides ,  tant  de  vins  et  tant  de  fleurs.  Elle  était  comme 
une  furie,  mais  belle  et  puissante.  Et,  je  te  laisse  le  juge,  si 
c'était  une  transition  incroyable  :  passer  ainsi  du  cachot  chrétien 
à  l'orgie  voltairienne.  Aussi  les  convives  avaient  peur  de  ce  dé- 
lire ,  et  ils  se  regardaient .  n'osant  parler. 

Quand  Léonore  eut  bu  et  quand  elle  eut  mangé  :  —  Ça  .  dit- 
elle,  qui  donc  va  nous  chanter  quelque  chanson  à  boire?  est-ce 
toi,  mignonne?  dit-elle  à  une  jeune  élève  de  M'i«  Duthé,  déjà 
digne  de  sa  maltresse.  —  Alors  Léonore  se  mit  à  chanter  et  à 
danser  en  même  temps.  Elle  avait  inventé  dans  son  cachot  une 
certaine  danse  orientale  ,  dont  elle  avait  dessiné  toutes  les  poses 
avec  l'exactitude  luxurieuse  d'une  bayadère  et  la  persévérance 
vindicative  d'une  religieuse  <[ui  sent  frémir  sa  chair  sous  les 
coups  redoublés  de  la  discipline  et  des  passions  mal  contenues. 
Quand  elle  eut  dansé,  elle  demanda  où  était  son  mari  ?  On  le  lui 
montra  couché  par  terre,  sous  l'admiration,  sous  l'étonnement, 
sous  l'ivresse  ,  ne  sachant  s'il  était  dans  le  songe  ou  dans  la 
veille.  Elle  alla  droit  à  lui,  elle  le  regarda  couché  comme  il 
était  à  ses  pieds  ;  elle  trouva  qu'il  était  jeune  et  beau.  —  Ça  , 
lui  dit-elle,  marquis  ,  je  suis  des  vôtres  !  Je  vous  croyais  un 
philosophe,  vous  m'avez  prise  pour  une  vertu,  nous  nous  som- 
mes trompés  l'un  et  l'autre  ,  nous  sommes  quittes.  Donc,  jetons 
h>  ce  masque  fatigant  à  porter,  cl,  comme  vous  le  chantiez  tout 


à  l'heure,  jouissons  de  la  vie  !  Eutendez-vous  la  terre  qui  trem- 
ble sous  nos  pas  ?  C'est  le  signal  d'une  fêle  qui  nous  doit  tous 
engloutir.  Disant  ces  mois,  elle  appelait  ces  tilles  de  joie,  mes 
(Diiies,  elle  conviait  ces  hommes  à  une  fête  chez  elle  pour  le  len- 
demain, elle  leur  donnait  rendez-vous  à  tous  à  l'Opéra,  elle  les 
reconduisait  les  uns  et  les  autres  jusqu'à  leurs  carrosses.  Kt 
enfin,  resiée  seule  avec  son  mari  :  —  Monsieur,  monsieur,  lui 
dit-elle,  pourquoi  nous  cacher  maintenant  ?  nous  ferons  ,  s'il 
vous  plaît,  du  vice  en  î)lein  jour.  J'exige  donc  que  vous  me 
donniez  les  clefs  de  cette  maison  ,  afin  qu'elle  reste  fermée, 
comme  inutile  désormais  à  notre  hypocrisie.  —  Et  c'est  ainsi 
qu'elle  s'empara  des  clefs  de  cette  maison,  afin  que  personne  n'y 
pût  entrer,  sinon  elle.  Le  marquis  la  ramena  à  son  hôtel  qu'il 
était  giand  jour. 

.\yant  achevé  cette  tirade,  le  diable  me  regarda  pour  savoir  ce 
que  j'en  pensais.'  et.  en  vérité  j'étais  ému  plus  que  je  ne  saurais 
dire  ;  je  comprenais  confusément  toute  la  misère  de  cette  pauvre 
Louise,  ensevelie  vivante  et  innoceirte  dans  les  oubliettes  d'un 
couvent  de  carmélites;  je  comprenais  confusément  toute  la 
scélératesse  de  cetie  Léonore,  sortant  tout  à  coup  de  son  tom- 
beau pour  prendre  dans  le  monde  la  place ,  le  nom,  le  visage  et 
l'honneur  d  une  honnête  femme  ,  et  j)ourtant  j'avais  grand  be- 
soin que  le  diable  m'expliquât  tou'es  ces  choses. 

— Oui,  repril-il,  la  chose  arriva  comme  tu  le  penses.  Tout  Pa- 
ris fut  instruit  le  lendemfun  des  déportemenls  subits  de  la  mar- 
([uise  de  Cinlrey.  On  l'atonta  comment  celte  femme,  entourée  de 
tous  les  respects  des  hommes  et  des  femmes  .  avait  tout  d'un 
coup  jeté  le  masque  de  vertu  qui  couvrait  son  visage  ;  comment, 
pour  bien  commence!'  sa  nouvelle  carrière ,  elle  avait  fait  les 
honneurs  dune  fêle  de  débiuicliés  dans  la  petite  maison  de  son 
mari.  On  se  i)erdit  à  ce  sujet  en  mille  conjectures  ;  il  y  eut  des 
paris  pour  et  contre;  il  y  eut  \m  duel;  mais  bientôt  tous  les 
doutes  tombèrent  devant  la  conduite  de  celte  femme.  Elle  épou- 
vanta la  ville  el  la  cour  de  ses  débordements  ,  elle  jeta  au.K 
vents  la  fortune  de  son  mari ,  elle  fut  sans  pitié  et  sans  respect 
pour  personne.  Son  père,  le  vieux  comle  de  Fayl-Billot ,  était 
au  lit  de  mort  ;  elle  voulut  rester  seule  avec  lui.  On  ne  sait  pas 
ce  qui  se  passa  entre  ce  vieillard  et  cette  femme  ,  mais  ,  après 
celte  fatale  et  dernière  entrevue ,  le  vieillard  fut  trouvé  dans 


REVUE  bK  Ï'XIUS.  10!) 

son  lit  mortel  les  mains  levées  au  ciel,  comme  s'il  eût  demandé 
justice  !  Jamais  Pinsolence,  la  vanité,  l'orgneil ,  le  mépris  des 
lois  divines  et  hnmaines  n'avaient  été  plus  loin  Je  l'en  parle  avec 
complaisance,  vois-tn,  car  celte  femme  était  mon  chef-d'œuvre, 
elle  égalait  la  manpiise  de  Jlertenil  ;  grâce  à  elle,  je  luttais 
avec  l'œuvre  de  ce  Laclos ,  dont  j'étais  jaloux.  Bien  plus  !  j'es- 
pérais lutter  avec  Danton,  avec  Robespierre  plus  tard  ,  en  leur 
disant  :  roilà  iugii  cUe/'-d'œurre .'  Insensé  que  j'étais  ! 

Ici  le  diable  eut  un  frémissement  d'horreur  évidemment  ex- 
cité par  ces  horribles  noms  de  Danton  et  de  Robespierre.  J'eus 
pitié  de  ce  pauvre  malheureux  vaincu,  qui  n'était  plus  bon  qu'à 
raconter  des  histoires;  et  pour  l'arracher  à  ces  tristes  ré- 
flexions :  Mais  enfin,  lui  dis-je,  où  voulez-vous  en  venir? 

—  .\h  !  repiit-il ,  rien  de  plus  simple.  Tu  sais  ce  qui  arriva 
quand  la  Rastille  fut  prise ,  et  comme  89  se  précipita  sur  93, 
et  comme  furent  interrompues  tout  d'un  coup  toutes  ces 
orgies  du  pouvoir  et  de  la  beauté,  et  comme  la  proscrip- 
tion s'étendit  sur  la  France  entière,  semblable  à  la  peste  et 
jdus  rapide  et  plus  féroce.  —  Tu  as  lu  cela  dans  les  livres  et  tu 
ne  l'as  pas  vu,  et  ceux  mènies  qui  ont  recueilli  ces  choses  san- 
glantes ne  les  avaient  pas  vues,  car,  à  ces  horribles  spectacles  , 
tout  courage  est  resté  suspendu,  toute  pensée  s'est  arrêtée,  toute 
voix  est  devenue  muette.  Eh  !)ien  !  dans  celle  proscription  gé- 
riérale ,  le  peuple  ,  qui  avait  ses  moments  de  justice,  s'en  vint  un 
jour  sous  les  fenêtres  de  la  marquise  de  Cinlrey,  en  demandant 
la  lolc  de  celte  femme  souillée  et  tachée,  comme  si  elle  eût  élé 
innocente  et  pure.  La  marquise  n'était  pas  chez  elle  ce  jour-là, 
et  nul,  pas  même  les  doniesti(|ues  qu'elle  battait ,  pas  même  les 
servantes  qu'elle  insultait,  pas  même  ses  créanciers  qu'elle 
ruinait,  ne  iiouvait  dire  où  elle  était  allée. 

—  Or,  sais-tu  où  se  cachait  cette  femme?  —  Ici  le  diable  se 
plaça  à  cheval  sur  la  barre  de  fer  qui  sert  de  balustrade  à  cette 
admirable  terrasse  où  j'étais  à  l'écouter;  je  crus  qu'il  allait  se 
l»récipitcr  tout  en  bas  dans  le  nuage  qui  moulait  doucement 
jusqu'à  nous.  —  Au  fait,  reprit-il,  j'aime  autant  achever  à  l'in- 
stant même  mon  récit. 

—  Tu  le  rap|»elles  que  celle  femme,  celte  Léonorc,  avait  em- 
porté les  idés  de  celte  petite  maison  et  qu'elle  les  avait  gardées, 
comme  fait  le  geôlier  des  portes  d'une  prison.  Eh  bien  !  pour 


iro  REVUE  DE  PARIS. 

échappera  la  fineur  populaire,  cette  femme  était  retournée  dans 
celte  maison  ;  elle  avait  retrouvé  la  porte  cachée  qui  menait 
dans  le  cachot  ;  cette  porte,  elle  l'avait  ouverte,  et  sur  la  paille, 
agenouillée,  priant  Dieu,  elle  avait  vu  sa  sœur  Louise. 

Je  ne  suis  qu'un  démon,  ajouta  le  diable,  et  pourtant  j'ai 
pleuré  ;  oui ,  j'ai  pleuré,  en  entendant  Louise  parler  à  sa  sœur  : 

—  Ma  bonne  sœur,  disait  Louise  ,  je  savais  bien  que  vous  re- 
viendriez à  moi ,  et  que  vous  ne  m'aviez  pas  condamnée  à  une 
prison  éternelle  !  J'ai  bien  souffert  ;  j'ai  bien  fait  pénitence  à 
votre  place  ;  j'ai  bien  prié  pour  vous  ,  nia  sœur  !  Combien  d'an- 
nées se  sont  passées  dans  ces  soutîrances  ?  hélas  '  je  l'ignore.  Mais 
il  me  semble  qu'il  y  a  un  siècle.  Quand  j'ai  été  plonj-ée  vivante 
dans  ce  tombeau,  j'avais  un  mari,  j'avais  un  enfant,  oîi  sont-ils? 
Orna  sœur  !  ma  sœur!  0  Léonore,  quels  crimes  aviez-vous  donc 
commis  pour  être  condamnée  à  cette  pénitence?  Mais  enfin  vous 
voilà,  je  vous  pardonne.  Vous  venez  me  rendre  l'air  du  ciel  et 
mon  enfant;  j'oublie  ce  que  j'ai  souffert  !  Adieu  donc,  et  cepen- 
dant apprenez,  ma  sœur,  que  bientôt  votre  prison  va  s'ouvrir. 
J'en  ai  été  instruite  par  ma  geôlière  de  chaque  jour.  Elle  m'a 
priée,  au  nom  du  ciel,  à'éire  patiente ,  disant  que  l'heure  du 
pardon  allait  sonner.  0  merci  !  merci  Léonore! 

Et  en  effet ,  Léonore  reprit  les  haillons  de  Louise  ;  Louise  se 
couvrit  des  habits  de  Léonore.  Elle  s'enfuit  de  cette  maison  où 
elle  avait  tant  souffert  ;  Léonore  se  jeta  sur  la  paille  de  son 
cachot,  et  elle  respira  plus  libienient,  en  se  sentant  loindu  peu- 
ple. Mais  que  veux-tu  que  je  te  dise  ?  Est-il  bien  nécessaire  d'al- 
ler plus  loin  ? 

—  Oui,  certes,  m'écriai-je,  quelle  triste  manie  de  couper  vo- 
tre récit  à  chaque  instant  que  votre  récit  s'engage?  Vous  avez 
pris  cette  singulière  narration  à  ce  charmant  diable  qu'on  ap- 
pelle l'Ariosle;  mais  celui-là  aurait  eu  peur  d'entrei)rendre  des 
histoires  pareilles  aux  vôtres.  —Vous  cependant,  vous  ne  devez 
pas  avoir  peur  de  les  finir. 

—  Ainsi  ferai-je,  dit  le  diable.  Donc,  Louise,  redevenue  libre, 
à  peine  échappée  de  cette  maison  fatale,  s'en  allait  au  pas  de 
course  dans  son  hôtel.  Déjà  elle  revoyait  son  mari,  et  elle  lui 
disait  :  Je  vous  pardonne.  Déjà  elle  embrassait  son  fils,  cet  en- 
fant qu'elle  avait  laissé  si  petit,  elle  tombait  dans  les  bras  de  son 
père ,  et  elle  pressait  sur  ses  lèvres  ces  vénérables  cheveu.K 


REVUE  DE  PARIS,  171 

bLmcs.  La  pauvre  femme,  ainsi  agitée  de  mille  pensées  qui  se 
partageaient  son  cœur,  ne  remarquait  rien  de  ce  qui  se  passait 
autour  d'elle ,  ni  ce  peuple  déchaîné  qui  promenait  en  tous 
lîeux,  dans  sa  capitale  nouvellement  conquise,  son  insolente 
victoire,  ni  ces  cris  de  mort  qui  retentissaient  dans  les  rues  ,  ni 
ces  images  d'une  liberté  funèbre  arrosée  de  sang ,  ni  ces  plan- 
ches mobiles  dressées  sur  les  places  publitpies  ,  attendant  leur 
proie  de  chaque  jour  j  elle  courait  à  perdre  haleine,  et  déjà  les 
Brulus  de  carrefour  la  désignaient  du  doigt  comme  une  victime  j 
elle  arriva  enfin  à  l'hôtel  de  son  mari.  A  son  aspect,  toute  la  rue 
indignée  se  soulève,  mille  cris  de  mort  se  font  entendre  !  Au  mo- 
ment où  elle  mettait  le  pied  sur  ce  seuil  chéri,  d'affreux  hommes, 
armés  de  piques  et  coiffés  de  bonnets  rouges,  s'emparent  de  sa 
personne  ;  la  populace  ameutée  s'écrie  :  —  C'est  elle  !  Voilà  la 
marquise  de  Cintrey  !  A  bas  la  vicieuse  !  A  bas  fimpitofable  ! 
Meure  la  parricide  !  Au  milieu  de  ce  bruit  et  de  ces  fureurs , 
que  voulais-tu  qu'elle  fît,  la  malheureuse  !  Elle  regardait ,  elle 
écoutait ,  elle  repoussait  loin  de  ses  yeux,  loin  de  ses  oreilles  , 
loin  de  son  espiit ,  ce  rêve  horrible!  On  l'emporta  évanouie  ,  et 
quand  elle  se  réveilla,  se  retrouvant  sur  la  paille  d'un  cachot, 
elle  se  rassura  et  elle  se  dit  à  elle-même  :  —  Quel  rêve  ! 

Pendant  que  Louise  se  réveille  pour  ne  plus  se  rendormir  que 
dans  la  mort ,  Léonore,  déjà  impatiente,  se  précipite  hors  de  la 
maison  ,  dans  ses  habits  de  religieuse,  en  criant  :  Au  secours  ! 
au  secours  !  A  ces  cris,  le  peuple  arrive  ;  il  était  partout,  le 
peuple.  Léonore  raconte  alors  qui  elle  est ,  —  et  qu'elle  appar- 
tenait à  ce  couvent  qui  est  en  ruines  ,  —  et  qu'elle  a  été  oubliée 
dans  le  cachot,  où  le  fanatisme  impitoyable  la  tenait  renfermée 
depuis  des  années  ,  —  et  qu'elle  s'est  enfuie  tout  à  l'heure  ,  et 
que  la  voilà  qui  demande  justice!  Le  peuple  lui  répond  par  ces 
mots  :  Vengeance  !  Le  couvent  à  demi  détruit  est  encore  une 
fois  fouillé  de  fond  en  comble.  Quelques  misérables  femmes  qui 
se  cachaient  parmi  ces  ruines  sont  découvertes  ,  et  bientôt  leurs 
télés  coupées  servent  de  sanglant  trophée  au  triomphe  de 
Léonore.  Le  peuple  crie  :  -Vive  Léonore!  Et  il  la  ramène  triom- 
phante dans  cette  maison  qu'elle  a\ait  quittée  la  veille  en  pro- 
scrite. —  Sais-tu  mon  histoire  à  présent? 

—  Oui,  répondis-je,  oui;  maintenant  je  la  sais  tout  entière 
celte  funeste  histoire,  et  je  pourrais  l'achever  sans  vous.  Ainsi 


172  REVUE  DE  PAKIS, 

deux  fois  cette  horrible  Léonore  accabla  la  ilouce  Louise.  Pendant 
que  Louise  portail  le  cicile  de  Léonore,  Léonore  portait  les  ha- 
bits de  fêle  de  Louise;  pendant  ipie  Louise  priait  et  jeûnait  à  la 
place  de  Léonore.  Léonore  entassait  sur  Louise  toutes  sortes  de 
malédictions  et  d'opprobres;  le  jour  où  le  peuple  voulut  faire 
justice  de  Léonore,  Léonore  chassa  Louise  de  son  cachot,  et  elle 
la  livra  au  peuple  à  sa  place.  Ah  !  c'est  là  une  affreuse  histoire. 

—  D'autant  plus  affreuse,  dit  le  diable,  qu'en  ce  tenii»s-là  la 
justice  des  hommes  était  violente,  et  qu'elle  ne  sarrêlait  yuère 
quand  une  fois  elle  était  lancée.  Celte  nation  française  qui  a 
tant  d'esjtrit.  à  ce  qu'on  dit.  s'est  pourtant  laissé  couper,  tran- 
cher, décimer,  assassiner,  par  une  poi;jnée  de  misérables  qu'on 
eût  mis  en  fuite  ù  coups  de  bâton  ! 

C'est  une  triste  souveraine,  la  terreur  !  Elle  avilit  les  plus 
nobles,  elle  fait  pàlir  les  plus  braves,  elle  hébété  les  jjIus  intelli- 
gents. Elle  a  fait  de  la  nation  française  tout  entière  la  plus 
stupide  viande  de  boucherie  qu'on  ait  jamais  jelée  aux  abattoirs. 
Des  gens  qui  se  souvenaient  de  Henri  IV  et  du  maréchal  de  Saxe 
se  laisser  égorger  ainsi  !  Quelle  pitié'  quelle  misère  1  Les  tètes 
les  plus  illustres  être  coupées  par  quelques  polissons,  soutenus 
de  quelques  harangères!  Dimc.  îi  peine  Louise  de  Cintrey  eut-elle 
répondu  au  tribunal  révolutionnaire  qu'en  effet  elle  était  la 
marquise  de  Cintrey ,  qu'aussitôt  elle  s'entendit  condamner  à 
mort,  et  tout  fut  dit. 

—  Le  plus  beau  de  ce  crime,  ajouta  le  diable,  c'est  que.  le 
jour  où  Louise  monta  dans  le  tombereau  fatal  qui  allait  à  la  Grève, 
maudite  par  son  mari,  maudite  par  son  tils;  sa  sœur  Léonore 
était  portée  en  triomphe  comme  une  sainte.  Elle  était  proclamée 
martyre,  et  elle  bénissait  le  peuple.  Je  crois  même  qu'elle  eut  le 
courage  de  donner  sa  bénédiction  à  sa  sœur  qui  allait  à  l'écha- 
faud. 

Voilà  toute  mon  histoire;  es-tu  content? 

Ouand  je  vis  que  le  diable  n"avait  plus  rien  à  me  dire,  je  me 
sentis  beaucoup  jdus  à  l'aise  avec  lui.  —  A  vous  dire  vrai,  sei- 
gneur diable,  lui  répondis-je.  vous  vous  êtes  donné  bien  de  la 
peine  pour  faire  de  votre  histoire  une  chose  pleine  d'intérêt  et 
de  pitié  ,  et  vous  avez  manqué  votre  but.  Si  quelqu'un  fait  i)itié 
dans  tout  ceci,  c'est  vous.  Comment!  la  plus  terrible  révolution 
qui  ait  changé  la  face  du  mon<le  tombe  sur  la  France,  et  cepen- 


Rfcvrii  i»r,  i'vuis,  17:î 

tlant  vous  ne  savez  rien  de  mieux  que  de  vous  amuser  à  perdit- 
une  pauvre  vertueuse  au  profit  d'une  liotriMc  criminelle!  Il 
fallait  que  vous  lussiez  bien  oisif!  Comment  donc,  il  se  coup»; 
des  tètes  par  centaines,  vous  vous  dites  A  vous-même,  connue 
IMlale  :  —  Je  m'en  lare  les  hiainii,  mot  aH'reux,  |)arolo  cj'.oiste, 
avec  laquelle  se  sont  accomplis  tous  les  crimes,  et  vous,  cepen- 
dant, vous  n'élcs  occupé  cpf  à  opérer  un  tour  de  passe-passe  tout 
au  plus  di{;ne  iVun  escamoteur  en  plein  vent  !  .le  vous  assure 
que  je  vous  trouve  à  présent  un  être  bien  peu  dan[;ereux. 

—  Et  vous  avez  raison,  mon  maître,  repartit  le  diable,  d'au- 
tant plus  raison,  ((ue  même,  dans  cette  méchanceté  subalterne 
que  je  m'étais  |»ermise,  j'ai  été  battu  par  ces  bonnets  rouges. 
Eux  aussi,  en  apprenant  l'histoire  de  la  marcpiise  de  Cinlrey,  ils 
auront,  élé  jaloux  de  moi.  l'onr  en  finir  tout  d'un  coup  avec  mes 
prétentions  diaboli(jues,  fi{;urez-vous  (|u'ilsonl  coupé  la  léle  à  la 
sœur  (\u  roi,  madame  Elisabeth  ! 

Ce  jour-là,  je  m'avouai  tout  A  fait  vaincu  ;  je  reconnus  que  je 
n'étais  plus  le  diable,  et  que  toute  ma  puissance  maliaisanle 
était  â  jamais  dépassée.  Je  me  fis  pitié  à  moi-même  quand  \v.  me 
comparai  au  dernier  de  ces  bourreaux,  .le  me  repentis  d  avoir 
perdu,  sans  y  rien  {jagner  dans  ma  propre  estime,  cette  sainto 
fille;  et  si  quelque  chose  \iw.  consola,  ce  fut  de  penser  cpie  cette 
vertu,  en  ces  temps  horribles,  même  si  je  l'eusse  épar{;néc, 
n'avait  pas  une  seule  chance  d'échapper  à  la  hache,  .lamais  je 
n'ai  plus  regretté  de  n'être  j)as  un  homuK!,  pour  avoir  l'Iionneur 
de  marcher  sur  le  même  échafandque  le  roi  Louis  XVI,  la  reine 
Marie-Antoinette,  Charlotte  Corday  et  M.  de  Maleslierbes;  (le|»uis 
ce  temps,  j'ai  mené  la  |ilus  triste  vie  (pie  jamais  démon  ait 
menée  sur  la  terre,  incapable  de  mal,  incapable  de  bien,  agité 
par  le  remords,  pauvre  et  seul,  fatigué  de  ramasser  des  armes 
qui  se  jettent  à  ma  tête,  n'étant  plus  ni  aimé,  ni  bai,  j'ai  fini  i)ar 
me  taire  historien,  auteur,  ronianciei-,  que  sais-je.'  .le  tinii'ai 
peut-être  par  tenir  un  cabinet  de  lecture.  Dans  mon  oisiveté  et 
n'ayant  |)lus  de  mauvaises  actions  h  commettre,  j'en  ima{',ine. 
.le  cherche  dans  la  foule  les  honnnes  que  la  foule  écoule,  et  je 
leur  raconte  des  histoires  étranges.  Je  suis  à  présent  comme 
sont  tous  les  poètes,  tantôt  dans  le  ciel,  tantôt  jibis  l)as  (pie  la 
terre.  J'ai  uses  instants  d'inspirations  prophétiques,  j'ai  mes 
heures  de  découra^fiineiil  mortel. 

15. 


174  RRVrr  I)F.  PARIS. 

Pendant  que  toute  l'Europe  était  en  armes  avec  l'empereur 
(le  moyen  de  faire  son  métier  de  diable  avec  un  pareil  homme?), 
j'élevais  sur  mes  genoux,  avec  une  sollicitude  plus  que  paternelle, 
un  bel  enfant  anglais,  dont  je  faisais  un  grand  poète;  c'est  moi 
qui  lui  ai  dicté  d'un  bout  à  l'autre  son  poème  de  Don  Juan.  Eh 
bien  !  à  peine  mon  poète  chéri  eut-il  jeté  dans  les  âmes  contem- 
poraines plus  de  désolation  et  plus  d'épouvante  que  n'en  avait 
jeté  Yollaire  en  personne,  voilà  mon  poêle  qui  se  laisse  mourir, 
parce  qu'il  découvre  un  beau  jour  qu'il  est  légèrement  boiteux 
du  pied  gauche  et  qu'il  pèse  dix  livres  de  plus  qu'il  ne  pesait  l'an 
passé  !  En  perdant  celui-là,  j'ai  perdu  toute  ma  verve  poétique, 
j'ai  vécu  au  jour  le  Jour,  comme  un  écrivain  de  hasardj  j'ai  fait 
tour  à  tour  des  drames  où  l'on  riait  et  des  vaudevilles  où  l'on 
versait  des  larmes,  je  me  suis  essayé  tant  bien  que  mal  à  toutes 
ces  choses  frivoles.  Je  me  suis  enivré  bien  souvent  avec  mon 
ami  Théodore,  qui  est  mort  et  qui  est  dans  le  ciel,  maintenant 
me  voilà  plus  seul  que  jamais,  racontant  mes  histoires  comme 
un  homme  qui  radote.  Hisloires  accommodées  à  la  tristesse  des 
temps  présents.  Hélas!  où  est  le  temps  de  mes  courses  errantes 
sur  les  toits  des  belles  villes  espagnoles,  quand  j'étais  le  diable 
boiteux! 

Comme  il  disait  ces  mots,  le  diable  se  leva  tout  droit  sur  cette 
légère  barre  de  fer  où  il  était  à  cheval. 

—  Qu'est  devenue,  lui  dis-je,  cette  affreuse  Léonore? 

—  Elle  est  morte,  reprit-il,  avant  1830,  en  odeur  de  sainteté 
et  en  priant  tout  haut  le  ciel  d'être  miséricordieux  pour  sa  sœur 
Louise.  Les  cendres  de  Louise  ont  été  jetées  aux  vents;  Léonore 
repose  sous  un  marbre  noir  recouvert  de  larmes  d'or.  Elle  eût 
été  canonisée  sans  la  révolution  de  juillet. 

Disant  ces  mots ,  le  diable  se  plongea  dans  l'épais  nuage ,  et 
il  disparut  en  poussant  le  soupir  plantif  d'un  simple  mortel. 

Jules  Janh. 


L'IRLANDE, 


1. 

Dans  le  port  d'HoIy-Ead ,  après  avoir  traversé  un  bras 
de  mer,  sur  le  pont  suspendu,  à  la  pointe  des  riants  territoires 
d'Anglesea  et  de  Bangor  que  jettent  dans  le  canal  Saint- George 
les  iNorth-ArVales,  dont,  depuis  Shrewsbury,  on  a  gravi  les  belles 
montagnes,  on  peut  avoir  déjà  comme  une  prescience  de  ce 
qu'est  l'Irlande.  Entre  quelques  rares  navires  aux  flancs  éraillés, 
au  pont  enfumé,  à  la  mâture  noire  et  grasse,  on  entend  rugir 
l'énorme  cheminée  en  fer  du  steam-packet  royal,  qui,  à  heure 
ûxe,  chaque  jour,  quelle  que  soit  la  mer,  s'élance  bravement 
vers  la  baie  de  Dublin.  Ce  ne  sont  plus  ces  élégants  paquebots 
au  pont  ciré,  aux  galeries  à  colonneltes,  aux  flancs  diaprés  de 
vives  couleurs,  dont  l'acajou  encadre  les  sabords,  efifilés  comme 
des  yoles,  montés  par  des  marins  en  pantalons  blancs,  et  faisant 
coquettement  glisser  sur  le  miroir  uni  de  la  Manche,  de  Calais  à 
Douvres,  ou  de  Boulogne  et  de  Ramasgale  à  Londres,  les  tètes  de 
rois,  desyrènes  ou  de  duchesses,  ciselées  à  leur  poupe  et  à  leur 
proue  dorées.  Le  navire  d'Irlande  est  tout  noir  ;  noir  à  la  poupe 
d'où  à  peine  son  nom  de  baptême  se  détache  en  lettres  blanches, 
noir  à  ses  flancsrebondis  que  ne  sillonne  nulle  bande  de  couleur, 
noir  à  la  proue  où  la  harpe  d'Erin,  qu'embrassent  les  ailes  d'un 
ange,  est  si  lourdement  sculptée,  et,  grâce  au  blanc  mat  qui  la 
bailigeonue,  se  confond  si  bien  avec  la  transparence  de  l'air,  qu'à 
cinquante  pas,  on  peut,  sans  mauvais  vouloir,  la  prendre  pour 
une  échancrure  faite  i)ar  un  coup  de  vent.  Les  galeries...  mais 
il  n'y  a  pasdegalerios.  ce  sont  des  planches  épaisses  solidomeni 


'76  P.KVJJF.  M.  PARIS, 

jointes  entre  elles  et  liées  au  pont  par  des  écrous.  Deux  mâts, 
dont  la  large  base  est  en  1er,  supportent  une  voilure  sombre  et 
épaisse,  auxilaire  souvent  déployé  pDur  venir  en  aide  aux  ailes 
bruyantes  avec  lesquelles  la  vapeur  fatigue  les  vagues,  mais  qu'à 
leur  tour  les  vagues  fatiguent  plus  souvent.  Le  capitaine  est 
vieux  et  courbé,  moms  par  l'àge  que  \Kn-  les  tristes  préoccupa- 
tions que  lui  donne  la  mer  d'Irlande  avec  laquelle  il  se  bat  cha- 
que jour.  Les  matelots  ont  le  visage  biûlé,  les  mains  calleuses; 
leurs  chemises  sentent  le  suif;  le  goudron  roidit  leurs  larges  pan- 
talons, et  leurs  souliers  sont  ferrés  avec  des  clous  dont  les  tètes 
semblent  être  des  crampons  pour  courir  dans  les  échelles  de  la 
mâture.  Quand  elle  se  met  en  mouvement,  quand  elle  fait 
monter  et  descendre  les  arbres  de  fer  qui  agitent  les  bras  gigan- 
tesques au  bout  desquels  tournent  les  ro'.ies,  la  machine  gronde 
comme  un  tonnerre;  le  navire,  la  mer,  les  hommes  sont  ébranlés 
par  une  si  effroyable  secousse,  qu'on  dirait  qu'un  Archimède 
nouveau  vient  de  trouver  un  levier  et  un  point  d'appui  pour 
soulever  le  monde. 

Malgré  soi,  on  se  surprend  à  jeter  des  regards  étonnés  et 
graves  sur  cette  mer  d'Irlande  toujours  courroucée,  dont  les  flots 
bercent  incessamment  des  myriades  d'oiseaux  plongeurs,  mê- 
lant dans  l'orage  leurs  cris  aigus  aux  cris  plaintifs  des  mauves 
blanches,  qui  viennent  secouer  leurs  ailes  dans  les  cordages; 
—  mer  toujours  bondissante,  qui  veut,  pour  être  domptée,  et 
la  volonté  de  pareils  hommes  .  et  la  force  intelligente  de  sem- 
blables machines  ,  et  le  poids  énorme  d'une  masse  de  bois  toule 
chevillée  et  toute  chargée  de  fer. 

Dans  ce  navire  ainsi  bâti,  n'atteignant  le  port  qu'à  grand'peine 
et  par  secousses  violentes,  ne  devinez  vous  pas  déjà  le  peuple 
qui  n'a  rien  à  jeter  au  luxe  et  à  l'élégance ,  et  qui  lutte  dei)uis 
des  siècles  pour  arriver  seulement  à  gagner  la  nourriture  et  le 
vêtement  de  chaque  jour?  Cette  mer  ainsi  faite,  la  terreur  des 
voyageurs  et  du  négoce  ,  dont  elle  tend  sans  cesse  à  engloutir 
les  rêves  et  la  fortune,  ne  vous  dit-elle  pas  (pi'elle  doit  tenir  le 
commerce  et  l'industrie  qui  la  fécondent  éloignés  d'une  terre 
que,  du  sud  au  nord,  élreint  une  si  menaçante  ceinture? 

Après  six  heures  d'une  orageuse  traver.u'e,  tout  haletant,  tout 
couturé  aux  lianes  par  les  coui)s  delà  lame,  le  steam-packet 
entre  dans  la  baie  ;  mais  vwis  In  vovez  s»  dt^serte  dans  b-  demi- 


REVUE  DE  PARIS.  177 

cercle  (le  son  for  à  clieval,  cette  baie  pourtant  si  vaste  et  si  sùio, 
que  vous  vous  croiriez  en  plein  Océan  Atlantique,  si  l'aspect  des 
côtes  ,  sur  votre  jjaiiche ,  si  dans  le  fond  ,  en  face  ,  la  jetée  de 
King's-Town ,  et  si ,  à  droite,  les  monuments  de  Dublin  se  des- 
sinant dans  la  brume ,  ne  vous  prouvaient  que  vous  touchez 
la  terre. 

J'avais  encore  un  pied  dans  le  paquebot  que,  sur  les  larges 
pierres  du  port,  l'imaye  vivante  de  Tlrlande  m'apparut.  .l'étais 
étranger,  elle  vint  à  moi.  C'était  une  femme  encore  jeune, 
grande,  forte,  belle  de  ses  grands  yeux  bleus  et  de  sa  pAleur 
mélancolique,  transparente  même  sous  le  hàle  qui  la  brfdaii.  Ses- 
pieds  étaient  nus ,  ses  jambes  élaiiU  nues  aussi  ;  ses  lonsîs  che- 
veux pendaient  en  désordre  sur  ses  épaules,  .luxquelh s ,  par 
quelques  bouts  de  corde ,  était  retenu  un  manteau  gris ,  moins 
destiné  à  les  voiler  qu'à  couvrir  un  tout  petit  enfant  que  celte 
femme  avait  au  sein.  Peut-être  même  ce  manteau,  si  délabré 
qu'il  fût,  était-il  l'unique  vêtement  de  l'enfant  et  de  la  mère; 
car,  à  travers  les  trous  dont  il  était  criblé,  je  ne  vis  point  de 
linge;  et  sous  les  pans  qui  arrivaient  à  peine  aux  genoux,  se 
montrait  le  nu  des  épaules  et  des  bras  qui  le  retenaient  croisé 
sur  la  poitrine. 

—  IViepatafoes  are  leiy  de  ar ,  your  /tonoiii!  les  pommes 
de  terre  sont  bien  chères,  votre  honneur  !  me  dit  celte  feinine 
les  yeux  baissés  ,  et  avec  une  tristesse  de  voix  que  je  n'oui)lierai 
jamais.  —  <jue  doit  ce  donc  être  du  pain ,  6  mon  Dieu  !  dis-je  A 

part  moi Le  pauvre  ici  sait-il  seulement  ce  que  c'est  tpie 

le  pain?...  Et  mon  cœur  se  serra  d'une  façon  étrange,  car  entiti 
qu'étais-je  destiné  à  voir  en  pleine  Irlande,  là  où  il  n'y  ;i  ni  mai- 
sons, ni  iichesscs,  ni  ports  de  mer,  ni  étrangers  surioul  i>our 
faire  l'aumône:' 

A  quelques  pas  plus  loin  je  montai  dans  les  voilures  du  mil- 
way,  qui,  longeant  la  baie,  conduit  de  King's-Town  à  Dublin, 
et  en  moins  de  vingt  minutes  fait  parcourir  six  milles  anglais 
(environ  trois  lieues  de  France).  Un  gentilhomme  irlandais  s'as- 
sit auprès  de  moi ,  et,  avec  le  sentiment  marqué  d'une  bienveil- 
lance à  laquelle  l'Angleterre  m'avait  peu  habitué,  il  me  parla, 
dans  la  langue  de  France,  de  la  France,  où  il  avait  fait  la 
guerre  en  181  î,  et  dont  encore,  après  vingt  années,  cl  malgré 
le  coup  de  feu  qu  il  y  avait  reçu,  il  aimait  à  nourrir  le  souvenir. 


178  KEVUK  DE  PARIS. 

Los  paroles  lui  venaient  du  cœur  pour  mettre  à  jour  tout  ce 
qu'il  y  avait  en  lui  de  respect,  d'admiration  et  de  bonnes  sympa- 
thies pour  notre  beau  pays.  De  combien  de  questions,  durant 
notre  court  voyage .  il  me  pressa  sur  les  hommes  et  les  choses  ! 
et  combien ,  moi ,  je  fus  heureux  de  lui  montrer  la  France  ,  non 
telle  que  je  l'ai  vue  longtemps  à  travers  la  violence  aveugle  de 
mes  passions  ,  mais  telle  que  l'ont  faite  en  réalité  ,  dans  sa  poli- 
tique, dans  son  industrie,  dans  ses  arts,  dans  sa  littérature  et 
dans  ses  hommes,  vingt  années  de  paix  et  de  luttes  pour  la  li- 
berté ;  telle  que  deux  mois  de  séjour  dans  le  royaume-uni  m'ont 
appris  à  l'aimer ,  telle  que  je  la  vois  enfin  ,  aujourd'hui  que  les 
injustices  des  autres  m'ont  forcé  de  faire  un  retour  sur  mes  pro- 
pres injustices. 

Quand  je  lui  eus  parlé  de  la  France  ,  je  l'interrogeai  sur  l'Ir- 
lande ;  mais  il  me  répondit  tristement,  humblement,  s'excusant 
presque  de  n'avoir ,  hélas  !  que  de  lamentables  récits  à  me  faire 
pour  me  payer  du  plaisir  qu'il  avait  pris  aux  miens.  Vn  éclair 
de  joie  traversa  son  œil  voilé  quand  je  lui  dis  qu'il  n'y  avait  pas 
en  France  un  noble  cœur,  quelque  vent  religieux  ou  politique 
qui  soufflât  sur  lui,  qui  ne  fît  des  vœux  pour  l'affranchissement 
et  la  prospérité  de  l'Irlande;  mais  sa  surprise  fut  grande  lors- 
que ,  déconcertant  sans  doute  toutes  ses  prévisions  sur  mon 
compte ,  je  lui  dis  que  j'étais  tout  simplement  un  pauvre  journa- 
liste, qui,  lassé  de  luttes  et  attendant  des  jours  meilleurs,  s'en 
venait,  poussé  par  une  main  puissante  et  amie,  visiter  le 
royaume-uni  dans  ses  mœurs,  dans  son  luxe  et  dans  sa  misère, 
pour  s'apprendre  et  pour  apprendre  aux  autres,  par  des  ta- 
bleaux pris  sur  nature,  à  ne  pas  éternellement  souffleter  la 
France  sous  les  yeux  et  au  profit  de  l'élranger. 

—  Que  Dieu  vous  conduise ,  monsieur  ,  me  dit  alors  ce  gen- 
tilhomme en  me  pressant  affectueusement  la  main.  Puis  il  ajouta 
avec  amertume  :  Les  étiangers  nous  visitent  si  peu  ! 

Je  n'osai  lui  demander  pourquoi,  mais  je  songeai  à  la  pauvre 
femme  de  King's-Tovvn,  et  je  courbai  la  tête,  n'osant  encore  ni 
blâmer  les  étrangers  ni  trouver  juste  l'amertume  du  reproche 
qui  leur  arrivait. 

—  Aussi,  monsieur,  reprit-il,  comme  s'il  ne  s'était  point 
aperçu  de  mon  trouble,  nous  ne  saurions  rien  de  l'Lurope,  et 
l'Europe  ne  saurait  rien  de  nous.  si.  dans  noire  jcunessf»,  nous 


REVUE  DE  PARIS,  179 

n'aimions  pas  à  voyager.  Peut-être  ,  parce  que  nous  sommes 
pauvres,  nous  croit-on  corrompus  et  déi;radés.  Oh  I  il  n'en  est 
rien  !  Quant  à  vous,  monsieur,  si  Dieu  vous  donne  le  cou- 
rage de  tout  voir,  puisse-t-il  vous  donner  aussi  celui  de  tout 
dire  ! 

Hélas  !  ce  courage  qu'il  me  souhaitait,  il  me  semblait  que  je  le 
sentais  déjà  faiblir  en  moi  sous  le  coup  de  ses  paroles,  et  je  trou- 
vais que  les  voitures  du  rail-way  auraient  pu  emporter  moins 
vite  les  voyageurs  loin  du  navire 

—  L'Angleterre  ne  fait-elle  donc  rien  pour  l'Irlande,  repris-je 
après  un  court  silence ,  pour  caclier  mes  émotions  diverses  et 
ra'étourdir  sur  je  ne  sais  quelle  lâche  pensée  d'un  prompt  retour 
à  Londres. 

En  ce  moment  nous  passions  devant  d'immenses  ateliers 
de  charronnage.  Pour  toute  réponse  mon  gentilhomme  me  les 
montra. 

—  Voilà,  dit-il,  l'hôpital  des  machines. 

—  Comment  !  des  machines?  Et  celui  des  hommes? 

—  Oh  !  celui  là,  il  est  dans  toute  l'Irlande.  Seulement  il  n'a 
ni  médecins,  ni  remèdes;  et  il  est  si  encombré  à  celle  heure, 
que  j'ai  bien  peur,  quoi  qu'il  se  fasse  désormais,  qu'on  ne  trouve 
assez  ni  des  uns,  ni  des  autres.  Et  à  quoi  bon,  du  reste,  mon- 
sieur? Ceci  est  encore  un  perfectionnement  moral  et  politique 
dont,  avec  beaucoup  d'autres,  la  très-pauvre  Irlandeesl  redeva- 
ble à  la  très-riche  Angleterre.  Notre  métropole  s'est  moquée  de 
nous,  monsieur,  quand  elle  nous  a  imposé  des  machines.  Elle  en 
a  envoyé  tout  juste  assez  pour  que  l'industrie  ait  appris  à  se 
passer  des  bras  des  hommf^s,  mais  point  assez  pour  que  l'indus- 
trie enrichisse  le  pays.  Les  bras  étant  devenus  inutiles,  on  n'a 
que  faire,  vous  pensez  bien,  de  leur  élever  des  édifices  où  on  les 
répare.  Un  homme  hors  de  service,  d'ailleurs,  à  (|uoi  est-il 
bon,  je  vous  prie,  sinon  à  être  porté  en  tcire?  Avec  les  tronçons 
rajustés  de  cent  hommes,  vous  ne  feriez  pas  un  homme  passa- 
ble. Avec  deux  machines  détraquées,  vous  en  pouvez  faire  une 
excellente.  ]l  est  donc  juste,  en  économie  politique  et  sociale, 
que  tout  l'intérêt,  toute  la  pitié  se  portent  sur  ces  chères  ma- 
chines ;  que  le  charron  et  le  serrurier  soient  préférés  au  cliirur- 
gien  et  au  médecin,  l'œuvre  humaine  à  l'œuvre  divine  !  A  cha- 
que époque  sa  iienséc  et  son  œu>  rc,  monsieur  !  C'était  autrefois 


180  REVUE  DE  PAHiS. 

la  roliffion  qui  élevait  des  hôpitaux  aux  maladies  de  l'àiue  et  de 
Ja  chair  ;  aiijoiiidliui  c'est  l'indiislrie  qui  élève  les  siens  aux  cas- 
sures du  bois  et  du  fer  fondu.  Aussi  arrive-t-il  que  les  machines 
fonclioiuient,  tant  bien  que  mal,  sans  eni'ichir  même  deux  ou 
trois  entrepreneur.-!;  et  j)endanl  ce  temps  des  milliers  de  bras 
restent  croisés,  et  des  familles,  par  millions,  n'ont  pas  de 
pain. 

—  Oui ,  et  pour  comble  de  malheur ,  lui  dis-je  en  répétant  le 
premier  cri  que  j'avais  entendu  sur  la  terre  d'Irlande,  thejyata- 
locs  are  very  (leur.yoïir  honour  ! 

Nous  entrions  à  Dublin.  Les  détails  et  les  renseignements  que 
le  jjenlilhomme  irlandais  me  donna  ,  quand  nous  nous  séparâ- 
mes, me  servirent  h  éviter  Tuie  partie  des  embarras  et  des  exi- 
Ijences  dont  un  étranger,  dans  le  pays  qu'il  voit  pour  la  première 
fois ,  lie  peut  guère  manquer  d'être  la  dui)e.  En  Angleterre ,  où 
l'on  regarde  l'or  de  l'étranger  comme  un  iribut  obligé,  un 
bon,  un  franc  Anglais,  en  pareille  circonstance,  m'avait,  par 
nationalité  ,  aidé  à  être  trompé.  Aussi  l'Anglais  fait-il  toujours 
fortune  d'une  façon  ou  d'autre  ;  né  pauvre ,  l'Irlandais  meurt 
toujours  pauvre. 

Cette  double  rencontre  me  fit  longuement  réfléchir,  car  en 
quelques  minutes  elle  m'avait  offert  la  personnification  vivante 
du  double  aspect  que  présente  l'Irlande  :  par  les  yeux  de  l'àme 
j'avais  vu  l'Irlande  qui  est  pauvre.  l'Irlande  qui  est  nue;  et  par 
l'intelligence,  j'avais  été  en  rapport  avec  l'Irlande  intelligente 
et  sensible,  souriant  ;"i  l'étranger  qui  la  visite,  et  par-dessus  fout 
lionorant  et  aimant  la  France. 

(}uc  ces  bons  sentiments  de  l'Irlande  pour  noire  pays  ne  vous 
étonnent  point.  Par  l'oppression  dont  le  catholicisme  ici  a  été  et 
est  encore  l'objet,  le  clergé  et  le  ])euple  sont  tenus  dans  l'état 
militant.  Or,  paries  sectes  religieuses,  de  même  que  pour  toutes 
les  agrégations  d'hommes  en  communion  de  pensées,  c'est  le 
moment  des  pratiques  et  des  exercices  d'une  coiifraternit^é  tou- 
chante. L'Ii lande,  ;'i  celle  heure,  iap|)'"lle  les  temps  heureux  de 
l'église  iirimilive.  alors  (ju'un  chrétien  ne  rencontrait  pas  xni 
chrétien  .'>ans  lui  offrir  et  lui  demander  le  baiser  de  p;iix.  Dans 
tout  cnlhdiiqiie,  l'Irlandais  voit  \n\  ami .  un  fnre  qu'il  doit  ac- 
cueillir comme  un  membre  de  la  grande  famille  apostolique, 
que  Dieu  lui  envoie  pour  gémir  avec  lui,  i>oui'  le  consoler,  pour 


REVUE  DE  PAKiS.  181 

espérer,  et  au  besoin  pour  Iiàter  enseuible  le  jour  de  la  déli- 
vrance. Il  y  a,  je  le  sais,  des  hommes  qui  ne  se  laisseront  pas 
prendre  à  celte  poésie  mystique  de  rÉvaiigile,  et  qui  penseront 
que,  dans  un  siècle  positif  comme  le  nôtre,  c'est  là  une  assez 
chétive  manière  d'expliquer  les  rapports  des  nations  entre  elles. 
Soit  :  à  ceux-là  je  dirai  que  de  1690  à  1745  l'Irlande  fut  pour  la 
France  ce  qu'a  été  la  Pologne  durant  les  guerres  de  l'empire. 
Il  n*est  pas  rare  de  rencontrer  des  Irlandais  qui  vous  prouvent 
avec  orgueil,  pai'  des  chiffres,  qu'environ  quatre  cent  cinquante 
mille  de  leurs  compatt  iotes  ont  été  tués  au  service  de  la  France. 
Ils  vous  apprendront  qu'en  1702,  Crémone  tomba  au  pouvoir 
du  prince  Eugène,  et  que  cette  ville  fut  reprise  par  les  régiments 
d'O'Mahony  et  de  Bourck .  qui  rendirent  aussi  la  liberté  à  ce 
pauvre  maréchal  de  Villeroi.  lequel  fut,  pour  ses  bons  services, 
comme  vous  le  savez,  chansonné  par  le  pont  neuf  piquant  qui 
avait  pour  refrain  : 

Villeroi ,  Villeroi , 

A  fort  bien  servi  le  roi... 

Guillaume  '■  Guillaume  .' 

On  peut  même  recommencer  ici  un  cours  d'histoire  militaire 
sur  les  campagnes  désastreuses  dont  les  plans  étaient  dressés 
dans  le  boudoir  et  sous  le  commandement  des  maîtresses  de 
Louis  XV.  Aux  batailles  de  Blenheim  et  de  lîamiily,  vous  dira- 
t-ou,  les  dragons  de  lord  Clare  soutinrent  seuls,  vaillamment, 
le  choc  des  régiments  anglais;  les  brigades  irlaudaises  aidèient 
à  décider  pour  la  France  la  journée  de  Fontenoy,  et  plus  fard 
elles  donnèrent  de  vigoureux  coups  de  collier  dans  les  campagnes 
d'Italie  et  d'Allemagne. 

Certes,  je  me  montre  touché,  comme  je  le  dois,  de  cette  fidé- 
lité de  souvenirs,  et  je  ne  riposte  point,  ainsi  que  je  l'aurais  sans 
doute  fait  jadis,  que  si  l'Irlandais  avait  déployé,  dans  sa  patrie 
et  pour  sa  patrie  ,  tout  le  courage  qu'il  a  mis  au  service  de  la 
France  ,  il  ne  serait  sans  doute  pas,  depuis  le  roi  Henri  II,  le 
très-humble  vassal  de  la  puissance  anglaise.  Cependant,  et  par 
malheur,  je  sortais  de  l'Angleterre,  <tU  j'avais,  par  mainte  con- 
versation, appris  que  c'était  sottise  de  maïujuer,  par  courtoisie, 
à  établir  toujours  entre  l'étranger  et  la  France  une  balance  de 
compte.  C'est  ce  que  je  fis  donc  avec  rhiaudc,  dans  rancunnc 

d  10 


182  REVUE  DE  KVKIS. 

salle  des  lords  d'Irlande,  où  quelques  gentlemen  me  montraient 
un  jour,  assez  emphatiquement ,  une  tapisserie  fort  estimée  à 
Dublin,  mais  d'un  bien  mince  mérite,  je  vous  jure,  et  représen- 
tant la  bataille  de  la  Boyne.  Je  débitai  à  mon  tour  mon  cours 
d'histoire.  Je  rappelai  à  mes  jeunes  gentilshommes  si  bien  in- 
struits de  ce  que  les  Irlandais  avaient  fait  pour  la  France,  qu'à 
tout  prendre  entre  la  France  et  l'Irlande ,  c'était  depuis  long- 
temps service  pour  service.  En  1600,  leur  disais-je,  le  6  juillet, 
aux  lieux  et  dans  l'action  même  dont  cette  tapisserie  consacre 
la  mémoire,  des  Français  ont  très-bravement  versé  leur  sang 
pour  la  cause  de  l'Irlande,  qui  avait  fait  sa  cause  de  celle  du  roi 
Jacques,  lequel  nous  regardait  faire  du  haut  de  la  montagne  de 
Dinimore.  En  1691.  à  la  bataille  d'Aughrim,  la  France  fut-elle 
plus  avare  de  courage  et  de  services  ?  Et  après  le  siège  de  Limé- 
rick,  n'est-ce  point,  mes  jeunes  gentUshonunes,  grâce  à  l'inter- 
vention de  la  France  que  quatorze  mille  Irlandais  ont  pu,  avec 
leurs  familles,  se  soustraire,  sur  le  continent,  à  la  domination  et 
aux  vengeances  de  la  maison  de  Hanovre?  Me  sentant  en  verve, 
je  leur  glissai  même  à  l'oreille  le  récit  de  l'expédition  française, 
qui,  en  1798  ,  s'en  ^int  sous  les  ordres  de  Hoche  opérer  sa  des- 
cente à  Ballxcla-Point,  non  loin  de  Galwai,  dans  le  sud-ouest 
de  l'Irlande. 

Nos  comptes  ainsi  rt'glés,  nous  n'en  fûmes,  suivant  notre  pro- 
verbe, que  meilleurs  amis,  mes  hôtes  et  moi.  Il  n'en  pouvait 
guère  être  autrement.  J'étais  en  terre  catholique,  en  Irlande, 
où  vivent  encore  tant  de  souvenirs  jacobiles  ,  et  à  (pielques  pas 
seulement  de  la  place  de  Collège  Grun,  où  un  pétard  tît  sauter 
naguère  la  statue  équestre  du  roi  Guillaume  III,  qu'on  est  allé 
relevei'  un  peu  plus  loin,  et  qui  porte  encore  à  son  piédestal  le 
ridicule  titre  de  Rex  Franciœ.  Diable  !  il  parait  que  l'Angle- 
terre s'imagine  toujours  que  ,  non  content  d'avoir  contisqué,  de 
son  vivant,  la  couronne  réelle  de  son  beau-père,  l'avide  Guil- 
laume, tout  mort  qu'il  est,  tient  encore  pour  ses  hoirs,  même 
femelles  ,  à  ne  point  laisser  prescrire,  sur  une  couronne  tîctive, 
les  droits  plus  qu'équivo(iues  dont  le  malheureux  Jacques  fît, 
sept  ans,  amende  honorable  dans  le  château  de  Saint-Germain! 

Les  Irlandais,  chez  qui  ces  sentiments  attractifs  vers  la  France 
ne  viennent  ni  de  la  communion  religieuse  ;  ni  des  études  histo- 
riques, ni  des  >  oyages  sur  notre  centinent.  les  puisent  dans  leur 


REVTE  DE  PARIS.  183 

inslinctivp  idée  de  résistance  à  l'Angleterre.  Ne  pouvant  l'cliap- 
l»oi'  à  sa  domination  politique ,  ils  se  débattent  contre  son  iu- 
tluence  sociale  ;  la  tète  passée  sous  son  drapeau  et  sous  sa  co- 
carde, ils  regimbent  contre  ses  modes;  ne  pouvant  lui  ressembler 
dans  ce  qui  constitue  son  comfort  si  niaisement  vanté,  ils  cher- 
client  à  ne  pas  lui  ressembler  non  plus  dans  les  habitudes  de  la 
vie  ;  et  pour  que  cette  dissemblance  soit  plus  tranchée  et  même 
ait  un  certain  caractère  d'hostilité,  ils  ont  adopté  une  foule  d'u- 
sages de  France,  descendus  des  gentlemen  voyageurs  aux  classes 
de  la  bourgeoisie.  Il  n'est  pas  jusqu'à  certains  mots  de  notre 
langue  dont  ce  peuple  ne  se  serve  pour  détrôner  le  plus  qu'il 
peut  de  mots  de  la  langue  an-^laise,  dont  volontiers,  du  reste,  il 
change  les  acceptions.  J'ai  fait  sur  tout  cela  des  observations 
qui  ont  pénétré  dans  les  faits  même  les  plus  insignifiants  de 
l'existence  ;  j'ai  découvert  plus  de  choses  (pie  je  n'eu  veux,  que 
je  n'en  dois  dire.  Leur  nomenclature,  d'ailleurs,  ne  peut  guère 
trouver  place  que  dans  un  livre  où  tout  se  dit  et  se  lit ,  et  dans 
les  conversations  du  coin  du  feu,  où  tout  peut  amuser.  Ici,  par 
leur  isolement,  elles  paraîtraient  puériles  ;  en  m:isse.  et  se  mê- 
lant parfois  à  des  faits  plus  graves,  elles  ont  formé  pour  moi 
l'ensemble  complet  d'un  caractère  national.  J'ai  bien  vu  de  la 
sorte  que  l'étude  des  mœurs  privées  d  un  peuple,  depuis  le  plus 
bas  étage  jusqu'au  plus  élevé,  était  le  plus  sûr  moyen  d'arriver 
à  connaître  la  tendance  que  prennent  ses  mœurs  publiques  et 
ses  pensées  secrètes.  On  peut  même  ainsi  calculer  jusqu'où, 
dans  un  temps  donné  ,  les  unes  et  les  autres  peuvent  se  porter. 

Ces  tendances  populaires  sont  frappantes  surtout  pour  le 
Français  qui  ne  voit  l'Irlande  qu'après  avoir  parcouru  l'Angle- 
terre et  visité  Londres  ,  Oxford.  Birmingham.  Manchester,  Li- 
verpool,  les  villes  du  luxe,  de  la  science,  de  l'industrie  et  du 
commerce.  Londres  surtout. 

Certes,  Londres  possède  d'interminables  et  de  larges  rues 
dont  nos  rues  Vivienne  et  de  la  Paix  ne  seraient  que  les  étroites 
et  courtes  extrémités.  Dans  toute  1  étendue  de  Regent-Street,  du 
Stran(f,  d'Old-bound  el  de  IS ew-bound-Strect ,  ce  sont  des  ma- 
gasins tout  marbre  eltout  bronze.  Les  dorures,  les enlournemcnts 
peints  et  ciselés,  encadrent  capricieusement  de  hautes  et  épais- 
ses glaces,  où  se  mirent  à  la  fois  et  les  tissus  lamés  d'or  et  d'ar- 
gent. —  et  les  étoffes  <le  soie  de  Manchester.  —  et  les  acieis  de 


181  REVUE  DE  PARIS. 

Birmingham,  —  et  ces  cachemires  qui  feraient  envie  au  harem 
d'un  émir,  — et  les  incrustations  de  l'ébène  et  du  citronnier  sur 
les  boites  de  rose  et  de  sandal ,  d'où  les  parfums  de  Chardin 
s'exhalent  à  travers  les  ciselures  des  flacons  couchés  sur  des 
coussins  de  soie  ,  —  et  les  écrins  de  velours  dans  lesquels  scin- 
tillent et  serpentent  les  feux  bariolés  des  mille  pierres  de  l'Inde, 
allongées  en  aigrette  oti  courbées  en  diadème,—  etl'ébahisse- 
ment  des  badauds  qui  encombrent  les  trottoirs,  —  et  le  coup 
d'œil  amoureux  de  la  jeune  femme,  dont  instinctivement  la 
marche  se  ralentit  en  passant  devant  ces  bazars  de  la  mode , 
mais  qu'entraîne  aussi  plus  rapide  le  bras  sur  lequel  elle  s'ap- 
puie; et  la  physionomie  mobile  de  l'élégante  lady,  qui  lient  en- 
tre ses  mains  une  de  ces  merveilles,  et  qui,  émue  tour  à  tour  de 
crainte  et  de  désir,  ne  sait  pas  encore  si  son  rêve  de  bien  des 
nuits  ne  devra  pas  s'enfuir  devant  l'exorbitante  exigence  de 
quelques  centaines  de  guinées. 

Mais  ce  n'est  pas  assez  de  voir;  entrez!  Dans  toute  l'étendue 
de  ces  salons,  entre  des  meubles  de  Boule  et  d'acajou,  servant 
de  comptoirs,  vous  marchez  sur  des  lapis  qu'on  dirait  venus  de 
l'Orient.  Des  femmes  à  la  taille  svelle,  aux  doigts  effilés  et  roses, 
au  visage  pâle,  aux  lèvres  humides  et  vermeilles,  qu'encadrent  de 
longues  boucles  de  cheveux  tombant  sur  des  épaules  blanches, 
déploient  aux  chalands  les  marchandises,  que,  du  haut  des  ca- 
siers, font  descendre  des  commis  qui  portent  les  cheveux  en 
coup  de  vent  d'une  façon  aussi  distinguée  vraiment  que  le  pre- 
mier venu  d'entre  les  apprentis  coiffeurs  de  Paris,  et  qui,  l'habit 
noir  sur  le  dos,  et  le  cou  passé  dans  la  roideur  de  leur  cravate, 
sont  des  dandies  d'aussi  bonnes  manières  que  nos  garçons  tail- 
leurs. A  peine  êtes-vous  entré,  que  vous  apercevez  entre  tous  ces 
visages  un  échange  rapide  de  coups  d'œil  et  de  sourires,  un  peu 
plus  railleurs  (pie  minaudiers,  et  le  nom  de  French  circule  à 
voix  basse.  Pourquoi  cela  ?  C'est  qu'on  vous  a  reconnu  pour  un 
étranger,  et  qui  plus  est,  pour  un  Français.  Mais  vous  n'avez 
pas  proféré  un  seul  mot;  c'est  à  peine  si,  parmi  tous  ces  yeux 
qui  brillent,  il  en  est  un  dont  les  regards  aient  rencontré  les  vô- 
tres. Eh!  qu'importe?  n'avez-vous  pas  salué  en  entrant.*  n'avez- 
vous  pas  été  affable  envers  une  classe  pour  qui ,  à  Londres ,  on 
ne  l'est  pas  ?  Vous  voyez  bien  que  vous  éies  étranger, que  vous 
éles  Français, 


REVIT,  DE  PARIS.  183 

Or.  h  Londres,  on  doit  se  le  tenir  pour  dit,  si  l'on  veut  passer 
pour  un  gentleman  pur  sang ,  à  Taliri  du  ridicule  et  du  mépris,  il 
faut,  quand  on  a  la  droite  sur  les  trottoirs,  heurter  jusqu'à  les  ren- 
verser les  passants  qui  ne  l'ont  pas,  sans  s'inquiéter  s'ils  portent 
des  robes  ou  des  haut-de-thausses  j  il  faut  n'aborder  les  gens  et 
neleur  parler  que  leciiapeau  enfoncé  sur  les  yeux;  pour  se  don- 
ner une  contenance,  si  on  attend  dans  la  rue,  il  faut  siffler,  il 
faut  surtout  frapper  aux  portes  des  maisons  une  mesure ,  in 
rinforzando,  de  coups  redoublés.  Le  moins  qui  puisse  arriver 
à  riiomme  bien  élevé  qui  porte  un  frac  et  des  bas  de  soie ,  qui 
salue,  qui  frappe  un  seul  coup  aux  portes  ,  qui  cède  le  haut  du 
pavé  à  un  enfant ,  à  une  femme  ou  à  un  vieillard  ,  c'est  d'être 
pris  pour  un  valet  de  chambre.  Qu'il  joigne  h  cela  un  jonc  i'i 
pomme  d'or,  que  je  n'ai  pas ,  Dieu  merci  !  et  le  voilà  descendu  , 
dans  l'opinitm,  à  l'état  de  laquais. 

Les  gros  marchands  de  Londres  et  leurs  commis  .  mâles  et 
femelles,  prennent  aussi  volontiers  l'homme  poli  pour  un  imbé- 
cile, qui,  fraîchement  arrivé  du  continent  ,  caresse  la  très-ridi- 
cule opinion  que  tout  ce  qui  sort  des  fabiiques  anglaises  est  d'une 
incontestable  supériorité.  Quand  cette  idée  leur  vient,  ces  mes- 
sieurs et  ces  dames  élalunt  tous  leurs  vieux  restants  de  magasin. 
Je  me  souviens  qu'un  M.  Palmer .  riciie  coutelier  de  Regent- 
Street,  a  poussé  la  chose  jusqu'à  m'offrir  des  ciseaux  rouilles. 
Je  pris  cela  pour  une  gageure,  et  au  lieu  de  me  fâcher  tout 
rouge,  je  donnai  à  mon  visage  l'air  de  la  plus  grande  naïveté 
d'admiration  qui  se  puisse  imaginer  pour  cette  rouille  qui ,  pou- 
vant gagner  les  deux  branches,  s'était  contentée  den  ronger 
une  seule;  ce  qui ,  disais-je  ,  prouvait  incontestablement  l'infé- 
riorité des  aciers  de  France ,  où  les  deux  branches  n'auraient 
pas  manqué  d'être  oxidées.  Je  demandai  le  prix  ;  c'était  un  prix 
fou  ;  et  me  voilà  de  nouveau  m'extasiant  sur  le  bon  marché. 
Filles  et  commis,  durant  ce  temps,  de  se  renvoyer  sur  ma  bon- 
homie de  vives  épigrammes.  dont  l'engouement  de  la  France 
pour  l'Angleterre  faisait  le  iujel,  et  que  certainement  notre  sotte 
patrie  méritait  bien.  Quand  j'eus  assez  de  ce  jeu  de  niais  et 
de  dupe,  je  posai  froidement  les  ciseaux  dans  la  montre,  et  lan- 
çant au  nez  du  John-IUrll  un  coup  de  gant  et  un  bruyant  éclat 
de  rire,  je  l'invitai  à  garder  les  ciseaux  pour  les  envoyer  à  l'ex- 
hibition deCharing-r.ross  comme  un  échantillon  de  l'induslrie, 

16. 


18fl  REVUE  DE  PARIS. 

(le  la  politesse  et  de  la  bonne  foi  des  couteliers  de  Londres. 

Depuis  Beaumarchais,  le  fond  de  la  langue  anglaise  a  bien 
changé,  et  si  Figaro  revenait  au  monde ,  il  serait  charmé  sans 
doute,  quand  il  en  ferait  usage,  de  recevoir  un  sourire  au  lieu 
du  vigoureux  soufflet  de  sa  virago  de  taverne.  Le  mot  nouveau, 
de  quelque  bouche  qu'il  sorte,  est  toujours  le  seul  qui  soit  le  bien 
venu;  car  il  est  le  mot  aimé^  le  mot  après  lequel  soupire  tout  ce 
peuple  marchand,  le  mot  qui  lui  apprend  le  succès  des  efforts 
qu'il  a  faits  pour  l'entendre  ,  hoic  j/iKc/j  {  combien  ).  Vous  ne 
sauriez  que  ce  mot  seul ,  que  vous  pouvez  hardiment  vous  lan- 
cer à  travers  l'Angleterre,  qui  que  vous  soyez,  dandy,  coureur 
d'amourettes ,  homme  politique  ;  un  geste  du  doigt,  suivi  de  ce 
bienheureux  mot,  et  vous  êtes  compris  :  il  est  aussi  le  seul  au- 
quel l'Anglais  daigne  faire  une  réponse  par  geste ,  si  vous  ne 
comprenez  pas  la  réponse  parlée.  —  Ce  rum's-teach  et  ces 
fruits,  how  mxich?  —  Cet  épagneul  et  ce  cheval  du  Yorkshire, 
how  rmtch?  —  Et  cette  femme,  hoiv  much?  how  viuch 
aussi,  Celte  candidature  et  cette  conscience  d'électeur  pour 
le  torisme?  Je  vous  le  dis,/iO?r  much  est  le  fond  de  la  langue, 
le  seul,  le  véritable;  il  est  toute  la  nationalité  de  l'Angle- 
terre. 

Mais  ce  mot  prononcé ,  et  la  réponse  faite,  l'Anglais  renfonce 
son  menton  dans  sa  cravate,  resserre  ses  lèvres,  remet  ses  mains 
derrière  le  dos  ,  et  reprend  cette  impassibilité  gourmée,  avec 
laquelle  le  plus  chétif  boutiquier  de  la  Cité  se  fait  donner  du 
milord  sur  le  continent.  Quelque  temps  que  vous  vous  trouviez 
seul  avec  lui,  ne  lui  demandez  rien  ni  de  Londres  et  de  ses  en- 
virons, ni  de  l'Angleterre,  ni  des  mœurs,  ni  des  lois,  ni  des  usa- 
ges ,  ni  du  commerce  ,  ni  de  l'industrie ,  ni  des  rues  ou  des  che- 
mins que  vous  devez  parcourir  ;  il  ne  saura  rien ,  ne  vous  dira 
rien ,  ne  verra  rien,  rien  que  sa  marchandise,  dont  il  aura  pour 
vous  triplé  le  prix,  dont  il  ne  rabattra  pas  un  shelling;  et,  à 
chaque  question  nouvelle,  comme  le  Guillaume  de  l'Avocat 
Patelin,  il  reviendra  à  ses  six  aunes  de  drap  et  à  ses  six-vingts 
moutons.  Il  serait  allé  vingt  fois  en  France,  il  saurait  bien  le 
français  ,  que  vous  ne  devez  pas  vous  attendre  à  ce  qu'il  vienne 
en  aide  à  votre  ignorance  de  la  langue  anglaise.  Il  est  dans  son 
pays  ,  et  il  aurait  peur  d'en  abaisser  la  suprémalie  devant  vous  , 
.s'il  vous    faisait  voir  qu'il  a  été  forcé  d'api>rendre   votre  lan- 


RF.VUE  IiF.  PARIS.  187 

giie,  lorsque  vous  avez  cru  pouvoir  vous  dispenser  d'apprendre 
la  sienne. 

Quant  aux  magasins  derrière  les  vitres  desquels  on  lit  à 
Londres  :  Ici  on  parle  français,  il  faut  les  fuir.  Cet  écriteau 
prétentieux  n'est  qu'un  détestable  guet-apens  tendu  à  vos  poches 
et  à  vos  oreilles  ;  c'est,  et  rien  de  plus,  un  moyen  assuré  d'éviter 
la  concurrence ,  pour  écorcher  à  l'aise  les  unes  et  les  autres. 
Heureux  lorsqu'ainsi  que  moi,  on  trouve  ici  un  vieillard  sourd, 
et  là  un  enfant  muet  ! 

Les  marchands  de  Dublin  n'ont  ni  marbres  ,  ni  bronzes  ,  ni 
dorures,  A  la  façade  et  à  l'inti-ricur  de  leurs  magasins,  ils  n'ont 
point  de  glaces  sans  tain  hautes  de  dix  pieds,  et  ils  n'ont  pour 
les  étaler  ni  de  riches  tissus .  ni  les  éioffes  les  plus  nouvelles. 
Quand  leurs  vitres  sont  effondrées,  ils  les  rajustent  et  les  rem- 
placent, le  plus  longtemps  qu'ils  peuvent,  avec  des  carreaux  de 
papier;  les  murailles  sont  nues  comme  celles  de  vastes  hangardsj 
et  l'on  se  demande  toujours  si,  la  veille,  la  justice  et  les  créan- 
ciers ne  sont  jjoint  passés  par  là.  Us  n'ont,  pour  en  remplir  le 
vide  et  la  solitude,  ni  un  peuple  de  commis  en  habit  noir,  ni  un 
essaim  de  filles  en  toilette  de  salon;  rien  de  ce  qui  peut  attirer 
la  jeunesse  rieuse,  ou  l'élégance  fantasque,  ou  la  vieillesse  cau- 
seuse et  coquette;  mais  n'importe,  entrez.  Vos  bottes  parisiennes 
courent  risque  ,  il  est  vrai ,  de  s'érailler  aux  clous  du  plancher  , 
dont  des  tapis  moelleux  lie  dissimulent  point  les  aspérités,  ou 
sur  lequel  la  brosse  dufrotteur  n'a  pas  étendu  le  poli  glissant  de 
la  cire.  Entrez  toujours  ;  mais  saluez  ,  car  le  marchand  vient  à 
vous  en  saluant  de  la  tète  et  du  regard  ,  car  un  siège  vous  est 
ap|>orté  par  le  fils  de  la  maison  ,  enfant  de  dix  ans,  qui  revient 
de  récole,  et  que  votre  arrivée  a  interrompu  ,  je  crois  ,  dans  le 
récit  de  quelque  espièglerie  d'un  camarade ,  ou  de  quelque  en- 
couragement du  maîlre.  Le  marchand  vous  montrera  tout  d'a- 
bord ce  qu'il  aura  de  mieux  chez  lui;  et  comme  il  vous  sait 
étranger,  comme  il  pense  que  vous  venez  de  l'Angleterre,  où 
vous  avez  appris  à  être  défiant,  sans  attendre  que  vous  ayez 
articulé  le  sacramentel  hoic  niuch,  il  vous  dira  le  prix  ;  et  en  le 
comparant  à  la  marchandise ,  vous  ne  le  trouverez  point  exa- 
géré; et  ce  prix  encore ,  le  marchand  de  Dublin  ne  vous  le 
demandera  pas,  comme  le  marchand  de  Londres  ne  se  fait  pas 
fanio  de  vous  le  demander,  en  guinées  :  car  lui;  le  pauvre  mar 


188  REVIE  DE  PARIS. 

chand  lie  Dublin,  a  la  loyale  bonhomie  de  croire  qu'un  étranger 
ne  connaltquela  monnaie  qui  court  dans  un  pays,  au  moment 
où  il  y  voyage.  Lorsque  létranger  peut  et  doit  croire  que  la 
guinée  n'est  autre  chose  que  le  souverain  d'or,  le  pauvre  mar- 
chand de  Dublin  n'a  pas,  comme  le  riche  marchand  de  Londres, 
sous  prétexte  que  le  marché  a  été  conclu  en  guinées ,  le  front 
de  vous  soutirer ,  par  souverain  d'or,  le  schelling  et  demi  de 
plus  que  valait  autrefois  cette  ancienne  monnaie,  éteinte  au- 
jourd'hui, et  dont  vous  ne  trouveriez  pas  dans  tout  le  royaume- 
uni  le  signe  représentatif  ailleurs  que  dans  les  médailliers  des 
antiquaires. 

La  qualité  ou  le  prix  de  la  marchandise  ne  vous  convient  pas 
peut-être;  on  passe  aux  qualités  et  aux  prix  inférieurs,  et  entre 
lo  marchand  et  vous  il  s'établit  une  causerie  toute  de  bonne  foi 
d'un  côté,  toute  de  confiance  de  l'autre.  Si  vous  paraissez  ne  pas 
bien  comprendre,  ne  vous  dépitez  point.  Vous  n'avez  pas  lu,  il 
est  vrai ,  à  la  porte  :  Ici  on  parle  français.  Mais  ,  pour  vous , 
le  maître  de  céans  épuisera  tout  ce  qu'il  sait  des  mots  de  votre 
langue  nationale.  Si!  y  a  confusion  {niistake),  il  appellera  l'aî- 
née de  ses  tilles,  une  ravissante  créature,  pâle  et  triste,  bien 
modestement  vêtue,  qui,  suivie  de  sa  mère  ,  d'une  mise  encore 
plus  simple,  vient  remplir  un  devoir,  et  non  chercher  à  plaire. 
Elle  parle .  et  vous  avez  alors  la  preuve  de  ce  que  vous  avez 
peut-être  entendu  dire .  que  le  peuple  d'Irlande  est  le  peuple 
étranger  qui  prononce  le  plus  clairement  la  parole  française.  Je 
ne  sais  quoi  de  touchant  et  de  sympathique  s'établit  en  ce  mo- 
ment ;  les  individualités  s'effacent,  ce  n'est  plus  un  homme  de 
France,  ce  n'est  plus  une  jeune  Irlandaise  qui  parlent  ensemble, 
c'est  la  France  ,  c'est  l'Irlande  ;  vous  dites  tout  ce  que  vous  avez 
dans  le  cœur  pour  la  France,  elle  dit  tout  ce  qu'elle  sait  de  l'Ir- 
lande. La  conversation  commence  au  rail-way ,  se  continue, 
s'étend,  et  prend  une  forme  nouvelle,  car  asec  leur  finesse  de 
traits  et  d'observations,  les  femmes  font  pénétrer  plus  avant 
dans  ce  que  les  nations  ont  de  plus  intime.  La  langue  poétique 
se  fait  jour  bientôt;  FIrlande  ne  s'appelle  plus  l'Irlande,  c'est 
Erin,  la  verte  Erin,  l'émeraude  de  l'Allanlique,  où  les  arbres 
sont  toujours  verts,  où  le  shamrock  étale  parfois  sa  triple  feuille 
cl  le  rouge  panaché  de  sa  fleur,  où  les  montagnes  se  colorent 
^\u  violet  pourjiré  des  hrnyèies.  où  les  lacs  sont  bleus  et  semés 


REVUE  DE  PAIil>.  180 

de  lis  d'eau  et  de  nénuphars,  où  les  lorrenls  roulent  sur  des  ro- 
chers en  écumeuses  et  blanchissantes  cascades. 

C'était  comme  un  écho  des  mélodies  de  Thomas  Moore  et  de 
la  poétique  éloquence  d'O  Coniiell,  qui  me  venait  par  la  voix  de 
cette  patriote  et  intelligente  fille.  Mais  aussi  revenait ,  comme 
un  refrain  niélancoli(iue,  le  reproche  amer  du  gentilhomme  du 
rail-way  :  l'étranger  pourtant  ne  vient  pas-  nous  visiter.  Je 
n'osai  pas  non  plus  demander  pourquoi. 

Quand  je  sortis,  j'avais  déjà  dans  la  léte  de  quoi  faire  un  livre 
sur  l'Irlande  que  je  n'avais  pas  encore  parcourue ,  et  dans  le 
cœur  l'invincible  désir  de  me  jeter  dans  toutes  les  émotions  du 
cœur  et  du  regard,  dont  la  jeune  Irlandaise,  me  traçant  un  iti- 
néraire, m'avait  dit  que  le  comté  de  tricldow,  les  lacs  et  les 
montagnes  de  Killarney  et  de  Gungariff,  au  sud  de  sa  patrie, 
et,  au  nord,  le  comté  d'Jntrini  et  le  Géant  Causeiray,  étaient 
les  sources  éternellement  fécondes. 

.le  fis,  malgré  moi,  un  retour  sur  l'Angleterre,  où  partout 
j'avais  trouvé  ce  ton  gourmé,  celte  réserv-t  froide,  dont  la  bou- 
tique de  Londres  n'est  qu'un  type  affaibli.  Je  me  demandai 
pourquoi  cette  riche,  cette  puissante  Angleterre,  qui  faisait  à 
l'étranger  tant  d'étalage  de  son  luxe  et  de  sa  richesse,  était  aussi 
contrainte  qu'un  cadet  de  Gascogne  dans  son  chétif  manoir  qu'il 
a  tant  vanté,  quand  l'étranger  venait  la  voir  chez  elle,  admirer 
de  près  ce  qu'on  avait  peint  si  beau  dans  la  perspective,  à  tra- 
vers un  bras  de  merj  l'étudier,  non  pas  dans  ses  salons,  dans 
ses  clubs,  alors  qu'on  ne  peut  la  voir  qu'à  ses  heures,  quand 
elle  a  fait  sa  toilette,  quand  elle  est  frottée  de  savon  de  Windsor 
et  d'eau  de  mousseline,  lorsqu'elle  a  des  gants  et  que  la  livrée 
poudrée  encombre  les  vestibules  et  les  autichambies;  — mais 
l'étudier  comme  doivent  être  étudiés  les  nations,  ainsi  que  les 
grands  hommes,  en  pantouftles  et  en  robe  de  chambre,  dans  le 
déshabillé  des  mœurs  et  des  manières,  dans  le  peuple  des  bouti- 
ques, des  rues  et  des  tavernes. 

Pourquoi  l'Angleterre  est  ainsi?  Pourquoi,  à  l'étranger  qui 
refuse  de  puiser  seulement  dans  le  grand  monde  une  instruction 
toute  faite,  qu'il  irait  ensuite  colporter  niaisement  sur  le  conti- 
nent, elle  fait  payer  cher  ce  qu'il  parvient  à  découvrir  parmi  les 
gens  dits  de  peu  ?  pourquoi  à  celui-là,  le  soir,  s'il  est  attardé 
dans  les  rues,  son  aristocratie  ivie  de  vins  d'Espagne,  et  sa  ca- 


190  REVUE  DE  PARIS. 

naille  paj^e  et  ivre  aussi,  mais  ivre  d'ale  et  de  porter  ,  crient 
french  dog?  pourquoi ,  au  lieu  d'une  mer  paisible  et  de  côtes 
accessibles,  elle  voudrait  avoir  pour  ceinture,  comme  la  Chine, 
une  muraille  infranchissable?  Je  le  sais  aujourd'hui.  C'est  que 
l'Angleterre ,  dans  tout  son  bruit  d'industrie ,  dans  tout  le 
faste  de  son  luxe,  a  quelque  chose  qu'elle  voudrait  cacher, 
quelque  plaie  honteuse  qui  la  ronge  sous  le  manteau  d'aris- 
tocratie et  d'orgueil  dont  elle  se  couvre  :  la  misère  et  la  prosti- 
tution ! 

Oui ,  la  misère  et  la  prostitution  !  Je  les  ai  vues  toutes  les 
deux ,  côte  à  côte  ,  si  bien  mêlées  qu'elles  semblaient  ne  faire 
qu'une,  dans  les  plus  riches,  les  plus  industrieuses  cités  de  l'An- 
gleterre. A  Londres  ,  à  Manchester  ,  à  Liverpool ,  la  misère  est 
plus  hideuse  qu'en  aucun  lieu  du  monde,  carelleest  en  chapeau, 
en  cachemire,  en  robes  à  volants,  en  habit  noir;  elle  est  chaussée, 
elle  est  gantée.  Mais  son  chapeau  est  graisseux  et  cassé,  son  ca- 
chemire est  sans  couleur  ,  sa  robe  ne  tient  pas  au  corps  et  ses 
falbalas  traînent  en  banderoles  sur  le  pavé;  mais  l'habit  noir 
est  usé  plus  loin  que  la  corde,  et  a  des  poches  béantes  ;  mais  la 
jambe  des  bas  glisse  sous  le  talon  ,  les  bottes  et  les  brodequins 
laissent  passer  l'orteil,  et  la  main  se  fait  jour  à  travers  les  doigts 
des  gants.  Les  rues  des  grandes  villes  d'Angleterre  sont  d'im- 
menses friperies  de  costumes  tombés  du  grand  seigneur  A  l'in- 
digent par  l'entremise  des  laquais.  L'Angleterre  est  infestée  de 
Robert  Macaire  qui  font  les  beaux  sous  leurs  sales  habits,  et  de 
Jane  Shore  en  chapeau  et  en  voile,  qui,  ramenant  de  leurs  doigts 
amaigris  de  longs  châles  sur  leurs  épaules  nues,  vous  disent  en 
passant  :/  am  hungry  !  j'ai  faim  ! 

Oui,  la  misère  et  la  prostitution!  Quand  vous  échappez  aux  gé- 
missements de  celle-là ,  vous  vous  heurlez  aux  provocations  de 
celle-ci.  Comme  à  sa  sœur  aînée,  la  rue  lui  appartient  le  jour, 
la  nuit,  à  toute  heure;  ce  n'est  point  l'affaire  de  la  police.  On  a 
pu  se  rendre  compte  de  la  prostitution  de  Paris  et  de  la  France. 
Je  défie  le  plus  habile  Parent-Duchâtelet  df  faire  la  statistique 
seulement  de  celle  de  Londres.  Elle  est  là  sur  une  échelle  d'une 
étendue  hors  de  toute  proportion. 'C'est  une  infâme  et  effrayante 
chaîne  qui  enlace  toute  l'Angleterre  dans  le  labyrinthe  de  ses 
rues.  Les  anneaux  fleuris  s'en  rattachent  aux  éblouissantes  épau- 
les des  femmes  de  l>rury-Lane.  de  là  s'en  vont  se  perdre,  vis- 


REVUE  DE  PARIS.  191 

queux  et  fluides,  dans  les  boues  les  plus  reculées  des  faubourgs 
et  des  villes  industrielles  et  niaritinies.  C'est  qu'en  Angleterre 
la  loi  se  tait,  et  la  proslitutiou  peut  commencer  et  commence  à 
l'âge  où  elle  n'a  pas  encore  les  passions  pour  excuse...  Elle  est 
bien  loin  de  finir  à  l'âge  même  où  depuis  longtemps  elle  ne  les  a 
plus.  Chose  plus  horrible  encore,  la  peine  de  mort  elle-même  ne 
peut  empêcher  de  fleurir  là  ,  dans  toute  sa  turpitude,  le  crime 
dont  nulle  plume,  nulle  bouche  qui  se  respecte  n'ose  écrire  ou 
prononcer  le  nom. 

Oui ,  riche  et  puissante  Angleterre  ,  parle  au  monde  chaque 
jour  par  la  voix  de  ta  presse  ou  de  celle  que  lu  soudoies  à  l'é- 
t.'-anger,  par  la  voix  de  tes  lords  roulant  sans  cesse  sur  toules  les 
grandes  routes  de  l'Europe,  parle  de  tes  machines,  de  ton  in- 
dustrie, de  ton  peuple  d'ouvriers,  de  tes  générations  de  laquais, 
de  la  vitesse  nerveuse  de  tes  coi:rses  au  clocher,  de  tes  chasses 
au  renard,  de  tes  grands  parcs  du  luxe  de  ton  arisiocralie,  de 
l'afféterie  pudibonde  de  tes  femmes,  des  ciselures  de  tes  services 
d'argent  et  d'or  ,  de  tes  vaisseaux  de  l'Inde  et  de  tes  ports  de 
mer;  entonne  fièrement  ton  orgueilleux  Rule  Britannia!  qui 
gronde  comme  l'Océan  d(uil  lu  le  dis  la  reine.  Sois  fière  de  tout 
cela,  magnifique  Angleterre!  Mais  de  cette  médaille  dont  lu  ne 
montres  jamais  que  le  beau  côté,  moi,  j'ai  cherché,  j'ai  trouvé 
le  revers,  et  je  te  le  montrerai  éternellement.  Oui,  la  prostitu- 
tion et  la  misère  sont  à  ta  civilisation  tant  prônée  ce  que  sont 
aux  marbres  et  aux  bronzes  des  édifices  les  immondices  qui  les 
oxident  et  qui  les  rongenl. 

Pourquoi  l'Irlande  au  contraire,  l'Irlande,  si  pauvre,  si  nue,  si 
oppressée,  ne  demande  pas  mieux  que  d'élre  visitée?  Pourquoi, 
lorsqu'on  interroge  ses  enfants,  apprend-on  d'eux,  sur  leur  pa- 
trie, tout  ce  qu'on  leur  demande,  et  au-delà?  Pourquoi  encore, 
affable  aux  étrangers,  meltanl  au  jour  tout  ce  qu'une  noble 
nation  renferme  de  probité,  de  pudeur,  de  politesse,  d'intelli- 
gence et  de  sentiments  tendres;  pourquoi,  pleine  de  tout  ce  que 
Dieu  peut  répandre  de  beautés  sur  une  terre  bénie,  est-elle  ce- 
pendant délaissée  de  l'étranger? 

Depuis  les  grandes  pierres  druidiques  jusqu'aux  élégantes 
abbayes  des  xii«  et  xive  siècles,  les  conquêtes  des  Celtes-Espa- 
gnols, des  Danois,  des  Saxons,  des  Normands  ;  les  réactions 
religieuses  d'Henri  VIII  el  de  sa  fille,  la  sanglante  Marie  j  les 


192  UE\LK  DE  PARIS. 

destructions  iconoclastes  des  fanatiques  soldats  de  Croimveli, 
les  persécutions  religieuses  et  politiques  de  la  maison  de  Hano- 
vre, ont  couvert  l'Irlande  de  ruines  où  se  retrouvent  les  vestiges 
de  rarchitecture  que  chaque  nation  y  a  superposée;  ruines 
aussi  vieilles,  aussi  belles  et  plus  saintes  que  les  ruines  de  la 
Grèce  et  de  l'Italie...  Pourquoi  donc  les  archéolognes  ne  vien- 
nent-ils pas  les  interroger? 

L'Irlande  a  des  lacs  vastes  comme  une  mer,  peuplés  d'iles 
sans  nombre  et  verdoyantes;  elle  a  des  cbules  d'eau  de  deux 
cents  pieds  d'élévation,  ombragées  des  fleurs  du  chèvrefeuille, 
et  où  pendent  les  grap|)es  rouges  du  sorbier  des  oiseaux  ;  elle  a 
des  montagnes  où  les  nuages  dessinent  leurs  formes  fantastiques 
au-dessus  des  lacs  sans  fond  que  les  vents  agitent  ù  leurs  cimesj 
elle  a  des  rochers  menaçants  et  couverts  de  bruyère,  qui  pen- 
chent sur  des  abîmes  ;  elle  a  des  arbres  gigantesques  et  six  fois 
centenaires  sur  des  pans  de  vieux  murs  ;  le  feuillage  de  ses  fo- 
rêts et  l'herbe  de  ses  prairies  semées  de  shamrock  sont  d'un  vert 
inconnu  au  reste  du  monde;  au  seuil  de  ses  cabanes,  dans  ses 
vallées,  au  flanc  des  monts  .  au  pied  des  cascades,  on  rencontre 
des  femmes  foites .  belles  et  pudiques  .  aux  grands  yeux  bleus 
et  voilés,  aux  sourcils  noirs,  mélange  primitif  de  l'Espagnol  et 
du  iSormand  ;  des  tètes  blondes  et  bouclées  comme  eu  peignait 
Lawrence,  et  des  tètes  de  Judith  aux  cheveux  noirs  comme  en 

voudrait  Scheffer Pourquoi  donc  les  artistes  ne  vieiment- 

ils  pas  demander  à  l'Irlande  des  tableaux  comme  en  trouvait 
Salvator  Rosa? 

La  vieille  Irlande  encore  a  un  alphabet  à  elle,  que  je  vous  fe- 
rai connaître;  et  si.  au  lieu  d'être  jetée  à  l'entrée  de  l'.Vtlanti- 
que.  comme  une  proie  à  tous  les  maraudeurs  de  royaumes,  elle 
avait  été  faite  pour  dominer,  elle  aurait  pu  le  donner  au  monde, 
comme  les  Phéniciens  ont  donné  le  leur.  Les  pêcheurs  de  l'ouest, 
ces  peuplades  du  littoral  de  l'Océan,  *iui  remontent  sans  mé- 
lange aux  races  celtiques,  et  que  n'ont  pu  encore  niveler  Pop- 
pression  et  la  langue  anglaise,  chantent  encore  dans  leur  vieil 
idiome  les  ballades  et  les  chansons  de  leurs  anciens  bardes,  que 
je  vous  traduirai,  j'espère.  Et  cependant  nul  î;ranimairien  épris 
de  la  linguistique  ne  vient  chez  eux  saisir  au  berceau  cette  lan- 
gue primitive  ;  nul  poète  ne  vient  s'asseoir  dans  leurs  huttes  de 
terre  et  de  roseaux,  pour  rajeunir  ses  inspirations  aux  sources 


KEVUEi;  DE  l'ARIS.  IO3 

d'une  poésie  qui  semble  née  d'hier,  tant  elle  a  de  richesse,  d'har- 
monie, de  fraîcheur  et  de  grâce  naïve. 

L'Irlande  aussi  a  une  musique  à  elle,  tour  à  tour  mélopée  sim- 
ple et  plaintive,  ou  vive  et  roulante  ritournelle,  qui  lui  vient  de 
ses  fortunes  diverses,  des  sons  {{ulluraux  de  sa  langue,  des  mur- 
mures de  ses  lacs,  et  des  voix  lenles  et  sonores  de  ses  échos  : 
musique  primitive.  quiexi)lique  l'origine  de  la  harpe  d'Erin,  sur 
laquelle,  plus  lard,  l'ange  du  christianisme  a  déployé  ses  ailes. 
La  harpe  d'Erin  est  aujourd'hui  détendue  et  muette,  il  est  vrai  ; 
mais  si  le  musicien  venait  s'asseoir  à  la  cime  des  montagnes,  il 
entendrait  encore,  de  la  chaumière  pendue  à  leurs  flancs,  mon- 
terai lui  les  vieux  airs  de  l'Irlande,  ces  airs  inconnus  qui  font 
rêver...  Pourquoi  donc  n'y  vient-il  pas? 

L'Irlande  est  encore  le  pays  des  beaux  jours  d'O'Brian,  alors 
que .  pour  célébrer  la  sainte  probité  de  ses  mœurs,  ses  bardes 
disaient  d'elle  qu'une  jeune  et  belle  fille,  portant  un  bracelet  d'or 
enrichi  de  diamants,  pouvait  parcourir  seule  toute  l'Irlande 
sans  rien  perdre  de  sa  parure  ,  sans  rien  risciuer  pour  sa  pu- 
deur... Et  cependant  on  ne  rencontre  sur  aucune  de  ses  routes 
les  équipages  des  grandes  et  riches  familles  de  l'Angleterre  ou 
du  continent. 

Pourquoi  donc  tout  cela  est-il  ainsi?  Pourquoi,  d'une  hospi- 
talité si  douce  envers  l'étranger,  j>ourquoi.  riche  de  souvenirs  el 
féconde  en  inspirations,  l'Irlande  est-elle,  comme  un  pays  stérile 
et  maudit,  délaissée  du  potife,  de  l'artiste,  du  philosophe  et  du 
voyageur  ? 

J'ai  voulu  avoir  enfin  la  réponse  à  tous  ces  pourquoi  dont  je 
n'avais  osé  adresser  un  seul  ni  au  gentilhomme  du  rail-icay, 
ni  à  la  jeune  Irlandaise  du  magasin  de  Sackeville-Street.  Je  me 
suis  donc  mis  à  parcourir  l'Irlande,  allant  de  l'est  au  sud,  du  sud 
à  l'ouest,  et  de  l'ouest  au  nord,  à  travers  ses  grandes  villes  aussi 
bien  qu'à  travers  ses  montaunes  et  ses  tourbières,  sur  ses  lacs 
fleuris  aussi  bien  que  le  long  des  rivages  grondants  de  ses  deux 
mers.  Je  me  suis  agenouillé  dans  ses  pauvres  églises,  où  il  n'y  a 
qu'une  croix  de  bois,  celle  <(ui  sauva  le  monde  1  Et  j'ai  écouté  le 
soir,  à  la  veillée  de  la  famille  des  pêcheurs,  les  chants  et  les  ré- 
cits des  anciens,  des  heureux  jours  de  l'Irlande.  J'ai  joué  avec 
de  tout  petits  enfants,  bien  blonds  et  bien  souriants,  mais  bien 
pauvres,  bien  nus,  et  perdus  au  milieu  d'animaux  domestiques, 

9  17 


194  REVUE  DE  PAKIS. 

dans  ces  Irons  creusés  en  ferre  qui,  recouverts  de  gazon,  sont 
appelés  une  chaumière  par  les  rares  heureux  du  pays  ;  et  sou- 
vent, au  sortir  de  là.  le  cœur  triste  de  tant  de  misères,  j'ai  écouté 
à  la  tahle  du  froid  possesseur  de  deux  cent  mille  acres  de  terre 
rénumération  des  lacs,  des  montagnes,  des  cascades,  qu'il  a  dans 
ses  domaines,  des  chevaux  qu'il  nourrit  dans  ses  écuries,  des 
chiens  que  dressent  ses  jùciueurs ,  des  troupeaux  de  cerfs  qui 
giandissent  dans  ses  immenses  parcs,  et  des  tenanciers  auxquels 
il  donne  la  cie...  moyennant  service  et  redevance. 

Mon  voyaj'.e  est  encore  loin  de  sa  tîn,  et  pourtant  cette  ré- 
ponse que  j'appelais  ,  je  l'ai  déjà  trouvée  :  je  sais  déjà  mon 
Irlande  par  cœur.  L'histoire  en  sera  longue  peut-être,  car  elle 
ne  pourra  se  faire  jour  que  peu  à  peu,  dans  chacun  des  chapi- 
tres de  mon  livre,  comme  je  l'ai  apprise  ,  comme  elle  m'est  ve- 
nue seulement  de  chacun  de  mes  pas  sur  cette  terre  si  malheu- 
reuse, si  peu  connue  et  pourtant  si  belle  ! 

Mais  sachez-le  en  attendant  :  si  les  étrangers  ne  viennent  pas 
voir  l'Irlande ,  c'est  que  les  Anglais  ne  parlent  d'elle  et  de  son 
peuple  qu'avec  le  sourire  du  dédain  ou  de  la  moquerie  ;  c'est 
qu'ils  en  font  des  tableaux  à  faire  reculer  les  plus  grands  coura- 
ges d'artistes,  de  poètes  et  de  penseurs  ;  c'est  que  seuls,  hors  du 
l'oyaume-uni,  ils  ont  la  voix  haute,  et  que  l'Europe  se  laisse  pren- 
dre à  leurs  diffamations  contre  l'Irlande,  aussi  bien  qu'à  leurs 
jactances  sur  l'Angleterre.  C'est  qu'ils  ont  pris  soin  de  rendre 
l'Irlande  si  malheureuse,  qu'au  premier  aboid  leurs  paroles  n'ont 
point  l'air  d'une  calomnie;  c'est  qu'ils  savent  bien  que  si,  ne 
tenant  pas  compte  de  leurs  précautions  oratoires,  quelque  étran- 
ger veut  voir  par  ses  yeux;arrivé  parlajetée  deKing's-Totvn, 
cet  étranger,  dans  le  premier  être  vivant  qu'il  rencontrera,  verra 
l'Irlande  qui  est  nue,  que  le  premier  cri  qu'il  entendra  sera  le  cri 
de  l'Irlande  qui  a  faim,  et  qu'alors  il  sentira  son  cœur  défaillir 
et  reculera  jusqu'au  steam-packet  pour  retourner  dans  la  su- 
perbe Angleterre  !  C'est  que,  si  l'étranger  passe  outre,  il  s'aper- 
çoit bien  vite  que  les  yeux  et  la  bourse  d'un  pauvre  voyageur  ne 
contiennent  ni  assez  de  larmes,  ni  assez  d'or  pour  pleurer  sur 
tant  de  misères,  et  pour  couvrir  tant  de  nudités  ;  c'est  qu'il  y  a 
tant  d  indignation  sainte  à  se  laisser  monter  au  cœur,  que  Ton 
craint  d'en  être  étouffé  ;  c'est  qu'enfin  un  voyage  est  ordinaire- 
uieut  uu  plaisir,  et  qu'il  faut  être  au  moins  siusulièrement  bâti 


REVUE  DE  PARIS.  195 

pour  chercher  ù  dépenser  en  commisération,  en  aumônes  el  en 
anathèmes,  la  sensibilité  et  l'argent  dont  on  a  fait  provision  pour 
se  le  donner. 

Si  l'Irlande,  au  contraire,  prie  à  deux  genoux  l'étranger  de  ne 
point  déd;îigner  ou  craindre  de  venir  chez  elle;  si  elle  lui  fait  un 
accueil  plein  de  noblesse  et  d'affection  ;  si  elle  ne  prend  nul  soin 
de  lui  cacher  ce  qu'elle  est;  si  elle  n'a  nul  soin  de  jeter  sur  sa 
misère,  comme  fait  la  canaille  d'Angleterre,  les  défroques  râ- 
pées dont  le  peuple  des  laquais  ne  peut  plus  rajuster,  vernir,  ou 
brosser  à  son  usage  l'intransmissible  vétusté  ;  si  là  elle  marche 
nue,  sans  rougir  de  sa  nudité,  et  ici,  sans  se  pavaner  lâchement 
sous  les  haillons  ([u'on  lui  jette  ;  si  elle  a  toujours  la  tète  haute 
et  le  corps  droit,  comme  les  grands  arbres  de  ses  montagnes 
que  n'ont  pu  courber  les  vents  ;  si,  affamée,  nue  comme  elle  est, 
elle  ne  tend  pas  la  main,  attendant  pour  ainsi  dire  que  l'aumône 
aille  à  elle;  c'est  que  l'Irlande  est  toujours  une  brave,  une  noble 
nation.  C'est  qu'elle  sent  bien  qu'elle  n'(St  point  faite  pour  être 
ainsi  éternellement  mise  par  l'Angleterre  au  ban  de  l'Europe  ; 
c'est  qu'elle  veut  montrer  jusqu'au  bout  que  si,  depuis  des  siècles, 
elle  a  subi  son  infortune,  elle  ne  l'a  jamais  acceptée  ;  c'est  que 
surtout  elle  sait,  elle  prouve  avec  orgueil  que  des  deux  plaies 
qui  rongent  la  magnifique  Angleterre,  la  pauvre  Irlande  n'en  a 
qu'une,  et  que  ce  n'est  point  la  plaie  honteuse,  la  plaie  infâme; 
c'est  qu'elle  dit  que  la  sienne  lui  vient  des  autres  et  non  d'elle- 
même;  c'est  que  l'étalage  de  sa  misère,  ainsi  digne,  ainsi  ver- 
tueuse ,  est  un  acte  sublime  de  protestation  ,  une  sainte  ven- 
geance. Qu'on  ne  s'élonne  donc  pas  ,  si  elle  refuse  de  jeter  sur 
elle  rien  de  ce  qui  en  pourrait  affaiblir  ou  déguiser  la  profon- 
deur ! 

Voyez,  semble-t-elle  dire  à  l'étranger,  l'Angleterre  et  l'Irlande 
sont  deux  têtes  jetées  sous  la  même  couronne.  Voyez  comme  la 
première  est  belle  et  fleurie,  comme  vont  à  elle  et  les  admira- 
tions et  l'or  du  monde  !  Mais  voyez  ce  qu'on  a  fait  de  la  seconde  ; 
comme  elle  est  nue  ,  comme  elle  est  délaissée  ,  comme  elle  est 
déshéritée  de  tous  les  droits  qui  constituent  une  nation  !  comme 
la  couronne  est  légère  au  front  de  l'une,  et  comme  elle  a  meur- 
tri le  front  de  l'autre  !  Oh  !  dites,  dites  donc  !  si  la  grande  voix 
d'O'Connell  n'oblieut  pas  justice  pour  l'Irlande  :  si,  avant  que  le 
bandeau  royal,  en  se  resserrant  toujours,  n'ait  achevé  de  la 


100  REVUE  DE  PARIS. 

broyer,  cette  tète,  ainsi  meurtrie,  voulait  se  soustraire  à  d'igno- 
bles étreintes,  et  loin  de  sa  sœur  préférée,  chercher  l'air  et  l'es- 
pace qui  font  vivre  ;  dites  si  les  peuples,  si  les  rois  eux-mêmes 
oseraient  lui  crier:  Irlande,  sois  maudite,  tu  troubles  la  paix 
du  monde  ! 

C.  Fecillide. 


Critique  Citîcntirc. 


LES  SALONS  DE  PARIS, 

PAR   M™<'   D'aBRAÎ^TÈS. 


Le  titre  de  ce  livre  semblait  nous  promellre  des  causeries  lé- 
gères ,  piquantes  et  de  bon  goût,  et  nous  trouvons  d'abord  que 
l'auteur  nous  présente  les  salons  de  Paris  dans  un  point  de  vue 
sérieux,  qui  donne  à  l'œuvre  une  physionomie  inattendue,  une 
portée  nouvelle,  un  intérêt  plus  véritable.  Cela  était  louable. 
Mais  M™«  d'Abrantès,  qui  n'a  pas  étudié  les  temps  et  les  mœurs 
sans  une  secrète  prévention,  a  mis  notre  époque  en  cause  et  pro- 
noncé ce  double  jugement  :  La  société  du  xviii'-  siècle,  malgré 
des  vices  impossibles  à  nier,  exha'.e  l'aménité  des  procédés , 
nn  goût  exquis^  des  grâces  et  une  urbanité  parfaites.  Au- 
jourd'hui, pour  tout  changement,  on  est  grossier  sans  être 
meilleur,  et  la  société,  gui  se  croit  régénérée,  s' enra  s' écrou- 
lant. C'est  là  une  condamnation  trop  leste  pour  que  nous  l'ac- 
ceptions sans  examen.  Nous  nous  introduirons  donc  dans  l'an- 
cienne société,  pour  établir,  entre l'éitocpie  préconisée  et  l'époque 
condamnée,  un  rapprochement  dont  peut-être  il  résultera 
des  conclusions  différentes  de  celles  qu'a  données  M'nc  d'A- 
brantès. 

Richelieu,  qui  avait  deviné  et  qui  continuait  la  politique  de 
Louis  XI,  en  rappelant  les  turbulents  barons  autour  du  trône,  en 
créant  des  charges  pour  les  retenir  à  la  cour,  donna  la  sécurité 
à  la  couronne,  en  même  temps  qu'il  tit  naître  l'éliquette  et  ce 
que  naguère  on  appelait  exclusivement  la  société.  Les  fenmies, 
transportées  de  leurs  sallps  silpnricuse.s  au  sein  des  fêtes  do  la 

17. 


198  REVUE  DE  PARIS. 

cour,  qu'elles  ornaient  et  animaient,  présidèrent  aux  réunions 
de  la  ville,  qui  se  formèrent  aussitôt  ;  les  hommes,  charmés  d'un 
commerce  si  doux,  si  intime,  si  peu  habituel,  furent  entraînés  à 
adoucir  leur  rudesse.  Mais  le  penchant  à  conspirer,  qu'ils  avaient 
apporté  de  leurs  châteaux,  ne  fut  pas  si  tôt  vaincu.  Pendant  que 
le  désir  de  plaire  réformait  les  manières,  on  conspirait  auprès 
des  femmes  ;  et  nous  avons  vu,  durant  la  fronde,  ces  femmes, 
devenues  le  mobile  el  le  but  des  entreprises  les  plus  hardies, 
porter  l'intrigue  jusque  dans  les  salons  de  la  famille  royale.  Au 
milieu  de  ces  agitations  cependant,  la  société  s'acheminait.  Déjà 
Louis  XIV  était  le  monarque  magnifique  que  nous  connaissons  ; 
déjà  les  spectacles,  les  réunions  élégantes,  l'amour  et  ses  joies, 
avaient  apaisé  l'esprit  de  révolte  :  on  oubliait  de  conspirer.  On 
conversait,  on  conversait  sans  cesse,  dans  cette  société  d'abord 
si  intrigante  :  de  là  tant  de  bonnes  histoires  que  nous  ont  léguées 
Saint-Simon  et  les  inimitables  bavardages  de  M""=  de  Sévigné. 
Déjà  aussi  le  cercle  de  cette  société  s'ouvrait  pour  cinq  cents  fa- 
milles nouvelles,  auxquelles  l'épuisement  des  finances  avait  fait 
vendre  des  lettres  de  noblesse. 

Mais  il  est  telle  liberté  qui  engendre  l'abus.  La  société  des 
femmes,  qu'on  avait  si  parfaitement  goûtée,  devint  un  besoin 
que  la  facilité  de  se  satisfaire  rendit  toujours  plus  pressant.  A 
l'exemple  de  Louis  XIV,  on  s'était  fait  aimable,  galant,  puis 
dévot;  on  se  fit  licencieux  à  l'exemple  du  régent  et  de  Louis  XV; 
et,  par  imitation  et  par  entraînement ,  la  société  se  trouva  prise 
en  même  temps  d'un  insatiable  amour.  11  fallut  une  expression 
à  cette  ardeur  amoureuse  dont  on  était  possédé  :  les  rimeurs 
furent  généralement  recherchés,  et  la  société  ,  grossie  mainte- 
nant d'une  infinité  de  faux  marquis  et  de  faux  vicomtes  qui  s'é- 
taient iutroduits  par  supercherie  ,  s'agrandit  de  tous  les  ordres 
de  la  littérature ,  les  philosophes  au  premier  rang.  Dès  lors  on 
philosopha  et  on  chanta.  A  la  question  la  plus  oiseuse  ,  la  plus 
ridicule  ou  la  plus  importante,  on  répondait  par  une  tirade,  par 
un  madrigal  ou  par  un  couplet,  soit  emprunté,  soit  pris  dans 
son  propre  fonds  ,  et  la  chanson,  épigrammatiqueou  pastorale, 
régna.  Dès  lors ,  on  aima  à  la  ville  ,  on  aima  aux  champs. 
Chaque  saison  eut  ses  saturnales,  durant  lesquelles  ruisselait 
le  vin  de  Ciiampagne  et  jaillissaient  les  couplets;  car  ce  qu'il 
fallait  à  code  société  amoureuse,  sceptique  et   imprévoyante, 


REVUE  DE  PARIS.  199 

dont  la  position  de  fortune  et  les  distinctions  sociales  n'a- 
vaient pas  encore  élé  atteintes  par  les  révolutions,  c'étaient  des 
chants,  des  contes  licencieux,  les  dialogues  grivois  de  la  halle 
et  le  fou  rire. 

D'un  autre  côté,  il  n'était  pas  rare  que  les  seigneurs  de  la 
cour  se  reposassent  des  amours  comme  il  faut  auprès  de  filles 
de  peu.  Ils  recouraient  à  divers  déguisements  pour  s'approcher 
d'elles  elles  séduire.  Si  elles  opposaient  une  résistance  à  l'é- 
preuve d  offres  éblouissantes  ,  ils  usaient  ,  pour  les  enlever  et 
les  parquer  dans  des  sérails ,  d'expédients  tels  que  celui  de 
metlre  le  feu  à  leur  maison.  Si  leur  père  ,  leur  frère,  plus  sou- 
cieux du  dommage  causé  à  leur  honneur  que  de  celui  causé  à 
leur  fortune  ,  s'avisaient  de  se  croire  entachés  par  cet  enlève- 
ment ,  une  lettre  de  cachet  répondait  à  leurs  plaintes ,  quand  ils 
ne  perdaient  pas  la  vie  dans  cette  lutte  contre  le  fort.  D'ailleurs, 
une  femme  titrée ,  adorable  exception ,  restait-elle  belle  et 
chaste  entre  toutes  ces  femmes  folles  et  vicieuses ,  on  tentait 
aussitôt  de  la  flétrir.  Sous  le  prétexte  de  quelque  bonne  œuvre  à 
accomplir  ,  on  l'attirait,  à  son  insu  ,  dans  une  maison  de  filles 
perdues  ,  à  la  vue  de  gens  apostés,  et  la  pauvre  femme  ,  sur- 
prise au  moyen  de  sa  vertu  ,  déshonorée  ,  quoique  innocente, 
mourait  désespérée  de  la  perte  de  sa  réputation.  On  donnait  à 
ces  abominations  ,  qui  dataient  de  la  régence ,  le  nom  de  roue-» 
ries  ;  il  y  en  a  eu  de  plus  atroces  dont  on  se  vantait  impuné- 
ment. Malgré  tant  de  perversité  néanmoins,  il  y  avait  une  sorte 
de  délicatesse  dans  l'amour,  on  était  encore  soigneux  déplaire, 
on  tenait  encore  à  obtenir  l'affection  alors  même  qu'on  la  vio- 
lentait et  qu'on  l'achetait. 

Louis  XVI  cependant  était  trop  chaste  pour  que  son  exemple 
ne  modifiât  pas  quelque  peu  les  mœurs  de  cette  société  qui  se 
transformait  selon  les  influences  qu'elle  recevait  de  la  royauté. 
Quand  il  fut  prouvé  que  la  séduction  des  femmes  échouait  au- 
près du  roi,  on  s'abandonna  au  jeu  pour  se  distraire  de  la  dé- 
bauche. On  joua  des  sommes  énormes ,  et  pour  acquitter  les 
dettes  d'honneur,  il  devint  délicieux  de  substituer  sa  signature 
à  100,000  fr.  de  billets  décaisse  soulevés  chez  un  financier, 
délicieux  d'escroquer  les  diamants  de  sa  femme ,  les  diamants 
de  sa  maîtresse ,  au  profit  d'usuriers  et  de  courtisanes.  Alors  la 
philosophie  don\inait  si  généralement,  que  les  livres  des  philo- 


200  REVUE  HE  PARIS. 

sophes  meublaient  l'antichambre  aussi  bien  que  le  salon.  Cha- 
cun raisonnait ,  et  tandis  que  le  scepticisme  continuait  d'enrô- 
ler en  haut  lieu  une  foule  de  prosélytes,  la  nation,  se  demandant 
ù  son  tour  si  elle  ne  devait  pas  être  appelée  à  compter  parmi 
cette  société  où  il  était  possible  de  se  glisser  par  achat  de 
titres  ,  par  fraude  et  par  mariages  d'argent,  arrivait  à  la  con- 
naissance de  ses  droits  ,  (lu'elle  revendiqua  contre  toute  attente, 
lors  de  la  convocation  des  états-généraux.  On  avait  bien  compté, 
à  Versailles  ,  sur  des  bavardages  et  des  criailleries  parlemen- 
taires, mais  on  n'avait  pas  cru  devoir  craindre  davantage  de 
petits  nobles,  de  curés  à  portion  congrue,  qui  se  montraient 
soumis  dans  leur  diocèse,  et  surtout  de  procureurs  et  de  mé- 
decins. Conséquemment  la  société,  si  remarquable  par  Yexquise 
politesse,  si  excellente  sous  le  rapport  du  gont  et  de  Vurbcmité, 
se  répandit  en  railleries  hautaines  et  sanglantes  sur  le  manque 
d'élégance  des  notables ,  sur  l'air  provincial  des  curés  de  cam- 
pagne qu'elle  appelait  la  tourbe  du  clergé.  Les  députés,  dès  leur 
arrivée  à  Versailles,  furent  humiliés  et  bafoués  ,  mystification 
stupide  et  imprudente  qui  envenima  au  plus  haut  point  les  res- 
sentiments nés  des  excès  des  ordres  privilégiés  aussi  bien  que 
de  limpérilie  de  l'administration.  Quand,  ainsi  aiguillonnés , 
les  députés  des  communes  se  furent  constitués  Assemblée  na- 
tionale, l'aristocratie  qu'étonnait  une  mesure  si  nouvelle  ,  s'é- 
mut, cria  qu'un  corps  de  séditieux  s'était  investi  du  pouvoir 
souverain  pour  montrer  au  royaume  qu'il  n'avait  plus  de  roi. 
Puis,  presque  aussitôt,  ce  qu'on  appelait  la  cabale  Polignac, 
parcourant  la  liste  des  députés,  arrêta  de  bonne  foi  «  que 
M.  Salle,  issu  de  Cochon  ,  s'alliant  à  Gras,  ne  saurait  imposer 
à  la  France  ni  au  conseil  d'état  où  MM.  La  Bête ,  Poulain,  Cornu, 
Muletête,  tiendraient  la  première  place.  »  Cette  autre  grossiè- 
reté porta  son  fruit  aussi.  Les  députés  en  apparence  désavoués 
du  roi,  qui  restait  flottant,  couverts  de  mépris  par  la  cour,  re- 
poussés de  la  salle  de  leurs  déli!)érations  ,  puis  des  Récollets, 
puis  de  Notre-Dame ,  s'installèrent  au  Jeu  de  Paume  ;  là  exaltés 
par  les  circonstances,  ils  rendirent  le  décret  et  prêtèrent  le  ser- 
ment qui  valurent  à  la  France  Y  J sseviblée  Nationale  perma- 
nente. Jlais  à  quoi  bon  rechercher  si  loin  le  trait  dominant  de  la 
société  de  cette  époque?  n'esl-elle  pas  nettement  caractérisée 
par  ce  jugement  des  ronfeniiioroins  A  l'égard  dun<'  infinité  de 


REVUE  DE  PARIS.  20Î 

porsoniiaffes  historiques  ,  dur  et  Rogue  ,  e(.  peul-il  y  avoir  al- 
liance inaltérable  entre  la  dureté  et  l'urbanité,  entre  l'arrogance 
et  la  politesse  ? 

Ceux  qui ,  depuis  les  approches  de  la  convention,  se  renfer- 
mant dans  la  vie  intérieure,  passaient  le  temps  à  rêver  la  liberté 
réelle,  à  s'entretenir  des  affaires  publiques,  c'est-à-dire  d'assas- 
sinats juridiques ,  de  projets  de  lois  et  de  discours  oratoires  ; 
ceux-là,  qui  étaient  ce  qu'on  pouvait  appeler  la  société,  avaient 
au  sortir  de  cette  époque  de  sang  ,  une  physionomie  grave  ,  as- 
sombrie encore  par  la  littérature  du  temps  qui,  depuis  Mesmer 
et  consorts ,  puisait  volontiers  ses  moyens  d'émouvoir  dans  le 
merveilleux  et  la  terreur.  Durant  les  jours  menaçants  qui 
s'étaient  écoulés  ,  on  avait  eu  si  souvent  à  trembler  pour  soi  ou 
pour  les  siens,  que  le  papillotage,  les  chants,  les  caricatures  en 
action  ,  eussent  paru  une  anomalie  à  ces  esprits  encore  frappés 
d'horreur  et  d'épouvante.  Aussi  la  société  ne  s'empressait-elle 
guère  de  rétablir  des  réunions  où  elle  pût  se  donner  rendez-vous. 
Bientôt  aussi ,  elle  reprit  généralement  une  teinte  de  sa  rudesse 
première ,  ce  qui  n'autorise  pas  à  dire  que  la  civilisation  avait 
rétrogradé,  mais  bien  qu'elle  subissait  une  influence  nouvelle, 
l'influence  impériale,  militaire  et  despotique,  qui  amena  la  lan- 
gueur dans  les  plus  chères  affections.  Alors  le  jeune  homme, 
hérissé  de  grec  et  de  lalin  ,  passait  sans  transition  des  écoles  à 
l'armée,  qui  devait  lui  tenir  lieu  de  pays,  de  société,  de  famille. 
Il  n'était  guère  question  vraiment  d'être  fils  pieux,  mari  attaché, 
père  attentif,  homme  de  goût  et  de  belles  manières ,  mais  bril- 
lant et  hardi  soldat.  Pour  chacun,  il  n'était  qu'un  désir,  une 
préoccupation ,  un  but  :  Son  bâton  de  maréchal  à  gagner. 
Une  sorte  de  diplomatie  avait  été  imaginée  pour  les  négociations 
qui  tendaient  à  cette  fin  ;  on  passait  sur  la  forme  pour  toute 
autre  affaire.  Les  réceptions,  les  fêtes,  les  conversations  ,  les 
mariages,  les  amours  mêmes  se  traitaient  militairement,  et  les 
petits  capitaines  de  l'empire,  introuvables  quand  la  justice  avait 
à  connaître  de  leurs  actes ,  ne  cravachaient  pas  les  lois  avec 
moins  d'impudence  que  les  marquis  d'autrefois.  Alors  la  femme, 
qui  comptait  à  peine  quelques  semaines  d'existence  à  deux,  après 
longues  années  de  mariage,  seule  avec  ses  jeunes  enfants,  dé- 
pensait le  temps  à  se  parer  ,  à  chanter  ,  en  s'accompagnant  de 
la  harpe,  le  Départ  du  Croisé,  à  lire  les  I)ulip(ins  rie  la  grande 


202  REVUE  DE  PARIS. 

armée  et  A  regarder  Irislemenl  sa  beauté  délaissée.  Si  passait 
quelque  bel  officier ,  fort  ignorant  de  prévenances  délicates , 
voire  même  de  politesse  courante,  mais  simplement  pourvu  de 
cette  galante  jactance  de  bivouac  en  usage  pour  la  vivandière 
comme  pour  la  duchesse,  si  passait  quelque  bel  officier,  bien 
pressé  d'aimer,  d'être  aimé  et  de  repartir,  la  pauvre  délaissée, 
qui  croyait  ne  pouvoir  être  assez  reconnaissante  pour  celui  qui 
l'arrachait  à  son  ennui ,  ne  refusait  pas  toujours  un  amour  qui 
n'avait  été  ni  mérité  ,  ni  réellement  désiré  ,  ni  convenablement 
demandé.  Quand  alors  il  fut  hors  de  doute  que  la  préférence 
d'une  femme  s'obtenait  avec  moins  d'amour,  de  fidélité ,  que 
n'en  exigeaient  de  leurs  ducs  et  de  leurs  marquis  les  Laguerre 
et  les  Guimard,  les  hommes  renoncèrent  à  se  contraindre  pour 
apporter  davantage  dans  un  engagement  qui  pouvait  se  former  et 
se  rompre  avec  la  même  facilité.  Le  cœur  y  perdit  son  occupa- 
lion  la  plus  douce ,  l'esprit  l'émulation  la  plus  efficace  ,  partant 
la  vie  y  perdit  l'intérêt,  et  la  société  son  plus  grand  charme. 
Et  cet  état  de  choses  a  dû  arriver  jusqu'à  nous ,  les  deux  pou- 
voirs à  qui  il  était  encore  donné  d'agir  sur  les  mœurs ,  les  fem- 
mes et  la  littérature,  étant  sans  influence  active  :  la  littérature, 
parce  que ,  plus  avide  de  succès  que  d'améliorations ,  elle  négli- 
geait dès  lors  sa  véritable  mission  et  s'occupait  à  flatter  le  goût 
dominant  plutôt  qu'à  le  dirigerj  les  femmes,  parce  qu'elles  étaient 
détrônées  pour  avoir  mis  en  oubli  leur  dignité.  Visiblement 
donc,  le  laisser-aller  de  manières  qu'on  nous  reproche,  n'est  pas 
le  tort  de  notre  époque;  mais  un  dernier  trait  de  l'empire  que 
la  figure  nouvelle  qui  se  dessine  n'a  pas  encore  effacé. 

Quant  à  nous  ,  qui  pour  la  plupart  ne  trouvons  pas  en  entrant 
dans  le  monde,  fort  agrandi  aujourd'hui,  les  distinctions  et  la 
position  de  fortune  quiy  attendaient  l'ancienne  société;  quant  à 
nous  qui  sommes  forcés  de  nous  créer  la  place  que  nous  voulons 
occuper,  de  nous  frayer  un  chemin  vers  l'avenir ,  et  qui  ren- 
controns partout  les  rangs  si  pressés,  que  nous  arrivons  à  nous 
mettre  en  évidence  à  grand'peine ,  nous  sommes  si  entièrement 
absorbés  dans  nos  préoccupations  studieuses  et  inquiètes  ,  que 
même  à  vingt  ans  nous  ne  sentons  pas  le  besoin  impérieux  de 
société,  la  soif  de  dissipation  et  de  folie  qu'on  avait  autrefois. 
Déjà  nous  connaissons  trop  le  vide  de  ces  mystifications  polies 
qu'on  nomme  complïtnenfs,  protestations ,  pour  perdre  le 


KEVUE  fJË  PARIS.  -205 

temps  à  les  rechercher,  et,  par  cela  qu'elles  nous  ont  un  instant 
dupés,  nous  mettons  une  sorte  de  pudeur  et  de  politesse  à  en 
être  sobres  envers  les  autres,  différant  encore,  sur  ce  point, 
de  hi  société  du  xyiii»  siècle ,  à  laquelle  les  flatteries  récipro- 
ques étaient  indispensables  pour  caresser  son  orgueil  et  amuser 
son  oisiveté.  Après  avoir  signalé  de  si  notables  changements  dans 
le  caractère  national ,  est-il  bien  nécessaire  d'ajouter  que  nous 
ne  saurions  pas  mieux  nous  accommoder  des  maisons  ouvertes^ 
des  réunions  pennanentes ,  qui  allaient  si  bien  aux  mœurs 
du  xviu"  siècle ,  que  ce  qui  reste  de  la  société  de  celte  époque  ne 
s'accommode  des  mœurs  d'aujourd'hui. 

Si  d'ailleurs  nous  sommes  moins  intrigants  qu'au  temps  de  la 
fronde,  moins  parleurs  qu'au  grand  siècle ,  si  nous  sommes 
moins  légers ,  moins  ro\iés  que  sous  la  régence  et  les  règnes 
suivants,  y  a-t-il  raison  à  dire  que  nous  courons  à  notre  ruine? 
Si  nous  sommes  guéris  du  despotisme  militaire ,  si  la  révolution 
de  1830  ne  ressemble  en  rien  à  celle  1793  ,  y  a-t-il  bonne  foi  à 
prétendre  que  nous  avons  rétrogradé  ?  Si  enfin  l'espèce  grand 
seigneur  a  disparu  ,  n'affirmerons-nous  pas ,  nous  ,  que  nous 
avons  progressé?  Car  ce  qui  donnait  à  l'homme  de  cour  une 
physionomie  particulière,  ce  n'est  pas  le  décousu  de  son  partage, 
sa  galanterie  mignarde,  son  scepticisme  affecté;  c'était  le  sen- 
timent inné  de  l'impunité  pour  ce  qu'il  lui  plaisait  d'oser;  c'était 
cette  fatuité  du  vice  qu'il  croyait  la  marque  la  plus  certaine  de 
la  qualité  ,  en  ce  que  nul  ne  pouvait  oser  ce  qu'il  osait  ;  c'était 
cette  forfanterie  qui  le  faisait  braver  tout,  hormis  la  faveur,  et 
qui  le  rendait  impudent  jusque  dans  sa  politesse.  L'espèce  j/^'a^rf 
seigneur  étant  perdue  ,  l'œuvre  de  Louis  XI  et  de  Richelieu  est 
accomplie,  et  désormais  la  loi  est  forte  pour  tous. 

Quand  donc  on  peut  se  dire  comme  M'"c  d'Abrantès,  qu'on  est 
femme  littéraire,  û  y  a  mieux  à  faire  que  calomnier  la  société 
alors  qu'évidemment  elle  se  régénère.  Aujourd'hui,  que  la  même 
influence  qui  a  si  souvent  métamorphosé  les  mœurs  ,  remet  en 
honneur  le  mariage  qui  ne  s'y  attendait  guère ,  la  poésie  ,  qui 
n'y  songeait  pas  davantage,  se  dispose  à  se  faire  chaste.  Bientôt 
les  inspirations  les  plus  fécondes  du  poète  lui  viendront  de  sou 
intérieur;  bientôt  la  critique  nous  dira  avec  ébahisseraent  que 
la  muse  du  poète  c'est  sa  femme.  Inévitablement  alors,  pour 
peu  (lue  la  généralité  des  feuuncs  s'y  prête,  elles  se  trouveront 


204  REVUE  DE  PAKIS. 

réhabilitées  dans  leur  dignilé  et  remises  eu  crédit.  Inévitable- 
ment alors,  par  le  concours  des  trois  pouvoirs  qui  opèrent  sur 
les  mœurs,  l'amour  cbaste  ,  la  fidélité  à  la  foi  jurée,  l'union  des 
familles,  toutes  les  vertus  qui  font  le  bonlieur  des  sociétés, 
seront  à  l'ordre  du  jour.  Honorons  donc  l'iniliience  qui  la  pre- 
mière a  donné  le  mouvement  à  la  réforme ,  et  ayons  foi  en 
l'avenir. 

Cette  conséquence  tirée  de  noire  exposé ,  examinons  un  peu 
ce  que  c'est  que  /es  Salons  de  Paris.  Autant  qu'il  est  permis  de 
saisir  l'idée  de  ce  livre  ,  il  s'agissait  de  démontrer  l'action  réci- 
proque des  événements  politiques  sur  la  société,  et  de  la  société 
sur  les  événements  politiques.  Mais  la  maturité  a  manqué  au 
plan  ,  et  la  force  de  direction  à  la  conduite.  De  cette  intention 
que  nous  supposons ,  il  n'y  a  de  visible  qu'une  esquisse  si  con- 
fuse et  si  informe,  qu'il  faut  renoncer  à  résoudre  affirmative- 
ment ce  que  l'auteur  avait  projeté  d'exécuter.  Ainsi  faisons-nous. 

Dans  le  salon  de  madame  Necker,  M'"«  d'Abrantès  paraît 
s'être  spécialement  proposé  de  nous  montrer,  d'une  part,  com- 
bien peu  les  controverses  politiques  et  littéraires ,  dont  fout  le 
monde  s'occupait,  troublaient  alors  Tbarmonie  d'un  cercle, 
combien  ,  au  contraire  ,  à  l'aide  du  fjoùt  et  des  bonnes  maniè- 
res y  la  conversation  gagnait ,  en  vivacité  et  en  intérêt ,  à  ces 
discussions;  de  nous  montrer,  d'autre  part,  la  littérature  trai- 
tant d'égal  à  égal  avec  la  cour,  et  professant  dans  les  réunions. 
Ou'avons-nous  en  réalité?  Un  épisode  de  la  biographie  de  M.  de 
Malesherbes ,  la  lecture  d'im  portrait  par  M'»"  Necker,  le  por- 
trait de  l'ange  de  la  duchesse  de  Lauzun.  que  ne  reconnaîtront 
guère  ceux  qui  l'ont  vue  passer  dans  les  mémoires  du  temps.  Ce 
portrait  et  toutes  les  merveilleuses  puérilités  dont  il  est  l'occa- 
sion, sont  aujourd'hui  d'un  intérêt  bien  médiocre.  Suivent,  en 
dialogue ,  quelques  pages  des  Mémoires  de  M'"«  de  Genlis ,  qui 
fournissent  à  des  accusations  et  à  des  justiHcations  qui  rappel- 
lent la  loge  du  portier;  puis  vient  une  controverse  sur  Voltaire, 
avec  laquelle  l'esprit,  le  piquant,  le  naturel,  n'ont  rien  à  dé- 
mêler. Puis,  enfin,  nous  avons  quelques  critiques  dialoguées 
de  La  Harpe,  les  seules  pages  attachantes  du  salon  de  madame 
Necker. 

Celui  de  la  duchesse  de  Chartres  nous  est  donné  pour  le  plus 
agréable  de  Paris,  toutes  les  grâces  s'y  Irouvcnt  réunies  à 


REVLE  DE  PARIS.  205 

toute  l'urbanité  française.  C'est  bien  le  cas  de  voir  comment 
jime  d'Abraiitès  nous  rend  la  société  polie  et  spirituelle  qu'elle 
nous  vante.  Nous  sommes  d'ailleurs  au  commencement  du  règne 
de  Louis  XVI,  l'atmosplière  politique  est  sereine;  les  esprits 
que  n'agitent  pas  trop  les  querelles  de  partis  le  sont  aussi  :  en- 
trons ,  le  coup  d'œil  sera  parfait.  Ici ,  nous  retrouvons  M'»"  de 
Genlis  et  ses  Mémoires,  la  plus  contestable  des  autorités.  M'"e  de 
Genlis  ,  qui  voudrait  persuader  que  la  reine  a  souhaité  d'être  de 
Yoriire  de  la  Persévérance  ;  M'"^  de  Genlis  ,  ([ui  dit  n'avoir  pas 
voulu  aller  à  la  cour;  qui,  de  fait,  a  intrigué  de  tout  point  pour 
s'y  faire  admettre  ,  et  qui ,  se  voyant  poliment  éconduite  ,  s'est 
vengée  par  des  pamphlets.  Mais  revenons  à  la  duchesse  de 
Chartres.  ^>  Pieuse  comme  un  ange,  elle  est  à  la  cour  une  oasis 
dans  le  désert.  »  Elle  parfile  ainsi  que  M'"«  de  Blot,  sa  dame 
d'honneur.  Cette  jeune  femme  qui  travaille  à  une  bourse,  c'est 
M'"e  de  Genlis.  Des  rapports  ,  nous  dil-on  ,  existent  entre  elle  et 
le  duc  de  Chartres,  non  pas  toutefois  ceux  qui  ont  éveillé  la 
censure  publique.  Le  duc  n'aime  pas  M™»  de  li\ol,  parce  qu'elle 
cofnuience  à  être  clairvoyante  ;  ce  qui  signilie  présentement 
que  les  rapports  existant  entre  le  duc  et  M^"»  de  Genlis  sont  réel- 
lement ceux  qui  ont  éveillé  la  censure  publique.  Mais  il  im- 
porte peu,  cette  inconséquence  n'est  pas  la  plus  grave  d'un  livre 
qu'on  n'a  pas  pris  la  peine  de  rendre  toujours  français  ,  ni  tou- 
jours logique.  Le  duc,  fixant M""^  de  Blot,  la  querelle  sur  l'en- 
thousiasme que  lui  inspire  Rousseau.  Elle  avise  M'"c  de  Genlis, 
et  ne  laisse  pas  échapper  l'occasion  d'une  petite  vengeance. 
Quelle  est  cette  vengeance  ?  C'est  d'interroger  M™"  de  Genlis  sur 
l'espèce  de  sentiment  que  peut  inspirer  Rousseau.  M"'<=  de  Genlis 
n'en  saurait  rien  dire  ,  elle  n'a  lu  ni  la  Nouvelle  Héloïse ,  ni 
Emile. 

MADAME  DE  ELOT.  —  C'est  cu  vérité  bien  surprenant,  et  vous 
avez  là,  madame ,  une  prétention  bien  ridicule. 

MADAME  DE  GESLis.  —  NoH  ,  madame  ,  je  n'ai  pas  de  préten- 
tions; j'en  vois  autour  de  moi  de  trop  absurdes  pour  me  donner 
à  moi-même  ce  ridicule.  Je  n'ai  pas  lu  la  Nouvelle  Héloïse , 
parce  que  j'e/i  ai  assez  entendu  dire  pour  savoir  que  la  Nou- 
relle  Héloïse  n'est  pas  un  livre  pour  mon  âge.  Lorsque  j'aurai 
le  vôtre,  madame,  je  lirai  les  ouvrages  de  Rousseau  .  etc. 

Voyez  quelle  grâce,  quelle  convenance,  quel  échange  de  po- 
5)  18 


206  REVUE  DE  PARIS. 

lilesse  et  de  déférence  entre  une  femme  d'un  âge  mùr  et  une 
jeune  femme  ,  dans  la  plus  parfaite  et  la  plus  regrettable  des 
sociétés  !  Voyez  aussi  combien  d'élégance  dans  le  dialogue,  voyez 
combien  d'esprit!  On  n'est  pas  d'ailleurs  plus  niaisement  cour- 
tisan que  ce  baron  qui  s'en  vient  parler  au  duc  de  l'amour  de 
M™e  de  Genlis  pour  son  mari ,  à  une  époque  où  chacun  savait  à 
(juoi  s'en  tenir  sur  l'indifférence  réciproque  qui  déjà  avait  suc- 
cédé aux  tendres  sentiments  du  mari  et  de  la  femme.  On  n'est 
pas  plus  ridiculement  arrogante  que  M™e  de  Genlis  ,  qui  dit ,  à 
vingt  ans  ,  qu'e//e  espère  faire  tomber  l'odieuse  coutume  de 
parfîler ,  contre  laquelle  elle  écrivit  plus  lard.  Nous  voici  main- 
tenant transportés  à  l'hôtel  de  Livry,  où  la  maîtresse  de  la  mai- 
son et  M.  de  Hautefeuille  se  sont  pris  de  querelle  si  gracieuse- 
ment ,  que  ce  dernier  a  cru  devoir  se  réfugier  à  l'extrémité  du 
salon. 

MADAME  DE  LIVRY  de  l'autrc  extrémité.  —  Monsieur,  vous  êtes 
absurde  ! 

MONsiEiR  DE  HAUTEFEUILLE.  —  Madame,  à  tout  seigneur  tout 
honneur  !  vous  passez  avant  moi. 

Pour  réponse  plus  prompte  et  plus  péremptoire,  M™<=  de  Livry 
lève  le  pied  et  lance  de  toute  sa  force  sa  mule  à  la  tête  de 
M.  de  Hautefeuille.  Après  celte  mutinerie  à  la  Du  Barri ,  arrive 
Mme  de  Montauban.  Elle  parle;  et  si  nous  substituons  ma  chère 
à  mon  cœur,  le  vingt  un  au  pharaon,  ma  bonne  à  mon  valet 
lie  chambre,  nous  croyons  entendre  une  lingère  enrichie  de 
l'empire  qui  vise  à  la  bonhomie  de  société.  Tout  cela  peut-il 
donc  être  l'urbanité,  la  politesse  ,  l'élégance?  Pas  plus  que  ces 
faits,  empruntés  çà  et  là  à  la  vérité  ,  pour  être  déroulés  dans  un 
salon,  dépouillés  de  la  convenance  de  temps,  de  lieu,  de  vérita- 
ble à-propos  enfin,  partant  non  animés,  non  vrais,  ne  nous  ren- 
dent le  monde  du  xviii»  siècle. 

Reconnaissons-le  d'ailleurs,  la  politesse  ,  le  goût,  l'urbanité, 
ne  peuvent  caractériser  absolument  ni  une  époque,  ni  telle  ou 
telle  classe  de  la  société  ,  car  ces  qualités ,  individuelles  bien 
l)his  que  générales ,  dépendant  avant  tout  de  l'éducation  qu'on  a 
reçue,  de  la  bonté  du  cœur,  qui  fait  qu'on  épargne  aux  autres 
tout  procédé  dont  on  serait  soi-même  blessé  ;  car  elles  dépen- 
dent de  ce  lact  inné  qui  fait  qu'on  pressent  l'effet  d'un  mouve- 
ment ,  d'une  parole  ,  avant  d'avoir  cédé  à  l'impulsion  qui  en- 


REVUE  DE  PARIS.  267 

iraînail  à  agir  cl  à  parler  ;  car  elles  (léj)en(lenl  de  la  (lisposinoii 
de  l'esprit  ;  et  par  cela  même  qii^  notre  humeur ,  assujétie  à 
mille  JntUiences  ,  est  variable  ,  il  n'est ,  hélas  !  rien  de  plus  rare 
que  la  véritable  politesse.  Voyez  à  l'appui  comment  se  compor- 
tait M.  de  Vaudreuil.  Admis  dans  l'intimité  de  la  reine,  il  ose  se 
servir  d'une  queue  de  billard  faite  d'un  seul  morceau  d'ivoire 
incrusté  d'or ,  et  réservée  exclusivement  à  Marie-Antoinette. 
Bientôt  encore,  bloqué  par  un  joueur  plus  adroit,  il  ne  craint 
pas  de  frapper  le  billard  de  cette  queue,  assez  violemment  pour 
qu'elle  se  brise  aux  yeux  de  la  reine  qui  entre  en  ce  moment.  Et 
cet  homme  qui  se  conduit  avec  celte  rusticité  ,  c'est  le  comte  de 
Vaudreuil  !   et  cette  femme  qu'on  traite  avec  un  tel  manque 
d'égards,  c'est  la  reine  de  France  ,  toute  puissante  alors  !  Nous 
ne  savons  pas  néanmoins  que  l'opinion  de  la  société  ,  dont  on 
nous  dit  que  le  blâme  avait  des  effets  si  heureux  et  si  immédiats, 
ait  le  moins  du  monde  sévi  contre  M.  de  Vaudreuil  et  contre  le 
comte  Etienne  de  Durfort,  assez  malhonnête  homme  pour  sacri- 
fier à  une  nouvelle  maîtresse  les  lettres  et  le  portrait  d'une  noble 
femme  qu'il  abandonne  :  comme  auparavant,  tous  deux  conti- 
nuent de  faire  partie  de  l'intimité  de  la  reine.  Contre  quels  mé- 
faits sévissait  donc  cette  autorité  des  salons  qu'on  nous  donne 
comme  le  souverain  correctif  des  mauvaises  manières?  Qu'était- 
ce  que  l'opinion  de  cette  société  dont  on  nous  dit  que  les  femmes, 
comme  autant  de  pythonisses  .  rendaient  des  oracles  sur  leurs 
fauteuils  ?  Voici  la  duchesse  de  Boufflers  ;  l'opinion  l'a  chanson- 
née,  flétrie  ;  devenue  la  maréchale  de  Luxembourg,  elle  domine 
la  cour  et  la  ville.  Expression  du  temps  qu'on  prend  à  la  lettre, 
et  qui  signifiait  :  être  de  mode.  Voilà  M^e  Ouinault  l'aînée, 
chanteuse  de  l'Opéra,  maîtresse  avouée  du  comte  de  JNocé,  du 
cardinal  Dubois,   du  régent,  qui  la  cède  au  duc  de  Chartres  j 
maîtresse  présumée  d'une  infinité  d'autres,  elle  se  fait  épouser 
par  le  duc  de  Nevers,  s'appelle  toujours  31"^  Quinault,  et  voit 
les  femmes  les  plus  collets-montés  tenir  à  honneur  de  tapisser 
ses  salons.  Ce  qui  faisait  dire  d'elle  aussi  qu'elle  dominait  la 
cour  et  la  ville,  expression  que  nous  devons  traduire  ainsi  :  Il 
était   devenu  coutume  de  se  rencontrer  chez  Mii*^  Ouinault 
l'aînée. 

Nous  sommes  donc  autorisés  à  conclure  que  l'opinion  de  la 
société  du  xvine  siècle  était  sans  pouvoir  sur  les  mœurs  et  sur 


208  REVUE  DE  PARIS. 

les  manières.  La  société  elle-même,  plus  fladeiise  que  réelle- 
ment polie,  avait  plus  de  prétention  que  de  droit  à  la  réputa- 
tion de  politesse  qu'on  lui  a  trop  exactement  conservée  ;  car 
c'est  surtout  parce  que  M'ne  d'Abrantès  a  pris  à  cœur  de  donner 
à  ce  monde  un  vernis  qui  lui  est  étranger  que  quelques  tableaux 
sont  fort  pâles.  Dans  celui  de  la  duchesse  de  Chartres,  par 
exemple,  nous  ne  retrouvons  rien  qui  ressemble  au  duc,  rien 
qui  caractérise  les  personnages,  rien  qui  reflète  le  Palais-Royal, 
rien  qui  précise  l'époque,  mais  des  causeries  dont  le  sort  est 
d'être  oubliées,  et  que  personne  jusqu'ici  n'avait  songé  à  ressus- 
citer. Au  contraire,  dans  le  salon  de  madame  Roland,  oîi  do- 
minent les  personnages  iiisloriques ,  il  y  a  du  mouvement,  de 
la  réalité.  Le  salon  de  madame  de  Cusiine,  qui  offi'e  un  inté- 
rêt romanesque,  se  détache  entièrement  de  l'ensemble,  ainsi 
que  quelques  autres.  Quant  à  celui  de  la  reine,  quoi  qu'en  dise 
]\lme  d'Abrantès,  il  était  possible  d'en  rendre  compte;  la  mine 
même  est  riche  et  reste  toute  ù  exploiter,  nonobstant  le  salon 
de  madame  de  Polignac,  qui  nous  est  donné  !  A  travers  ces 
différents  salons,  on  rencontre  des  regards  qui  fixent,  des  sou- 
rires qui  laissent  voir  trente-deu.v perles ,  des  redites,  infini- 
ment de  redites,  des  biographies  qui  n'apprennent  rien  de  neuf; 
puis  souvent  l'inexactitude  historique,  et ,  dans  le  récit ,  une 
confusion  inextricable  ,  causée  par  l'emploi  non  raisonné  des 
pronoms.  11  n'y  a  rien  là  qui  puisse  étonner  ;  qu'attendre  de 
mieux  de  livres  qui  pullulent  et  dont  on  peut  dire  qu'ils  sont 
plus  promptement  écrits  que  brochés.  Cette  précipitation  blâ- 
mable nous  laisse  à  regretteraujourd'hui  de  ne  rencontrer  qu'une 
idée  avortée  où  nous  devions  trouver  une  conception  pleine 
d'utilité  et  d'agrément. 

M™"  M 


L'ACADEMIE 

ROYALE 

DE  MUSIQUE, 


4»  ÉPOQUE,  —  6e  ARTICLE. 

Grétry  faisait  fortune  à  TOpéra-Comique  el  ne  pouvait  s'ac- 
climater à  l'Académie  royale.  Jnilromaqiie  ,  sa  tragédie,  fut 
trouvée  comique  ;  Céphale  et  Procris  était  depuis  longtemps 
abandonné  ;  l'Embarras  des  richesses  venait  de  toinbei-  pour  la 
seconde  fois  en  deux  représentalions  ;  Colinette  à  la  co?^/- avait 
seule  obtenu  quelque  succès,  lorsque  ce  musicien  donna  la  Ca- 
ravane, le  15  janvier  1784.  Zya  Caravane,  qui,  pendant  un 
demi-siècle  ,  a  fait  promener  ses  chameaux  sur  les  planches  de 
toutes  nos  salles  d'opéra;  la  Caravane,  qui  montrait  aux  ama- 
teurs des  beautés  piquantes ,  agaçantesy  séduisantes,  des 
Anglaises,  des  Hollandaises,  des  Françaises  ;  quel  l)onheur 
pour  le  parolier  Morel  d'avoir  à  colloquerdes  rimes  aussi  riches 
au  bout  de  ses  lignes  grotesques  !  la  Caravane  enfin  ,  dont  les 
orgues  de  Barbarie  nous  serinent  encore  l'ouverture  !  Si  la  i)ièce 
était  pitoyable  comme  toutes  celles  du  même  faiseur,  le  cadre 
avait  un  certain  air  de  nouveauté;  un  spectacle  varié  s'y  dé- 
ployait sans  effort  ,et  la  scène  du  bazar  fut  le  véhicule  dans  le- 
quel on  emballait  tous  les  débutants  de  la  danse.  Mélodieuse, 
brillante,  la  musitiue  se  fit  encore  remarquer  par  la  vérité  de 
son  expression. 

Ainrf'l  «'"iivient  dans  si  pn'firn.  rnr  le  livrai  de  la.  Cnrnrf<ne 

18, 


210  RIÎVUE  DE  PARIS. 

est  précédé  d'une  préface  ,  que  le  sujet  est  indécent ,  que  mettre 
sur  la  scène  les  mœurs  de  l'Asie  et  l'intérieur  d'un  sérail,  c'est 
s'exposer  aux  reproches  des  gens  d'un  goût  austère  et  délicat. 
Nos  paroliers  sont  plus  audacieux  et  ne  cherchent  pas  à  se  jus- 
tifier dans  des  préfaces. 

Un  amateur  nommé  Moulgue  fut  mis  en  interdit  pour  avoir 
sifflé  la  pièce  de  3Iorel  ;  il  adressa  à  l'auteur  qui  lui  faisait 
fermer  la  porte  de  l'Opéra  : 

Depuis  trois  jours  on  me  condamne 

A  fuir  les  lyriques  lambris , 

Pour  avoir,  avec  tout  Paris , 

Médit  de  votre  Caravane. 

Ah  !  monseigneur  Morel ,  merci  ! 

Pardonnez-moi,  je  vous  en  prie  , 

Et  plus  que  vous,  toute  la  vie, 

Je  médirai  de  Piccinui , 

Et  vous  tiendrai  pour  un  génie. 

La  Caravane  est  pourtant  la  meilleure  pièce  que  Morel  ait 
donnée  sous  son  nom.  La  raison,  c'est  qu'il  ne  l'avait  pas  faite  ; 
ce  livret  est  l'ouvrage  du  comte  de  Provence,  qui  nous  a  gou- 
vernés sous  le  nom  de  Louis  XVIIL  II  ne  faut  pas  s'étonner  si 
les  critiques  un  peu  malins  étaient  éloignés  de  l'Opéra  par  me- 
sure de  haute  police. 

Floquel  trouvait  apparemment  que  la  musique  d'Mceste 
n'était  pas  bonne,  et  que  Gluck  avait  échoué  dans  son  entreprise; 
Floquet  imagina  de  corriger  le  thème  du  mailre  allemand  en 
écrivant  une  partition  à\-ilceste^  sur  la  pièce  de  Quinault ,  revue 
et  tripotée  par  Saint-Marc.  Cet  adversaire  de  Gluck  n'osait 
pourtant  pas  se  mesurer  ouvertement  avec  un  tel  champion,  il 
craignait  le  haro  général  que  sa  témérité  devait  exciter  contre 
lui;  c'est  incognito,  la  visière  baissée,  qu'il  se  proposait  de 
combattre  ce  rival  redoutable.  Floquet ,  n'en  doutez  pas ,  se  se- 
rait fait  connaître  après  l'avoir  terrassé.  Saint-Marc  fut  indis- 
cret ,  et  le  musicien  lui  déclara  qu'il  renonçait  à  une  affaire 
dont  le  succès  dépendait  surtout  du  mystère  que  l'on  aurait  mis 
a  la  conduire.  Fâché  de  perdre  son  travail,  Floquel  eut  l'idée  de 
le  faire  valoir  en  se  couvrant  d'un  nouveau  masque.  Le  livret 
iV^keste  avait  été  imprimé  dans  les  œuvres  de  Saint-Marc; 


REVUE  DE  PARIS,  211 

Floquet  fait  parvenir  à  ce  parolier  une  lettre  très-flatteuse  d'un 
musicien  étranger,  anonyme,  résidant  alors  très-loin  de  la  France, 
qui  lui  marquait  avoir  trouvé  dans  la  bibliothèque  de  son  sou- 
verain cet  opéra  qui  lui  avait  plu  beaucoup ,  qui  l'avait  frappé 
d'enthousiasme,  et  dont  il  lui  demandait  la  permission  de  faire 
usage.  La  tournure  était  prise  de  manière  à  lui  faire  croire  que 
son  nouveau  musicien  était  Paisiello,  attaché  à  la  cour  de  Rus- 
sie. Saint-Marc,  flatté  des  louanges  qu'on  lui  prodiguait,  donna 
tête  baissée  dans  le  panneau.  La  correspondance  s'établit  entre 
eux  et  se  soutint  assez  bien  pendant  quelque  temps  ;  mais  une 
réponse  arrivée  beaucoup  trop  tôt  de  Saint-Pétersbourg  lit  ou- 
vrir les  yeux  au  rimeur ,  il  vit  clairement  qu'il  était  joué  par 
Floquet.  Ce  musicien,  deux  fois  trahi  dans  son  incognito,  se 
garda  bien  de  convenir  de  la  ruse  ;  mais  il  abandonna  le  projet 
qu'il  avait  formé  de  détrôner  Gluck. 

Le  roi ,  qui ,  jusqu'alors  ,  n'aimait  que  la  gaieté  de  l'Opéra- 
Coraique  et  du  Vaudeville,  prit  goût  aux  grands  opéras.  C'est 
à  Mf""  Saint-Huberti  que  l'on  dut  cette  conversion.  Louis  XVI , 
écoutant  avec  intérêt  les  œuvres  des  faiseurs  de  l'époque,  trouva 
que  les  paroles  en  étaient  détestables.  11  voulut  encourager  par 
des  prix  les  écrivains  distingués,  les  hommes  de  talent,  à  se  li- 
vrer à  la  composition  de  ce  que  l'on  appelait  alors  des  poëraes 
d'opéras.  L'arrêt  du  conseil  du  .5  janvier  1784  établit  trois  prix: 
le  premier  de  1,500  livres,  pour  la  tragédie  lyrique  ,  reconnue 
la  meilleure  au  jugement  des  gens  de  lettres  chargés  de  l'exa- 
miner par  sa  majesté  ;  le  deuxième  de  50a  livres  pour  la  tragé- 
die du  même  genre  qui  obtiendra  le  second  rang  ;  le  troisième 
de  COO  livres  pour  le  meilleur  opéra-ballet,  pastorale  ou  comé- 
die lyrique. 

Le  même  arrêt  fixe  à  sept  le  nombre  des  premiers  sujets  du 
chant:  deux  premières  basses,  deux  prenùers  ténors,  et  trois 
premières  actrices.  Les  sujets  pour  les  remplacements  étaient 
du  même  nombre  et  dans  les  mêmes  genres.  Les  doubles  se  ré- 
duisaient à  trois  ,  un  ténor  et  deux  actrices.  En  tout,  dix-sept 
sujets. 

Le  personnel  de  la  danse  était  composé  du  maître  de  ballets  , 
d'un  aide  ,  de  trois  premiers  danseurs,  de  trois  premières  dan- 
seuses, de  trois  remplacements  en  danseurs  etdanseuses,  et  desix 
doubles,  trois  hommes  et  Irois  femmes.  En  tout ,  dix-sept  sujets. 


212  REVUE  DE  PARIS. 

Les  appoiiilements  des  premiers  acteurs  et  actrices  étaient 
fixés  pour  toujours  à  9,000  livres,  ceux  des  remplacements 
à  7,000  livres,  et  ceux  des  doubles  à  3,000  livres.  Les  feux 
étaient  supprimés.  Entend  néanmoins  sa  majesté  que  ceux  des 
sujets  qui  ont  droit  au  partage  des  bénéfices  qui  pourraient  ré- 
sulter des  recettes  plus  avantageuses ,  dues  en  partie  à  leur 
zèle  et  à  leurs  travaux,  ainsi  qu'à  leur  économie  dans  les  dé- 
penses, continueront  d'en  jouira  l'avenir,  de  même  que  ceux 
qui  seraient  admis  par  la  suite  au  même  partage ,  suivant  l'étal 
qui  en  sera  arrêté  tous  les  ans. 

Chimène ,  opéra  en  trois  actes ,  de  Sacchini ,  que  l'on  avait 
exécuté  à  Fontainebleau  pendant  le  mois  de  décembre  ,  ne  fut 
donné  au  public  de  Paris  que  le  9  février  suivant.  Guillard  avait 
taillé  ce  livret  dans  la  tragédie  de  Corneille.  Ce  fut  un  triom- 
phe pour  Sacchini  et  pour  M™"^  Saint-Huberti ,  qui  soutint  ad- 
mirablement la  haute  réputation  qu'elle  s'était  faite  dans  Didon. 
Un  très-beau  duo ,  dont  la  coupe  a  servi  de  modèle  ensuite , 
plusieurs  airs  d'une  mélodie  gracieuse,  quelques  traits  d'expres- 
sions assez  vigoureux  ,  un  chœur  très-animé ,  une  espèce  de 
finale  qui  termine  le  second  acte ,  méritent  d'être  remarqués 
dans  cet  ouvrage.  Nos  acteurs  de  vaudeville  chantent  encore, 
sans  qu'ils  s'en  doutent,  des  airs  de  ballet  de  Chimène. 

Délie  et  Tibulle ,  acte  mis  en  musique  par  M'"e  Beauniesnil, 
est  fort  applaudi.  La  musicienne  avait  donné  des  soins  particu- 
liers au  rôle  de  Délie  que  M'"e  Saint-Huberti  joua  et  chanta 
d'une  manière  aussi  gracieuse  que  spirituelle.  «  Il  y  a  de  la 
finesse  ,  du  sentiment;  cet  opuscule  ferait  honneur  à  Beaumes- 
nil,  s'il  était  véritablement  d'elle.  "  Voilà  ce  que  dit  un  mali- 
cieux contemporain;  je  n'en  crois  rien.  M""  Beaumesnil  fit 
exécuter  ensuite  une  composition  plus  importante , /es /«mé- 
lites  poursuivis  par  Pharaon,  oratorio  qui  parut  avec  un 
certain  éclat  an  concert  spirituel. 

Le  roi  achète  la  salle  de  Port-Saint-Marlin  qui  appartenait  à 
la  compagnie  qui  l'avait  fait  bâtir.  Cette  salle  est  payée  600,000  fr. 
et  doit  servir  aux  répétitions  des  ballets;  on  y  formera  le  dépôt 
des  machines  et  des  décorations  ,  lorsqu'une  autre  salle  aura 
été  construite. 

Le  mardi  de  Pâques  on  rit  beaucoup  au  concert  spirituel; 
r'('(ai(  In  (ip'nièrn  fois  (\\\p  I.t  n'uninn  musifalf  avait  lion  dans 


REVUE  DE  P.VRIS,  -213 

cette  salle.  San.-?  quitter  le  palais  des  Tuileries,  le  concert  devait 
s'installer  dans  la  salle  des  machines.  Ces  transports  de  gaieté 
bruyante  furent  excités  par  une  symphonie  de  Haydn  qui 
terminale  concert.  Chaque  musicien,  après  avoir  exécuté  sa 
partie ,  la  mit  dans  sa  poche ,  souffla  sa  bougie  ,  prit  son  in- 
strument sous  le  bras  et  s'en  alla.  La  retraite  de  tous  les 
symphonistes  eut  lieu  successivement  et  de  la  même  manière. 
C'était  une  énigme  pour  le  public  ,  qui  s'amusa  de  cette  facétie 
musicale  avant  de  savoir  quelle  était  rinlenlion  du  maître  qui 
l'avait  composée. 

Les  musiciens  du  prince  d'Esterhazy  ayant  eu  quelque  diffé- 
rend avec  les  officiers  de  sa  maison,  donnèrent  leur  démission 
qui  fut  acceptée.  Le  jour  de  leur  départ  était  fixé;  la  veille  ils 
exécutèrent  le  dernier  concert  qu'ils  devaient  faire  entendre  au 
prince.  Haydn  composa  pour  cette  circonstance  une  symphonie 
dont  le  finale  est  très-singulier.  C'est  un  morceau  dans  leipiol  les 
instruments  récitent  l'un  après  l'autre;  à  la  fin  de  leur  solo, 
Haydn  avait  écrit  sur  la  partie  :  «  Éteignez  votre  lumière  et 
partez.  »  En  effet,  le  premier  hautbois  et  le  second  cor  s'en  vont 
d'abord;  après  eux  le  second  hautbois  et  le  premier  cor  opèrent 
leur  retraite  de  la  même  manière  ;  ensuite  les  bassons,  les  basses, 
les  violes,  les  violons,  les  violoncelles;  il  ne  reste  que  le  chef 
d'orchestre  et  un  second  violon,  qui  seuls  terminent  la  symphonie. 
Le  prince,  étonné,  voulut  savoir  ce  que  tout  cela  signifiail; 
Haydn  lui  dit  que  ses  musiciens  partaient  et  montaient  successi- 
vement dans  leurs  voitures  qui  les  attendaient  dans  la  coiu'.  Le 
prince  alla  trouver  ses  musiciens,  leur  reprocha  avec  sensibilité 
la  manière  dont  ils  l'abandonnaient,  les  symphonistes  furent 
touchés  de  tant  de  bonté  et  rentrèrent  chez  le  prince.  Telle  est 
l'origine  de  la  symphonie  que  l'on  exécuta  au  concert  spirituel, 
avec  toute  la  pantomime  réglée  par  l'auteur.  Lahoussaye  et 
Guénin  restèrent  seuls  dans  l'orchestre  et  finirent  le  morceau. 

Le  2G  avril,  la  salle  de  l'Opéra  était  comble,  on  attendait  la 
première  représentation  des  Donaïdes,  oi)éra  en  cinq  actes,  de 
Salieri.  La  reine  était  dans  sa  loge;  le  bailli  de  SufFren,  qui  parais- 
sait en  public  pour  la  première  fois  depuis  son  retour  de  l'Inde,  fut 
aperçu  au  balcon,  et  des  applaudissements  universels  éclatèrent 
avec  transport,  malgré  la  gène  effroyable  dans  laquelle  était  le 
l»arterro.  L'orchestre,  animé  par  cet  fiilhousiasme.  salua  l'a- 


814  REVUE  HE  PARI;?. 

mirai  d'une  fanfare;  le  public  applaudit  de  nouveau,  et  demanda 
que  la  fanfare  fût  recommencée. 

»  Les  actes  des  Danakles  sont  heureusement  très-courts;  on 
ne  pourrait  supporter  longtemps  cet  affreux  spectacle,  dont  les 
ballets  mêmes,  parfaitement  analogues  au  genre,  ne  sont  que 
des  jeux  atroces,  des  pantomimes  représentant  allégoriquemenl 
ce  qui  doit  bientôt  se  passer  en  action.  C'est  surtout  au  troi- 
sième acte,  celui  du  festin,  qu'est  le  comble  de  l'horreur,  par 
la  perfidie  de  ces  femmes  dansant  avec  leurs  maris,  les  cares- 
sant, les  agaçant,  lorsqu'elles  ont  décidé  de  les  massacrer.  Il 
n'est  point  d'ouvrage,  malgré  la  noirceur  du  sujet,  qui  présente 
un  ensemble  aussi  riche,  aussi  imposant.  La  foule  des  person- 
nages, le  nombre  des  décorations  et  leur  variété,  la  belle  exécution 
des  machines,  le  brillant  des  costumes,  tout  contribuait  à  saisir 
l'imagination  et  à  frapper  d'élonnement  le  spectateur. 

1)  Gardel  a  mis  beaucoup  d'intelligence  dans  ses  ballets,  et 
s'est  montré  digne  de  marcher  sur  les  traces  de  Noverre.  11  a 
senti  qu  il  ne  fallait  pas  trop  distinguer  entre  eux  les  cinquante 
frères,  et  les  cinquante  sœurs  entre  elles.  Il  en  est  résulté  que 
les  premiers  sujets  font  corps  avec  les  figurants,  ce  qui  donne 
beaucoup  plus  de  vérité  à  la  pantomime.  » 

Bien  que  Salieri  fût  Italien,  sa  musique  appartient  à  l'école 
allemande  :  il  écrivit  la  partition  des  Danaïdes  à  Vienne,  sous 
les  yeux  de  Gluck,  son  dernier  maître,  et  d'après  les  idées  de  ce 
compositeur  sur  un  sujet  qu'il  devait  traiter.  On  avait  annoncé 
à  Paris  que  Gluck  était  l'auteur  de  la  plus  grande  partie  de  la 
musique  des  Danaides  ;  ce  bruit  eut  d'heureux  résultats,  et 
prévint  le  public  en  faveur  du  nouvel  ouvrage.  Ce  ne  fut 
qu'après  la  douzième  représentation,  et  quand  le  succès  eut 
acquis  tout  ce  qu'on  pouvait  espérer  de  brillant  et  de  solide;  que 
le  grand  maître  déclara  que  cette  œuvre  appartenait  uniquement 
à  son  élève  Salieri.  La  musique  des  Danaïdes  est  d'un  beau  ca- 
ractère, d'un  style  ferme  et  vigoureux,  quelquefois  mélodieuse, 
et  toujours  expressive.  Plusieurs  morceaux  tels  que  les  chœurs, 
Descends  dans  le  sein  d'Jniphifrife.  Gloire,  évan,  évoé!  sont 
dignes  de  Gluck  et  tellement  écrits  dans  la  manière  de  ce  maî- 
tre, qu'on  pouvait  facilement  les  lui  attribuer.  L'air  d'Hyperm- 
nestre,  Par  les  larmes  de  votre  fille;  celui  de  DanaUs,  Jouisses 
d'un  destin  prospère,  sont  d'un  effet  puissant  et  dramatiqtie. 


REVUE  DE  PARIS.  215 

La  pièce  était  uue  imitation  de  Ylpernestra  que  Calzabigi 
avait  écrite  pour  Gluck.  Imitation  faible  et  barbare,  paroles 
ridicules  et  dépourvues  de  rhythme  et  de  mesure  qui  dégradent 
la  plupart  des  morceaux  de  musique;  le  chœur  de  femme  sur- 
tout :  Gloire,  évan,  éioé!  ce  chœur  plein  de  verve  et  de  feu, 
produirait  des  résultats  plus  heureux  encore,  si  les  voix  récitaient 
des  vers  adaptés  au  rhythme  de  la  mélodie. 

Salieri  reçut  de  l'Académie  royale  10,000  livres  pour  le  prix 
de  son  opéra,  5,000  livres  pour  ses  frais  de  voyage,  et  vendit 
2,000  livres  le  manuscrit  de  la  partition  à  son  éditeur. 

«  Comment?  la  reine  de  France  fait  son  devoir,  elle  te  prie  de 
danser,  et  tu  ne  fais  pas  le  tien!  Je  l'ôterai  mon  nom.  »  Telle 
est  la  remontrance  paternelle  que  Vestris  adressait  à  son  fils, 
quand  ce  cher  Auguste  se  fit  mettre  à  la  Force  pour  avoir  refusé 
de  danser  à  une  représentation  que  la  reine  devait  honorer  de  sa 
présence. 

Diane  et  Endymion,  opéra  en  trois  actes  de  Piccinni,  est 
reçu  froidement.  On  applaudit  avec  transport  le  bel  air  chanté 
par  Diane.  8  septembre  1784. 

M"«  Dozon  débute  avec  succès  par  le  rôle  de  Chimène  ;  c'est 
le  premier  sujet  sorti  de  l'école  de  chant  et  de  déclamation,  que 
le  baron  de  Breteuil  venait  d'établir.  Lays  et  Mole  avaient  été 
les  maîtres  de  Mii«  Dozon.  Celte  école  de  chant  devint  plus  tard 
le  Conservatoire  de  musique  de  Paris. 

Moline  traduit  en  français  il  Barbiere  di  Siciglia,  que 
Paisiello  avait  mis  en  musique  à  Saint-Pétersbourg;  la  Comédie- 
Française  s'oppose  à  ce  que  cet  ouvrage  soit  représenté  en 
opéra.  Ce  n'est  que  plus  tard  qu'une  autre  traduction  du  même 
ouvrage  fut  mise  en  scène  à  l'Opéra-Comique,  par  Framery. 

Gluck  avait  refait  la  musique  d'Armide  après  LuUi,  Sacchini 
refit  celle  de  Dardanus  après  Rameau.  Le  nouveau  Dardanus 
obtint  peu  de  succès;  on  y  remarque  pourtant  de  beaux  chœurs, 
un  air  de  ténor  gracieux  et  touchant  :  Jours  heureux  !  un  air 
de  baryton  ;  Sombres  chagrins,  d'un  l)eau  caractère,  mais 
d'un  seul  mouvement,  trop  lent  pour  ne  pas  laisser  languir 
l'intérêt.  Lainez,  Lays  el  M"<'  Maillard  y  remplissent  les  rôles  de 
Dardanus,  d'Anténor  et  d'Iphise.  Les  danses  firent  beaucoup  de 
plaisir;  un  passepied  d'un  genre  neuf,  admirablement  exécuté 
par  Vestris  et  M'i'-Guiuiard,  fut   couvert   d'applaudissements, 


216  REVUE  DE  l'AKIS. 

On  goûta  plusieurs  autres  parties  des  ballets  de  cet  opéra; 
M""  Saulnier,  Zacliarie  et  Langlois  y  brillèrent.  On  reconnut  à 
la  première  la  majesté  de  M""  Ileinel  et  des  grâces  moins 
sévères;  à  la  seconde,  plus  de  correction  et  de  naturel  que 
n'avait  M''^  Guimard;  enfin,  la  troisième,  absolument  nouvelle 
au  lliéàtre,  pour  la  danse  baute,  à  la  vigueur,  à  l'aisance  de 
toutes  celles  qui  l'avaient  précédée,  joignait  déjà  plus  de  no- 
blesse. 

PaHurge,  opéra  eu  trois  actes,  musique  de  Grétry,  doit  sa 
réussite  aux  danses,  au  spectacle,  à  la  mise  en  scène.  La  pièce 
était  de  Morel.  qui  était  beau-frère  de  Papillon  de  La  Ferlé; 
Morel  jouissait  de  l'immense  crédit  que  lui  donnait  cette  pa- 
renté; il  profita  trop  longtemps  du  droit  d'infecter  l'Opéra  de  ses 
turpitudes  dramatiques.  Rien  de  si  plat  que  ce  livret,  bouffon 
sans  être  gai,  ridicule  sans  exciter  le  rire,  et  pourtant  le  spiri- 
tuel Rabelais  en  avait  fourni  le  sujet  et  les  principales  scènes. 
La  musi([ue  de  Grétry  ne  vaut  guère  mieux  que  la  pièce;  l'ou- 
verture de  Panuifje  renferme  pourtant  de  belles  mélodies,  mais 
elles  sont  mises  en  œuvre  sans  goût  et  sans  talent.  Lays  fut 
très-applaudi  dans  le  rôle  de  Panurge.  Grétry,  voyant  que 
rhabileté  des  danseurs  avait  puissamment  soutenu  sou  nouvel 
ouvrage,  imagina  de  faire  composer,  par  Gardel,  un  grand  finale 
de  danse,  qui  fut  exécuté  sur  1  ouverture  répétée  à  la  fin  de  la 
pièce.  Le  pu])lic,  charmé  de  revoir  ses  virtuoses  favoris  dans 
un  ensemble  général,  suivit  alors  avec  plus  d'empressement  les 
représentations  de  Panurge;  à  compter  de  la  troisième,  le 
succès  fut  déclaré. 

Dans  la  fête  chinoise  de  Pmnirge,  on  avait  placé  sur  le  théâtre 
un  énorme  tambour  que  deux  Chinois,  élevés  sur  une  estrade, 
frappaient  à  coups  redoublés.  C'était  suivre  fidèlement  la  des- 
cription donnée  par  le  père  du  Halde.  Un  critique  s'empresse  de 
commenter  ainsi  ce  trait  d'érudition  du  parolier  Morel  : 

Dans  cet  opéra,  je  vous  prie, 
Oui  frappe  avec  tant  de  fureur? 
C/est  le  dieu  du  f;oùt,  je  parie, 
(jui  prend  le  tambour  pour  Tauteur. 

M'"«  Saint-Huberti  joua  d'une  manière  charmante  le  rôle  co- 
iiiiipic  de  Climène,  femme  de  Panurge;  elle  donna  à  ceperson- 


REVUE  DE  PARIS,  217 

nage  loule  la  finesse,  la  malice  d'une  soubrette  de  comédie,  et 
le  chanta  avec  cette  aisance,  celte  verve  qui  caractérisent  un 
talent  du  premier  ordre,  un  talent  qui  devait  réussir  dans  les 
genres  les  plus  opposés. 

Depuis  douze  ans,  les  spectateurs  n'étaient  plus  admis  sur  la 
scène  j  on  leur  permettait  encore  de  s'y  placer,  moyennant  un 
louis,  les  jours  où  l'on  donnait  des  représentations  extraordi- 
naires pour  la  capitationdes  acteurs.  Le  lô  mars  1785,  à  l'une 
de  ces  soirées,  on  jouait  Iphigénie  en  Tauride  et  Panurge, 
sept  actes,  qui  tirent  durer  le  spectacle  jusqu'à  dix  heures  un 
quart!  chose  monstrueuse  alors.  La  recette  s'éleva  à  16,500 
livres,  ce  qui  était  encore  plus  surprenant,  et  sans  exemple 
jusqu'à  cette  époque.  Le  nombre  des  amateurs  colloques  sur  le 
théâtre  était  si  grand,  qu'ils  masquaient  tout  à  fait  la  scène;  les 
acteurs  auraient  été  obligés  de  manœuvrer  derrière  cette  foule 
importune,  si  le  parterre  ne  l'avait  chassée  à  force  de  clameurs 
et  d'attaques.  Elle  fut  contrainte  de  battre  en  retraite  et  de  se 
réfugier  derrière  les  coulisses.  Depuis  cette  violente  escar- 
mouche, les  petits-maîtres  osèrent  encore  se  montrer  sur  le 
théâtre;  le  parterre  leur  jeta  des  oranges  à  la  tète  et  les  chassa 
pour  la  seconde  fois. 

On  fît  des  couplets  satiriques  et  des  caricatures  sur  Panurge; 
on  le  représentait  jeté  par  la  fenêtre;  deux  danseurs,  Vestriset 
Gardel  le  soutenaient  avec  des  balais. 

Dauvergne  reprend  la  direction  de  l'Opéra,  en  avril  1785,  et 
l'on  crée,  pour  Francœur,  la  place  de  sous-directeur.  Lasuze, 
Rey,  Gardel,  conservent  leurs  emplois  de  chef  du  chant,  chef 
d'orchestre,  maître  de  ballets.  M"»*  Levasseur  et  Duplant  se  re- 
tirent du  théâtre. 

La  Toison  d'or,  de  Chabanon,  OEdipc  à  Colone ,  de  Gail- 
lard, Cora,  de  Taladier,  sont  les  trois  livrets  d'ojiéras  ({ui  ob- 
tiennent les  prix  institués  par  le  roi  pour  l'encouragement  du 
théâtre  lyrique.  Ces  trois  prix  devaient  être  donnés  pour  une 
tragédie  lyrique,  un  opéra-ballet,  une  pastorale;  on  ne  i>ré- 
senta  que  des  tragédies  au  concours ,  et  le  jury  d'examen  déclara 
que  les  prix  seraient  chacun  de  1000  livres  et  qu'ils  seraient 
décernés  sans  donner  à  chacun  de  ces  ouvrages  une  préférence 
absolue,  leur  mérite  et  leur  genre  étant  trop  différents  pour 
permettre  d'en  faire  une  comparaison  exacte  et  rigoureuse.  Ce 
9  liJ 


218  REVIE  DE  l'XYUS. 

qu'il  y  a  tle  plus  singulier  dans  cotte  décision  des  académiciens 
jurés  ,  c'est  de  leur  voir  accorder  un  prix  à  Guillaid  pour  avoir 
arrangé  en  opéra  YOEdipe  chez  Jdmète  de  Ducis;  tandis  (|ue 
l'arrèl  du  conseil  d'État  du  ô  janvier  1784  n'avait  été  rendu  que 
pour  I)annir  les  vieilles  pièces  rajustées,  en  proposant  des  ré- 
compenses pour  les  gens  habiles  cpii  en  auraient  composé  de 
nouvelles.  Cinquante-huit  livrets  d'opéras  avaient  été  envoyés 
au  concouis. 

M^e  Saint-Huberti  retourne  à  Marseille  où  elle  avait  été  si 
bien  accueillie  ;  les  Provençaux  redoublent  de  soins  et  de  ga- 
lanterie envers  l'actrice  favorite.  Voici  l'extrait  d'une  lettre 
écrite  de  Marseille,  le  13  août  1785  : 

«  On  ne  vous  a  rien  exagéré  en  vous  rendant  compte  des 
honneurs  prodigués  à  M"»"  Saint-Huberti  :  nous  approchons  des 
folies  des  Anglais  pour  leurs  acteurs.  M^c  Saint-Huberti  a  donné 
ici  vingt-trois  représentations,  toutes  courues  avec  une  fureur 
extrême.  Les  vers,  les  couronnes  lui  pleuvaient  de  toutes  parts  ; 
elle  a  emporté  plus  de  cent  couronnes  sur  l'impériale  de  sa  voi- 
fiu'e  ,  plusieurs  étaient  d'un  très-grand  prix.  On  lui  a  donné  des 
fêtes  sans  tîu  ;  mais  la  fête  sur  l'eau  était  digne  d'une  souveraine 
et  mérite  d'être  détaillée. 

«  M'"e  Saint-Hulierti,  vêtue  à  la  grecque  (1)  ce  jour-là,  est 
arrivée  par  mer  sur  une  très-belle  gondole,  portant  le  pavillon 
de  Marseille  ,  montée  par  huit  rameurs  et  marchant  à  la  voile. 
Près  du  lieu  du  rendez-vous  ,  elle  a  été  entourée  par  plus  de 
deux  cents  chaloupes  chargées  de  personnes  accourues  pour 
voir  la  fête  et  encore  plus  celle  qui  en  était  l'objet.  Elle  a  débar- 
qué au  bruit  d'une  décharge  de  boites  et  des  acclamations  du 
l)euple;  un  moment  après  elle  a  remis  en  mer  pour  jouir  du 
spectacle  d'une  joute.  Le  vainqueur  lui  a  apporté  la  couronne  et 
l'a  reçue  do  nouveau  de  ses  mains ,  avec  le  prix  de  son  triomphe. 
On  a  voulu  donner  à  M'"«  Saint-Hul)ertile  spectacle  d'une  pèche 
dans  un  immense  filet,  qu'on  n'a  jamais  pu  tirer  à  cause  de 
l'affluence. 

«  A  la  sortie  de  la  gondole ,  M^e  Saint-Huberti  a  été  saluée 
d'une  seconde  salve  j  le  peuple  a  dansé  autour  d'elle  au  sou  des 

(1)  Ce  costume  {jrec  moderne ,  de  la  plus  grande  richesse ,  fut  donne 
à  Mtoc  Saint  Huberli  par  les  dames  [;recqucs  de  Marseille. 


PvEVlJt  DE  PARIS.  21!» 

tambourins  et  des  galoubets,  tandis  que,  couchée  à  la  turque 
sur  un  divan  ,  elle  recevait  en  reine  les  hommages  des  specta- 
teurs des  deux  sexes.  Conduite  ensuite  à  travers  une  haie  de 
pavillons  illuminés  ,  elle  est  entrée  dans  une  maison  de  plai- 
sance voisine  ,  où  l'on  avait  élevé  un  petit  théâtre  sous  une 
lente. 

»  Une  petite  pièce  allégorique  y  fut  jouée;  elle  avait  été  com- 
posée en  l'honneur  de  cette  divinité  d'opéra  par  un  poète  pro- 
vençal. Le  sujet  en  était  assez  trivial ,  mais  on  y  remarquait 
de  jolis  vers  ,  un  dialogue  sprirituel ,  des  traits  ingénieux  et 
piquants. 

')  Pendant  le  bal  qui  suivit ,  M'^e  Saint-Huberti  fut  placée  sur 
une  estrade  entre  Melponiène  et  Polymnie ,  deux  muses  de  la 
pièce.  Ensuite,  illumination  au  dedans  et  au  dehors;  enfin  un 
souper  splendide  de  cent  couverts,  dressé  dans  une  salle  ouverte 
ou  plutôt  fermée  uniquement ,  suivant  1  usage  du  pays ,  par  une 
grille,  à  travers  laquelle  le  peuple  s'empressait  d'admirer  l'hé- 
roïne. Sur  la  fin  du  repas  ,  on  a  chanté,  la  galerie  a  fiùt  chorus: 
vous  pensez  bien  que  M™^  Saint  Huberti  n"a  pas  été  oubliée  dans 
ces  couplets  :  elle  a  répondu  par  quelques  couplets  en  i)rovençal. 
Qn  a  porté  sa  santé  ;  les  vivais  répétés  cent  fois  ,  une  salve  gé- 
nérale ,  ont  terminé  la  fête.  » 

Vous  voyez  tous  les  jours  à  l'horcheste  de  l'Opéra  un  aimable 
Provençal,  contemporain  de  M"!*-  Saiiit-Huberli,  son  ardent 
admirateur,  autrefois  son  ami.  Si  vous  pensez  que  mon  récit 
n'est  pas  d'une  exactitude  rigoureuse,  dites-lui  sur  le  ton  de 
Grétry  :  Vous  souvient-tl  de  cette  fête  ?  H  vous  répondra  sur- 
le-champ  :  Ll  ëri,  j'y  étais.  C'est  parées  mots,  consolateurs 
pour  un  historien  ,  quil  termine  son  discours  toutes  les  fois 
que  je  lui  demande  quelques  détails  sur  les  virtuoses  du  temps 
passé,  sur  les  fêles,  les  représentations  données  à  la  cour  de 
Napoléon  ,  et  sur  les  cérémonies  musicales  de  la  chapelle  de  cet 
empereur.  Liéri,  vous  dise,  li  érl.  Sa  mémoire  féconde  m'a 
fourni  de  précieuses  notes  sur  les  faits  et  gestes  de  Mn^e  Saint- 
Huberti.  Je  SUIS  certain  pourtant  qu'il  ne  m'a  pas  tout  dit. 
D'autres  scènes  d'cni  mlérèt  piquant  ont  eu  lieu  dans  ce  temps 
où  je  n'étais  p;is  né;  si  sa  modestie  ne  Tempêchait  pas  de  me  les 
conter,  il  pourrait  encore  ajouter  :  Liéri.  Je  proposais  derniè- 
nment  à  ce  joyeux  amateur  <le  venir  faire  un  tour  eu  Provence 


220  REVUE  DE  PARIS. 

avec  moi.  <.  J'aime  toujours  notre  pays,  me  dit-il,  je  m'j'  reti- 
rerai, mais  quand  je  serai  vieux.  »  Il  n'avait  alors  que  quatre- 
vingt-six  ans. 

Mme  Sainf-Huberli  n'avait  pas  été  dotée  libéralement  sous  le 
rapport  des  avantages  physiques  :  elle  n'était  pas  belle  ;  d'une 
taille  assez  élevée,  blonde  et  maigre,  M'"*-  Saint-IIuberti  avait 
des  traits  expressifs  ,  mais  peu  prononcés  ,  j'excepterai  pourtant 
sa  bouche  qui  était  fort  grande.  Elle  introduisit  à  l'Académie 
royale  de  Musique  la  bonne  école  de  chant  pratiquée  en  Italie  et 
en  Allemagne:  c'est  la  première  actrice  de  ce  théâtre  à  qui  l'on 
puisse  donner  le  nom  de  cantatrice.  II  fallait  bien  qu'elle  eût  un 
talent  réel  et  solide,  une  voix  cultivée,  pleine  de  charme  et 
d'expression  ,  iniisquePiccinni  écrivit  pour  elle  :  Ah!  que  je  fus 
bien  inspirée ,  air  lent,  d'un  seul  mouvement  et  très-développé. 
Une  cantatrice  peut  seule  intéresser  en  exécutant  un  morceau 
de  ce  genre  ;  ses  inspirations  dramatiques  ne  lui  seraient  d'aucun 
secours  en  pareille  circonstance.  M™*"*  Mara  et  Todi ,  célèbres 
virtuoses  italiennes,  faisaient  fureur  au  concert  spirituel.  M"» 
Saint-Huberti  osa  chanter  un  duo  d'Anfossi  avec  M'"e  Mara  ,  et 
fut  très-applaudie. 

«  Il  est  impossible ,  dit  Grimm  ,  de  réunir  à  un  plus  haut  degré 
la  sensibilité  la  plus  exquise  ,  un  goût  de  chant  plus  soigné ,  une 
attention  à  la  scène  plus  profonde  et  plus  réfléchie,  un  abandon 
plus  noble  et  plus  vrai ,  un  jeu  plus  touchant  et  plus  digne  du 
superbe  rôle  de  Didon.  C'est  la  voix  de  Todi,  c'est  le  jeu  de 
Clairon  :  c'est  un  modèle  qu'on  n'a  point  eu  sur  ce  théâtre  et 
qui  en  servira  longtemps.  » 

Un  jour  qu'elle  assistait  à  la  première  représentation  du  Faux 
Lord ,  à  la  Comédie-Italienne ,  le  parterre  et  les  loges  l'applau- 
dirent spontanément ,  comme  s'ils  eussent  vu  paraître  la  reine 
de  France.  Tout  le  monde  cria  :  «  Vive  Didon  !  vive  la  reine  de 
Carthage  !  » 

Le  roi  Louis  XVI  prend  la  peine  de  régler  lui-même ,  par  son 
ordonnance  du  17  octobre  1785,  les  droits  des  personnes  qui 
venaient  occuper  les  loges  de  l'Opéra  ,  leur  accordant  la  libre  et 
entière  faculté  de  lever  ou  baisser  les  petites  glaces ,  de  se 
placer  dans  lesdiles  loges  de  la  manière  qui  leur  serait  la  plus 
commode,  quand  même  ces  manœuvres  devraient  gêner  ou 
contrarier  les  curieux  errants  dans  les  corridors  et  prompts  ^ 


KEVUK  DR  PARIS.  2-21 

meltro  lo  noz  aux  lucarnes.  Celte  ordonuance,  signée  Louis, 
et ,  plus  bas ,  le  baron  de  Breleuil ,  se  bornait  à  ce  seul  point  de 
discipline  théâtrale. 

Tous  les  auteurs  s'empressaient  d'écrire  des  rôles  pour 
M™o  Saint-Huberti,  des  rôles  importants  qui  dominaientle  drame 
dont  le  talent  de  l'aclrice  devait  assurer  le  succès.  Marmontelet 
Piccinni,  qui  avaient  été  si  heureux  en  composant />/(/o« ,  ne 
réussirent  point  en  lui  donnant  Pénélope.  Cet  opéra  fut  ac- 
cueilli froidement;  la  pièce  était  languissante  et  de  peu  d'inté- 
rêt, la  musique  faible  et  décolorée ,  si  l'on  excepte  l'introduction 
et  \n\  trio. 

0  Marmontel  !   loin  d'enfanter 
Sans  cesse  ouvrajje  sur  ouvrage , 
De  la  Pénélope  si  sage 
On  le  conseille  d'imiter 
La  patience  singulière  : 
Oui,  [)ar  le  plus  heureux  retour, 
La  nuit  il  le  faudrait  défaire 
Tout  ce  que  tu  fis  dans  le  jour. 

M"e  Lemaure ,  qui  avait  si  longtemps  brillé  à  l'Opéra  ,  et  s'en 
était  retirée  depuis  quarante-trois  ans,  meurt  à  l'âge  de  quatre- 
vingt-un  ans  passés.  Le  fameux  Chassé  mourut  l'année  suivante. 

Pour  se  rapprocher  des  amateurs  qui  ne  voulaient  pas  aller 
chercher  le  bal  masqué  à  la  Porte-Saint-Martin ,  l'Académie 
royale  amena  ses  bals  au  Panthéon  .  salle  bâtie  près  du  Palais- 
Royal.  La  recette  ne  fut  pas  meilleure  dans  ce  nouveau  domi- 
cile ;  après  le  cinquième  bal,  on  revint  à  la  Porte-Saint-Marlin. 
Le  théâtre  du  Vaudeville  fut  construit  plus  tard  sur  l'emplace- 
ment de  ce  Panthéon. 

Le  succès  inoui  du  Mariage  de  Figaro  avait  tellement  aug- 
menté les  recettes  de  la  Comédie-Française ,  que  la  part  de 
chaque  sociétaire  s'élevait  à  30,000  livres  par  an.  Les  premiers 
acteurs  de  l'Opéra ,  dont  les  appointements  étaient  fixés  à  9,000 
livres,  firent  alors  des  réclamations  et  voulurent  obtenir  le 
double  de  cette  somme.  Lays ,  Chéron  ,  Rousseau ,  se  liguèrent , 
menaçant  l'administration  d'aller  chercher  fortune  ailleurs, 
s'ils  n'étaient  pas  traités  avec  plus  de  libéralité.  La  comparaison 
df  leurs  revenus  avef  ceux  des  «omédifus  français  les  désolait , 

19. 


:i22  REVL'E  DE  PARIS. 

les  humilini(;  ils  Iroiivaienl  très-inconvenant  que  les  aoloiirs  du 
premier  (liéàtie  de  Frnnce  n'eussent  pas  à  beaucoup  près  un  sort 
aussi  brillant  cpie  celui  de  leurs  confrères  de  la  Comédie  Fran- 
çaise et  de  la  Comédie-Italienne.  Cette  réclamation  fut  très-mal 
accueillie  parle  baron  deBreteuil.  Il  leur  déclara  que  tous  les 
théâtres  du  royaume  leur  seraient  fermés,  et  que  s'ils  passaient 
à  l'étranger,  on  supprimerait  à  l'instant  même  leurs  pensions. 

Le  premier  exercice  public  des  élèves  de  l'école  de  chant  a 
lieu  par  une  représentation  de  Roland ,  donnée  le  4  avril  1786, 
sur  le  théâtre  des  Menus-Plaisirs.  Dessaules  ,  Lefèvre  ,  M"*"'  Mu- 
lot «4  Delilletle  y  remplissent  les  rôles  de  Roland,  Médor,  Angé- 
lique, Tbémire,  et  sont  fort  applaudis. 

Le  roi  établit  la  loi  du  timbre  pour  la  musique,  le  23  septem- 
bre 1786;  c(  veut  Sa  Majesté  que  le  produit  du  timbre,  ainsi  que 
celui  des  amendes  et  confiscations  ordonnées  au  profit  du  bu- 
reau du  timbre  pour  la  musique,  soient  employés  à  l'entre- 
tien de  l'école  royale  de  chant  et  de  déclamation.  »  Article  25. 

Je  citerai  seulement  pour  mémoire  le  Fizarre,  de  Candeille, 
le  Thémistocle ,  de  Philidor  ,  qui  tombèrent  à  plat. 

A  la  dernière  répétition  générale  de  Thémistocle,  Philidor  se 
fait  attendre  ;  un  banquet  splendide  et  délicat  l'avait  relardé. 
L'orchestre,  à  jeun,  mourait  de  faim.  Le  compositeur  n'en  fai- 
sait pas  moins  recommencer  les  morceaux  toutes  les  fois  qu'il  le 
jugeait  convenable.  Au  moment  où  l'on  allait  attaquer  un  air 
dont  l'accompagnement  devait  être  d'une  douceur  extrême, 
Philidor  accourt  sur  l'avant-scène ,  disant  :  «  Les  sourdines! 
messieurs,  les  sourdines  !  »  Rey  lui  répliqua  :  «  Ils  sont  double- 
ment heureux.  •>  Calembour  qui  exprimait  l'envie  que  le  chef 
d'orchestre  portait  aux  sourds  ,  qui  avaient  le  bonheur  de  dîner 
et  de  ne  pas  entendre  Thémistocle. 

Davide,  fameux  ténor  italien,  le  père  de  celui  que  nous  avons 
entendu,  fait  fureur  au  concert  spirituel  en  1786.  Il  y  avait  chanté 
l'année  précédente  sans  produire  une  grande  sensation;  ses  rou- 
lades légères  ,  les  traits  brillants  qu'il  lançait  même  dans  le  ré- 
citatif, avaient  indisposé  les  vrais  amateurs  de  la  musique 
française.  Ils  les  goûtèrent  ensuite ,  et  ne  purent  refuser  au 
virtuose  les  témoignages  de  leur  admiration.  Afin  de  justifier 
en  quelque  sorte  leur  méprise  ,  ils  prétendirent  que  Davide  se 
portail  beaucoup  niipux  en  1786.  el  (pie  l'amélioration  de  la 


REVUE  DE  PAR[S.  223 

santé  (in  chaiHour  devait  nécessairement  porter  la  plus  heureuse 
influence  sur  son  exécution. 

Muie  Saint-Aubin  avait  paru  dans  Colineife  à  la  cour.  On 
lui  trouvait  une  jolie  figure,  une  voix  légère,  des  grâces  dans  le 
chant,  de  l'esprit,  de  la  finesse  dans  le  jeu  ,  et  une  habitude  de 
la  scène  très-j)récieuse.  Elle  réussit  complètement  dans  ce  pre- 
mier rt)le;  mais,  comme  ce  succès  ne  se  soutint  pas,  M""»^  Saint- 
Aubin  se  décida  à  passer  à  la  Comédie-Italienne.  Elle  s'y  montra 
dans  la  Colonie  et  VÉpreiiie  villageoise,  jouant  les  rôles  de  Ma- 
rine et  de  Denise.  La  nouvelle  actrice  fut  reçue  avec  enthou- 
siasme. Chénard,  première  basse  de  l'Opéra-Comique ,  avait 
aussi  débuté  îi  l'Académie  royale,  en  1782. 

Ce  théâtre  est  dans  une  si  grande  pénurie  de  sujets  en  hom- 
mes, surtout  pour  la  haule-contre.  qu'elle  pi'opose  aux  niaitres 
de  musique  une  pension  viagère  de  -300  livres  pour  chaque  su- 
jet ayant  une  belle  voix  de  haute-contre  ,  et  certaines  qualités 
requises.  Un  père  qui  présenterait  son  fils,  réunissant  les  quali- 
tés voulues,  aurait  eu  également  droit  à  la  pension. 

Rosine,  opéra  en  trois  actes,  paroles  de  Gersain.  musique  de 
Gossec,  obtient  un  médiocre  succès.  Lays  et  M""  Dozon  y  rem- 
plissent les  rôles  principaux.  Goyon  ,  danseur  comique,  débute 
dans  les  divertissements  de  cet  opéra ,  dont  Gardel  le  jeune  ,  qui 
commençait  â  devenir  le  rival  de  son  frère  pour  la  composition 
des  ballets,  avait  fait  une  partie.  20  juillet  178G. 

OEdipcà  Colone ,  livret  de  Guillard  ,  avait  obtenu  le  prix  au 
concours.  Suard  ,  académicien  ,  s'empressa  d'engager  l'auteur 
A'OEdipe  à  Colone  â  confier  son  ouvrage  au  musicien  Grétry  ; 
l'affaire  se  conclut.  Le  compositeur,  sachant  que  son  parolier 
était  dans  une  position  financière  peu  satisfaisante  .  lui  fit  une 
avance  de  mille  écus  sur  les  droits  de  sa  pièce.  Des  occupations 
multipliées  ,  une  maladie  grave,  empêchèrent  Grétry  de  travail- 
ler à  cet  opéra ,  qu'il  garda  plusieurs  années  dans  son  porte- 
feuille. Guillard  et  Sacchini  allaient  dîner  souvent  chez 
jjiueBerton,  veuve  de  l'ancien  directeur  de  l'Opéra.  In  jour,  Guil- 
lard, alarmé  par  les  retards  de  Grétry,  dans  un  désespoir  de 
poêle,  récita  i)liisieurs  scènes  d'OEdipe  à  Colone  chez  M™»^  Ber- 
lon.  On  en  fut  enchanté  ;  Sacchini  témoigna  vivement  le  cha- 
grin qu'il  éprouvait  de  ne  pouvoir  exercer  son  talent  sur  un 
onvi-age  au.ssi  touchant  .  et  surtout  de  n'avoir  pas  millo  érus  a 


224  REVUE  DE  PARIS. 

donner  à  Grétry ,  pour  oblenir  son  désistement.  M™»  Berton  les 
offrit  à  l'instant,  et  Fillette-Loraux  se  chargea  de  la  négociation. 
Use  rendit  chez  Grétry,  qu'il  trouva  malade  au  lit,  lui  compta 
les  trois  mille  livres,  et  lui  demanda  le  manuscrit.  Grélry  ne 
consentit  qu'avec  peine  à  le  rendre,  mais  en  apprenant  que 
Guillard  destinait  son  ouvrage  à  Sacchini,  il  dit  qu'il  le  félici- 
tait du  choix  d'un  pareil  remplaçant.  L'ambassadeur  revint 
triomphant  et  joyeux  de  l'heureux  résultai  de  sa  mission.  Guil- 
laid  donna  sur-le-champ  .son  livret  à  Sacchini.  Le  lendemain  , 
la  partition  iVOEdi'pe  était  commencée;  en  moins  de  six  semai- 
nes, ce  chef-d'œuvre  fut  terminé. 

La  reine  Marie-Antoinette  ,  qui  aimait  et  cultivait  les  arts, 
montrait  beaucoup  d'affection  à  Sacchini  ;  elle  lui  avait  fait 
obtenir  une  pension  de  deux  mille  écus.  On  essaya  le  nouvel 
opéra  de  son  musicien  favori  sur  le  petit  théâtre  de  la  cour  ,  à 
Versailles ,  le  4  janvier  178ii.  OEclipe  à  Colone  fut  jugé  digne 
de  son  auteur;  on  l'applaudit,  mais  il  ne  produisit  pas  une  sen- 
sation bien  vive  sur  l'auditoire.  La  reine  promit  cependant  à 
Sacchini  qn'OEd/pe  serait  le  premier  ouvrage  représenté  sur  le 
théâtre  de  la  cour  au  voyage  de  Fontainebleau.  Sacchini  fit  part 
de  cette  nouvelle  à  ses  amis  et  continua  de  se  trouver  .  selon 
son  usage,  dans  la  galerie  de  Versailles,  sur  le  passage  de  la 
reine ,  qui ,  tous  les  dimanches ,  au  sortir  de  la  messe  ,  l'invitait 
à  passer  dans  le  salon  de  musique.  Là,  elle  prenait  plaisir  à 
entendre  les  plus  beaux  morceaux  à'Évelina,  que  Sacchini 
composait  alors.  Ce  maître  ,  ayant  remarqué  avec  peine  que 
plusieurs  dimanches  de  suite  la  reine  semblait  éviter  ses  re- 
gards, inquiet,  tourmenté  ,  se  place  un  jour  tellement  vis-à-vis 
de  Marie-Antoinette,  qu'elle  ne  peut  se  dispenser  de  lui  adresser 
la  parole.  Elle  le  reçut  dans  le  salon  de  musique,  et,  d'une  voix 
émue,  lui  dit  :  «  Vous  ne  m'en  voudrez  pas,  mon  cher  Sacchini; 
on  dit  que  j'accorde  trop  de  faveur  aux  élrangei-s.  On  m'a  si 
vivement  sollicitée  de  faire  représenter  la  Phèdre  Aq^I.  Lemoine 
à  la  place  de  votre  OEdipe,  que  je  n'ai  pu  m'y  refuser.  Vous 
voyez  ma  position  ;  pardonnez-moi.  » 

Sacchini,  s'efForçant  de  contenir  sa  douleur,  fit  un  salut  res- 
peclueux,  et  revint  à  Paris  chez  M»'*- Berton.  11  enira  tout  éploré, 
se  jeta  dans  un  fauteuil,  et  ses  amis  ne  purent  obtenir  de  lui  que 
ces  mots  enl recoupés  df>  sanglots  :  «  ]Ma  bonne  amie  .  mes  en- 


REVUE  DE  PARIS.  225 

fants,  ze  souis  oun  homme  perdou  ,  la  reine  il  ne  m'aime  piou  ! 
la  reine  il  ne  m'aime  piou  !  »  Tous  les  soins  de  ramilié  furent 
inutiles  ,  rien  ne  put  calmer  son  désespoir.  11  ne  voulut  pas  se 
mettre  à  table.  11  élail  goutteux  à  un  point  extrême,  une  oppres- 
sion excessive  se  déclara  ;  Guillard  ,  Loraux  et  M.  Berton  le  re- 
conduisirent chez  lui  en  voilure.  Il  se  mit  au  lit,  et  trois  jours 
après  il  avait  cessé  de  vivre. 

o  J'ai  vécu  dans  l'intimité  avec  Sacchini,ditM.  êerton;  j'avais 
le  bonheur  d'être  son  élève  d'adoption,  je  le  quittais  rarement; 
il  m'appelait  son  cher  fils  ,  je  travaillais  sur  une  petite  table 
placée  près  de  son  piano.  J'ai  été  témoin  de  la  facilité  avec  la- 
quelle ce  puissant  génie  a  doté  l'art  musical  de  ses  derniers 
chefs-d'œuvre.  Je  l'ai  vu  composer  OEilipe,  Évelina.  Souvent, 
dans  ses  moments  de  repos,  il  se  plaisait  à  lire  ce  que  je  venais 
d'écrire,  iU'exécutail  même.  Si  javaisfaitun  écart  d'imagination, 
il  s'arrêtait  subilemenl ,  et,  me  regardant  avec  un  sourire  que 
la  beauté  de  sa  figure  rendait  encore  plus  touchant,  il  me  disait  : 
<>  Mon  petit  ami ,  cette  phrase  elle  est  bien  jolie  !  mais  elle  n'est 
pas  de  la  famille  des  autres;  cherche-m'en  une  qui  soit  au  moins 
leur  cousine.  » 

«  Souvent,  après  la  leçon,  je  l'accompagnais  à  la  promenade. 
11  portait  habituellement  sur  lui  un  volume  de  Racine  ,  et ,  dans 
la  poche  de  sa  veste,  une  carte  sur  laquelle  il  avait  écrit  des 
vers  de  l'opéra  qu'il  mettait  en  musique.  Il  s'inspirait  des  oeu- 
vres du  grand  poète  ;  Bérénice,  Andromaque,  tlièdre,  étaient 
les  tragédies  qu'il  affectionnait  le  plus.  Arrivé  aux  allées  les 
plus  solitaires  des  Tuileries,  il  se  plaisait  à  parcourir  ces  chefs- 
d'œuvre  et  m'en  faisait  réciter  les  scènes  les  plus  touchantes. 
Puis,  tout  en  cheminant  vers  les  Champs-Elysées ,  il  consultait 
de  temps  en  temps  sa  petite  carte  ,  et ,  selon  la  lenteur  ou  la 
prestesse  de  sa  marche  ,  je  prédisais  que  le  lendemain  j'assiste- 
rais à  la  composition  d'un  mulante  ou  d'un  allegro.  Parvenu 
au  carré  de  Marigny,  il  s'arrêtait  une  heure  à  regarder  les 
joueurs  de  boule  :  singulier  rapport  avec  Haydn  cl  Mozart ,  qui 
aimaient  passionnément  ce  jeu.  » 

Né  à  Naples  le  3  mai  17ôo ,  mort  à  Paris  le  7  octobre  178G , 
Sacchini  s'éteignit  à  l'âge  de  cinquante-un  ans  ,  au  moment  où 
son  génie  était  dans  toute  sa  force. 

/.«   Toison  (l'or,  dp  Vogfl.  réussi!  malgré  le  dramo  lidirule 


2^6  REVUE  DE  PARIS. 

de  Desriaus.  On  y  remarque  principalement  l'air  d'Hypsipile  • 
Hélas!  à  peine  uti  rayon  d'espérance,  et  celui  de  Médée  : 
^hl  ne  me  parlez  plus  (V amour.  Les  chœurs ,  dessinés  à  la 
manière  de  Gluck,  font  le  plus  grand  honneur  ù  Vogel.  Le  rôle 
de  Médée  est  confié  à  M'ie  Maillard,  qui  s'en  acquitte  fort  bien, 

La  Phèdre  de  Racine  est  mise  en  opéra  par  HofFman  ;  on  vou- 
lait queM™»"  Saint-Huberti  jouât  tous  les  grands  rôles  du  réper- 
toire tragique.  Quand  la  reine  eut  entendu  la  musique  de 
Lemoine,  elle  déclara  qu'elle  ne  voulait  plus  de  spectacles  de 
cette  espèce  ;  qu'il  était  inutile  de  faire  beaucoup  de  dépense 
pour  avoir  à  Fontainebleau  des  opéras  qui  n'en  valaient  pas  la 
peine.  2G  octobre  1786.  La  reine  demanda  Iphigénieen  Aiilide 
pour  le  soir  ,  et  consentit  à  ce  que  Phèdre  fût  réservée  pour  les 
Parisiens  j  la  répétition  de  cet  opéra  lui  suffit.  Cette  nouveauté, 
dédaij'.née  par  la  cour  ,  fut  doimée  à  la  ville  ,  qui  la  reçut  avec 
indifférence,  malgré  la  force  d'expj-ession .  la  vigueur  du  talent 
de  M"»""  Saint-Huberti.  /"/ièf/ze  est  déracinée ,  disait-on ,  elle  ne 
peut  se  soutenir;  à  la  troisième  représentation,  la  salle  était  dé- 
serte. Phèdre  se  releva  pourtant  de  sa  chute  ,  et  par  un  moyen 
tout  à  fait  étranger  à  son  mérite,  à  celui  des  acteurs  et  des  dan- 
seurs qui,  chaque  jour  ,  lui  prêtaient  un  renfort  plus  puissant  : 
la  ressource  était  alors  d'ajouter  aux  ballets  d'un  opéra  dès  qu'il 
donnait  des  signes  de  faiblesse. 

Un  inspecteur  de  police,  Quidor.  fît  la  fortune  de  Phèdre.  Cet 
inspecteur,  grand  ami  du  musicien  Lemoine.  avait  les  filles  dans 
son  département;  illes  invita,  les  excita,  les  contraignit  ù  suivre 
les  représentations  de  Phèdre.  Ces  demoiselles  ,  craignant  les 
suites  du  mécontentement  de  ce  redoutable  champion ,  et  les 
boutades  toujours  fâcheuses  de  son  pouvoir  discrétionnaire, 
s'empressèrent  d'obéir,  allèrent  à  l'Opéra,  et  s'y  firent  conduire 
par  de  galants  chevaliers.  L'inspecteur  était  dans  la  salle  et  pas- 
sait la  revue  de  son  troupeau;  il  prenait  note  des  absentes,  qui, 
le  jour  suivant,  s'empressaient  de  faire  acte  de  présence.  Ce 
n'est  pas  tout  :  Quidor,  après  avoir  garni  les  loges  .  envoyait  à 
Phèdre  un  secours  d'un  autre  genre  et  tout  aussi  précieux.  Sa 
cohorte  remplissait  le  parterre,  applaudissait  à  tout  rompre, et 
fit  croire  à  l'enthousiasme  d'un  public  qui  commençait  à  sentir 
les  beautés  de  l'ouvrage.  La  lactique  de  l'inspecteur  produisit  le 
plus  heureux  résuKal. 


KEVLE  DE  PAHIS.  2-27 

Ou  avait  représenté  presque  siir-le-cliaiiip  les  Horaces,  de 
Salieri,  afin  de  prendre  une  revanche  après  la  mésaventure  de 
Phèdre.  I^s  Horaces  n'eurent  aucun  succès,  et  Phèdre  se  re- 
leva pour  leur  succéder  et  prêter  son  appui  à  radministralion. 
Les  actes  des  Horaces  étaient  liés  par  des  intermèdes  qui  te- 
naient à  l'action  et  ressemblaient  aux  chœurs  de  la  tragédie 
grecque.  Cette  innovation  ne  réussit  pas  plus  que  le  reste.  «  La 
déclamation  est  le  seul  rhythme  qui  convienne  à  la  tragédie 
proprement  dite  ;  toutes  les  tentatives  faites  en  ce  genre  inuti- 
lement, depuis  !e  chevalier  Gluck,  prouvent  qu'il  ne  saurait 
réussir  sur  le  théâtre  lyrique  en  France.  La  comparaison  des 
chefs-d'œuvre  de  Corneille  et  de  Racine  avec  les  opéras  dans 
lesquels  on  les  travestit  donne  un  désavantage  sensible  à  ceux- 
là  ;  il  en  résulte  même  une  teinte  de  ridicule  que  notre  nation 
saisit  trop  facilement  pour  que  les  auteurs  y  échappent.  D'ail- 
leurs, la  galanterie  française  veut  de  l'amour,  du  spectacle,  des 
danses,  et  tout  cela  s'accorde  bien  rarement  avec  des  traits  his- 
toriques, dont  un  héroïsme  austère  fait  le  fond.  "  J'emprunle 
ces  réflexions  à  un  journal  du  temps.  7  décembre  1786. 

«  Vous  êtes  averti  que  M.  le  contrôleur-général  a  levé  une 
nouvelle  troupe  de  comédiens,  qui  commenceront  à  jouer  à  Ver- 
sailles devant  la  cour,  le  lundi  29  janvier  1787.  Ils  donne- 
ront. 

LES  FAUSSES  C05FIDEIVCES, 
LE  CORSENTEJIEÎiT  FORCÉ  , 

suivi  d'un  ballet  pantomine  allégorique  ,  de  la  composition  de 
M.  de  Calonue  .  intitulé 

LETONÎS'EAt  DES  D.\>AÏDES. 

Celle  affiche  fut  placardée  à  la  porte  du  contrôleur  général , 
quelques  jours  avant  l'assemblée  des  notables,  annoncée  pour  le 
29  janvier. 

On  jouait  à  Versailles  ,  sur  le  théâtre  de  la  ville,  Théodore, 
opéra-comique,  musique  de  Paisiello  ;  la  reine  assistait  à  celle 
représentation.  Ce  pauvre  roi  de  Corse  est  à  Venise  ;  son  écuyer 
vient  lui  dire  qu'il  n'a  plus  d'argent,  el  qu'il  ne  sait  où  en  pren- 
dre. Théodore  est  aussi  embarrassé  que  son  contidenl,  tous 


•228  REVUE  DE  PARIS. 

deux  chantent  ces  mots  :  «  Comment  faire?  >■>—«■  Il  faut  assem- 
bler les  notables,  »  s'écria  un  loustic  du  parterre.  La  garde  se 
mil  aussitôt  à  chercher  le  mauvais  plaisant;  mais  la  reine,  qui 
riait  beaucoup  de  la  saillie,  fit  signe  de  la  main  que  l'on  cessât 
toute  poursuite. 

il  On  fait  savoir  que  l'Opéra  va^uitter  Paris  ,  ce  spectacle  doit 
être  transporté  à  Versailles,  parce  que  toutes  les  machines  y 
sont.  » 

Ce  placard  est  encoie  une  des  nombreuses  pasquinades  que 
l'on  dirigea  contre  les  notables  assemblés  à  Versailles. 

Les  répétitions  générales  de  l'Opéra  étaient  très-suivies  depuis 
quelques  années^on  imagina  d'en  faireune  ressource  financière, 
en  exigeant  la  modique  somme  de  trois  livres  par  billet  d'entrée. 
Une  ordonnance  du  roi  datée  du  24  novembre  1786,  établit  la 
perception  de  ce  droit,  dont  le  produit  serait  partagé  entre  les 
acteurs;  elle  permet  que  les  rédacteurs  des  Petites  Affiches,  du 
Mercure,  Au  Journal  de  Paris,  soient  admis  à  ces  répétitions, 
sans  payer,  avec  défense  de  parler  en  aucune  manière,  dans 
leurs  feuilles,  des  ouvrages  nouveaux  avant  leur  représentation. 

L'essai  du  goûL  des  spectateurs  payants  pour  les  répétitions 
ne  fut  point  heureux.  La  première  recette  de  ce  genre  ne  pro- 
duisit que  627  livres  :  on  répétait  OEclipe  à.  Colorie  de  Sacchiiii, 
et  pourtant  il  n'y  eut  qu'une  répétition  payante,  bienque  l'ordon- 
nance portât  qu'il  y  en  aurait  deux, 

Une  ordonnancedu  roi  du  lôjanvier  1787  défend  au  directeur 
et  au  comité  de  l'Académie  royale  d'agréer  et  d'accepter  à 
l'avenir ,  comme  opéra  nouveau ,  aucun  poëme  qui  puisse  être 
réclamé  en  tout  ou  en  partie  ,  par  un  autre  théâtre ,  soit  pour  le 
fond  de  l'intrigue,  soit  pour  des  scènes  entières  ou  pour  des  imi- 
tations servîtes  de  pièces  déjà  connues  ou  jouées. 

Les  opéras  nouveauxd'une  certaine  importance  étaient  d'abord 
joués  à  la  cour,  soit  à  Versailles,  soit  à  Fontainebleau.  Un 
plus  grand  nombre  paraissaient  à  Fontainebleau  ,  à  cause  de  la 
saison  ;  le  roi  passait  l'automne  à  ce  château  .  et  la  provision 
d'opéras  était  toujours  plus  abondante  à  l'approche  de  l'hiver. 
Ces  ouvrages  arrivaient  ensuite  à  l'Académie  royale,  qui  les 
offrait  au  public  de  Paris,  un  mois  aprèsleur  exhibition  à  la  cour. 
OEdipe  à  Colone  attendit  treize  mois  cette  seconde  épreuve  j 
il  resta  dans  les  cartons  jusqu'au  1"  février  de  l'année  suivautc. 


REVUE  DE  l'AKlS.  i!29 

Saccliini ,  tournienié  par  des  accès  de  gouUe  qui  l'avaient  em- 
pêché d'assister  aux  premières  représentations  de  Chimène  et 
de  Dardanus,  était  mort  depuis  quatre  mois  quand  son  OEdipe 
triompha  pour  la  seconde  fois.  Le  succès  de  cet  opéra  fut  im- 
mense, et  l'enthousiasme  se  déclara  sur-le-champ.  Le  musicien 
n'existait  plus,  ses  admirateurs  lui  donnaient  une  dernière 
preuve  de  zèle  ,  et  ses  adversaires  pouvaient  lui  rendre  justice 
sans  porter  atleinte  à  leur  amour-propre  personnel.  Le  Pré- 
mix-Clercs,  I  Puritani,  ont  profité,  cinquante  ans  plus  tard  , 
d'un  aussi  triste  privilège.  Si  les  succès  d'oui re-iombe  sont  tou- 
jours les  i)lus  éclatants,  les  auteurs  sont  peu  désireux  de  réunir 
ainsi  tous  les  suffrages. 

OEdipe  à  Coloneesl  le  plus  hel  opéra  de  Sacchini;  c'est  un  des 
chefs-d'œuvre  de  notre  scène  lyrique  :  une  mélodie  noble , 
expressive,  pleine  de  charme,  un  style  plein  de  franchise,  et 
qui  ne  manque  pas  de  vigueur  dans  les  situations  fortes  ,  une 
iiarmonie  trop  simple  il  est  vrai,  mais  suffisante  pour  une  œuvre 
écrite  dans  le  style  italien.  Je  ne  ferai  pas  de  cilations;  toutes 
les  parties  de  cet  opéra  sont  remarquables,  et  celte  égalité  sou- 
tenue ,  celte  élévation  constante  est  une  qualité  bien  rare  et  bien 
précieuse.  Lainez  s'était  déjà  fait  connaître  avec  honneur  ,il  se 
distingua  dans  le  rôle  de  Polynice.  Chardini,  qui  depuis  six 
ans  était  à  r.\cadémie  royale,  chanta  parfaitement  celui  de 
Thésée.  M"*^  Dozon  ,  devenue  !M™«"  Chéron ,  se  souvint  des  leçons 
excellentes  de  Sacchini ,  qui  lui  avait  appris  la  partie  d'Anli- 
gone  et  fut  très  applaudie,  Chéron  représentait  Œdipe;  ce  rôle, 
disposé  par  un  maître  italien  qui  connaissait  parfaitement  le  mé- 
canisme des  voix  et  l'art  du  cliant ,  lui  donna  les  moyens  de  dé- 
ployer toute  la  force  et  tout  le  charme  de  son  organe.  Chéron 
prit  le  rang  suprême  qu'il  a  conservé  à  l'Opéra  jusqu'à  sa  re- 
traite; OEdipe  \e  fit  sortir  des  rangs  d'une  manière  éclatante. 
Chéron  était  le  Lablache  de  celle  époque  :  sa  voix  fraîche, 
ferme,  ronde,  sonore,  vibrante  et  d'une  merveilleuse  puissance, 
avait  plus  d'étendue  encore  que  celle  du  virtuose  italien  ;  elle 
descendait  jusqu'au  »/t-ftc)//o/ grave,  qu'il  fournissait  comme 
une  pédale  d'orgue  aurait  pu  le  faire  ,  et  s'élevait  jusqu'au  fa, 
témoin  VO  salutaris  de  Gossec ,  dans  lequel  il  faisait  tonner 
cette  note  aigul'.  Je  l'ai  entendu  plus  lard  et  puis  en  juger  :  les 
"Toix  de  Chéron ,  de  Garât ,  de  M"'"  Scio  ,  vibrent  encore  à  mon 
9  20 


830  REVUE  DE  PAKIS. 

oreille.  Belle  taille,  belle  fiyiire,  action  dramatinue ,  tous  ces 
avantages  se  réunissaient  encore  pour  former  de  Chéron  un  ac- 
teur lyrique  accompli.  Il  avait  le  teint  basané,  cuivré  d'un  Égyp- 
tien ;  ce  défaut,  si  c'en  est  un ,  disjiaraissail  sous  le  fard  du 
théâtre  ;  il  aurait  pu  représenter  Othello  sans  avoir  recours  au 
Uniment  de  bistre.  La  voix  de  Chéron  vibrait  avec  une  telle 
violence ,  qu'en  soufflant  dans  une  verre ,  il  le  faisait  voler  en 
éclats  j  une  seule  noie  ,  attaquée  avec  toute  la  force  de  ses  pou- 
mons ,  suffisait  pour  briser  la  coupe  de  cristal.  Chéron  avait  été 
reçu  à  l'Académie  royale  en  1778  ;  Larrivée  se  retira  du  théâtre 
en  1786  et  lui  céda  l'emploi  de  première  basse. 

Un  petit  Savoyard  venait  de  brosser  et  de  cirer  les  souliers  de 
Chéron.  L'acteur  tire  sa  bourse  pour  le  payer,  le  Savoyard  re- 
fuse avec  une  dignité  comique  le  prix  de  ses  services  :  «  Vous  ne 
ine  devez  rien  ,  dit-il,  il  ne  convient  pas  que  je  prenne  Targent 
d'un  confrère  ;  je  suis  aussi  de  l'Opéra  ,  j'y  joue  tous  les  soirs  les 
diables  ,  les  crocodiles  et  les  amours.  « 

Deux  ballets  pantomines  ,  la  Rosière ,  le  Premier  Naviga- 
teur, furent  mis  en  scène,  et  l'on  reprit  Mirza  pendant  l'année 
théàtralej  d'autres  ballets  moins  importants,  le  Pied-de-Bœuf, 
les  Sauvages,  le  Coq  du  village,  mirent  en  exercice  les  dan- 
seurs. Adrien  ,  basse  ,  les  demoiselles  Saint-Amant  et  Gainier 
firent  leur  début  dans  le  chant;  M"es  Roze  et  Laure  dans  la  danse. 
Cette  dernière,  enfant  de  onze  ans ,  fit  des  prodiges. 

Médée,  de  Framery  ,  Ételina  de  Guillard  ,  remportent  les 
prix  destinés  aux  livrets  d'opéras.  A  quoi  servaient  ces  prix,  ces 
jugements  académiques?  Plusieurs  de  ces  pièces  couronnées 
n'étaient  pas  représentées,  et  l'on  jouait  des  ouvrages  composés 
par  des  auteurs  qui  dédaignaient  d'entrer  dans  la  lice.  IVous  avons 
vu  Chabanon  l'académicien  obtenir  un  prix  pour  son  livret  de 
la  Toison  d'Or;  l'opéra  qui  porte  le  même  titre  ,  et  qui  fui  joué 
six  mois  après,  était  de  Desriaux.  L'approbation  de  l'Académie 
ne  suffisait  pas,  il  fallait  encore  celle  des  musiciens.  Il  paraît 
que  les  paroliers  lauréats  n'étaient  pas  toujours  assez  heureux 
pour  trouver  un  compositeur  qui  voulût  de  leur  drame  couronné, 

Alcindor,  opéra-féerie  en  trois  actes,  de  Rochon  de  Chaban- 
nes ,  musique  de  Dezèdes ,  tombe  à  peu  i)rès  le  16  avril  1788. 
L'auteur  des  paroles  avait  fait  un  mémoire  beaucoup  meilleur 
que  sa  pièce,  pour  demander  au  roi  la  révocation  du  l'ordou- 


REVUE  DK  PARIS.  231 

nance  relative  à  rentrée  du  public  payant  aux  répétitions. 

Le  28  avril  1788.  le  feu  prend  au  magasin  des  Menus-Plaisirs, 
et  réduit  en  cendres  les  forêts  ,  les  rochers ,  les  châteaux ,  les 
rivières  mêmes  de  1  Opéra.  ^/cm(/or  perdit  sa  montagne,  l'incen- 
die la  consuma  ,  cette  montagne  fut  reconstruite  d'une  manière 
assez  mesquine.  Aussi  Rochon  de  Chabannes  attribua-t-il  la 
mauvaise  fortune  de  son  œuvre  à  la  petitesse  de  la  nouvelle 
montagne  dont  elle  fut  gratifiée.  Il  lui  fallait  un  vigoureux  con- 
trepoids pour  tenir  d'aplomp  l'opéra  chancelant.  Quatre-vingt- 
dix  décorations  complètes  et  la  plus  grande  partie  des  costu- 
mes furent  détruits  par  les  flammes. 

On  parlait  beaucoup  dans  le  monde  de  l'opéra  de  Beaumar- 
chais et  de  Salieri.  Tarare.  La  foule  se  rendit  à  la  répétition,  du 
moment  (lue  l'entrée  lui  en  fut  permise,  moyennant  un  petit  écu . 
La  salle  était  comble,  et  la  recette  s'éleva  à5,13ô  francs.  Ce  que 
Rochon  de  Chabannes  avait  prévu,  arriva;  le  public  usa  de  son 
droit ,  à  la  porte  acheté  :  il  siffla  vigoureusement  le  cinquième 
acte.  Beaumarchais  était  furieux,  il  se  contint  cependant ,  et 
s'avançant  modestement  sur  le  bord  du  théâtre,  demanda  la 
parole ,  obtint  du  silence  ,  dit  aux  sififleurs  qu'ils  avaient  raison , 
et  que  ce  dénouement  serait  changé.  L'auditoire,  satisfait  de 
voir  son  jugement  approuvé  par  l'auteur,  applaudit  Beaumar- 
chais de  la  manière  la  plus  bruyante. 

Ces  bravos  ne  le  réjouissaient  pas  du  tout  :  il  conservait  un 
ressentiment  profond  d'une  telle  injure  ;  comme  une  seconde 
répétition  payante  était  annoncée;  il  courut  chez  le  baron  de 
Breteuil,  supplia  ce  ministre  de  faire  rendre  l'argent  aux  person- 
nes qui  avaient  loué  des  loges  pour  cette  répétition.  IH'obtint,  et 
l'on  afficha  que  ,  par  ordre,  il  n'y  aurait  pas  de  seconde  répéti- 
tion payante.  Cet  usage,  si  nuisible  aux  intérêts  des  auteurs, 
fut  bientôt  supprimé. 

Sans  être  un  modèle  à  citer,  le  livret  de  Tarare  marque  un 
progrès  dans  ce  genre  de  travail.  Beaumarchais  avait  mieux 
compris  l'opéra  que  ses  prédécesseurs.  Si  l'on  excepte  Arniide, 
il  n'existait  pas  une  pièce  dans  laquelle  on  eût  encore  déployé 
les  moyens  d'exécution  de  ce  théâtre. 

Raltaclie  mon  brodequin 
Sur  le  dos  de  cet  Africain , 


2ô2  REVUE  DE  PARIS, 

Ces  vers  et  cent  autres  de  la  même  force  placent  Beaumar- 
chais parmi  les  rimeiirs  les  plus  misérables,  mais  il  y  a  du  mou- 
vement, de  rinlérèt,  un  spectacle  varié  dans  son  drame;  il  a  su 
faire  agir  les  masses,  et  le  livret  de  Tarare  mérite  d'être  si- 
gnalé dans  l'histoire  de  l'art  musical.  On  y  trouve  huit  vers  bien 
rimes,  bien  rhythmés  ,  et  c'est  beaucoup  pour  un  parolier  fran- 
çais ;  combien  de  ses  confrères  n'en  ont  pas  fait  autant  dans 
toute  leur  vie  ! 

-Ainsi  qu'une  abeille 
Qu'un   beau  jour  éveille  , 
Delà  fleur  vermeille 
Attire  le  miel. 
Un  enfant  fidèle  , 
Quand  Hrama  l'appelle ,' 
S'il  prie  avec  zèle  ; 
Obtient  tout  du  ciel. 

Celte  strophe  est  excellente  pour  la  musique  ;  je  n'y  trouve 
qu'uiie  faute  de  goût  :  ciel ,  miel ,  sonnent  mal  après  zèle  et 
vermeille.  Si  Beaumarchais  a  si  bien  réussi  dans  ce  couplet, 
c'est  que  Salieri  lui  avait  tracé  la  route  qu'il  fallait  suivre  ri- 
goureusement. Ces  paroles  ,  chantées  par  Arthénée,  le  grand- 
prêlre,  étaient  parodiées  sur  un  air  italien  composé  depuis  long- 
temps par  le  musicien. 

Z'fl/'a/e  réussit  complètement  :  la  musique  en  est  vigoureuse, 
colorée  et  quelquefois  spirituelle  et  gaie.  Les  chœurs  surtout 
méritent  d'être  remarqués,  Chéron.Lainez,  Chardini,  Rousseau, 
remplirent  parfaitement  les  rôles d'Atar,  de  Tarare,  d'Arthénée, 
deCalpigi. 

Les  barrières  mises  à  la  porte  de  l'Opéra  pour  contenir 
la  foule  datent  de  la  première  représentation  de  Tarare.  Cet 
ouvrage  fut  joué  trente-trois  fois  ,  et  produisit  121,717  fr.  de 
recelte. 

Les  journaux  tonnèrent  contre  le  livret  de  Beaucharmais  : 
o  c'est  un  monstre  dramatique,  un  monstre  tel  qu'on  n'en  a 
jamais  vu ,  tel  qu'on  n'en  verra  peut-être  plus.  »  Ils  ont  eu 
raison  d'ajouter  ce  peul-être.  Un  prologue  et  cinq  acles  com- 
posaient ce  drame  colossal  :  ce  n'était  pas  une  innovation  , 
Bfaumarchais  rovcnoi!  au  palron  donné  par  Oiiinault.  I.e  siijH 


REVUE  m  PARIS.  ->" 

de  Tarare  est  tiré  d'un  conte  persan ,  traduit  en  anglais  et  en- 
suite en  français  ,  sous  le  titre  de  Sadulc  et  Kalastrade. 

Théodore^  opéra  traduit  de  l'italien,  musique  dePaisiello, 
faisait  fureur  à  Versailles  ,  depuis  trois  mois,  sur  le  théâtre  de 
)a  ville.  On  le  mit  en  scène  à  l'Académie  royale,  et  sa  destinée 
ne  fut  pas  aussi  brillante.  11  septembre  1787. 

Garde!  communique  à  l'administration  le  livret  de  Téléma- 
gue,  ballet  en  trois  actes  ;  il  n'est  pas  refusé  définitivement, 
mais  on  ne  le  reçoit  pas,  parce  que  les  femmes  figurent  presque 
seules  dans  ce  ballet,  où  l'on  ne  verra  que  deux  hommes  dont 
un  seul  doit  danser.  Ce  défaut  est  devenu  ensuite  une  qualité 
précieuse  et  recherchée. 

L'orchestre  est  augmenté  de  deux  cors,  le  nombre  de  ces  in- 
struments est  porté  à  quatre  en  1788,  pour  que  les  quatre  cor- 
nistes eussent  chacun  leur  instrument.  Comme  ils  alternaient 
et  se  divisaient  le  service  ,  ils  n'en  avaient  eu  que  deux  jusqu'a- 
lors :  on  n'employa  les  quatre  cors  ensemble  que  plus  tard.  Les 
trombones  étaient  joués  par  les  musiciens  qui  tenaient  les  par- 
ties de  trompettes  ;  de  sorte  que  l'on  ne  pouvait  jamais  réunir 
les  trompettes  aux  trombones  pour  l'exécution  d'aucun  mor- 
ceau. Ajoutez  à  l'orchestre  de  l'Opéra  de  ce  temps  trois  trom- 
bonistes, deux  trompettistes  et  quatre  contrebassistes ,  vous 
aurez  la  somme  et  les  qualités  des  symphonistes  de  celui  d'au- 
jourd'hui. 

L'année  commençait  à  Pâques  pour  tous  les  théâtres,  à  cause 
des  vacances  de  la  quinzaine  pour  les  solennités  religieuses. 
Cette  quinzaine  était  de  vingt-trois  ou  vingt-quatre  jours.  Les 
acteurs  profitaient  de  la  clôture  des  spectacles  de  Paris  pour 
aller  donner  quelques  représentations  en  province.  Presque  tou- 
tes les  mutations  dans  le  personnel,  les  retraites,  avaient  lieu  à 
cette  époque,  et  beaucoup  de  débutants  paraissaient  sur  la  scène 
après  la  réouverture.  Cet  usage  s'est  conservé,  bien  que  les  re- 
présentations dramatiques  ne  soient  plus  suspendues  que  pour 
deux  ou  trois  jours  à  la  même  époque.  Il  sera  toujours  suivi, 
parce  qu'il  convient  infiniment  mieux  aux  comédiens  de  faire 
leurs  voyages  et  de  s'occuper  de  leur  déplacement  d'une  ville  ;'i 
l'autre  au  printemps,  et  quand  la  saison  d'hiver,  la  plus  produc- 
tive de  toutes,  est  terminée.  Pour  désigner  une  année  théâtrale, 
il  faut  réunir  deux  années  communes,  commençant  et  finissant 

■m. 


234  REVUE  DE  PARIS. 

h  Pâques.  C'esl  le  syslème  que  je  vais  prendre  en  donnant  ici 
l'état  des  receltes  et  dépenses  de  TOpéra  de  1787  à  1788. 

*  1.  s.  d. 
Recette  faite  à  la  porte  en  156  représen- 
tations   444,053  18  » 

Loges  à  l'année 413,808  14  » 

Abonnements 804  »  » 

Recette  des  douze  bals 34,039  »  » 

Loyer  du  café  et  des  boutiques.   .     .     .  2^100  »  -) 

Vente  des  livrets 243  14  » 

Présence  de  la  reine,  une  fois.      .     .     .  240  »  » 
Redevance  du  concert  spirituel,  le  quin- 
zième de  la  recette 4,541  »  » 

Redevance  de  la  Comédie-Italienne ,  par 

abonnement 40,000  02  » 

Redevance  des  Variétés  amusantes  ,  par 

abonnement 40,000  »  » 

Redevance   de  l'Ambigu-Comique ,  par 

abonnement 30,090  »  » 

Redevance  des  grands  danseurs  de  corde, 

Kicolet,  par  abonnement.     .     •     .     .  24,000  »  «> 
Redevance  des  Baujolais  et  des  specta- 
cles forains  par  abonnement.    .     .     .  23,584  «  » 

Recette  générale 1,062,124  8  » 

Dépense  générale 1,095,551  11  <> 

Déficit  avoué 32,906  11  11 

Déficit  réel  établi  par  une  note  particu- 
lière du  directeur,  désignée  parées 

mots:  «  Note  pour  moi.  »     ....  154,007  7  5 

L'Opéra  régnait  en  despote  sur  tous  les  théâtres  de  Paris  ;  il 
ne  levait  pas  un  impôt  annuel  sur  la  Comédie-Française  comme 
sur  les  autres  spectacles  ;  mais  il  lui  faisait  payer  l'amende 
toutes  les  fois  qu'elle  se  laissait  prendre  en  contravention.  Ces 
amendes  s'élevaient  jusqu'à  30,000  francs ,  que  la  Comédie- 
Française  payait  pour  avoir  fait  paraître  des  chanteurs,  des 
danseurs  en  plus  grand  nombre  que  ne  portail  le  règlement , 
pour  avoir  ajouté  quehpies  symphonisles  à  son  petit  orchestre. 


REVUE  DE  PARIS.  335 

L'Académie  royale  de  musique  avait  le  privilège  exclusif  des 
plaisirs  dramatiques  de  la  capitale.  Si  l'on  excepte  la  Comédie- 
Française  ,  son  ancienne,  elle  avait  coqcédé  toutes  les  permis- 
sions obtenues  à  diverses  époques  par  les  entrepreneurs  qui  ex- 
ploitaient les  autres  théâtres,  et  leur  avait  imposé  ses  conditions. 
Le  tribut  annuel  n'était  pas  le  joug  le  plus  dur  à  supporter  ;  il 
fallait  que  chacun  de  ces  spectacles  eût  une  salle  de  telle  ou 
telle  dimension,  avec  ou  sans  loges  ;  les  acteurs  devaient  parler 
et  non  chanter ,  d'autres  parler  et  chanter  derrière  la  toile  du 
fond;  tandis  que  des  comédiens  mimes  faisaient  les  gestes  sur 
la  scène,  d'autres  devaient  se  montrer  à  travers  une  gaze,  d'au- 
tres danser,  mais  sur  la  corde  ou  le  fil  de  fer  ;  d'autres  jouer  la 
pantomime.  Toute  infraction  à  ce  règlement  était  punie  à  l'in- 
stant par  des  indemnités  pécuniaires  ,  la  prison  ,  la  clôture  du 
théâtre  pour  un  temps  déterminé,  pour  toujours.  Les  opéras- 
comiques  ne  pouvaient  être  représentés  à  la  Comédie-Italienne 
que  les  jours  où  l'Académie  royale  se  reposait  ;  quand  elle  ou- 
vrait son  spectacle ,  on  ne  jouait  que  des  comédies  chez  sa 
rivale. 

Ces  gênes ,  ces  tortures  imposées  par  l'Académie  royale  de 
musique  aux  théâtres,  afin  que  leur  rivalité  fût  moins  redoutable 
pour  elle,  les  impôts  qu'elle  prélevait  sur  leurs  recettes,  étaient 
aussi  I)izarres  qu'odieux  ;  mais  son  privilège  despotique  lui  don- 
nait la  faculté  d'augmenter  ainsi  le  total  de  ses  finances,  total 
qui  ne  suffisait  point  encore  pour  balancer  sa  dépense.  Elle  usait 
rigoureusement  de  ses  droits  ,  qui  s'étendaient  sur  tout  ce  qui , 
dans  Pans,  était  spectacle  ou  divertissement  public.  Les  tré- 
teaux de  la  foire,  les  salles  de  bal,  les  cirques  où  les  écuyers 
signalaient  leur  force  et  leur  adresse,  l'arène  où  des  chiens 
poursuivaient  des  ours  et  des  taureaux,  les  galeries  où  Curtius 
montrait  ses  figures  de  cire,  acteurs  muets,  immobiles,  qui  ne 
chantaient,  ne  parlaient,  ne  dansaient  et  ne  pouvaient  entrer  en 
concurrence  avec  les  virtuoses  de  l'Opéra,  tout  cela  devait  et 
payait  régulièrement  les  droits  fixés  par  le  tarif  ou  réglés  par 
abonnement. 

Vous  croyez  que  j'ai  fini ,  vous  devez  penser  même  que  j'ai 
poussé  trop  loin  peut  être  mon  énumération  ;  point  du  tout  j 
j'ai  dit  que  tout  ce  qui  était  spectacle  devait  subir  1  exercice  des 
gabelous  de  l'Opéra.  S'il  avait  plu  à  quelque  jolie  femme  de 


956  RRVUE  DE  PARIS. 

monlrcr  son  pied  pour  deux  sous ,  ainsi  que  cela  s'est  vu  der- 
nièrement dans  le  foyer  des  acteurs  du  Vaudeville  ,  TAcadémie 
royale  de  musique  ,  ce  théâtre  dirigé  par  le  roi  de  France,  au- 
rait envoyé  son  agent,  afin  de  percevoir  un  liard  sur  le  produit 
de  cette  exhibition.  Les  rats  blancs  défendant  une  forteresse  at- 
taquée par  leurs  confrères  en  mousquetaires  gris,  les  serins 
savants,  les  puces  travailleuses,  les  rhinocéros  et  les  panthères, 
les  serpents  et  les  phoques,  les  nains  et  les  géants,  les  fœtus  i\ 
deux  têtes,  et  ceux  qui  n'en  avaient  pas,  les  femmes  à  longue 
barbe  et  les  hommes  sans  poil ,  les  mutilés  de  toute  espèce,  les 
mangeurs  de  chats  vivants,  les  avaleurs  de  sabres,  les  jongleurs, 
les  bateleurs,  les  escamoteurs,  les  femmes  qui  tournaient  avec 
des  épées  dans  les  yeux  et  sur  le  nez,  les  alcides  mâles  et  femel- 
les, les  danseurs  sur  la  corde  roide  ou  lâche,  les  artificiers  brû- 
lant de  la  poudre  aux  yeux  des  badauds  ,  les  singes  surtout  qui 
rasaient  leur  maître  après  avoir  dansé  la  gavotte  et  le  passe- 
pied,  payaient  exactement  la  dîme  à  l'Opéra.  Quelle  dîme  ,  bon 
Dieu  !  un  sou,  deux  liards  !  peut-on  ainsi  se  vautrer  dans  la 
boue  pour  aller  disputer  une  obole  au  misérable  qui  vend  sa 
périlleuse  industrie,  et  s'expose  à  la  mort  pour  gagner  le  pain 
de  la  journée.  L'Académie  royale  aurait  dû  compter  avec  le 
bourreau  :  quel  prélèvement  elle  eût  fait  sur  les  spectacles  de  la 
Grève  ! 

N'est-ce  pas  une  chose  monstrueuse  et  pitoyable  que  de  trou- 
ver dans  le  même  livre  où  les  triomphes  de  Gluck,  de  Piccinni, 
de  Sacchini  sont  enregistrés  ,  où  l'on  rend  un  compte  détaillé 
des  prouesses  de  Larrivée  et  de  Sophie  Arnould,  de  Chéron  et  de 
M'""^  Saint-Huberli ,  de  trouver  des  notes  d'un  ridicule  inoui , 
dégoûtant,  que  l'on  n'oserait  rapporter,  si  le  registre  n'était  là 
pour  convaincre  les  incrédules.  Ces  notes  sont  écrites  par 
Francœur;  belle  occupation  pour  un  directeur  d'Académie 
royale  ! 

Le  sieur  Kicoud ,  pour  avoir  le  droit  de  faire  voir  son  singe  , 
payera  6  livres  par  an  â  l'Académie  royale  de  musique. 
La  machine  hydraulique,  2  sous  par  jour. 
Le  sieur  Marigny,  pour  faire  voir  ses  nains,  2  sous  par  jour. 
Le  sieur  Second,  pour  ses  marionnettes,  4  sous  par  jour. 
Le  sieur  Messuïb.  pour  ses  géanis.  0  liards  par  jour. 


REVUE  DE  PARIS.  237 

Le  sieur  Devain,  pour  son  cabinet  de  magols ,  2  sous  par 
jour. 

L'homme  ventriloque,  24  livres  par  au. 

Les  ombres  chinoises,  120  livres. 

Le  sieur  Zaller,  pour  son  optique,  180  livres, 

Le  sieur  Préjean,  pour  ses  puces  travailleuses,  25  livres. 

Le  sieur  Curtius,  pour  ses  figures  en  cire,  150  livres. 

Le  sieur  Albini,  pour  son  crocodile  vivant,  12  livres,  etc.,  etc. 

Joute  à  la  Râpée,  chaque  représentation,  ô6  livres. 

Joule  au  Gros-Caillou,  ideni. 

Singulier  tarif  que  celui-là  !  Les  géants  payent  moins  que  les 
nains,  les  crocodiles  y  sont  traités  avec  bien  plus  d'aménité  que 
les  puces  ;  il  est  juste  de  dire  que  le  crocodile  du  sieur  Albini , 
quoique  vivant,  ne  travaillait  pas.  Et  c'était  pour  une  miséralde 
somme  de  390  livres  (recette  de  1788  j  qu'une  administration 
royale  descendait  à  ces  ignobles  détails.  En  retranchant  de  ce 
total  les  frais  de  perception  et  de  surveillance  nécessaires  pour 
ramasser  les  sous,  les  liards,  les  embourser,  les  compter,  les 
changer  en  monnaie  décente  ;  tenir  les  écritures  pour  cette 
gueuserie,  on  verra  qu'une  recette  aussi  fétide  se  réduisait  à 
bien  peu  de  chose. 

Je  vous  ai  montré  le  bonhomme  Francœur  bardant  avec  les 
jongleurs  du  boulevart  j  maintenant  voici  le  ministre  d'État 
s'occupant  sérieusement  de  ces  détails  misérables  au  moment  où 
la  plus  terrible  révolution  politique  allait  éclater.  Le  baron  de 
Breteuil  ne  dansait  pas;  il  tripotait,  bardait  sur  son  volcan  ,  et 
réglait  le  destin  des  marionnettes. 

u  A  MONSIECR   LE   LIECTENANT  GÉPiÉRAl  , 

«  Je  suis  informé,  monsieur,  des  réclamations  des  entrepre- 
neurs des  spectacles  de  V Ambigu-Comique  et  des  Grands 
danseurs  du  roi  (aujourd'hui  la  Gaité)  contre  le  sieur  Salle , 
directeur  du  spectacle  des  Assosiés;  Colon,  directeur  du  spec- 
tacle des  Délassements  comiques  ;  Clément  de  l'Ornaison  ,  di- 
recteur du  spectacle  des  Blueftes  comiques  ;  et  Aubry,  direc- 
teur des  Débris  comiques.  Ces  réclamations  sont  d'autant  plus 
fortes  que  ces  quatre  directeurs  ont  dérogé  aux  permissions  qui 
\ow  ont  été  aroordéps.  on  f.tisant  construire  dps  snllos  bo.Tit- 


au  REVUE  DR  PARIS. 

coup  plus  grandes  que  celles  qu'ils  avaient  d'abord,  et  en  faisant 
jouer  même  des  pièces  tirées  du  répertoire  des  grands  théâtres. 
Vous  voudrez  donc  bien ,  monsieur,  lorsque  vous  renouvellerez 
leurs  perniissions,leur  imposer,  chacun  en  ce  qui  les  concerne, 
les  conditions  suivantes  : 

»  Le  sieur  Salle  ne  pourra  avoir,  comme  anciennement,  que 
des  marionnettes,  et  ne  fera  jouer  que  des  petites  pièces  pois- 
sardes en  scènes  détachées. 

»  Le  sieur  Colon  n'aura, aux  termes  de  sa  première  permission, 
que  la  liberté  d'avoir  des  marionnettes  et  quelques  acteurs  der- 
rière une  toile. 

»  Le  sieur  Clément  de  l'Ornaison  ne  pourra  faire  chanter  sur 
son  théâtre  aucun  personnage;  ils  n'y  feront  qu'un  jeu  panto- 
mine,  tandis  que  d'autres  acteurs  chanteront  et  parleront  dans 
les  coulisses,  et  il  sera  assujetti  à  avoir  sur  son  avant-scène  un 
rideau  de  gaze  entre  les  spectateurs  et  les  acteurs. 

»  Le  sieur  Aubry  n'aura  qu'un  jeu  de  marionnettes,  auxquelles 
il  pourra  ajouter  quelques  tours  de  gobelets. 

»  Tous,  enfin,  n'auront  dans  leurs  salles  qu'un  parquet  à 
gradins  avec  une  galerie  au  pourtour ,  sans  aucun  rang  de 
loges,  et  sans  pouvoir  faire  aucune  augmentation ,  sous  quel- 
que prétexte  que  ce  soit. 

»  Le  prix  des  places  sera  fixé  à  2  sous  6  deniers  et  à  12  sous. 

»  Si  ces  directeurs  ne  remplissent  pas  exactement  les  con- 
ditions ci-dessus ,  vous  voudrez  bien  ,  monsieur ,  les  prévenir 
que  leurs  spectacles  seront  supprimés. 

»  Baron  de  Bretecil.  » 

Le  comité  de  l'Opéra  délibère  sur  un  mémoire  de  M™e  Patrat, 
qui  se  propose  d'établir  dans  le  Temple  un  nouveau  spectacle 
des  mystères  de  Jésus-Christ  pour  douze  années.  Il  répond  que 
quand  la  dame  Patrat  aura  construit  son  théâtre ,  et  que ,  mu- 
nie d'une  permission  de  l'archevêque  et  du  bailli  du  Temple, 
elle  donnera  des  détails  circonstanciés  sur  le  genre  de  son  spec- 
tacle, on  lui  accordera  une  permission,  moyennant  un  prix 
convenu,  et  pour  un  an  d'abord. 

Le  nombre  des  représentations  de  l'Opéra  variait  chaque  an- 
née à  cause  de  la  position  des  fêtes  mobiles  et  des  deuils  de  cour. 
De  1785  à  1780,  il  donna  175  représentations,  ICI  l'année  d'à- 


REVUE  DE  PARIS.  239 

près,  et  156  seulement  de  1787  à  1788.  Ce  théâtre  occupait, 
en  1788,  527  personnes,  dont  les  appointements  s'élevaient  à 
460,408  livres  6  sous  8  deniers.  Je  puis  vous  dire  encore  com- 
bien de  fois  les  sujets  de  l'Académie  ont  chanté  et  dansé  pen- 
dant cette  même  année. 

Lainez  a  chanté  46  fois;  Chéron,  97;  Lays,  63;  Rousseau,  69; 
Woreau;  122;  Cliardini ,  94;  Châteaufort,  70;  Martin,  68; 
Adrien,  44;  Lebrun,  15;  Lefèvre,  24. 

M"'e9  Saint-Huberti ,  50  fois;  Maillard,  36;  Chéron,  17;  Ga- 
vaudan  aînée,  67;  Gavaudan  jeune,  74;  Joinville,  58  ;  Oudi- 
iiot,  21;  Buret,  38;  Mulot,  26. 

Gardel  a  dansé  72  fois  ;  Vestris ,  52  ;  Nivelon,  74  ;  Favre,  57  ; 
Laurent,  73;  Goyon,  31;  Frédéric,  59;  Huard,  72. 

M>ncs  Guimard,  75;  Saulnier,  87;  Pérignon,  56;  Langlois,  52  ; 
Zacharie,  105;  Hilisbers,40;Deligny,92;  Coulon,  37;  Miller,  97; 
Rose, 54;  Laure,  18. 

Le  dimanche  25  mai  1788,  l'Académie  royale  de  musique, 
représentée  par  son  directeur  et  ses  administrateurs  remplit  ses 
devoirs  de  chrétienne.  L'Académie  rend  le  pain  bénit  à  la  pa- 
roisse Saint-Germain-l'Auxerrois.  Les  frais  de  la  cérémonie 
s'élèvent  à  27  livres  :  24  pour  les  brioches,  et  5  livres  pour  les 
bedeaux.  L'Académie  tenait  sa  cour  chantante  et  dansante  à  la 
Porte-Saint-Martin ,  mais  son  hôtel  était  rue-Saint-Nicaise,  ce 
qui  la  rendait  paroissienne  de  Saint-Germain. 

Le  coiffeur  Desnoyers  avait  fait  un  chignon  pour  M'ie  Saint- 
lluberli  ;  il  demande  232  livres  pour  le  prix  de  cet  ouvrage  re- 
marquable. L'Académie  pousse  les  hauts  cris  en  voyant  la  petite 
note  concemant  la  fournilure.d'un  gros  chignon,  et  veut, 
avant  de  solder  le  mémoire,  que  la  peiruque  destinée  à  parerle 
chef  de  la  reine  de  Carlhage  soit  soumise  à  l'examen  et  à  l'es- 
timation des  maîtres  de  l'art.  Il  y  a  contestation;  des  experts 
sont  nommés  :  ils  décident  que  le  chignon  ne  vaut  pas  moins 
de  232  livres,  et  l'Académie  se  soumet  à  ce  jugement.  Elle  paye. 
Mais  elle  enjoint  à  ses  demoiselles  de  ne  plus  commander  chi- 
gnons et  toupets  sans  que  l'artiste  en  coiffure  n'en  ait  donné 
préalablement /'rt/je/'^îf. 

Les  bustes  de  Lulli,  QuinauU,  Rameau,  Gluck,  que  l'on  avait 
placés  sur  la  façade  extérieure  de  la  salle,  sont  mis  à  l'abri  dans 


2W  f.tvut  DE  iwrvis. 

le  Poyer.  V  ous  croyez  peut-être  que  !e  respect  pour  ces  liommes 
illustres,  si  dédaigneusiment  relégués  à  la  porte,  engagea  le 
comité  à  prendre  cette  délibération?  Non,  ce  fut  pour  badigeon- 
ner, builer,  vernisser  le  pauvre  Rameau,  (jui  se  fondait  à  la 
pluie.  Rameau  s'était  cassé  le  nez  en  tombant  de  son  piédestal, 
lors  de  l'incendie  de  l'Opéra;  son  buste  en  marbre  avait  été  rem- 
placé par  une  épreuve  en  plâtre. 

Léonard  ,  coiffeur  de  la  reine,  profite  de  son  crédit  auprès  de 
cetteprincessepourobtenir  le  privilège  d'un  théâtre  italien,  dont 
il  confie  l'orgaulsalion  et  la  direction  au  célèbre  violoniste 
Viotti.  L'Académie  royale  de  musique  s'alarme  de  cette  rivalité 
naissante;  elle  écrit  à  ce  sujet  au  baron  deBreteuil.  Ce  ministre 
lui  répond,  le  9  juillet  1788,  que  ce  théâtre  sera  en  effet  établi, 
d'abord  aux  Tuileries,  en  attendant  qu'on  lui  ait  construit  une 
salle  dans  la  rue  Feydeau;  mais  qu'il  sera  tributaire  de  l'Acadé- 
mie royale,  comme  les  autres  théâtres  de  Paris,  et  lui  payera 
une  redevance  de  30,000  livres  par  an.  Cette  nouvelle  société 
s'appuya  du  patronage  de  Monsieur,  frère  du  roi.  Son  théâtre 
prit  le  nom  de  théâtre  de  Monsieur.  RafFanelli,  bouffe  d'un  grand 
talent  ;  Viganoni  ,Babbini,  ténors  admirables;  M™'=  Moricbelli, 
se  signalèrent  dans  cette  compagnie  italienne,  la  meilleure  que 
l'on  eût  possédée  encore  à  Paris.  Elle  fit  entendre  les  opéras- 
bouffes  de  Cimarosa.  de  Paisiello,  de  Sarti  ;  on  accueillit  les  ou- 
vrages et  les  chanteurs  avec  enthousiasme.  Martin,  Elleviou, 
Celles  Rolandeau.  Rosine,  se  formèrent  à  cette  école. 

Érelina,  opéra  en  trois  actes,  paroles  de  Guillard,  musique 
de  Sacchini,  est  représenté  le  50  avril  1788,  et  n'obtient  qu'un 
succès  d'estime.  On  y  remarque  un  beau  duo,  un  air  plein  de 
chaleur  et  de  véhémence  :  Oui,  vous  pourez  tout  sur  moi, 
que Lainez  disait  avec  une  verve  enirainanle.  .Sacchini  avait  laissé 
cet  ouvrage  incomplet;  le  troisième  acte  A'Évelina  fut  terminé 
par  Rey,  chef  d'orchestre  de  l'Opéra,  qui  se  servit  de  divers 
morceaux  de  Sacchini  pour  ajouter  ce  qui  manquait  à  sa  der- 
nière partition. 

Sedaine  a  la  burlesque  idée  de  mettre  en  opéra  V Amphitryon 
de  Molière.  La  musique  de  Grétry  n'empêche  pas  cet  ouvrage 
de  tomber  : 

L'Amphitryon  nouveau  vient  enfin  de  paraître; 
La  docte  Académie  à  l'auteur  teud  les  bras. 


REVUE  DE  PARIS.  iit 

Sedaine,  à  coup  sur,  doit  en  «Hre, 
Puisque  Molière  n'en  fut  pas. 

Le  baron  de  Breteuil  donne  sa  démission;  M.  de  Villedeuil 
lui  succède  au  ministère  du  département  de  Paris ,  le  24  juillet. 

Les  ambassadeurs  de  Tippo-Saèb  assistent,  dans  la  loge  du 
roi,  à  la  représentation  û'Annide,  donnée  le  29  juillet.  Ils  se 
plaisent  beaucoup  à  l'Opéra;  ce  spectacle  les  enchante;  ils  y  re- 
viennent six  fois  encore,  et  voient  la  Caravane,  Tp/ugénie  en 
7'av  ride  elle  hMel  de  Misa,  OEdipe  à  Colone  et  le  Déser- 
teur, ballet;  Chiinène  et  le  Premier  Nacùjateur. 

M"'^^  Langlois  meurt;  M'""  Pérignon  et  M"»  Hilisberg  se  dispu- 
tent son  héritage  dansant.  Le  comité  reconnaît  les  droits  de  la 
première,  à  qui  les  rôles  de  M"<=  Langlois  sont  confiés.  M""»  Pé- 
rignon prend  sur-le-champ  la  place  de  la  défunte  dans  le  pas  de 
quatre  de  Panurge. 

L'administration  de  l'Opéra  cède  ses  bals  aux  entrepreneurs 
Denesle,  Simonneau  et  Francœur  aîné,  qui  les  prennent  pour  six 
ans,  moyennant  le  prix  annuel  de  50  000  livres, 

M.  Cherubini  débute,  le  l"^  décembre  1788,  parDémophon, 
opéra  en  trois  actes,  paroles  de  Marmonlel.  M.  Cherubini  s'était 
déjà  signalé  en  Italie.  La  partition  de  Démophon  marque  la 
transition,  le  temps  où  ce  musicien  changea  de  manière  dans  ses 
compositions.  L'auteur  n'a  pas  encore  de  système  arrêté;  il  na- 
vigue entre  Gluck  et  Piccini.  Ses  airs,  d'une  expression  tendre  et 
gracieuse,  appartiennent  au  style  italien,  qu'il  abandonne  dès 
qu'une  situation  forte  se  présente.  C'est  alors  Gluck  dans  toute 
sa  vigueur  et  sa  véhémence,  mais  Gluck  plus  correct,  avec 
des  formes  plus  élégantes,  une  instrumentation  plus  riche  et  plus 
variée. 

Vogel  avait  aussi  traité  le  sujet  de  Dc)nophon  sur  un  livret 
de  Desriaux.  Vogel  était  mort,  et  pourtant  Lays  voulait  que 
l'on  mît  en  scène  ce  Dcrnophon,  au  lieu  de  celui  de  Cherubini. 
Le  compositeur  italien  obtint  de  passer  le  premier;  il  eîit  mieux 
valu  qu'il  attendît.  Cette  préférence  lui  suscita  des  inimitiés;  son 
opéra  eut  peu  de  succès,  et  dès  lors  on  vanla  outre  mesure  celui 
de  Vogel,  dont  l'ouverture  avait  déjà  fait  une  explosion  fou- 
droyante dans  les  concerts.  La  pièce  de  Desriaux  était  infini- 
ment supérieure  au  livret  de  Marmonlel,  imité  trop  servilemcnf 

»  21 


«M  REVUE  DE  PAHIS. 

de  Métastase,  et  dans  lequel  se  trouvaient  ces  deux  paires  d'a- 
mants, cette  partie  carrée,  assortiment  obligé  des  opéras  italiens 
de  l'époque.  On  avait  alors  la  manie,  à  l'Opéra,  de  doubler  du 
même  et  d'offrir  presque  en  même  temps  deux  pièces  composées 
sur  un  sujet  donné.  Ce  n'était  pas  sans  malice  que  l'on  opposait 
un  musicien  à  un  autre,  en  proposant  le  même  thème  à  tous  les 
deux,  on  avait  soin  de  donner  le  plus  mauvais  livret  à  l'homme 
que  l'on  voulait  éconduire.  Piccinni  faillit  être  victime  de  cette 
ruse  en  reproduisant //^/j/^éw/e  en  Taurkle  après  Gluck;  Che- 
rubini  subit  le  même  désavantage  lorsqu'on  le  mit  en  concurrence 
avec  Vogel.  Le  i?e«««(/ de  Sacchini  était  bien  une  autre  ^r- 
mùle,  mais  l'action  ne  portait  pas  sur  des  situations  absolument 
semblables. 

"Si  des  mots  font  un  opéra,  Démophon  est  un  opéra,  »  dit 
un  plaisant  après  avoir  entendu  la  nouvelle  production  lyrique 
deMarmoutel. 

La  troupe  italienne,  qui  chantait  à  Londres  au  théâtre  de  Hay- 
Market,  est  appelée  à  Versailles  par  M"e  Montansier,  directrice 
des  spectacles  de  cette  ville.  Cette  compagnie,  infiniment  supé- 
rieure en  talents  à  celle  qui  avait  paru,  en  1779,  à  l'Académie 
royale,  exécute  parfaitement  //  niarchese  di  Tulipano .  Gli 
Schiavi  per  amore,  Giamina  e  Bernardone,  l'Italiana  in 
Londra,  le  Gelosie  rillane,  la  Frascatana.  C'est  le  premier 
exemple  d'une  troupe  de  chanteurs  italiens  qui  joue  tour  à  tour 
en  France  et  en  Angleterre,  avec  cette  différence  que  la  saison 
d'hiver  était  réservée  aux  Anglais.  1788,  été. 

Le  18  janvier  1789,  le  froid  est  si  rigoureux,  que  les  chanteurs 
restent  auprès  de  leur  feu.  La  salle  de  l'Opéra  est  déserte  ;  on  y 
gèle  ,  et  la  recette  ne  s'élève  pas  au-dessus  de  -360  livres  tour- 
nois. 

ydspasie,  autre  croûte  de  Morel  et  de  Grétry  ,  ne  tombe  pas 
aussi  durement  qu'avait  id^W.  Amphitryon.  18  mars. 

Deux  jours  après ,  le  spectacle  se  composait  de  Renaud  et 
du  Devin  du  village.  Lainez  venait  de  chanter  son  rôle  de 
Renaud  ;  il  alla  se  reposer  dans  la  salle  ,  aux  secondes  loges , 
auprès  de  Mi'e  Davion  ,  fille  d'une  ouvreuse.  M""  Gavaudan 
faînée  entre  comme  une  furie,  apostrophe  le  ténor  et  l'ou- 
vreuse ,  les  accable  des  injures  les  plus  violentes  ,  et  met  tant 
d'éclat  dans  ses  discours ,  que  le  public,  peu  curieux  de  les  en- 


REVUE  DE  PARIS.  *43 

tendre  si  longtepms,  demande  à  grands  cris  que  ce  scandale  fi- 
nisse. M"e  Gavaudau  ne  fut  pas  conduite  en  prison  ,  comme  cela 
se  pratiquait  alors,  mais  on  lui  défendit  d'entrer  dans  la  salle , 
même  en  payant. 

Un  arrêt  du  conseil  d'État  du  28  mars  1789  rétablit  les  feux 
des  acteurs  de  l'Opéra. 

W'ie  Rousselois,  qui  s'était  fait  un  nom  en  province,  débute 
avec  succès,  le  28  avril  1789,  dans  le  rôle  de  Clytemnestre 
à'Iphigénie  en  Aiilide;  elle  est  reçue  à  l'Académie  royale.  Pen- 
dant cette  représentation,  le  peuple  révolté  achevait  de  brûler 
la  maison  Réveillon  dans  le  faubourg  Saint-Antoine.  M"e  Rousse- 
lois tient  encore,  en  1857,  l'emploi  des  mères  et  duègnes  au 
théâtre  de  Bruxelles  ;  sa  voix  est  toujours  puissante  et  sonore. 
La  vieillesse  de  cette  î;rand'mère  est  aussi  étonnante  que  l'en- 
fan(;e  de  sa  petite-fille  Léontine  Fay.  La  Du  'i'erdier  avait 
chanté  à  l'Opéra  ,  pendant  quarante-cinq  ans ,  du  temps  de 
Lulli  ;  la  fameuse  Hilaire  conserva  toute  la  puissance  de  son 
organe  jusqu'à  soixante-dix  ans,  et  la  Saint-Christophe  ne 
prît  sa  retraite  qu'après  cinquante  bonnes  années  de  service 
actif. 

Le  2  juin,  les  Prétendus  paraissent  pour  la  première  fois 
sur  la  scène.  Cet  ouvrage  pitoyable,  et  pourtant  le  moins  mau- 
vais de  Lemoine,  réussit  complètement  ;  il  reste  au  théâtre  pen- 
dant plus  de  quarante  ans,  pour  la  honte  de  la  nation  française. 
Les  représentations  des  Prétendus  sont  interrompues  d'abord 
par  la  mort  du  Dauphin.  Le  12  juillet,  le  peuple  vient  arracher 
l'affiche  qui  les  annonçait  ;  il  avait  bien  raison  !  mais  ce  n'était 
pas  son  indignation  contre  le  nouvel  opéra  qui  le  portait  à  faire 
usage  de  son  autorité  pour  arrêter  les  exercices  de  l'Académie 
royale  de  musique.  Le  peuple  avait  d'autres  affaires  en  tète  :  il 
préludait  au  siège  de  la  Bastille.  Le  21  juillet,  après  avoir  pris 
et  renversé  en  partie  ce  château-fort,  il  voulut  bien  permettre 
à  l'Opéra  de  reprendre  le  cours  de  ses  représentations  et  faire 
briller,  sur  son  affiche ,  les  Prétendus  accolés  au  Devin  du 
village.  Belle  association  !  c'est  l'Opéra  qu'il  fallait  démolir  ce 
jour-là. 

L'autre  Démophon,  celui  de  Desriauxet  de  Vogel,  est  repré- 
senté, le  22  septembre  1789,  avec  le  plus  brillant  succès.  Le 
public  fui  tellement  saisi,  (ransporlé  par  la  belle  syniphonio 


214  HEVIE  DE  PARIS. 

placée  par  Vogfl  en  tète  de  son  opéra  ,  qu'il  voulu!  l'enlendre 
une  seconde  fois.  Cela  était  sans  exemple  au  théâtre;  l'ouverture 
du  Jeune  Henri  fut  accueillie  plus  tard  avec  le  même  enthou- 
siasme à  rOpéra-Comique.  On  la  fit  redire  d'ahord  ;  malgré  ce 
brillant  début  qui  disposait  admirablement  l'auditoire  en  faveur 
de  la  pièce  ,  le  Jenne  Henri  hi\.  outrageusement  sifflé,  conspué; 
on  ne  voulut  pas  en  entendre  la  fin.  Après  la  tempête  qui  fit 
l)aisser  le  rideau  .  le  parterie  se  souvint  de  la  symphonie  mélo- 
dieuse et  pittoresque  de  MéhuI,  il  rendit  un  hommage  éclatant 
à  ce  musicien  en  la  faisant  exécuter  pour  la  troisième  fois.  L'ou- 
verture du  Z>é/«o/?/iOMde  Vogel,  celle  An  Jeune  Henri,  si  bien 
fêlées,  senties  seules  choses  qui  soient  restées  de  l'un  et  l'autre 
opéra.  Plusieurs  morceaux  de  chant  de  ce  Démophon  réunissent 
la  force  dramatique  au  charme  de  la  mélodie  ;  les  choeurs  sur- 
tout doivent  être  remarqués. 

L'ouverture  du  Démophon  de  Vogel  se  lie  à  la  première  scène 
du  drame  ,  comme  les  ouvertures  à'Iphigénie  en  Aulide  et  de 
Don  Juan.  Elle  a  perdu  ce  précieux  avantage  en  passant  au 
concert,  et  bien  des  personnes  ,  qui  n'ont  aucune  idée  de  la  po- 
sition primitive  de  cette  symphonie,  se  permettent  d'en  criti- 
quer la  fin  comme  peu  digne  de  succéder  à  un  début  si  large  et 
si  véhément.  Ilsn'auraienl  pas  fait  cette  observation  au  théâtre. 
Là,  cette  ouverture,  qui  vient  d'exprimer  les  passions  tragiques 
avec  une  effrayante  vérité,  s'apaise  tout  à  coup  au  lever  du  ri- 
deau ,  et  prend  un  autre  caractère  dès  que  le  spectateur  aper- 
çoit l'infortunée  Dircé  ,  qui  doit  inspirer  l'inlérêl  le  plus  tendre. 
Ces  accents  ,  simples  et  touchants ,  suaves  et  pleins  de  candeur , 
que  l'on  trouve  peut-être  un  peu  faibles  au  concerl,  contrastent 
avec  la  vigueur  impétueuse  du  reste  de  la  symphonie  ,  et  vien- 
nent s'unir  admirablement  aux  premières  scènes  de  l'opéra. 

Un  des  amis  de  Vogel ,  voyant  le  piano  de  ce  compositeur 
couvert  de  bouteilles  ,  lui  reprocha  de  trop  aimer  le  vin.  Vogel 
lui  répondit  en  exécutant  un  morceau  plein  d'énergie  et  de 
verve .  et  lui  dit  après  l'avoir  fini  :  «  Est-ce  avec  de  la  limonade 
que  l'on  fait  de  telle  musique  ?  «  Vogel  était  d'une  complexion 
forte  ;  cependant  le  chagrin  qu'il  éprouva  pour  la  mise  en  scène 
du  Démophon,  et  ses  excès  ,  le  mirent  au  tombeau  à  peine  âgé 
de  trente-deux  ans. 

Depuis  qu.ifre  ans.  M""-  Sninl-Hiilierli  n'avait  produit  auciuie 


HKVUK  r>E  PARIS.  Si.'î 

de  ces  brillantes  explosions  qui  signalèrent  les  premiers  temps 
de  sa  carrière  dramatique.  Les  rôles  nouveaux  lui  manquèrent  : 
on  n'écrivait  rien  qui  fût  à  la  hauteur  de  son  talent  ;  elle  conser- 
vait pourtant  sa  réputation  en  répétant  les  anciennes  pièces. 
Chaque  fois  qu'elle  paraissait  dans  un  rôle,  elle  y  faisait  aperce- 
voir des  beautés  nouvelles  et  des  conceptions  <[ui  prouvaient 
une  connaissance  profonde  de  son  art. 

Elle  avait  rajeuni  le  rôle  d'Armide  de  Gluck  par  des  inten- 
tions et  des  nuances  né{{ligées  par  Rosalie  Levasseur.  Elle  avait 
imprimé  un  accent  pathétique  et  solennel  à  celui  d'Alceste  ;  elle 
était  sublime  dans  l'air  Divinités  du  Styx  !  Le  charme  de  son 
exécution  ,  la  vigueur  de  son  jeu  dramatique  soutinrent  la 
Phèdre  de  Lemoine  ;  mais  le  rôle  de  Clytemneslre  A'IpIngénie 
en  Aulide  parut  au-dessus  de  ses  forces.  M'i«  Maillard  ,  son 
élève,  s'était  montrée  ingrate;  M™»  Chéron  avait  créé  le  rôle 
d'Antigone  à'OEdipe  à  Colotie,  rôle  déjeune  princesse,  il  est 
vrai,  et  qui  ne  s'accordait  point  avec  le  genre  de  talent  de 
RI""'  Saint-Huberti.  Ces  désagréments  et  quelques  intrigues  de 
coulisses  lui  inspirèrent  du  dégoût  pour  le  théâtre.  Vivant,  de- 
puis quelques  années  ,  en  intimité  avec  le  comte  d'Enlraigues  , 
elle  avait  adopté  avec  chaleur  les  opinions  politiques  de  ce 
membre  de  l'assemblée  constituante.  L'émigration  desonamant 
acheva  de  la  déterminer.  En  avril  1790,  elle  quitte  rOi)éra  pour 
aller  le  rejoindre  à  Lausanne.  Le  comte  l'épouse  le  29décend)re 
suivant ,  et  ne  déclare  son  mariage  qu'en  1797  ,  à  l'époque  de 
son  arrestation  à  Trieste. 

M"'e  Saint-Huberti,  devenue  comtesse  d'Enlraigues;  M""*  Saint- 
Huberti,  qui  n'avait  cessé  d'être  grande  actrice  que  pour  se  pla- 
cer parmi  les  grandes  dames,  termina  sa  carrière,  jusqu'alors  si 
brillante,  d'une  manière  déjilorable,  horrible  :  elle  fut  assassi- 
née en  Angleterre.  Informée  des  liaisons  du  comte  d'Enlraigues 
avec  le  ministre  Canning  ,  la  police  de  Bonaparte  envoie  deux 
émissaires  à  Londres.  Ces  émissaires  parviennent  à  corrompre 
Lorenzo,  domestique  du  comte,  afin  de  pouvoir  prendre  lecture, 
et  même  copie  des  notes  et  dépêches  que  ce  Fiémontais  portait 
fréquemment  à  Canning,  de  la  part  de  son  maître.  Le  22juil- 
let  1812, d'Entraiguesayant  donné  l'ordre  (le  mettre  les  chevaux 
à  sa  voiture,  et  déclaré  son  intention  d'aller  chez  Canning, 
pour  avoir  son  avis  sur  un  mémoire  imitorlant  qu'il  lui  avait 

'21, 


2i6  REVUK  DK  PARIS. 

envoyé  la  veille  par  Lorenzo,  celui-ci  comprit  (|ueson  infidélité 
allait  être  découverte  ;  il  perdit  la  tête  ,  et  dans  son  trouble ,  il 
poignarda  le  comte  et  la  comtesse  d'Entraigues  et  se  tua  lui- 
même  après. 

Nephté,  11  décembre  1789;  les  Pommiers  et  le  Moulin, 
30  janvier  1790  j  Louis  IX  en  Egypte,  15  juin  1790;  trois  opé- 
ras de  Lemoine  ,  triple  calamité  pour  l'Académie  royale  de  mu- 
sique ! 

Je  me  hâte  d'arriver  à  VJntigone  de  Zingarelli ,  production 
faible,  il  est  vrai,  mais  d'une  bonne  école  ,  que  les  événements 
politiques,  les  troubles  sans  cesse  renaissants  de  la  capitale  ar- 
rêtètent  après  la  seconde  représentation;  30  avril  1790.  Cet 
ouvrage  était  une  imitation  ,  une  traduction  déguisée  de  VAn- 
tigono,  donné  par  Zingarelli,  sur  le  théâtre  de  Mantoue, 
en  1786. 

La  ville  de  Paris  reprend  l'Académie  royale  de  musique  dans 
ses  attributions  (8  avril  1790);  les  commissaires  qu'elle  nomme 
administrent  ce  théâtre  de  concert  avec  le  comité  formé  des 
chefs  du  chant ,  de  la  danse .  de  l'orchestre  ,  et  des  premiers 
sujets. 

Clôture  du  concert  spirituel  :  les  sérénades  républicaines  le 
condamnent  au  silence.  L'arrivée  du  roi ,  son  établissement  aux 
Tuileries  lui  avaient  déjà  enlevé  son  logement. 

Le  comité  de  salut  public  prohibe  les  mascarades  et  les  dégui- 
sements, cette  mesure  fait  suspendre  les  bals  de  l'Opéra.  Celui 
du  jeudi  gras  11  février  1790,  avait  été  annoncé  par  ordre  du 
ministre  ;  la  municipalité  fît  supprimer  l'affiche  dès  neuf  heu- 
res du  matin  et  défendit  que  ce  bal  eût  lieu. 

La  troupe  italienne  de  Monsieur  quitte  la  salle  des  Tuileries  et 
vient  prendre  possession  du  nouveau  théâtre  que  l'on  avait 
construit  pour  elle ,  rue  Feydeau.  L'ouverture  en  est  faite  le  6 
janvier  1791,  par  le  Nozze  di  Dorina. 

Méhul,  qui  venait  d'obtenir  un  succès  d'enthousiasme  à  l'O- 
péra-Comique  où  l'on  jouait  Euphrosine  ,  débute  à  l'Académie 
royale  de  musique  par  Cora,  qui  fait  peu  de  sensation.  15  fé- 
vrier 1791. 

Corisandre,  de  Langlé,  paraît  le  10  mars  suivant  avec  plus  de 
bonheur. 

Candeille,  musicien  pitoyable ,  refait  la  musique  d'ime  partie 


REVUE  DE  PARIS.  247 

de  Castor  et  Pollua? ,  en  conservant  les  meilleurs  morceaux 
de  Rameau.  Ces  fragments  de  Tancieu  auteur  sont  fort  applau- 
dis. 15  juin  1791. 

jVjme  Pouteuil ,  femme  charmante  et  la  virtuose  favorite  des 
Marseillais,  est  reçue  à  l'Académie  royale  où  elle  débute  par  le 
rôle  d'Antigone  d'OEdipe  à  Colone. 

«Le  2ijuin  1791  ,  l'Académie  royale  de  musique  a  pris  le 
titre  d'Opéra  sur  son  affiche.  Ce  titre  était  consacré  depuis 
longtemps  par  la  voix  publique  ;  il  indique  bien  mieux  l'objet 
que  celui  A'' Académie  ^  qui  nous  semble  devoir  être  désormais 
rayé  du  dictionnaire  constitutionnel.  « 

Cette  observation,  consignée  dans  un  écrit  de  l'époque,  me 
parait  d'autant  plus  singulière  que  l'on  donnait  alors  des  noms 
grecs  et  latins  à  tous  les  établissements  anciens  et  modernes. 
Mais  l'ancien  régime  avait  placé  les  artistes  de  notre  premier 
théâtre  lyrique  sous  le  patronage  d'Académus ,  et  le  mom  d'aca- 
démie, tout  grec  qu'il  était ,  devait  nécessairement  être  proscrit. 

Il  ne  le  fut  pas  ,  à  cette  époque  du  moins.  Un  arrêté  du  comité 
de  salut  public ,  du  16  septembre,  rétablit  le  litre  Jcadémie 
royale  de  musique.  C'est  une  galanterie  que  la  municipalité  de 
Paris  voulut  faire  au  roi  ;  ce  prince  était  en  faveur,  il  venait  de 
signer  la  constitution.  Louis  XVI  et  Marie-Antoinette  assist("'rent , 
pour  la  dernière  fois,  aux  représentations  de  l'Opéra,  le  SI 
septembre  suivant.  L'affiche  de  l'Académie  ,  redevenue  un  in- 
stant royale  ,  annonçait  Castor  et  Pollux.  La  popularité  du  roi 
fut  de  courte  durée  ,  et  l'on  en  revint  bientôt  à  la  dénomination 
d'0/>ém-iVa^o«a/ .•  cinquième  changement  de  titre  j  nous  en 
verrons  d'autres  encore. 

Cette  même  affiche  du  22  juin  fît  connaître  au  public  ,  pour 
la  première  fois  ,  les  noms  des  acteurs  qui  devaient  figurer  dans 
la  représentation  annoncée.  Jusqu'à  ce  jour,  les  litres  des  pièces 
et  les  noms  des  auteurs  étaient  seuls  portés  sur  l'affiche. 

Je  cite  pour  mémoire  le  Portrait,  opéra  en  deux  actes  ,  mu- 
sique de  Champein;  l'Heureux  Stratagème  ^  en  deux  actes, 
musique  de  Jadin;  OEdipe  et  Jocaste ,  de  Méreaux. 

On  voit  que  la  famille  d'Œdipe  était  alors  exploitée  par  tous 
les  faiseurs  de  livrets.  Le  triomphe  d'OEdipe  à  Colone  les  avait 
alléchés. 

Dans  une  scène  de  Jocaste ,  Œdipe  cherche  à  découvrir  le 


548  BEVUE  DE  PARIS, 

meurtrier  de  son  père  Laïus.  Phorbas  esl  depuis  dix  ans  en  pri- 
son, il  était  avec  Laïus  au  moment  de  la  mort  de  ce  roi;  Phor- 
bas est  accusé  de  l'avoir  tué ,  mais  on  n'a  pu  le  condamner  faute 
de  preuves.  Œdipe  se  fait  amener  ce  serviteur,  et  lui  ordonne 
de  désigner  l'assassin. 

L'assassin  !  et  c'est  vous  qui  me  le  demamlez  ! 

Indigné,  Phorbas  se  retirait  après  ce  vers  qui  formait  à  lui 
seul  tout  son  rcMe.  Adrien  ,  élève  de  l'école  royale  de  chant  et 
de  déclamation,  représentait  Phorbas;  il  produisit  une  telle 
sensation  par  la  vérité  de  ses  accents  ,  de  son  jeu  ,  de  son  cos- 
tume ,  que  le  public  à  l'instant  proclama  le  triomphe  du  jeune 
débutant.  Talma  lui  donnait  des  leçons  ;  notre  grand  tragédien 
avait  pris  soin  de  le  faire  habiller  comme  doit  l'être  un  malheu- 
reux esclave  qui  a  passé  dix  ans  dans  un  cachot.  Sa  barbe,  ses 
cheveux  blancs  étaient  en  désordre  ,  sa  tunique  en  lambeaux; 
c'était  un  véritable  échappé  des  galères  thébaines. 

M"""  Saint-Huberli  avait  fait  faire  un  pas  à  la  réforme  du  cos- 
tume à  r.\cadémie  royale  de  musique.  C'est  Talma  qui  acheva 
ce  que  cette  cantatrice  avait  si  bien  commencé.  M"''  Saint- 
Huberti  avait  quitté  les  grands  paniers  et  pris  une  robe  grecque, 
mais  elle  jouait  le  rôle  de  Didon  avec  un  toupet  frisé,  poudré, 
qu'un  énorme  chignon  accompagnait.  On  était  encore  bien  loin 
de  la  vérité  ,  quoique  Lainez  eût  supprimé  les  deux  queues  fice- 
lées avec  des  rubans  blancs ,  que  Legros  portait  à  sa  perruque 
lorsqu'il  représentait  Achille.  Un  rang  de  boucles  artistement 
pommadées  et  poudrées  figuraient  aussi  dans  la  coiffure  du  tils 
de  Pelée,  que  l'on  chaussait  en  escarpins  à  talons  rouges. 
Achille,  prince  thessalien,  était  nécessairement  gentilhomme; 
il  devait  porter  au  moins  les  insignes  d'un  marquis.  Agamem- 
non ,  le  roi  des  rois ,  était  un  personnage  plus  important  encore  ; 
aussi  Larrivée  se  faisait-il  munir  de  deux  rangs  de  boucles  et  de 
trois  queues  plus  longues  que  celles  d'Achille.  Cet  acteur  parais- 
sait dans  VAlcesIe  de  Gluck  avec  un  casque  chargé  de  plumes 
de  diverses  couleurs,  une  culotte  de  salin  vert  à  boucles  d'acier 
en  pointes  de  diamant,  des  bas  de  soie  couleur  de  chair,  des 
souliers  à  talons  rouges,  la  grande  perrucpie  à  boucles  et  à  deux 
qupups.  la  massup  en  main  et  la  |ieau  du  lion  de  ^iémée  jetée 


REVUE  I>E  PARIS.  Q19 

sur  lY'paulc.  C'est  ainsi  que  Larrivée  représeiUait  Ileivulo.  Vn 
tableau  dont  il  existe  plusieurs  copies  eu  tapisserie  des  Gobelins , 
a  conservé  ce  singulier  costume  dans  toute  sa  bizarrerie. 

Les  plus  beaux  rôles  de  l'emploi  de  basse  furent  confiés  au 
débutant  qui  venait  de  se  signaler  avec  tant  d'éclat.  Adrien  était 
dans  sa  loge  prêt  à  s'habiller  pour  représenter  Œdipe  dans 
l'opéra  de  Sacchini.  Le  coiffeur  lui  apporie  une  perruque  '« 
boucles  et  curieusement  poudrée  ,  une  barbe  frisée  à  tire- bou- 
chons; l'acteur  foule  aux  pieds  ces  ridicules  toisons.  Vient  en- 
suite le  tailleur  portant  une  tunique  ,  un  manteau  brodé  en 
étoiles  d'or  ;  Adrien  dit  qu'on  se  mocpie  de  lui  et  du  pul)lie  ,  et 
qu'il  faut  sur  le-champ  enlever  les  paillettes ,  les  galons.  Le 
tailleur  s'y  refuse;  l'acteur  prend  les  ciseaux,  dépouille  son 
vî'tement  de  tous  ces  oripeaux,  et  fait  de  notables  dérliirurc; 
au  manteau  comme  à  la  tunique.  H  reprit  la  barbeet  les  cheveux 
de  Phorbas,  parut  sur  la  scène .  et  reçut  du  public  de  nouvelles 
félicitations  sur  son  goût  et  son  talent.  Il  semble  que  cette 
double  approbation  aurait  dû  persuader  la  direction  de  ce  théâ- 
tre, et  l'engager  à  marcher  enfin  dans  la  bonne  voie  sous  le 
rapport  de  la  mise  en  scène.  Point  du  tout  ;  le  tailleur  cour- 
roucé se  plaignit  hautement  de  ce  que  M.  Adrien  s'était  permis 
de  dégrader,  de  lacérer  un  costume  d'Œdipe  bien  riche  et  !)ien 
frais ,  qu'il  avait  confectionné  sur  le  modèle  de  celui  que  M.  Ché- 
ron  portait  dans  la  même  pièce,  et  condamna  le  novateur  judi- 
cieux à  payer  le  prix  de  ces  prétendues  dégradations. 

M">^  Guimard  s'était  retirée  du  théàlre  en  1790;  deux  an> 
après  nous  voyons  paraître  au  premier  rang  M"«  Miller,  reçue 
en  1786,  M"»  Miller,  qui  devint  ensuite  Jl""  Gardel.  MH^^  saul- 
nier,  Roze  ,  M'ne  Pérignon ,  complètent  le  nombre  des  [)remiers 
sujets  de  la  danse.  M"-  Chevigny  est  encore  parmi  les  doubles, 
et  W^'^  Bigottini  parmi  les  figurantes,  L'Angleterre  nous  avait 
enlevé  M"<'  Laure. 

Le  drame  lyrique  est  en  pleine  décadence  à  l'Opéra,  le  ballet 
vient  au  secours  de  ce  théâtre;  il  s'élève  au  plus  haut  degré  de 
gloire  et  de  prospérité.  Gardel  le  jeune,  Gardel,  notre  contem- 
porain ,  né  à  Nancy  le  A  février  1758,  entré â  l'Académie  royale, 
comme  danseur,  en  1774  ,  fut  mailre  des  ballets  de  ce  théâtre 
en  1787.  Il  donna  successivement,  à  partir  de  1790,  Ti'lvma- 
que.  Pnycht'.  ballpls-panlomimes  en  trois -^cles .  dont  la  forlune 


250  RF.VUE  DE  PARIS. 

fut  prodigieuse.  Psyché  compte  neuf  cent  douze  représenta- 
tions; la  neuf  cent  cinquième  fut  donnée  le  23  février  1829; 
M""  Taglioni  était  chargée  du  rôle  de  Psyché.  Tous  les  princi- 
paux rôles  de  femmes  de  ces  ballets  furent  remplis ,  dans  leur 
nouveauté,  parM'"<'  Gardel. 

«  En  1816  comme  en  1786  ,  depuis  son  mariage  comme  lors- 
qu'elle était  encore  M""  Miller,  à  vingt  ans  comme  à  cinquante , 
M""  Gardel  a  toujours  été  l'objet  de  Tadmiration  unanime.  Aussi 
excellente  mime  qu'habile  danseuse,  elle  semblait,  dans  chaque 
nouveau  rôle,  se  surpasser  elle-même.  On  disait  que  de  ses 
pieds  jaillissaient  des  diamants  ;  on  l'appelait  la  Vénus  de  Médi- 
cis  de  la  danse  ;  et  jamais  la  critique  n'est  venue  mêler  son  aigre 
voix  à  ce  concert  d'éloges.  Comme  A.  Vestris,  elle  embrassa 
tous  les  genres  ;  la  nature  les  avait  faits  l'un  et  l'autre  pour 
exceller  dans  tout.  » 

Vestris  représentait  l'Amour,  dans  le  ballet  de  Psyché^  La- 
borie ,  Zéphire.  Deshayes  fut  ensuite  chargé  de  ce  rôle  et  le 
perfectionna. 

CastilBlaze. 


VOYAGES. 


CADIX. 


28  juillet. 

Mon  bonheur  m'a  suivi  jusqu'à  Cadix  ,  où  notre  brick  vient 
de  mouiller  ajirès  deux  jours  et  demi  d'un  voyage  un  peu  re- 
tardé parles  calmes  qui  régnent  presque  toujours  au  sud  du  cap 
Saint-Vincent.  J'ai  peu  de  chose  à  dire  de  la  côte  de  Portugal , 
que  nous  avons  constamment  laissée  bien  loin  dans  l'est,  enve- 
loppée d'une  de  ces  brumes  épaisses  qu'on  est  tout  étonné  de 
trouver  sous  des  latitudes  aussi  chaudes.  Mais  en  doublant  le 
cap  Saint-Vincent ,  qu'on  voit  surgir  de  loin  avec  les  blanches 
murailles  du  couvent  qui  le  domine,  la  brise  fraîche  du  nord- 
ouest  qui  nous  poussait  tomba  tout  à  coup,  et  nous  senlîines, 
à  la  tiédeur  de  l'air,  que  nous  venions  d'entrer  dans  un  autre 
cliiuat. 

En  effet,  la  température  humide  et  brumeuse  qui  lègne  sur 
toute  la  côte  ouest  de  la  Péninsule,  même  pendant  l'été,  n'a 
certes  rien  de  méridional ,  et  jusqu'à  ce  que  l'haleine  brûlante 
de  l'Afrique  vous  ait  atteint,  jus(|u'à  ce  que  vous  ayez  senti 
passer  par-dessus  l'Océan  ,  sans  s'y  rafraicîiir,  l'ardente  brise 
qui  a  balayé  les  sables  du  Sahara ,  vous  avez  peine  à  croire  que 
vous  soyez  par  le  ôC"  de  latitude,  et  à  quelques  vingtaines  de 
lieues  du  grand  désert.  C'est  là  une  de  ces  brusques  transitions 
auxquelles  les  tempéraments  les  plus  endurcis  ont  peine  à  s'ha- 


io2  niiVUE  DE  l'.UllS. 

hidier,  el  qui  foui  payer  aux  liabiUiiifs  tics  cliiuals  tempérés  le 
tribut  qu'il  m'a  fallu  payer  dans  Cadix  au  redoutable  vent  de 
medinc ,  qui  désole  toute  la  côte  de  l'Andalousie.  A  cela  près 
de  ce  vent  maudit ,  qui  y  souffle ,  i)ar  bonbeur,  assez  rarement, 
je  doute  qu'il  existe  au  monde  un  climat  plus  délicieux  que 
celui  de  Cadix  La  pluie,  les  nuages  mêmes,  y  sont  inconnus 
Tété  :  le  vent  d'ouest  qui  y  règne  presque  constamment,  y  ap- 
porte touîe  la  fraîcheur  du  vaste  Atlantique  qu'il  a  traversé.  Le 
thermomètre,  à  l'ombre,  ne  s'y  élève  guère  au-dessus  de  vingt 
degrés,  et  la  biise  est  quelquefois  si  fraîche,  qu'elle  empêche  de 
sentir,  même  sur  les  dalles  brûlantes  dui)ort,  l'ardeur  dévo- 
rante du  soleil.  Mais  gardez-vous  de  ce  soleil  africain,  et  de  ses 
rayons  presque  perpendiculaires  pendantla  canicule.  Ici ,  comme 
dans  tous  les  pays  chauds ,  il  y  a  dans  ce  ciel  si  pur,  dans  ce 
climat,  si  délicieux,  dans  cet  air  si  frais  quelque  chose  de  per- 
fide ,  dont  il  faut  se  défier  comme  d'un  ennemi  qui  vous  caresse. 
Si  pure  que  soit  l'atmosphère  qu'on  respire  à  Cadix,  toute  im- 
prudence est  funeste  ,  tout  excès  est  à  l'instant  puni.  Ces  beaux 
fruits  qui  vous  tentent,  à  chaque  coin  de  rue  ,  ces  melons  ou 
pastèques  odorantes ,  ces  raisins  gigantesques  ,  ces  figues  par- 
fumées ,  vous  sont  donnés  à  condition  d'en  user,  comme  le  sage 
use  du  plaisir,  avec  défiance  et  sobriété.  L'hygiène  est  ici  le 
premier,  je  dirai  presque  le  seul  secret  de  la  santé  :  une  vie 
réglée,  ([uelques  instants  de  sommeil  au  milieu  du  jour,  surtout 
pas  de  courses  au  soleil ,  à  ces  heures  brûlantes,  où,  suivant 
le  proverbe  de  tous  les  peui)les  du  midi,  «  on  ne  voit  dans  les 
rues  que  des  chiens  et  des  Français  j  »  et  quinze  jours  suffiront 
pour  acclimater  vos  fibres  du  nord  à  cet  air  énervant  du  midi 
et  à  la  molle  langueur  qu'il  inspire. 

Mais  c'est  en  voyageur,  et  non  pas  en  médecin,  que  je  suis 
venu  voir  Cadix;  et  avant  de  parler  du  climat  et  de  donner  à  ceux 
qui  y  viendront  après  moi  des  leçons  de  prudence  qu'ils  ne  sui- 
vront pas  plus  que  moi,  j'aurais  dû  dépeindre  le  ravissant  aspect 
que  présente,  vue  de  la  mer,  cette  sinj'ulière  ville.  Byrôn,  par 
une  de  ses  images  si  saisissantes  de  justesse  et  de  poésie,  l'a 
comparée  ù  un  nageur  dont  la  tète  s'élève  et  s'abaisse  tour  à 
tour  au-dessus  des  tlots;  nulle  comparaison  au  monde  n'est  plus 
propre  à  rendre  l'impression  toute  fantastique  que  cause  à  ceux 
qui  y  arrivent  par  mer  celte  ile  de  i>icrrc  «pii  bcmblc  flotter  sur 


KEVUli  DL  PAUIS.  -26Ô 

la  lame  et  suivre  ses  oscillations.  D'abord  vous  n'apercevez  à 
riiorizon  que  le  phare  de  Saint-Sébastieu  et  la  coupole  blan- 
châtre de  la  cathédrale,  qui  dominent  tous  deux  la  cité  flottante; 
vous  les  perdez,  vous  les  retrouvez  tour  à  tour,  selon  que  le 
flot  vous  lève  et  vous  abaisse  ;  h  mesure  que  vous  avancez,  les 
objets  deviennent  plus  distincts  :  du  sommet  de  chaque  maison, 
vous  voyez  poindre  une  de  ces  petites  tours  blanches  et  carrées, 
beffrois  roturiers  où  le  négociant  de  Cadix  allait  naguère  voir 
arriver  ses  galions,  comme  un  seigneur  féodal  eût  compté  ses 
hommes  d'armes.  Puis  enfin,  lorsque  vous  a|)i>rochez  de  l'entrée 
du  golfe,  la  ville  tout  entière  se  développe  devant  vous,  avec  sa 
forte  enceinte  de  murailles,  ses  longues  batteries  qui  s'avancent 
dans  la  mer,  et  sa  forèl  de  maisons  blanches,  pressées  l'une 
contre  l'autre,  et  dont  les  terrasses  étagées  semblent  monter 
l'une  au-dessus  de  l'autre,  comme  des  degrés  de  marbre. 

L'aspect  de  Cadix,  à  une  demi-lieue  en  mer,  est  absolument 
celui  d'une  ville  orientale,  moins  la  verdure  que  les  musulmans 
aiment  à  jeter  au  milieu  de  leurs  massifs  de  maçonnerie,  pour 
reposer  l'œil  fatigué  de  leur  blancheur;  mais  ici,  sauf  les  quel- 
ques bouquets  d'arbres  de  l'Alameda  et  de  la  place  San-Anlonio, 
la  haine  des  arbres,  qui  est  le  trait  caractéristique"  de  l'habitant 
de  la  péninsule,  les  a  sévèrement  bannis  de  Cadix  et  de  la  longue 
enceinte  de  murailles  qui  l'entourent.  Et  d'ailleurs  où  trouve- 
raient-ils place  pour  croître  au  milieu  de  celte  ruche  I)ruyante 
et  affairée,  qui  bourdonne  tout  le  jour,  et  ne  se  repose  pas  même 
la  nuit,  et  dans  ces  rues  étroites  où  le  soleil  a  peine  à  pénétrer? 
L'Andaloux  a-t-il  besoin  d'arbres  pour  aller  le  soir  sur  ses 
remparts,  à  l'heiu'e  où  le  travail  cesse  et  où  le  plaisir  <oniuiencc', 
resitirer  la  brise  fraîche  du  golfe,  et  laisser  couler,  son  vifjarito 
à  la  bouche,  les  heures  sans  les  compter?  Quel  massif  de  verdure 
vaudrait  pour  lui  cette  ville  coquette  et  parée  comme  imc  jeiuie 
fille,  ce  Cadix  dont  il  est  fier,  avec  ses  frais  miradores  aux 
jalousies  vertes  et  aux  draperies  de  soie  floUantes  qui  se  soulè- 
vent le  soir  pour  laisser  regarder  dans  la  rue  la  curieuse  seno- 
rita?  Quel  charme  aurait  pour  lui  celte  campagne  nue  et  déso- 
lée, où  l'on  n'ose  passer  que  le  piintemps  et  Tautomne,  tandis 
que  l'été,  les  riches  habitants  de  la  côle  viennent  chercher  la 
fraîcheur  à  Cadix  comme  on  va  la  chercher  chez  nous  en  Suisse 
un  dans  les  l'yrénées?  .>on  '  son  univers  à  lui,  est  dans  l'élroite 


2S4  KtVLli  DE  PARIS. 

enceinte  de  pierre  et  de  chaux  qui  entoure  sa  cité  natale  :  son 
salon,  son  théâtre  et  sa  campagne  à  la  fois  se  trouvent  réunis 
sur  celte  fraîche  Alanieda,  qu'il  échange  vers  dix  heures,  en 
promeneur  iiiconslanl,  pour  les  causeries  plus  vives  et  les  hancs 
mieux  ahrilés  de  la  place  San-Antonio. 

C'est  réellement  un  spectacle  charmant  que  de  voir,  aux 
rayons  de  la  pleine  lune,  celte  hclle  place  circulaire,  avec  ses 
hancs  noirs  de  mantilles  pressées  les  unes  contre  les  autres,  à 
l'omhre  de  ces  grands  arbres  qui  ont  abrité,  depuis  qu'ils  exis- 
tent, tant  de  conservations  secrètes  et  tant  d'amoiu'eux  rendez- 
vous.  C'est  là,  et  là  seulemenl,  dans  toute  l'Europe,  que  j'ai 
retrouvé  cet  usage  si  bienveillant  de  l'hospilalière  Venise,  qui 
permet  aux  femmes,  même  les  plus  élégantes,  d'adresser  la  pa- 
role à  l'étranger  solitaire  qui  vient  s'asseoir  à  côté  d'elles;  de  lui 
dire,  dans  ce  patois  caressant  de  Venise,  qui  ressemble  au 
hégay(  inenl  d'un  enfant.  (|u'il  est  le  bienvenu  sur  la  terre  d'Italie, 
et  qu'il  peul,  si  bon  lui  semble,  y  retrouver  une  patrie. 

Les  dames  du  patriciat  gaditain  croiraient  déroger,  je  le  sais, 
si  elles  se  conformaient  à  cette  coutume  tonte  patriarcale.  Mais 
la  bonne  vieille  bourgeoise,  vouée  au  culle  du  passé,  a  encore 
ici,  comme  en  Italie,  pitié  de  l'étranger  dépaysé  qui  vient  y 
planter  sa  tente.  Voyager,  aux  yeux  des  vrais  bourgeois  de 
Cadix  qui  n'ont  jamais  perdu  de  vue  la  tour  de  Saint-Sébastien, 
est  dans  une  vie  d'homme  quelque  chose  de  si  périlleux  et  de  si 
étrange,  qu'on  ne  saurait  avoir  trop  de  compas.sion  du  pauve 
diable  que  ses  affaires  amènent  si  loin  du  clocher  natal.  Je  dis 
ses  alîaires,  car  personne  parmi  eux  ne  comprendrait  que  l'on 
put  voyager  pour  son  plaisir.  Quant  à  l'instruction,  je  voudrais 
bien  savoir  à  quoi  elle  servirait  à  des  gens  qui  savent  fumer  cin- 
quante cfrjarifos  par  jour,  pi(iuer  un  taureau  au  besoiii,  et  faire 
l'amour  eu  bon  Andaloux  à  des  senoritas,  «pii  n'ont  pas  besoin 
non  plus  d'apprendre  à  lire  pour  savoir  à  ([uinze  ans  plus  qu'on 
n'en  sait  ailleurs  à  vingt, 

On  a  souvent  comparé  l'Italie  à  l'Espagne;  mais  j'ai  toujours, 
pour  ma  pari,  été  beaucoup  moins  frappé  des  points  de  contact 
que  des  dissembiances.  Je  ne  parlerai  pas  de  l'aspect  du  pays  ; 
j'ai  assez  maudit  les  plages  dépouillées  de  l'Espagne,  sans  avoir 
besoin,  pour  les  rendre  plus  odieuses  encore,  de  mettre  en  re- 
{jard  avec  elles  les  frais  paysages  de  l'Italie.  Mais  les  ma-urs  et 


REVUE  DE  PARIS.  255 

\o  oaraclère  des  liahilanls  de  ces  deux  péninsules,  situées  ù  peu 
pr(''s  sous  la  même  zone  de  notre  hémisphère,  offrent  entre  eux 
assez  de  contrastes  pour  qu'il  y  ait,  à  les  rapprocher,  quelque 
chose  d'instructif  et  de  piquant. 

Entre  l'Espagnol  et  l'Italien,  les  traits  communs  aux  deux  na- 
tions sont  ceux  qui  vous  frappent  d'abord.  Ainsi  vous  retrouvez 
chez  tous  deux  l'abandon,  le  sans-géne,  la  franquezu,  comme 
on  dit  ici,  c'est-à-dire  le  parti  pris  de  simplifier  sa  vie,  en  la  dis- 
pensant de  toutes  ces  formalités  vaines  qui  multiplient  les  de- 
voirs aux  dépens  des  plaisirs  ;  le  culte  des  affections  de  famille, 
la  dernière  des  religions  de  l'homme  qui  survive  à  toutes  les  au- 
tres, et  la  seule  peut-être  qui  i)uisse  lui  en  tenir  lieu  ;  l'insou- 
ciance, don  précieux  que  la  nature  lui  a  fait  pour  lui  apprendre 
à  se  passer  de  tout  ce  qui  lui  manque;  la  résignation  enfin,  ce 
dernier  mot  de  toutes  les  philosophies  humaines,  science  diffi- 
cile qu'elhs  enseignent  en  vain,  etque  l'instinct  seul  fait  trou- 
ver tout  d'abord  à  ces  peuples  habitués  à  souffrir. 

Il  y  a  dans  l'organisation  des  hommes  du  Midi  quelque  chose 
de  si  délicat  et  de  si  impressionnable,  qu'on  s'étonne,  au  pre- 
mier abord,  de  voir  tout  ce  que  ces  fibres,  si  irritables  au  i)hysi- 
que  comme  au  moral,  peuvent  supporter  de  souffrances.  Mais 
l'Espagnol  sur  ce  point  l'emporte  de  beaucoup  sur  l'Italien.  Ce- 
lui-ci, en  dépit  du  beau  vers  d'Alfiéri,  n'est  pas  «  un  esclave  qui 
frémit,  »  mais  un  esclave  qui  chaule  sous  ses  fers.  L'Espagnol, 
au  contraire,  au  fond  plus  résigné,  porte  moins  gaiement  sa 
servitude  sous  quelque  nom  qu'elle  se  déguise  ;  habitué  à  n'at- 
tendre de  ses  gouvernements  ni  protection  ni  appui,  et  à  ne  les 
connaître  que  par  ce  qu'ils  lui  coûtent;  changeant  de  maître  tous 
les  six  mois ,  mais  ,  sans  que  le  bât  en  soit  jamais  moins  lourd, 
Wpaye,  comme  le  voulait  Mazarin,  mais  il  iiechante  pas.  L'em- 
preinte d'une  tristesse  patiente  et  grave  est  sur  sa  figure  sombre, 
qu'un  sourire  ne  déride  jamais.  Méfiant  comme  tous  les  hommes 
qui  ont  beaucoup  souffert,  il  ne  se  reprend  pas  chaque  matin, 
comme  l'Italien,  à  espérer  et  à  vivre  ;  il  marche  courbé  sous  le 
faix,  sans  s'abattre,  sans  se  plaindre,  sans  essayer  de  le  secouer. 
A  quoi  bon  ,  d'ailleurs?  A  chaque  fois  qu'il  l'a  jeté  bas,  ne  le 
lui  a-t-on  pas  remis  plus  pesant  sur  les  épaules,  et  la  liberl»^ 
même  a-l-elle  eu  pour  lui,  quand  elle  a  tenu  la  bride  et  le  bâton, 
la  main  moins  dure  que  le  despotisme? 


256  REVUE  DE  PARIS. 

Une  sf'iile  chose  console  un  peu  de  tous  ses  mnux  l'Espagnol 
el  surtout  l'Andaloux,  doué  d'une  nature  plus  élastique  et  plus 
heureuse;  ce  sont  les  femmes,  non  qu'elles  régnent  ici  comme 
en  Italie,  véritable  paradis  des  femmes,  depuis  que  la  politique 
et  les  cigares  les  ont  détrônées  chez  nous.  Les  femmes  en  Espa- 
gne tiennent,  dans  la  vie  des  hommes,  presque  autant  de  place 
qu'en  Italie,  et  que  naguère  en  France  ;  mais  cette  place  est  plus 
humble;  où  l'Italien  obéit ,  l'Espagnol  règne  en  maître.  Levii- 
fflior  sesso,  comme  l'appelle  Alfiéri,  est  bien  ici,  sinon  le  meil- 
leur, au  moins  le  plus  fort  et  le  plus  obéi.  La  jalousie  ,  cette 
vieille  tradition  des  romanciers,  passée  de  mode  en  Italie  depuis 
si  longtemps,  souffle  encore  ici  avec  les  vents  de  l'Afrique  sur 
les  Othello  bourgeois  de  l'Andalousie.  Ici  l'on  voit  encore  des 
grilles  et  des  verrous,  autre  part  qu'au  théâtre  ou  dans  les  ro- 
mans ;  ici  l'on  trouve  de  ces  fronts  mornes  que  le  regard  de 
l'objet  aimé  n'a  Jamais  dériJés,  et  de  ces  beaux  yeux  de  femme 
qui  se  baissent  limidement  devant  l'œil  impérieux  de  l'époux  et 
du  mailre,  mais  pour  se  relever,  il  est  vrai,  quand  il  est  parti. 
Rien  n'est  plus  commun  que  de  voir,  non  pas  seulement  des 
maris,  mais  des  fiancés,  des  novios  ^  interdire  à  la  jeune  fille 
qu'ils  ne  sont  même  pas  sûrs  d'épouser,  les  spectacles,  les  dan- 
ses, les  Jeux,  les  plaisirs  les  plus  innocents.  Et  ce  qu'il  y  a  de 
l)lus  curieux,  c'est  que  ces  jeunes  lîHes  si  ardentes,  si  pressées 
de  jouir,  se  soumettent  sans  murmurer  à  cette  tyrannique  con- 
trainte, et  se  préparent  par  ce  dur  noviciat,  où  se  passent  les 
plus  belles  années  de  leur  vie,  A  la  longue  réclusion  et  aux  sé- 
rieux plaisirs  du  mariage. 

Et  puisque  j'en  suis  sur  le  mariage,  je  veux,  une  fois  pour 
toutes,  ici  fixer  le  sens  d'un  mot  qui  joue  une  rôle  important  dans 
la  langue  espagnole,  à  Cadix  plus  que  partout  ailleurs.  Ce  mot 
sacramentel,  qui  fait  le  fond  de  la  langue  amoureuse,  et  qu'on 
entend  résonner  dans  chacun  des  arbres  de  l'Alameda,  est  celui  de 
iiovio.  Je  me  suis  enquis  auprès  de  plusieurs  seMO/v/as,  expertes 
dans  la  matière,  de  ce  que  signifiait  ce  mot  si  fréquemment  répété 
par  elles;  et  après  mûr  examen,  je  crois  qu'on  peut  le  définir 
l)ar  quelque  chose  d'intermédiaire  entre  un  fiancé  et  un  amou- 
reux, plus  près  cependant  de  celui-ci  que  de  l'autre.  Tous  les 
iton'os  ne  sont  pas  des  fiancés,  et  il  en  est  encore  moins  qui  de- 
viennent des  maris.  C'est  en  quelque  sorte,  le  premier  des  gra- 


RKVUE  DE  PARIS.  2o7 

des  (le  la  tacuUé  conjugale,  dont  le  novio  est  à  peu  près  le 
bachelier  ès-leltres,  le  coviproinetido  ou  fiancé,  le  licencié,  et 
le  marido  (mari),  le  docteur, 

Quant  aux  droits  que  confère  le  titre  de  novio,  ils  consistent, 
lorsqu'ils  sont  reconnus  par  les  parents  de  la  senorila,  ce  qui 
n'arrive  pas  toujours,  1"  à  avoir  l'entrée  libre  dans  la  maison  à 
certaines  heures  fixées;  2°  à  voir  la  senorita,  mais  toujours  en 
présence  de  la  mère,  et  à  se  promener  ou  s'asseoir  à  côté  d'elle 
à  l'Alameda  ;  3'>  à  causer  tout  bas  avec  elle,  de  manière  à  ce  que 
la  senora  madré  puisse  voir,  mais  non  pas  entendre;  4"  à  tu- 
toyer l'objet  de  sa  flamme  discrète;  '6"  à  avoir  sur  elle  puissance 
quasi  maritale,  c'est-ù-dire  droit  de  lui  interdire  à  son  gré  le 
théâtre,  le  bal,  la  société,  les  taureaux  et  la  promenade  avec 
tout  antre  que  lui,  droit  dont  les  norios  les  plus  exigeants  ne  se 
font  pas  faute  d'user. 

Tels  sont  les  principaux  articles  de  ce  fuero  ou  code  marital, 
scrupuleusement  mis  en  vigueur  à  Cadix  comme  dans  toute 
l'Espagne,  et  beaucoup  mieux  observé,  je  vous  jure,  quoique 
coutume  non  écrite,  que  toutes  les  lois  de  la  monarchie  et  tous 
les  décrets  des  cortès.  Mais  ce  code,  comme  tous  les  autres,  a 
probablement  été  rédigé  par  les  hommes;  car  le  miiior  sesso, 
comme  on  voit,  y  est  passablement  maltraité.  Ce  ne  serait  rien 
encore  si  la  fidélité  des  novi'os  à  tenir  leurs  engagements  et  à 
prendre  leur  dernier  grade  dans  la  faculté  était  en  proportion 
des  droits  qu'ils  s'arrogent  et  des  sacrifices  qu'ils  imposent. 
Mais,  hélas  !  si  j'en  dois  croire  (luelques  senoritas,  qui  m'ont 
paru  prêtes  à  s'insurger  comme  une  de  nos  pétitionnaires  à  la 
chambre  des  députés,  contre  le  code  civil  espagnol,  v.  norios, 
hay  muchos,x  maridos  pocos  (des  novios,  il  y  en  a  beaucoup, 
et  des  maris  fort  peu).  »  .l'ai  recueilli  bien  des  plaintes  amères 
contre  l'inconstance  des  caballeros  et  leur  manque  de  foi;  et  s'il 
était  permis  de  plaisanter  en  matière  aussi  grave,  je  dirais  que 
les  femmes  espagnoles  ne  tarderont  pas  à  réclamer  aussi  leur 
charte,  et  qu'il  y  aura  bientôt  une  révolution  de  plus  à  ajouter  A 
toutes  celles  que  l'Espagne  a  déjà  traversées. 

Pauvre  ville  de  Cadix  !  il  ne  lui  manquerait  plus  que  cette 
guerre  intestine,  bien  autrement  dangereuse  que  celle  de  don 
Carlos,  pour  mettre  le  comble  à  tous  ses  maux,  sur  lesquels  elle 
sV'ioiM'dit  de  si  bon  cœur!  .te  doute,  en  effet,  qu'on  puisse  trou- 


258  RKVUE  1>E  PARIS. 

ver  jJans  tous  les  coins  de  IT.iirope  une  ville  aussi  gaip,  aussi 
propre,  aussi  parée,  et  qui  cache  sous  cet  air  de  fêle  une  misère 
aussi  profonde.  Depuis  rémancipation  des  colonies  espagnoles, 
son  commerce,  frapi)é  de  mort,  déchoit  de  jour  en  jour  ;  les 
énormes  droits  d'octroi  dont  elle  est  grevée,  et  qui  augmentent 
à  mesure  que  leur  produit  diminue,  mettent  le  comble  à  la  souf- 
france des  classes  inférieures.  Un  tonneau  de  mille  bouteilles 
de  vin  de  Xérès  paye  oOO  francs  de  droits,  et  le  reste  à  propor- 
tion. Les  livres  étrangers  payent  à  l'entrée  un  droit  de  plus  de 
2  francs  oOcentimes  par  volume,  et  les  livres  espagnols  en  payent 
un  à  la  sortie;  les  cigarres,  ce  pain  quotidien  de  l'Espagnol  aisé, 
comme  le  ciijarito  en  papier  est  celui  des  classes  inférieures, 
payent  une  vingtaine  de  francsle  mille;  le  tabac  est  hors  de  prix 
dans  le  pays  auquel  appartiennent  encore  la  Havane  et  Puerlo- 
Rico.  Et  cependant,  disons-le  ù  Ihonuèur  de  Cadix,  cette  popu- 
lation, grevée  de  tant  de  charges,  et  qui  porte  gaiement  de  si 
effroyables  misères,  est  une  des  plus  douces  de  l'Espagne.  Ici, 
vous  n'entendez  pas  parler  comme  ailleurs  de  meurtres  et  de 
cuchilladas  (coups  de  couteau);  les  rues  sont  siires  à  toute 
heure  de  nuit,  chose  presque  sans  exemple  dans  la  Péninsule, 
grâce  à  Fadmirable  police  qui  règne  dans  Cadix.  Les  serenos 
(crieurs  de  nuit),  ainsi  nommés  de  ce  que  les  nuages  étant  ici 
une  chose  inconnue,  leur  seul  cri  est  celui  de  «  sereno  (le  temps 
est  serein),  «  exercent,  pendant  toute  la  nuit,  la  surveilkmce  la 
plus  active,  et  s'assurent  si  les  portes  sont  fermées  et  les  volets 
bien  mis.  Vous  ne  pouvez  entrer  dans  une  boutique  pour  de- 
mander votre  chemin  sans  que  le  marchand  ne  quitte  son 
comptoir  pour  vous  l'enseigner,  et  souvent  même  pour  vous 
y  conduire.  Ajoutons  cependant  que  celte  aménité  de  mœurs  ne 
s'étend  pas  beaucoup  au  delà  des  murs  de  Cadix,  et  j'ai  cru 
trouver  déjà  plus  de  rudesse  et  moins  d'obligeance  dans  les  petites 
villes  qui  en  dépendent. 

Cadix  possède  peu  de  monuments  remarquables,  sauf  sa  cathé- 
drale immense,  édifice  dans  le  goût  corrompu  du  xvui<'  siècle,  qui 
l'a  vu  commencer.  Chose  étrange  !  Cadix,  au  temps  de  sa  prospé- 
rité, n'a  pu  parvenir  à  achever  sa  cathédrale;  et  aujourd'hui, 
malgré  sa  détresse,  elle  semble  s'être  piquéi'  d'honneur  et  vou- 
loir conduire  à  sa  fin  cette  gigantesque  enlreprise.  Des  troncs 
sont  ouverts  dans  toutes  les  églises  pour  recevoir  les  offrandes 


REVUE  r»E  PARIS.  259 

i\os  fidî-los  ;  (les  souscriptions  oui  (Héfonnws;  los  llitiitios  rrn'mos 
onl  joué,  par  un  compromis  assez  bizarre,  au  bénéfice  de  celte 
œuvre  pie,  et  le  but,  celle  fois,  a  sancUfié  les  moyens.  Tout 
annonce  donc  que,  d'ici  ù  une  dizaine  d'années,  Cadix  verra 
achever  ce  vaste  édifice  qui  lui  manquait,  et  qui,  malgré  tous 
ses  défauts,  serait  d'un  effel  imposant,  si  l'on  jetait  à  bas 
les  ignobles  masures  au  milieu  desquelles  on  s'est  avisé  de  le 
bàlir. 

Je  reviens  d'une  grande  course  de  taureaux,  qui  a  eu  lieu  à 
Puerto-Santa-Maria,  de  l'aulre  côté  du  golfe,  et  je  passe  ma 
ruiit.  une  de  ces  belles  nuits  d'été,  comme  on  n'en  voit  qu'ici,  ù 
recueillir,  toutes  frarches  encore,  les  impressions  que  m'a  laissées 
cet  étrange  spectacle.  Aussi  bien,  qui  i»ourrait  songer  à  dormir 
pondant  ces  admirables  iiiiils,  où  la  lune  est  aussi  claire  (lue  lo 
jour  de  nos  climats,  et  où  même,  à  défaut  de  lune,  les  étoiles, 
élincelant  comme  des  myriades  de  diamants  sur  ce  ciel  noir  à 
force  d'être  bleu,  donnent  une  clarté  aussi  vive  que  celle  d'une 
luiit  de  lune  à  Paris.  Une  brise  délicieuse  agite,  sous  ma  fenê- 
tre, les  îirbres  de  l'Alameda,  fatigués  des  chaleurs  du  jour;  une 
grande  frégate  américaine  étale  devant  moi,  sur  le  fond  sombre 
du  golfe,  ses  vergues  gigantesques,  qui  se  dressent  en  l'air 
comme  les  bras  d'un  fantôme;  les  feux  des  pêcheurs  étincellent 
dans  la  nuil,  et  glissent  sur  l'eau  comme  des  âmes  eu  peine, 
tandis  que  de  petites  lames  phosphorescentes  viennent  se  briser 
sans  bruit  sur  les  récifs  du  rempart  et  les  semer  de  leur  pous- 
sière lumineuse.  Le  profond  silence  de  la  nuit  n'est  troublé  que 
de  loin  en  loin  par  la  voix  grave  des  serenos.  Cadix  dort,  car 
il  est  minuit  passé,  et  les  arbres  de  l'Alameda  n'ont  plus  de  con- 
fidences à  entendre,  ni  de  noiios  à  abriter.  Anne  Radclitre,  à 
ma  place,  eût  fait  un  roman;  Byrou,  quelques-unes  de  ces  belles 
strophes  qu'il  a  semées  d'une  main  avare  dans  sa  course  trop 
rapide  ù  travers  l'Espagne;  moi,  je  raconterai,  dans  mon  humble 
prose,  une  coi/icla  de  toi  os  •  c'est  encore  de  la  poésie,  si  l'on 
veut,  mais  de  la  poésie  tachée  de  sang,  comme  celle  de  Rome 
sous  l'empire,  quand  son  dernier  cri  de  détresse  était  comme 
celui  de  l'Espagne  :  «  Le  cirque  et  du  pain  !  » 

Je  pourrais  vous  décrire  ici,  en  style  héroï-comi(iue,  le  grand 
combat  des  fcluchos  ou  barques  du  port  et  des  bateaux  ù  va- 
peur, qui  se  disputaient,  dans  ce  grand  jour,  la  gloire  elle  pro- 


iGO  nEV["K  ItE  l'AKlS. 

fit  tie  iransporlor  au  Puerto  toute  la  population  de  Cadix, 
pressée  sur  les  dalles  du  môle  ;  mais  je  vous  fais  grâce  de  cette 
barcoHiachic ,  qui.  il  y  a  un  siècle  ou  deux,  n'eût  pas  manqué 
d'avoir  son  Arioste.  C'est  d'ailleurs  toujours  la  vieille  guerre  de 
la  routine  avec  le  progrès,  du  passé  avec  l'avenir;  et  moi  qui 
suis,  en  Kspagne  du  moins,  toujours  du  côté  des  vieilles  coutu- 
mes <iui  s'en  vont  avec  la  mantille  et  le  costume  national,  je 
pris  poui'  mes  péchés,  conimes  les  vieux  bourgeois  de  Cadix,  un 
felucho ,  qui  mit  trois  heures,  le  vent  étant  devenu  contraire,  à 
nous  faire  faire  les  quatre  ou  cinq  milles  qui  séparent  Cadix  de 
Puerto. 

La  campagne  près  de  cette  ville,  comme  dans  tous  les  envi- 
rons de  Cadix  et  sur  la  plus  grande  partie  de  la  côte  d'Andalou- 
sie, est  tout  simplement  un  désert,  où  il  faut  bien  cependant 
qu'il  croisse  quelques  vignes,  puisqu'on  y  fait  ce  vin  de  Xérès 
que  l'Angleterre  achète  ici  à  grands  frais.  C'est  une  terre  basse 
et  plate,  brûlée  par  le  soleil  et  écorchée  par  les  vents,  et  où  ap- 
l)araissenl  çà  et  là,  au  milieu  des  sables,  quelques  plaques  ver- 
dàtres  de  maigres  pins,  qui  parviennent  à  peine  à  hauteur 
ti'homme.  De  villages,  il  n'y  en  a  point,  la  population  étant  toute 
réfugiée  dans  les  cinq  ou  six  jolies  petites  villes  qui  peuplent  les 
bords  du  golfe.  De  loin  en  loin  ,  il  est  vrai ,  on  voit  briller  ,  au 
milieu  des  pins,  les  blanches  murailles  d'un  casin  abandonné, 
que  ses  maîtres  n'osent  pas  aller  visiter  de  peur  des  brigands. 
J'ignore  si,  dans  le  misérable  état  où  se  trouve  l'Espagne,  les 
propriétaires  de  ces  biens  ruraux  en  touchent  souvent  les 
revenus  ;  mais  ce  qu'il  y  a  de  certain,  c'est  qu'ils  en  acquittent 
l'impôt. 

PuertoSanta-Mariaestune  jolie  ville,  bâtie  tout  en  longueur, 
et  dont  on  ne  soupçonnerait  ni  la  beauté  ni  l'étendue  en  débar- 
quant sur  son  petit  môle  en  bois.  Deux  rues  parallèles  de  plus 
d'une  demilieue  de  long  la  traversent  tout  entière,  et  aboutissent 
à  une  jolie  promenade  plantée  d'orangers,  les  premiers  que  j'aie 
vus  aux  environs  de  Cadix.  Ses  maisons  ,  moins  hautes  et  aussi 
blanches  (pie  celles  de  Cadix,  sont  peut-être  plus  pittoresques 
encore.  Mais  il  y  manque  ce  qui  fait  le  charme  de  Cadix,  c'est- 
r«  dire  le  mouvement  et  la  vie.  La  plupart  de  ces  jolies  maisons , 
qui  api>.irliennent  aux  négociants  de  Cadix,  sont  maintenant  à 
IdUtr.  el.  malgré  leur  pro|)ro(é  rechorcln'e  .  elles  onl  im  air  de 


REVUE  DE  PARIS.  261 

(ristcsso  et  irahandon  qui  fait  mal  ;\  voir.  Jamais  linc<'Ul  plus 
blanc  et  plus  coquet  n'a  enveloppé  une  ville  morte. 

Le  Puerto  cependant  n'était  pas  mort  ce  jour-là,  grâce  aux 
flots  de  la  population  gaditaine  qui  affluait  dans  ses  murs.  Des 
felouques,  des  bateaux  à  vapeur  tout  noirs  de  têtes,  passaient  à 
chaque  instant  la  barre  difficile  de  la  petite  rivière,  et  venaient 
verser  sur  le  débarcadère  leur  contingent  de  curieux.  Je  me 
mêlai ,  à  mon  tour  ,  au  torrent  qui  m'entraîna,  sous  les  rayons 
d'un  soleil  africain,  vers  la  Plaza  de  Toros,  située  à  l'extrémité 
de  la  ville.  Les  anciens  Romains,  habitués  à  se  repaître,  dans 
des  amphithéâtres  de  marbre,  des  sanglants  plaisirs  du  cirque, 
eussent  regardé  sans  doute  avec  le  plus  profond  dédain  un  de 
ces  cirques  espagnols ,  grossièrement  construits  en  bois  ,  et  qui 
forment  un  si  piteux  contraste  avec  les  magnifi(iues  arènes  dont 
l'Espagne  garde  encore  les  débris  j  mais  ,  aux  yeux  des  Espa- 
gnols modernes  ,  moins  recherchés  que  leurs  aïeux,  les  contem- 
porains de  Martial ,  un  amphithéâtre  est  toujours  assez  beau  , 
pourvu  que  le  sang  y  coule  à  flots  et  que  le  taureau  et  les 
picadores  y  fassent  bien  leur  devoir.  J'eus  donc  soin,  en  en- 
trant dans  celui-ci ,  d'oublier  le  Colysée  et  les  arènes  de  Vérone 
et  de  Nîmes,  et  à  part  sa  rustique  simplicité,  le  coup  d'œil 
qu'il  présentait  n'était  réellement  pas  sans  intérêt  et  sans  gran- 
deur. 

Une  enceinte  circulaire  de  deux  cents  pieds  de  diamètre  envi- 
ron était  destinée  à  servir  d'arène  aux  gladiateurs  à  deux  et  à 
quatre  pieds.  D'un  côté  s'élevait  la  loge  officielle  réservée  aux 
autorités  ;  au-dessous  était  la  porte  qui  donne  entrée  aux  tau- 
reaux vivants ,  et  en  face  d'elle  celle  qui  livre  passage  aux  tau- 
reaux morts  et  aux  mules  qui  les  emportent.  Tout  le  reste  de 
l'enceinte  était  couvert  de  gradins  circulaires  ,  élevés  en  étage 
les  uns  sur  les  autres,  au  nombre  d'une  dizaine  environ.  Au- 
dessus  d'eux  enfin,  au  second  étage,  des  loges  couvertes  conte- 
naient les  belles  Gaditaines  qui  venaient  rassasier  leurs  yeux 
avides  de  ce  spectacle,  qui  pourrait ,  au  besoin,  remplacer  pour 
elles  tous  les  autres.  La  moitié  de  l'enceinte  à  peu  près  était  ex- 
posée au  soleil ,  qui  commençait  cependant  à  pencher  déjà  vers 
l'horizon.  Les  places  à  l'ombre,  comme  de  raison  ,  se  payaient 
le  double  et  n'étaient  pas  les  mieux  garnies.  Malgré  l'ardeur  du 
soleil  ,  une  foule  l)igarrép  et  I)ruyan(e  .  armée  de  larges  évcn- 


262  REVUF.  DE  PARIS. 

lails.  se  pressait  sur  ces  bancs,  trop  étroits  pour  elle  ,  cl  y  fai- 
sait une  effroyable  consommation  de  noisettes  et  de  verres  d'eau. 
Je  suis  pei'suadé  que  beaucoup  de  ces  braves  Andaloux,  qui 
exposaient  bravement  au  soleil  leur  teint  irop  bronzé  pour 
avoir  à  en  redouter  grand'chose,  étaient  là  depuis  plusieurs  heu- 
res, sans  regretter,  dans  cette  douce  attente,  ni  leur  temps, 
ni  leur  peine  ,  ni  les  3  réaux  (  16  sous  )  que  leur  place  leur  avait 
coûtés. 

La  porte  opposée  à  la  loge  officielle  s'ouvrit ,  et  quelques 
hommes  à  cheval,  d'un  âge  mûr  pour  la  plupart,  vinrent,  dans 
toute  la  splendeur  de  l'ancien  et  riche  costume  de  majo  anda- 
loux, tel  qu'on  ne  le  voit  pins  que  sur  les  théâtres,  demander  au 
gouverneur  la  permission  de  commencer  la  course.  Elle  leur 
fut  accordée  gravement ,  comme  elle  était  demandée,  et  mes- 
sieurs \espicadores  se  relirèrent  en  bon  ordre.  Après  eux  vin- 
rent les  clinlillos,  piétons  chargés  d'exciter  le  taureau  ,  et  qui 
n'ont  d'autres  armes  qu'un  manteau  de  soie  de  couleur  voyante, 
qu'ils  agitent  devant  les  yeux  de  l'animal  furieux  pour  détour- 
ner sa  colère.  Leur  costume,  plus  léger,  bien  qu'aussi  riche  que 
celui  dtspicadores.  était  aussi  plus  gracieux.  Ils  n'avaient  pas, 
comme  ceux-ci,  le  vaste  sombrero  gris  à  larges  bords  ;  leur  tète 
n'était  couverte  que  de  la  classique  résille  noire;  une  veste  de 
soie  étroite  et  toute  couverte  de  riches  broderies  d'or,  une  culotte 
blanche  bien  serrée  et  des  bas  de  soie  blancs  dessinaient  leurs 
formes  musculeuses.  Ils  saluèrent  à  leur  tour  avec  beaucoup  de 
de  grâce  les  autorités,  qui  leur  rendirent  leur  salut ,  et  chacun 
se  retira  pour  faire  place  au  héros  de  la  fête. 

Une  porte  s'ouvrit  brusq:iement,  et  l'on  vit  bondir  dans  l'arène 
un  taureau  de  cinq  ans,  qui  s'arrêta  tout  d'un  coup,  l'air  plus 
étonné  que  farouche ,  devant  cette  foule  immense,  qui  l'accueil- 
lait de  ses  cris  et  de  ses  trépignements.  Quoique  l'usage,  m'a-t-on 
dit,  soit  de  faire  jeûner  pendant  vingt-quatre  heures  l'animal 
qu'on  destine  au  combat,  pour  diminuer  ses  forces,  et  de  lui 
laisser  tomber  sur  le  dos,  au  moment  où  on  le  lâche,  une  lourde 
barre  de  bois  qui  brise  à  moitié  le  ressort  de  sa  puissante  échine, 
le  nouveau  venu  avait  encore  l'air  de  taille  et  d'humeur  â  ven- 
dre chèrement  sa  vie.  Ses  cornes  n'avaient  pas  ces  immenses  di- 
mensions que  je  n'ai  vues  qu'aux  bœufs  d'Italie  j  mais  elles  n'en 
étaient  guèremoins  formidables,  et  son  cou  c<tiirtet  ramassé, ses 


F.EVUE  L)t  fAKlS.  26Ô 

fanons  pendants,  el  son  œil  rouge  et  éfincelanl  comme  du  feu, 
annonçaient  une  vigueur  jieu  commune. 

A  peine  avail-il  eu  le  temps  de  reconnaître  le  terrain,  que  l'a- 
gile bataillon  des  chnlillos  vint  voltiger  autour  de  lui.  Chacun, 
en  déroulanl  devant  ses  yeux  sa  bannière  de  soie,  cherchait  à  lui 
faire  quitter  le  milieu  de  l'arène  pour  l'attirer  aux  extrémités  , 
près  de  certains  abris  en  planches  où  se  réfugient  les  chulillos 
en  danger.  C'était  là  que  l'attendaient  les  picadores,  un  mou- 
choir noué  sur  les  j'eux  de  leurs  chevaux ,  qui ,  sans  cela  , 
n'attendraient  jamais  le  taureau  de  pied  ferme  ,  et  les  cuisses 
rembourrées  de  manière  à  ne  pas  craindre  la  corne  de  l'animal 
en  furie. 

Lorsque  le  taureau,  impatienté  des  agaceries  des  chulillos, 
eut  quitté  son  poste  pour  en  poursuivre  un  jusqu'à  l'extiémilé 
de  l'enceinte,  un  picador,  la  lance  au  poing,  vint  lentement  se 
présenter  devant  lui.  A  la  vue  de  ce  nouvel  ennemi ,  plus  re- 
doutable que  les  autres,  le  taureau  s'arrêta  encore  une  fois  tout 
court,  indécis,  mais  non  pas  effrayé.  Le  picador,  avec  un  mer- 
veilleux sang-froid,  l'œil  attaché  sur  l'œil  du  taureau  pour  y  lire 
le  côté  par  où  son  ennemi  devait  attaquer,  assurait  sa  lance  sous 
son  bras  et  se  préparait  à  soutenir  ce  redoutable  choc.  Cette 
lance,  du  reste,  n'en  est  pas  une;  ce  n'est  qu'un  aiguillon  armé 
d'un  fer  assez  long  pour  irriter  le  taureau,  mais  non  pour  le 
blesser.  Tout  l'art  du  ;j?Cf«/o/'  consiste  à  présenter  son  fer  d'une 
main  ferme  au  taureau,  qui  se  l'enfonce  lui-même  dans  le  poi- 
trail, et  à  tenir  bon  sous  ce  terrrible  effort  jusqu'à  ce  que  le 
taureau  ,  désespérant  de  vaincre  l'obstacle  ,  se  retourne  pour 
aller  ciiercher  un  autre  ennemi. 

Enfin,  le  taureau,  qui  pendant  ce  temps  étudiait  aussi  son  ad- 
versaire, tout  en  labourant  la  terre  de  ses  pieds  de  devant,  se 
décide  à  s'élancer  sur  lui.  Le  picador  l'attend  de  sang-froid,  et 
sa  lance,  soutenue  par  une  main  vigoureuse,  s'enfonce  dans  le 
flanc  du  taureau.  Mais  le  noble  animal,  irrité  par  sa  blessure, 
écarte,  par  un  effort  désespéré,  Tobstacle  qui  l'arrêtait,  et  dé- 
chire de  ses  cornes  le  flanc  du  cheval,  qui,  en  se  cabrant , 
renverse  le  cavalier.  Aussitôt  l'essaim  des  chnlillos  se  précipite 
sur  lui  pour  délouiner  sa  colère,  tandis  que  Montés,  le  plus 
célèbre  /no/flrrfo/- delà  Péninsule,  Montés,  dont  j'avais  reconmile 
beau  profil  romain,  pour  l'avuir  vu,  il  y  a  six  mois,  lithographie 


2G4  r.EVUE  UE  PARIS. 

sur  nos  boulevards,  parvenait,  A  force  d'adresse  et  de  courage, 
à  attirer  sur  lui  la  fureur  du  taureau,  qu'avec  un  bond  léger  il 
eut  bientôt  évité. 

La  racine  manœuvre  recommença  cinq  ou  six  fois,  aux  ap- 
plaudissements forcenés  des  spectateurs,  et  aux  cris  àa  bravo 
toro!  chaque  fois  que  le  pauvre  animal,  qu'on  forçait  évidem- 
ment de  sortir  de  son  caractère,  avait  labouré  de  sa  corne  le 
flanc  d'une  des  rosses  qu'on  obligeait, bien  malgré  elles,  à  mar- 
cher contre  lui.  Somme  toute,  c'était,  quoi  qu'en  disent  les 
fanatiques  de  taureaux,  race  qui,  aujourd'hui  même,  commence 
à  se  perdre  en  Espagne,  c'était  un  triste  et  dégoûtant  spectacle 
que  cette  boucherie  de  sang-froid,  ofi  tous  les  acteurs,  excepté 
l'homme,  semblaient  figurer  à  regret.  Quant  à  moi ,  je  confesse 
ici  ma  faiblesse,  je  ne  le  supportai  si  longtemps  qu'en  détournant 
les  yeux  aux  plus  beaux  coups,  c'est-à-dire  aux  moments  criti- 
ques où  le /'ù'ar/or.  renversé  avec  son  cheval,  restait  engagé 
sous  lui  jusqu'à  ce  qu'on  vint  le  délivrer.  Sans  doute,  j'admirai  le 
courage  et  la  légèreté  des  chvlillos  et  le  sang-froid  des  pica- 
(lores ;  mais  l'idée  peut  être  fausse  qu'ils  ne  couraient  pas, 
après  tout  grand  danger  ,  m'ôtait  une  bonne  partie  de  l'intérêt 
qu'ils  auraient  pu  m'inspirer.  Je  plaignais  les  chevaux  encore 
plus  que  les  hommes,  et  le  taureau  encore  plus  que  les  chevaux  '• 
généreux  animal  qu'on  avait  été  retirer  de  ses  tranquilles  pâtu- 
rages de  la  montagne  pour  le  livrer  en  spectacle  à  cette  foule 
endurcie,  comme  un  Barbare  du  Danube  condamné  à  mourir 
j)0ur  les  menus-plaisirs  des  Romains  et  qui  devait  encore,  avant 
de  mourir,  saluer  ses  bourreaux. 

Un  seul  rôle  me  parut  noble  et  grand  dans  toute  cette  caniî- 
ceiia.  c'était  celui  de  Montés,  qui,  toujours  occupé  de  protéger 
les  autres  sans  songer  à  lui  même,  semblait  vraiment  leur  génie 
lulélaire.  Se  faisant  un  jeu  de  la  colère  du  taureau,  dont  un 
coup  d'œil,  dit-on,  lui  révèle  le  caractère,  un  geste,  une  incli- 
naison du  corps  lui  suffisait  souvent  pour  se  détourner  de  la 
ligne  droite  que  suit  toujours  le  taureau,  et  échapper  à  la  re- 
donlalde  atteinte  de  la  corne  qui  le  menaçait. 

Ouand  le  taureau,  irrité  par  les  dards  recouverts  de  bande- 
rolles  de  papier  que  les  dmlillosXm  enfoncent  dans  le  cou,  par- 
dessus les  cornes,  au  moment  même  où  il  fond  létc  baissée  sur 
eux,  parut  sullisammenl  excité  pour  livrer  son  dernier  combat  j 


RliVLE  DE  l'ARIS.  265 

quand  il  eut  déchiré  assez  de  flancs  de  chevaux,  et  qu'assez  de 
sang  eut  ruisselé  dans  l'arène  avec  leurs  entrailles  fumantes 
qu'ils  traînaient  quelquefois  après  eux,  Montés  parut,  tenant 
d'une  main  un  petit  manteau  rouge,  et  de  l'autre  une  courte  et 
forte  épée. 

A  l'instant  même,  un  silence  imposant  d'anxiété  régna  dans 
toute  l'arène  parmi  les  quinze  mille  spectateurs.  Chacun  retint 
son  haleine  de  peur  de  perdre  un  des  coups  de  ce  duel  à  mort  qui 
allait  succéder  aux  joutes  à  armes  courtoises  qu'on  avait  vues 
jusque-là  :  l'homme  et  le  taureau  s'arrêtèrent  l'un  devant  l'autre 
comme  si  chacun  eût  enfin  trouvé  un  ennemi  digne  de  lui.  Maiti 
le  taureau  baisse  la  tète,  creuse  la  terre  de  ses  pieds,  hume  la 
poussière  de  ses  naseaux  sanglants,  et  semble  avoir  besoin  de 
s'exciter  lui-même,  tandis  que  l'homme,  toujours  maître  de  lui 
cherche  dans  l'œil  de  son  ennemi  la  pensée  secrète  qui  guidera 
son  attaque ,  et  lui  présente  de  loin  le  fer  aigu  qu'il  doit  lui- 
même  enfoncer  dans  ses  flancs. 

Cependant  le  taureau,  animé  par  les  cris  des  spectateurs,  qu'a- 
vait lassés  sa  longue  hésitation  ,  piqué  même  par  quelques-uns 
de  ceux  qui  se  trouvaient  le  plus  près  de  lui ,  heureux  et  fiers 
d'avoir  du  sang  après  les  long  aiguillons  qu'ils  enfonçaient  dans 
sa  croupe,  se  décide  tout  d'un  coup  :  il  s'élance  tête  baissée  sur 
Moulés,  qui,  par  un  léger  mouvement  du  corps,  évite  la  corne, 
et  fiche  dans  la  nuque  du  taureau  le  fer  que  celui-ci,  par  son 
seul  élan,  fait  entrer  jusqu'à  la  garde. 

A  ce  beau  coup,  à  ce  coup  difficile  qui  réussit  rarement  et 
coûte  souvent  la  vie  à  celui  qui  le  manque,  des  applaudissements 
frénétiques  ébranlèrent  toute  l'enceinte,  qui  sembla  un  instant 
prête  à  s'écrouler.  Moi-même,  je  l'avoue,  malgré  le  dégoût  que 
in'avait  inspiré  ce  spectacle,  je  me  sentis  ému  un  instant  du 
froid  courage  et  de  la  merveilleuse  agilité  de  cet  homme,  bala- 
<lin  héroiqtie,  ennobli  parle  danger,  et  qui  risque  tous  les  quinze 
.joiu's  sa  vie  i)our  quelques  centaines  de  francs.  Montés  a  de  la 
fortune,  fortune  acquise  dans  cent  combats,  au  prix  de  sonsang 
et  au  péril  de  sa  vie;  il  pourrait  vivre  heureux  et  tranquille, 
mais  la  gloire  l'appelle  dans  le  cirque,  et  Montés  n'a  jamais  su 
résister  à  l'appel  de  la  gloire.  Les  applaudissements  de  la  foule 
et  l'enivrant  attrait  du  danger  manqueraient  dans  sa  retraite  à 
ce  ^ylla  des  maludoics.   s'il  abdi(iuait  une  dictature  tpic  nul 

»  23 


266  REVUt  DE  PARIS. 

ne  lui  conteste.  Montés  est  né  pour  l'arène,  il  y  a  vécu, 
et  il  y  mourra  sans  doute  comme  tous  ses  pareils ,  comme 
le  chasseur  de  chamois  meurt  à  la  montagne,  plutôt  que 
d'aller  linir  paisiblement  dans  son  lit  comme  un  homme  de  la 
plaine. 

Cependant  le  taureau,  son  épée  fichée  dans  la  nuque  parcou- 
rait encore  l'arène,  mais  au  hasard,  sans  suivre  une  ligne  droite 
et  sans  voir  même  ses  ennemis  ,  qui  s'agitaient  autour  de  lui, 
comme  des  corbeaux  autour  du  daim  blessé,  qui  leur  promet  un 
festin.  Le  malheureux  cherchait  sans  doute  une  place  pour  mou- 
rir ;  quand  il  l'eut  trouvée,  quand,  pareil  au  gladiateur  romain, 
il  eut  i-egardé  encore  une  fois  l'arène  ipii  tournait  autour  delui, 
il  s'agenouilla  lourdement  et  tomba  pgur  ne  plus  se  relever.  Un 
long  crr  de  joie  retentit  dans  l'arène,  comme  si,  pour  cette  foule 
altérée  de  sang,  cette  mort  était  un  triomphe  en  même  temps 
qu'un  plaisir.  Il  respirait  encoie  que  trois  mules,  ornées  de  clo- 
chettes retentissantes, étaient  attelées  après  son  cadavre  et  l'en- 
traînaient après  elles  ,  en  laissant  sur  leur  passage  une  longue 
tiace  de  sang  ,  et  le  convoi  funèbre  du  pauvre  taureau  n'avait 
pas  disparu,  qu'une  autre  victime  entrait  déjà  dans  l'arène  et 
que  le  second  acte  du  drame  de  sang  avait  commencé. 

Comme  toutes  les  scènes  de  ce  drame  se  ressemblent,  en  avoir 
raconté  une,  c'est  les  avoir  racontées  toutes.  Ma  conscience  de 
voyageur  me  faisait  un  devoir  d'assister  au  moins  une  fois  à  cet 
odieux  spectacle  ;  mais,  après  la  mort  du  troisième  taureau  ,  le 
mal  de  cœur  commençant  à  me  gagner ,  je  me  décidai  à  sortir, 
au  grand  étonnemenl  de  mes  voisins  ,  qui  ne  comprenaient  pas 
qu'on  s'en  allât  ainsi  au  plus  l)eau  moment.  Je  jetai  cependant, 
avant  départir,  un  coup  d'œil  sur  l'assemblée,  qui  était  pour  moi 
la  partie  la  plus  intéressante  du  spectacle,  et  je  fus  frai)pé  de  l'a- 
nimation de  toutes  les  figures  et  de  la  beauté  de  la  race  anda- 
louse.  race  bien  plus  caucasienne  que  mauresque,  (pioi  qu'on 
en  ait  dit,  surtout  parmi  le  paysans ,  si  différents  de  la  popula- 
tion chétive  et  étiolée  de  la  ville.  Il  était  facile  de  les  recon- 
naître à  leur  haute  taille,  à  leur  allure  leste  et  lîère,  à  leur 
chapeau  pointu  surmonté  d'une  petite  houppe  de  soie  ,  îi  leur 
veste  de  cuir  brodé  ,  suivant  l'usage  arabe  ,  et  à  leurs  longues 
guêtres  aussi  de  cuir  J)rodé  qui  défeudenl  la  jambe  jusqu'au 
yenou. 


REVUE  DE  PARIS.  267 

Quant  aux  femmes,  malgré  la  réputation  qu'on  leur  a  faite, 
je  n'ai  trouvé  jusqu'ici  rien  qui  les  distingue  du  reste  des  Espa- 
gnoles, dont  elles  ont  les  beaux  yeux,  le  petit  pied,  mais  aussi  le 
teint  jaune  ou  brun  ,  avec  un  peu  plus  de  grâce  peut-être  et 
plus  de  prétention  dans  la  démarche.  Toutes  portaient  inva- 
riablement la  mantille  à  cette  fêle  démocratique  d'où  les  cha- 
peaux sont  bannis ,  et  où  la  reine  elle-même  n'oserait  porter 
d'autre  coiffure  que  la  mantille.  Les  élégants  de  Cadix  avaient 
au  moins  du  viajo  audaloux  la  veste  ou  le  chapeau  pointu,  car 
il  est  de  mauvais  ton  de  venir  à  la  corrida  en  toilette  ,  tant  cet 
instinct  d'égalité  qui  fait  le  fond  du  caractère  espagnol  perce  ici 
partons  les  pores. 

P.  S.  Hier,  Jour  de  l'Assomption  ,  a  eu  lieu ,  au  dire  de  tous 
les  connaisseurs  ,  la  plus  belle  corrida  qu'on  ait  encore  vue  au 
Puerto;  dix-huit  chevaux  ont  été  tués,  tous  lespicadores  et  quel- 
ques chulillos  ont  été  blessés,  et  le  fameux  Montés  lui-même  n'a 
échappé  ([ue  grâce  à  son  extrême  agilité  ,  et  a  eu  ses  vêtements 
tout  déchirés  par  la  corne  du  taureau.  Quatre  des  taureaux 
destinés  au  combat  ont  eu  la  vie  sauve,  car  il  ne  s'est  trouvé 
personne  pour  les  combattre.  Comme  je  ne  me  suis  pas  soucié 
d'assister  à  ce  divertissement ,  personne  ici,  i)armi  les  Gaditains 
de  pur  sang  ,  ne  peut  comprendre  mon  apathie  ;  on  me  dit  qu'il 
en  est  toujours  ainsi  avec  les  étrangers  ;  qu'à  la  première 
fois  ,  la  corrida  les  dégoûte  ,  mais  qu'il  faut  y  retourner,  et 
que  je  serais  bientôt  aussi  passionné  pour  elle  qu'un  véritable 
Andaloux.  Il  se  peut  qu'on  dise  vrai  ;  mais  je  n'ai  pas  envie  d'es- 
sayer. 

RossEEUw  Salvt-Hil\ire. 


FESSÉES  D'AOCT. 


Nous  tirons  du  voliime  des  Pensées  d'Août,  par  M.  Sainte- 
Beuve,  qui  parait  demain  chez  le  libraire  Rendue!,  les  deux  piè- 
ces,  suivantes  qui  donneront  idée  du  ton.  M.  Alfred  de  Musset 
avait,  dans  quelques  vers,  reproché  ;\  son  ami,  M.  Sainte-Beuve, 
de  ne  plus  faire  de  poésies,  et  il  lui  rappelait  qu'il  existe  souvent 
en  nousunpoj'te  endormi,  toujours  jeune  et  vivant.  M.  Sainte- 
Beuve  lui  répond  par  ces  stances  : 


A  Airrcfl  de  Htisset. 

Il  n'est  pas  mort.  Ami,  ce  poëte  en  mon  âme; 
Il  n'est  pas  mort.  Ami,  lu  le  dis.  je  le  crois. 
Il  ne  dort  pas,  il  veille,  étiucel  e  sans  flamme; 
La  flamme,  je  l'étouffé,  et  je  reliens  ma  voix. 

Que  dire  et  que  chanter  quand  la  plage  est  déserte, 
Quand  les  flots  des  jours  pleins  sont  d(\jà  retirés. 
Quand  l'écume  flétrie  et  parloul  l'algue  verte 
Couvrent  au  loin  ces  bords, au  malin  si  sacrés? 

Que  dire  des  soupirs  que  la  jeunesse  enfuie 
Renfonce  à  tous  instants  à  ce  cœur  non  soumis  ? 
Que  dire  des  banquets  où  s'égaya  la  vie, 
El  des  premiers  plaisirs,  et  des  premiers  amis? 

L'Amour  vint,  sérieux  pour  moi  dans  son  ivresse. 
Sous  les  fleurs  lu  clmnlais.  rriillinl  ses  dons  jaloux. 


Enfin,  un  jour  tu  crus  !  moi,  j'y  croyais  sans  cesse; 
Sept  ans  se  sont  passés  !...  Alfred,  y  croyons-nous? 

L'une,  ardente,  vous  prend  dans  sa  soif,  et  vous  jette 
Comme  un  fruit  (ju'on  méprise  après  l'avoir  séché. 
L'autre,  tendre  et  croyante,  uu  jour  devient  muette. 
Et  pleure,  et  dit  que  l'astre,  en  sou  ciel,  s'est  couché. 

Le  mal  qu'on  savait  moins  se  révèle  à  tout  heure, 
Inhérent  à  la  terre,  irréparable  et  lent. 
On  croyait  tout  chanfifer,  il  faut  que  tout  demeure. 
Itaillcr,  maudire  alors,  amer  et  violent, 

A  quoi  bon?  — Trop  sentir,  c'est  bien  souvent  se  taire, 
C'est  refuser  du  chant  l'aimable guérison. 
C'est  vouloir  dans  son  cœur  tout  son  deuil  volontaire, 
C'est  cnchaioer  sa  lampe  aux  murs  de  sa  prison  ! 

Mais  cependant.  Ami,  si  ton  luth  qui  me  lente, 
Si  ta  voix  d'autrefois  se  remet  à  briller. 
Si  ton  frais  souvenir  dans  ta  course  bruyante. 
Ton  cor  de  gai  chasseur  me  revient  appeler. 

Si  de  toi  quelque  accent  léger,  pourtant  sensible, 
Com'me  aujourd'hui ,  m'apporte  un  écho  du  passé. 
S'il  revient  éveiller  à  ce  cœur  accessible 
Ce  qu'il  cache  dans  l'ombre  et  qu'il  n'a  pas  laissé, 

Soudain  ma  voix  renaît  mon  soupir  chante  encore, 
Mon  pleur  ,  comme  au  matin,  s'échappe  harmonieux, 
El  tout  parlant  d'ennuis  qu'il  vaut  mieux  qu'on  dévore, 
Le  désir  me  reprend  de  les  conter  aux  cieux. 


Dans  l'autre  pièce,  le  pointe,  voyageant  en  Suisse,  se  reporte 
au  souvenir  des  amis  qu'il  a  laissés  : 

—  Les  lieux  sont  beaux  et  grands;  ils  parlent  un  langage 
A  d'abord  étonnor.  h  l'ernplir  "^aiisiinrlago. 


270  REVUE  DE  PARIS. 

A  faire  (jii'on  s'arrête  à  leur  gloire  soumis, 
Etqu"Ithaque  lin  instant  s'oublie,  et  les  amis. 
Et  pourtant,  et  l)ientùt,  cette  nature  immmense 
Laisse  un  grand  vide  au  cœur  et  le  tient  à  dislance, 
El  tous  ces  monts  glacés  qu'à  l'horizon  je  vois, 
Pour  m'y  bercer  de  loin,  n'ont  pas  même  les  bois. 
Oh!  j'ai  besoin  toujours, quelque  lieu  qui  m'appelle, 
DeThomme  et  des  amis,  du  souvenir  fidèle, 
De  ressaisir  au  cœur  l'écho  du  cœur  sorti. 
De  chercher  au  sentier  ce  qu'un  autre  a  senti  ! 
De  ce  cadre  si  fier  par  les  monts  quil  assemble. 
Dans  un  détail  chéri,  l'on  goûte  mieux  l'ensemble. 
En  y  prenant  pour  guide  un  rayon  jn-éféré, 
Le  tout  i)lus  tendrement  s'éclaire  à  notre  gré. 
Un  banc  au  bord  du  lac,  un  ombrage,  une  allée 
Où  d'avance  l'on  sait  qu'une  âme,  un  jour  voilée, 
S'est  assise  en  pleurant  ;  des  rocs  nus  et  déserts. 
Mais  qu'un  chantre  qu'on  aime  a  nommés  dans  ses  vers: 
Ces  places,  à  nous  seuls  longtemps  recommandées. 
Mêlant  au  vaste  aspect  la  douceur  des  idées. 
Voilà,  dans  ces  grands  lieux,  à  l'écart  et  sans  bruit, 
Ce  que  ma  fuite  espère  et  tout  d'abord  poursuit. 

Laissant  les  bords  nombreux  où  le  regard  hésite, 

Aussitôt  arrivé,  j'ai  donc  choisi  mon  site 

Aux  bosquets  odorants  d'une  blanche  villa. 

Cherchant  l'endroit ,  le  banc,  et  me  disant  ;  C'est  là  ! 

Il  était  soir;  le  jour,  dans  sa  pénible  trace^ 

Avait  chargé  le  lac  d'orage  et  de  menace  ; 

Mais,  comme  dans  la  vie  on  voit  souvent  aussi, 

Le  couchant  soulevait  ce  lourd  voile  éclairci. 

Je  m'assis  solitaire,  et  là,  pensant  à  celle 

Qui  m'avait  dit  d'aller  et  de  m'asseoir  comme  elle, 

Je  méditais  les  flots  et  le  ciel  suspendu, 

Le  silence  lui  seul  et  le  calme  entendu, 

La  couleur  des  reflets.  La  nue  un  peu  brisée 

Jetait  un  gris  de  perle  à  la  vague  irisée. 

Et  le  lac  infini  fuyait  dans  sa  longueur. 

Celle  Iranquillité  me  distillait  au  cœur 


REVUE  DE  PARIS.  271 

Un  charme,  qui  d'abord  aux  larmes  nous  convie  : 
«  Oh  !  disais-je  et  mon  vœu,  rien  qu'une  telle  vie, 
Rien  qu'un  destin  pareil  au  jour  qu'on  vient  d'avoir, 
Lourd,  orajseux  aussi,  mais  avec  un  tel  soir!  >> 

A  Lausanne,  aussitôt  que  la  barque  m'y  jette, 
Ou'ai-je  fait?  tout  un  bond  j'ai  cherché  la  Retraite, 
C'est  le  nom  (  près  de  là  )  de  la  douce  maison. 
Où  des  amis  bien  chers  onl  fait  une  saison. 
Ils  m'en  parlaient  toujours  d'une  secrète  joie. 
Le  lac  vu  du  jardin^  ces  grands  monts  de  Savoie 
Tout  en  face,  si  beaux  en  couchant  enflammé..., 
J'ai  voulu  prendre  un  peu  de  ce  qu'ils  ont  aimé. 
Je  suis  allé,  courant  comme  à  la  découverte, 
Demandant  le  chemin  à  chaque  maison  verte; 
Tant  que,  lisant  le  nom  sur  la  barrière  écrit. 
Je  m'y  sois  arrêté  d'un  regard  qui  sourit; 
Et  sans  entrer  plus  loin  (  car  si  matin  je  n'ose  ), 
J'ai  tout  vu  du  dehors,  comme  hélas  !  toute  chose. 
Entîn  j'ai  côtoyé,  j'ai  compris  ce  doux  lieu; 
A  mes  amis,  un  soir  d'hiver,  au  coin  du  feu, 
Je  dirai  :  Je  Vai  vu;  je  pourrai  leur  répondre, 
El,  sur  un  point  de  plus,  l'âme  ira  se  confondre, 

A  Thoun,  miroir  si  pur,  de  granit  encadré. 

Je  voguais,  à  la  main  tenant  mon  cher  André, 

Négligemment ,  sans  but...  Tout  d'un  coup,  à  la  page 

Oîi  je  Usais  le  moins,  je  saisis  un  passage  : 

O  Thouti,  onde  sacrée!  (1)  — Il  a  vu  ces  grands  bords; 

Jeune,  il  a  dénombré  leurs  sauvages  trésors. 

Il  les  voulait  revoir,  quand  l'amour  infidèle 

Le  délaissait  en  proie  à  sa  flamme  moins  belle; 

Il  s'y  voulait  guérir  !  —  L'eau ,  les  monts  et  les  cieux 

Ont  redoublé  d'attrait.  Le  roc  mystérieux 

Qu'il  m'indique  en  ses  vers,  et  le  creux  qui  s'enfonce. 

Le  voilA,  plus  présent  quand  c'est  lui  qui  l'annonce. 

Il  ychercliait,  blessé,  comme  un  asile  sûr. 

Mon  cœur,  aux  mêmes  lieux  traînons  mon  deuil  obscur! 

(1)  André  Cliénier,  Éléi^ic  40e. 


il-1  Rr.VTF.  W.  PARIS. 

Ainsi,  je  vais  en  arl,  en  amitié  secrète 

Observant  les  sentiers.  Ainsi,  fais,  ô  poète, 

Ainsi,  fais  de  tes  jonrs  !  et  quand  l'homme  bruyant, 

Qu'on  répute  là-bas  solide  et  patient. 

Jusqu'à  trois  fois  peut-être,  en  sa  lourde  carrière, 

Change  d'opinions  et  de  vaine  bannière, 

Toi  qui  parais  volage  et  souvent  égaré, 

Passe  ta  vie  à  suivre  un  vestige  adoré  ! 

Sainte-Bebve. 


LA  COMÉDIENNE, 

NOUVELLE 

TRADUITE    DE    l' ALLEMAND    DE    HEÎ(RI    LALBE    (1). 


T. 

Un  jeune  voyageur  arrivait  à  Vienne  par  une  de  ces  ti(^des  et 
voluptueuses  soirées  d'été  qui  font  vivement  palpiter  le  cœur  et 
qui  soulèvent  la  poitrine  sous  des  battements  pleins  de  vie. 
Une  pluie  fine  couvrait  le  pavé  glissant  5  toutes  les  fenêtres  des 
rues  étroites  que  traversait  lentement  le  postillon ,  en  faisant 

(1)  Henri  Lacbe  appartient  à  cette  pléiade  de  jeunes  auteurs  , 
Gutzkow ,  Wienhorg,  Mundt,  Kuhne  et  autres,  qui  ont  surgi  en  Alle- 
magne après  1830.  Poursuivi  par  le  gouvernement  prussien  pendant 
la  guerre  de  la  Pologne,  pour  quelques  pages  brûlantes  en  faveur  de 
cette  cause  malheureuse,  emprisonné,  puise\ilé,  il  se  trouve  au- 
jourd'hui établi  et  marié  à  Berlin. 

Laube  est  un  des  jeunes  écrivains  les  plus  populaires  en  Allemagne 
par  la  grâce  de  son  style,  la  délicatesse  de  ses  nuances,  la  correction 
et  le  fini  des  détails. 

Il  excelle  surtout  à  peindre  les  rapports  de  sentiment ,  les  nuances 
les  plus  délicates  du  cœur.  «  Si  Laube  était  Frani'ais,  dit  un  critique, 
son  esprit  et  la  grâce  infinie  de  son  style  le  placeraient  tout  d'abord 
très-haut.  Tousses  tableaux  sont  pleins  de  vie  et  de  fraîcheur.  » 

La  direction  de  son  esprit ,  maintenant  plus  calme ,  tend  à  une  per- 
fection de  forme  qui  lui  a  fait  reprocher  d'imiter  Go-tlie.  11  travaille  à 
poser  les  bases  d'une  liltéralure  sociale. 

r.a  nouvelle  dont  non^  nffron>   la  Irailnction  .  l'ime  île  «es  ilrniii're.; 


274  REVUE  DE  PARIS. 

résonner  son  cor ,  étaient  ouvertes  et  remplies  de  jolies  têtes  de 
curieuses  jeunes  filles.  De  beaux  jeunes  gens,  frais,  élégants,  pas- 
saient en  se  tenant  par  le  bras.  De  tous  côtés  c'était  un  murmure 
flatteur,  un  bruissement  harmonieux  et  entraînant.  Le  jeune 
voyageur  se  sentait  fortement  ému  ;  son  cœur  battait  avec  vio- 
lence, et  il  lui  semblait  à  chaque  instant  que  quelque  bonheur 
enivrant  allait  surgir  du  milieu  de  la  foule,  et  prendre  une  forme 
et  se  jeter  à  son  cou. 

—  «  Louis ,  avait  dit  son  père,  homme  sage  et  prévoyant, 
il  faut  que  tu  voyages ,  que  tu  voies  le  monde  pour  le  re- 
cueillir, n 

—  «  Mais,  mon  pi're,  comment  me  recueillir  au  milieu  des 
enivrements  du  monde?  Au  contraire,  mon  mal  ou  mon  bonheur 
ne  fera  qu'y  grandir.  » 

—  «  ÎS'on  ,  non ,  avait  répondu  le  père  ;  les  cœurs  comme  le 
tien  ne  trouvent  de  bornes  que  dans  l'immensité.  Il  faut  qu'ils 
en  viennent  à  reconnaître  que  le  monde,  dans  son  inépuisable 
variété,  est  trop  grand,  trop  riche  pour  le  cœur  humain,  qu'il 
faut  Dieu  pour  en  embrasser  toutes  les  jouissances.  C'est  alors 
seulement  (ju'ils  se  forment,  ces  cœurs  trop  larges,  c'est  alors 
seulement  qu'ils  reconnaissent  que  la  limite  ,  que  le  retranche- 
ment constituent  noire  bonheur.  « 

En  efifet,  le  malheur  de  Louis  était  d'avoir  trop  de  bonheur; 
son  cœur  en  était  inondé.  11  ne  savait  où  aller  avec  ses  organes 
immenses,  et  il  languissait  au  milieu  de  l'abondance.  Il  ne  vou- 
lait pas  se  soumettre  aux  formes  traditionnelles  .  parce  qu'il  les 
considérait  comme  un  vol  fait  à  la  grandeur,  à  la  richesse  de  la 
vie.  Ainsi  il  ne  pouvait  se  résoudre  à  prendre  une  position  fixe, 
il  ne  voulait  pas  se  niariqr,  et  cependant  il  ne  voulait  point  res- 
ter seul  :  tout  cela  lui  semblait  trop  exclusif. 

Mais  son  père  était  un  homme  d'une  grande  prudence;  il  con- 


productions  ,  est  tout  un  petit  traité  de  métaphysique  du  cœur  ,  (rès- 
propre  à  donner  une  idée  de  sa  manière,  et  qui  renferme  une  moralité 
dont  on  peut  faire  son  profit. 

«  Laube  est  jeune,  dit  un  littérateur  distingué,  Wolf  à  léna  ;  il  n'est 
pas  à  douter  qu'avec  rélaslicitc  de  son  talent,  la  justesse  de  son  coup 
d'œil  et  la  ricliesse  de  sa  forme  ,  il  n'atteigne  un  jour  une  place  très- 
(listinf'uée  dans  la  litti'rafure  allemande.  » 


REVUE  DE  PARIS.  275 

naissait  à  fond  le  mal  de  son  fils.  Il  l'embarqua  dans  une  chaise 
de  posle ,  et  lui  donna  pour  compagnon  de  voyage  un  neveu 
avec  lequel  Louis  avait  été  élevé,  et  avec  qui  il  se  plaisait  volon- 
tiers, sans  cependant  l'aimer. 

Paul,  ce  neveu,  était  un  beau  garçon,  mais  rude  et  sec;  il 
avait  beaucoup  de  connaissances  et  une  bonne  humeur  toujours 
égale.  C'était,  enfin,  un  de  ces  hommes  calmes  et  vivant  dans 
un  commode  laisser  aller,  n'appelant  pas  la  vie  ou  le  bon- 
heur à  eux,  mais  se  laissant  volontiers  trouver  par  l'un  et  par 
l'autre. 

—  «  Tu  fais  bien  de  l'embarras ,  disait-il  ordinairement,  et 
le  creusi  s  la  tète  pour  savoir  comment  se  régit  et  se  coordonne 
ce  petit  monde.  —  Hé!  mon  Dieu,  il  se  régit  lui-même  et  se  trouve 
dans  l'ordre  depuis  le  commencement.  Nous  ne  ferons  pas  le 
monde,  c'est  lui  qui  se  fait  et  vient  vers  nous.  Quand  on  a  tant 
à  faire  que  toi ,  pauvre  raisonneur,  comment  se  livrer  en  toute 
sécurité  à  la  joie  et  au  bien-être  ?  —  La  joie,  le  rire,  le  bien-être, 
voilà  la  vie.  » 

Paul ,  en  parlant  ainsi ,  était  assis  les  bras  croisés  au  fond  de 
la  voiture.  Le  bonheur  calme  reposait  et  s'épanouissait  sur  son 
visage  rond  ,  frais  et  bien  nourri,  et  brillait  dans  ses  regards 
confiants  et  sincères.  Si  quelque  belle  et  légère  Viennoise  glis- 
sait, les  cheveux  ondoyants,  auprès  de  la  chaise  de  poste  qui 
roulait  doucement,  il  ôtait  sa  casquette  de  voyageur  et  saluait 
en  souriant  de  sa  tête  blonde. 

Louis,  au  contraire ,  était  ému  ,  inquiet. 

—  y  Ah,  Paul  !  s'écriait-il,  comment  peux-tu  supporter  avec 
tant  d'indifférence  un  monde  aussi  riche  ,  aussi  puissant  que 
celui  qui  s'ouvre  devant  nous? 

"  Où  porter  mes  regards  ?  Que  faut-il  embrasser  ?  Comment 
saisir  le  bonheur  qui  glisse  dans  les  rues ,  qui  se  joue  à  travers 
Fair  tiède  et  voluplueux  que  je  sens  frissonner  autour  de  mes 
tempes ,  qui  brille,  qui  étincelle  sans  cesse  à  travers  des  regards 
toujours  plus  vifs  et  toujours  plus  beaux?  « 

—  «Eh  bien!  laisse-le  arriver ,  ce  monde,  et  sois  sûr  qu'il 
nous  trouvera  ou  que  nous  le  trouverons.) 

—  «  Ah  !  Paul,  Paul  !  > 

—  «  Allons ,  lu  es  un  Turc ,  Allah  est  grand  ,  et  voici  notre 
hôtel.  Halte,  postillon.  —  Vois-tu  !  le  monde  ne  s'éloigne  pas  de 


276  REVUE  DE  PARIS. 

nous;  il  vient  à   noire  rencontre  quand  nous  ne  courons  pas 
après  lui.  C'est  comme  l'amour  des  jeunes  filles.  » 

IL 

Assez  tard  dans  la  soirée  Louis  errait  en  rêvant  sur  les  glacis 
de  la  ville.  L'air  était  doux  comme  l'haleine  d'une  jeune  fille,  et 
autour  de  la  lune  glissait  i)ar  intervalles  une  nuée  d'une  forme 
étrange ,  qui  jetait  quelque  légère  ondée  dans  le  Danube.  Le 
Léopoldsberg  à  l'horizon  apparaissait  noir  dans  la  brume.  Quel- 
ques amants  ,  se  tenant  par  le  bras,  passaient  lentement  auprès 
du  jeune  homme  martyrisé  par  son  bonheur  et  ses  désirs. 

Un  Jeune  couple  l'occupait  particulièrement.  La  dame  était 
d'une  taille  élancée,  mais  i)Ieine;  un  buste  arrondi  se  balançait 
avec  une  gracieuse  volupté  sur  une  ceinture  d'où  partaient  des 
formes  majestueuses  ;  et  le  vêtement  blanc  qui  flottait  autour  de 
cette  fraîche  apparition  ,  qui  se  jouait  mollement  autour  de  son 
pied  ;  le  voile  qui  s'enflait  légèrement  sous  la  brise  du  soir  cha- 
(pie  fois  qu'elle  tournait  la  tête  vers  son  compagnon ,  attiraient 
Louis  irresisliblenient.il  les  suivit,  les  devança,  s'arrêta  pour  les 
laisser  passer  devant  lui  ;  mais  la  dame  n'avait  d'yeux  que  pour 
son  cavalier,  sa  tête  était  sans  cesse  tournée  vers  lui ,  presque 
inclinée  sur  son  épaule,  et  l'autre  côté  de  son  visage  était  caché 
par  le  voile.  Une  jeune  fille  gracieuse  ,  dont  la  figure  nous  est 
voilée,  devient  toujours  un  ange  dans  notre  imagination,  et  c'est 
une  preuve  frappante  de  l'égoisme  de  notre  nature  —  à  prendre 
ce  mol  dans  son  sens  spécial  el  philosophique  —  qu'en  pareille 
circonstance  toutes  les  autres  femmes  disparaissent  devant  l'en- 
chantement d'une  simple  possibilité  de  beauté.  Louis  oubliait 
di!jà  sa  crainte  accoutumée,  sa  négation  hardie  de  la  concentra- 
tion du  bonheur,  et  se  concentrait  déjà  dans  celle  blanche  enve- 
loppe. Élroile  était  la  rue  dans  Ia(iue!lele  suivit  le  jeune  couple; 
une  lumière  brillait  à  une  fenêtre  d'un  rez-de-chaussée  et  jetait 
ses  rayons  dans  la  rue.  Louis  essaya  de  voir  sa  divinité  h  l'aide 
de  celle  lueur.  Le  pas  des  amants  s'était  ralenti  ;  ils  s'approchenl 
toujours  davantage,  le  voile  de  la  dame  est  tout  à  fait  levé. 
Louis  s'abrite  dans  l'ombre.  Ils  sont  prèsde  lui;  la  dame  tourne 
sa  figure  vers  l'endroit  où  il  est  appuyé  au  mur,  et  son  œil  scru- 
tateur cherche  à  percer  l'ubscurilc.  lue  jeune  fille  s'aperçoit  à 


1 


REVUE  DE  PARIS.  277 

Tinstaiit  nu;ine  d'un  liomniage  qui  lui  est  adressé  j  elle  n'a  pas 
besoin  de  ses  yeux;  car  elle  esl  pourvue  d'un  sixième  sens  pour 
cela.  Dans  le  regard  curieux  de  la  darne  semblait  se  refléter 
comme  dans  un  miroir  toute  la  conduite  de  Louis ,  sa  prome- 
nade sur  les  glacis,  sa  poursuite  jusque-là  ;  elle  avait  tout  saisi. 
Il  fut  frappé  du  charme  de  ce  visage,  du  demi-sourire  qui  errait 
plein  de  finesse  sur  ses  yeux  à  demi  fermés  et  sur  sa  bouche  dou- 
cement émue. 

.\vant  qu'il  revînt  à  lui,  les  amanis  étaient  entrés  dans  la 
maison  et  reparurent  dans  la  cliand)re  éclairée.  Tout  cela  res- 
semblait un  peu  à  m\  rêve,  à  une  apparition.  La  dame  blanche 
enleva  le  voile  qui  lui  couvrait  la  tête  et  s'assit  sur  une  chaise; 
d'abondantes  boucles  noires  se  détachèrent  et  vinrent  inonder 
son  visage  incliné;  l'amant  s'était  mis  à  genoux  devant  elle  et 
a|)|)uyait  sa  tète  sur  les  mains  de  la  jeune  fille.  Ah  !  comme  elles 
devaient  être  douces  et  tièdes  ! 

Celte  scène  était  ravissante. 

Les  yeux  de  Louis  étaient  humides  de  larmes  d'amour,  de 
joie  ou  de  boidieur,  il  ne  savait. 

Tout  à  coup,  comme  si  elle  s'avisait  seulement  alors  qu'il 
pouvait  y  avoir  quelqu'un  dans  la  rue,  elle  se  leva,  courut  à  la 
fenêtre  et  ferma  le  rideau. 

Louis  resta  encore  un  instant  sans  mouvement  et  couvrit  ses 
yeux  de  sa  main,  puis  il  s'éloigna  lentement.  Mais  un  reflet  de 
lumière  qui  silloiniait  en  tremblant  le  mur  opposé  à  la  fenêtre 
lui  fut  un  leurre  irrésistible.  H  revint  sur  ses  pas.  En  effet,  un 
espace  ouvert  permettait  au  regard  de  pénétrer  dans  la  chambre. 
Sur  un  fauteuil  se  trouvait  une  robe  d'un  jaune  brillant,  à  coté, 
(rainant  à  terre,  un  chàle  blanc,  puis  une  plume  de  héron.  Non 
loin  de  la  fenêtre  il  aperçut  une  petite  table  couverte  de  toutes 
sortes  de  petites  objets  assez  bizarres  qui  gisaient  confusément 
bariolés  l'un  sur  l'autre,  des  perles,  des  bracelets,  des  rouleaux 
de  papier,  des  agrafes,  des  paillettes  élincelantes;  à  terre  il  y 
avait  iiussi  quelques-uns  de  ces  objets. 

Son  attention  fut  fout  îi  coup  interrompue.  La  dame  traversa 
la  chambre  une  guitarre  à  la  main;  puis  il  l'entendit  rire,  pré- 
luder, et  au  milieu  de  son  rire  élever  une  voix  sonore  et  pleine 
et  toute  parfumée  de  volupté. 

Ouelques  personnes  vinrent  à  passer;  il  ne  pouvait  rester  da- 

y  2S 


278  REVLE  DE  PARIS. 

vaiilage  :  il  s'éloigna  rêveur.  Les  dernières  i)aroles  ilu  chant  de 
la  jeune  fille  frémissaient  encore  dans  tous  ses  nerfs;  il  ne  sentait 
pas  la  pluie  chaude  qui  tombait  assez  fort  en  ce  moment.  En 
traversant  une  rue,  il  s'arrêta  pour  regarder  à  une  fenêli-e 
éclairée  une  jeune  fille  qui  tendait  son  bras  blanc  à  la  pluie; 
puis,  après  avoir  lissé  ses  cheveux  de  sa  main  humide,  les  cou- 
vrit d'un  petit  bonnet  et  referma  la  fenêtre. 

Plongé  dans  une  profonde  rêverie,  il  se  remit  en  marche  et 
arriva  bientôt  à  son  hôtel.  Il  y  avait  tout  un  monde  d'harmonie 
qui  se  mouvait  en  lui  —  et  lorsqu'il  s'endormit,  il  lui  sembla 
qu'il  tombait  dans  le  ciel  ouvert. 

La  pluie  battait  doucement  sa  vitre. 

III. 

Le  jour  a  quelque  chose  de  trivial  quand  un  intérêt  poétique 
s'est  emparé  de  nous  au  milieu  des  mystérieuses  enveloppes  de 
la  nuit,  ou  h  la  discrèie  et  soyeuse  lumière  de  la  lune. 

C'est  ce  que  sentait  Louis  le  lendemain  matin  en  traversant  la 
ville  pour  chercher  la  petite  rue  de  la  veille.  Le  bruit,  la  plénitude 
de  la  vie,  la  multitude  variée  des  formes  élégantes  qui  se  croi- 
saient rapidement  autour  de  lui,  lui  causèrent  quelques  distrac- 
tions, s'emparèrent  de  lui  peu  à  peu.  et  il  ne  trouva  pas  la  petite 
rue.  Il  rentra  de  mauvaise  humeur,  et  agréa  la  proposition  de 
Paul.  Ils  sortirent  pour  mettre  leurs  lettres  de  recommandation 
et  faire  des  visites. 

Chaque  ville  a  son  intérêt  favori  de  chaque  jour.  Partout  et 
en  même  temps  cet  intérêt  fait  le  sujet  de  la  conversation,  et  les 
gens  d'esprit  s'en  servent,  parce  qu'il  présente  une  espèce  de  mi- 
lieu entre  la  pensée  originale  et  un  silence  complet,  et  ils  sentent 
combien  cet  intérêt  est  nécessaire  pour  maintenir  la  sociabilité. 

C'est  surtout  avec  les  étrangers  que  l'on  se  sert  de  ces  moyens 
pour  lier  connaissance;  les  rapports  généraux  de  la  société  et  le 
théâtre  sont  toujours  au  premier  rang. 

11  y  avait  alors  à  Vienne  un  objet  qui  convenait  précisément 
à  tous  ces  cas.  C'était  une  jeune  comédienne  qui  par  son  appari- 
tion subite  et  éblouissante,  par  ses  triomphes  dans  l'art  et  dans 
l'amour,  par  son  dédain  pour  d'excellents  partis  et  par  son  choix 
d'un  époux,  mettait  en  mouvement  toutes  les  causeries  du  monde 


REVUE  DE  PARIS.  279 

et  toutes  les  conjectures.  Paul  et  Louis  en  entendaient  parler  de 
tous  côtés,  et  Paul  pouvait  en  parler  à  son  tour  avec  connais- 
sance de  cause;  car  la  veille  il  s'était  trouvé  à  table  à  l'hôtel  avec 
la  dame  et  son  fiancé;  l'avait  trouvée  extrêmement  aimable,  et 
s'était  lié  assez  avant  avec  les  deux  jeunes  gens.  Celte  rencontre 
fut  trouvée  délicieuse  ;  on  pressa  Paul  de  questions,  on  es- 
pérait un  supplément  d'histoires ,  et  Paul  réussit  par  cet  inci- 
dent. Il  fut  fort  recherché,  et  le  distrait  Louis  se  trouva  un  peu 
éclipsé. 

Ce  même  soir  la  jeune  comédienne  devait  jouer,  et  Paul  vou- 
lut aller  l'entendre.  Louis  n'avait  pas  envie  de  l'accompagner;  il 
évitait  le  tliéâtre  pour  les  impressions  trop  vives,  trop  entraî- 
nantes, qu'il  en  éprouvait  et  qui  le  tourmentaient. 

—  «  On  y  voit  une  foule  de  jolies  tètes  de  femmes,  disait-il; 
sur  la  scène  se  développent  des  intérêts  pleins  de  charmes,  mille 
désirs  sont  éveillés,  échauffés,  et  la  douleur  produite  par  le 
manque  d'organes  de  perception  et  de  jouissance  devient  un 
supplice  insupportable,  n 

—  «  Tu  es  un  fou,  lui  répondit  Paul;  viens,  nous  prendrons 
une  loge  obscure,  et  d'ailleurs  lu  peux  fermer  les  yeux.  » 

Louis  se  laissa  entraîner,  et  s'assit  en  effet  de  manière  à  ne 
rien  voir.  Alors  il  s'abandonna  aux  rêveries  excitées  par  la  mu- 
sique, celte  muse  facile  et  honnête,  <iui,  dans  sa  généralité, 
prête  une  expression  à  chacun  de  nos  désirs. 

Tout  à  coup  un  bruyant  applaudissement  éclata  dans  la  salle, 
puis  un  profond  silence  s'établit  aussitôt.  La  jeune  et  célèbre 
actrice  venait  d'entrer  en  scène.  Elle  commença  à  parler. 

—  «  Paul,  quelle  voix  !  » 

—  «  En  effet,  une  fort  belle  voix.  >i 

Elle  chanta.  Louis  eût  bien  voulu  se  tourner  vers  elle;  mais 
il  ne  l'osait  pas,  il  respirait  à  peine. 

—  «  Serait-ce  vraiment  elle  ?  » 

A  peine  son  chant  fut-il  achevé,  que  les  applaudissements 
recommencèrent.  Une  jeune  fille  qui  était  placée  devant  Paul, 
applaudissait  et  s'écriait  avec  vivacité,  et  des  larmes  coulaient  le 
long  de  ses  joues,  ('.'était  une  jeune  enfant  d'environ  dix-sept 
ans.  Le  premier  souffle  parfumé  delà  maturité  qu'on  voit  briller 
sur  la  pêche  se  réfléchissait  sur  ses  joues  ;  sa  bouche  était  petite, 
et  ses  lèvres  encore  fermées  élaient  étroites  et  timides;  elles  n'a- 


280  REVUE  I>E  PARIS. 

vaionl  pas  encore  élé  éveilltics  par  le  baiser;  mais  dans  ses  ffrands 
yeux  rayonnait  un  ravissement  profond. 

Paul  la  regardait  curieusement,  et  lorsqu'elle  le  remarqua, 
elle  se  tourna  vers  lui,  se  sécha  les  yeux,  et  dit  avec  un  son  de 
voix  tout  ému  de  bonheur  :  «  Elle  est  ma  sœur  !  » 

Louis  craignait  toujours  davantage  de  regarder.  Mais  enfin  la 
curiosité  l'emporta.  Il  se  pencha  sur  le  balcon  et  une  exclama- 
tion lui  échappa. 

Il  régnait  précisément  un  grand  silence  dans  la  salle.  L'actrice 
avait  une  scène  muette.  Tout  le  monde  entendit  l'exclamation  de 
Louis,  et  chacun  de  tourner  la  télé  vers  la  loge  qu'il  occupait; 
elle-même  de  la  scène  leva  les  yeux  sur  lui. 

C'était  elle,  la  blanche  dame  de  la  veille,  .aujourd'hui  elle  por- 
tait la  robe  jaune  qu'il  avait  vue  posée  sur  le  fauteuil ,  le  chàle 
blanc  et  la  plume  de  héron.  Il  n'avait  pas  pu  la  veille  bien  dis- 
tinguerses  traits;  mais  tousses  mouvements,  sa  voix,  sa  douce, 
son  enivrante  voix,  c'était  elle,  c'était  bien  elle. 

Il  y  avait  longtemps  que  Louis  n'avait  été  aussi  heureux;  tous 
ses  désirs  s'étaient  soudainement  concentrés  sur  un  seul  objet , 
tout  sou  être,  tous  ses  élancements  s'étaient  recueillis  et  unis. 

Paul  proposa  à  la  jeune  sœur  de  les  conduire  ce  soir  même 
auprès  de  la  belle  comédienne. 

—  «  Vous  pouvez  venir  tous  deux,  répliqua-t-elle  rapidement, 
en  regardant  Louis ,  qui  était  debout  près  d'elle;  nous  soupons 
à  l'hôtel  de  l'archiduc  Charles,  et  ma  sœur  aime  beaucoup  avoir 
de  la  société  quand  elle  a  joué;  George  aussi^  surtout  quand  on 
lui  donne  des  éloges.  » 

—  «  Qui  est  George .  qui  est-ce  là  George  ?  " 

—  u  Voyez-vous  là-bas  ,  ce  grand  jeune  homme  élancé  qui 
embrasse  justement  Fauny  ?  » 

£nce  moment  la  salle  entière  applaudit. 

—  «  Ils  savent  tous  que  George  et  Fanny  vont  se  marier  ; 
n'est-ce  pas  gentil  qu'ils  applaudissent?» 

—  «  .\insi  George  et  Fanny  vont  se  marier,  «  continua  Louis. 

—  a  Sans  doute,  de  demain  en  huit  jours.  » 

IV. 

T.p<;  coniéiliens  sont  d'un  commerce  plii<;  a.'^ri'viMo .  plus  corn- 


P.RVLF.  r>R  PARIS.  2SI 

mode  que  celui  de  beaucoup  de  gens  d'espril  ;  car  ils  sont  tou- 
jours prêts  à  la  licence  poétique.  Ils  respectent  la  loi  de  la  socia- 
bilité, les  mœurs  extérieures  comme  une  convention  générale, 
comme  une  égide  qui  les  protège  eux-mêmes  ;  mais  ils  savent 
parfaitement  distinguer  jusqu'à  quel  point  cette  réserve  est  né- 
cessaire ,  parce  qu'ils  ont  pratiqué ,  représenté  cent  fois  le  jeu 
masqué  des  relations  sociales;  ils  sentent  promptement  à  quelle 
nuance  le  masque  indispensable  devient  grimace,  où  la  loi  de  la 
société  devient  boiteuse  et  où  il  faut  l'abandonner.  11  est  vrai 
qu'il  y  a  peu  de  comédiens  d'éducation. 

Fanny  ne  possédait  pas  ce  qu'on  appelle  une  éducation  supé- 
rieure ;  mais  elle  en  avait  tout  le  tact.  Elle  élail  un  exemple 
frappant  de  celte  apparente  injustice  d(îla  nature,  qui  prodigue  ;'i 
ses  créatures  favorites  toutes  les  qualités,  celles  mêmes  que  nous 
croyons  ne  pouvoir  atteindre  que  par  les  efforts  soutenus  de 
l'attention  et  de  l'étude.  Fanny  était  un  triomphe  de  cette  immé- 
diateté  qui  excite  dans  les  hommes  médiocres  l'envie  et  la  ja- 
lousie. Elle  était  une  favorite  des  dieux,  comme  les  anciens  ai- 
maient à  désigner  de  telles  natures;  elle  trouvait  tout,  même  ce 
qu'elle  ne  cherchait  pas;  ce  que  d'autres  appreiuient,  elle  le  sai- 
sissait; ce  que  d'autre  savent,  elle  le  sentait  :  chez  elle  la  tête  et 
le  cœur  n'étaient  point  deux  puissances  séparées,  ils  étaient 
un.  Au  milieu  de  ses  plus  entraînantes  sensations  surgissaient 
le  calme  et  la  prudence,  et  du  fond  de  sa  douce  sagesse  s'élan- 
çait le  baiser. 

Seule  dame  avec  sa  jeune  sœur  au  milieu  de  cette  société 
d'hommes  qui  soupait  à  l'hôtel  de  l'archiduc  Charles  ,  elle  était 
assurée  ,  enjouée  ,  abandonnée  même ,  et  pas  un  membre  de  la 
société  n'eut  la  pensée  que  sa  présence  pût  avoir  quelque  chose 
d'inusité  ou  d'inconvenant,  tant  est  puissante  une  nature  riche 
et  vraie,  tant  elle  ennoblit  ce  qui  l'environne  de  son  rayonnement 
et  de  sa  beauté, 

La  société  se  trouvait  réunie  dans  une  élégante  salle  de  l'hôtel 
et  se  composait  de  sept  personnes.  Outre  les  deux  sœurs,  George, 
Paul  et  Louis,  il  y  avait  encore  deux  anciens  amis  de  théâtre  qui 
fai.^aient  des  vers  et  de  la  musique. 

Paul ,  qui  avait  déjù  lié  connaissance  la  veille,  présenta 
Louis. 

Fanny  n'était  pas  une  ('blnuissaïUc  bo.iiilé.  ses  formes élaient 

2}, 


282  REVUE  DE  PARIS. 

irréprocliablcs,  mais  pas  aussi  délicates,  aussi  molles  qu'elles  le 
parai ssaienl  dans  réloisiieraenl;  cependant  la  yracieuselé  de  sçs 
mouvements  faisait  disparaître  cette  !é{;êi'e  tache.  Sa  beauté  ne 
reposait  donc  pas  exclusivement  dans  les  formes  purement  plas- 
litjuesj  mais  rexpression  de  son  visage  avait  une  douceur  nuan- 
cée si  pénétrante,  la  pensée,  le  sentiment  s'y  montraient  si  irré- 
sistiblement conviants,  si  attirants,  qu'on  ne  s'arrêtait  pas  aux 
seuls  contours. 

On  pourrait  appeler  cette  sorte  de  physionomies  romantiques, 
en  opposition  avec  les  classiques,  qui  font  impression  par  leur 
beauté  plastique  absolue.  L'oeil,  le  regard  dominait  dans  cette 
poésie  du  visage  :  on  pouvait  rarement  dire  de  quelle  couleur 
il  était j  l'âme  qui  le  traversait  n'était  pas  bornée  aune  seule 
nuance.  Cette  remarque  a  souvent  lieu  dans  les  personnes  qui 
ont  une  vie  intérieure  très-vive  et  Irès-variée.  A  la  grêle  lueur 
du  jour  l'œil  de  Fanny  pâlissail  jusqu'à  un  gris  tendre  j  à  une 
lumière  plus  douce  il  rayonnait  plus  foncé,  et  le  soir,  à  la  clarté 
des  bougies,  on  l'aurait  cru  noir  ;  il  étincelait  comme  une  étoile 
à  la(juelle  le  peintre,  à  défaut  des  moyens  de  son  art,  donne  une 
couleur  d'or ,  mais  dont  la  force  et  la  beauté  reposent  dans  ce 
rayon  que  l'on  peut  sentir,  mais  non  rendre,  ni  décrire. 

Les  yeux  de  Fanny  étaient  grands ,  ouverts  ,  et  courbaient 
mollement  leurs  rondeurs  et  leurs  creux.  La  pupille  se  mouvait 
au  milieu  d'un  blanc  doux  et  clair  ,  qui  semblai  réfléchir  le  bleu 
du  ciel;  de  longues  paupières  l'ombrageaient;  des  souicils  lins 
et  soyeux,  mais  foncés  et  parfaitement  arqués,  relevaient  la  dou- 
ceur rayonnante  de  l'œil;  et  de  tout  ce  charmant  entourage  jail- 
lissait un  regard  qui  était  tout  un  roman  d'amour,  avec  ses 
iiiiances  infinies,  depuis  le  boi'.heur  enivrant  jusqu'à  la  mélancolie 
à  demi  voilée, 

Louis  était  placé  à  côté  d'elle,  et  savourait  avec  une  ivresse 
oul)lieuse  de  tout  le  reste,  les  charmes  de  celte  délicieuse  jeune 
fille.  Elle  portait  encore  cette  robe  de  soie  jaune  éblouissante 
qu'il  connaissait  si  bien;  ses  blanches  épaules,  ses  blanches  mains 
mollement  effilées,  l'enivraient  d'amour;  il  cherchait  son  regard, 
et  se  perdait  dans  les  boucles  brunes  qui  flottaient  à  demi  dé- 
liées sur  son  cou.  Il  semblait  qu'elle  le  remarquât  bien;  car  elle 
lui  souriait  parfois  malicieusement,  puis  se  touriiait  rai)ideuienl 
vers  son  voisin  de  gauche,  de  manière  que  les  boucles  de  ses 


REVUE  DE  PARIS.  283 

cheveux  flottanls  venaient  effleurer  et  comme  baiser  la  joue 
brûlante  de  Louis. 

Ce  voisin  de  gauche  était  George  lui-même,  son  fiancé.  Cet 
amour  avait  loute  rapparence  d'une  chaude,  d'une  brûlante  pas- 
sion. Entre  comédiens  il  existe  des  rapports  si  inlimes,  le  jeu  de 
la  scène,  les  répélitions  surtout  amènent  entre  eux  une  si  grande 
familiarité,  que  les  choses  les  plus  indifférentes  ont  souvent  l'ap- 
parence d'une  étroite  intimité.  La  manifestation  d'une  véritable 
passion  doit  donc  avoir  des  expressions  bien  plus  vives,  bien  plus 
pénétrantes.  Eh  bien  !  pour  celui-là  même  qui  connaissait  cette 
marche  des  choses,  il  y  avait  dans  le  commerce  de  George  et  de 
Fanny  une  violence  de  passion  qui  frappait. 

George  était  très-bien.  Avec  une  jolie  taille  et  une  physionomie 
pleine  d'expression,  il  avait  un  air  de  douceur,  une  prévenance 
qui  gagnaient  facilement,  et  un  organe  merveilleusement  sé- 
duisant. C'était  un  de  ces  organes  qui  semblent  puiser  les  sons 
immédiatement  dans  la  poitrine,  à  la  source  même  du  cœur. 
Celte  manière  de  parler  est  dangereuse  pour  l'orateur  lui-même 
et  pour  les  auditeurs,  mais  différemment.  Ceux-ci  sont  irrésisti- 
blement entraînés}  celui-là  s'expose  aux  plus  terribles  anévris- 
mes. 

A  ces  qualités  du  jeune  promis  se  joignaient  encore  quelques 
ombres  de  mélancolie  qui  flottaient  et  l'enveloppaient  d'une 
mystérieuse  pénombre. 

Il  n'avait  donc  pas  besoin  d'un  esprit  précisément  supérieur 
pour  plaire  à  une  jeune  fille.  Il  est  vrai  cpie  ses  facultés  intellec- 
tuelles n'avaient  rien  d'éminentj  mais  il  était  impossible  de  les 
trouver  en  défaut;  il  était  accessible  aux  id  es  les  plus  variées, 
avait  un  grand  désir  d'apprendre,  de  s'instruire,  et  montrait 
souvent  un  plaisir  exclusif  pour  les  entretiens  spéculatifs. 

La  vanité  ne  choquait  pas  dans  un  beau  jeune  homme  distin- 
gué sur  la  scène  et  favori  du  public.  Les  vifs  témoignages  de 
tendresse  que  se  prodiguaient  George  et  Fanny,  auraient  dû  l'aire 
une  impression  pénible  sur  Louis.  On  dit  ordinairement  que  c'est 
un  spectacle  pour  les  dieux  et  non  pour  les  hommes.  Cependant 
il  n'en  fut  pas  ainsi,  et  Louis  souriait.  Les  hommes  d'un  grand 
et  bon  cœur  voient  surtout  avec  plaisir  des  heureux  et  des 
amants;  et  malgré  rinclinalion  qui  germait  vivement  en  lui 
pour  celte  belle  jeune  fille,  Louis  resta  assez  maître  de  lui  pour 


284  RF.VIÎF.  DF.  PARIS. 

ne  pas  ressentir  un  malaise  trop  prononcé.  Il  noua  la  conserva- 
tion avec  ses  voisins  sur  le  théâtre,  et  George  y  prit  bientôt  part. 

Fanny  parlait  peu. 

Cependant  la  société  devenait  très-animée,  le  Champagne 
commençait  à  étinceler  dans  les  yeux,  quand  tout  à  coup  Fanny 
se  leva  ,  prit  le  bras  de  Geoige,  et  pria  Louis  de  l'accompagner 
jusqu'à  sa  demeure,  afin  qu'il  en  sût  le  chemin  pour  le  lende- 
main. 

Les  femmes  les  plus  gaies,  les  plus  enjouées,  ont  toujours  un 
sentiment  de  délicatesse  et  de  convenance  qui  leur  fait  saisir  le 
moment  où  une  société  a  usé  ses  ressorts. 

La  soirée  était  éclairée  par  la  lune;  tout  était  calme,  et  ce 
calme  solennel  du  monde  extérieur  se  communiqua  fi  notre  petite 
société.  Elle  traversait  lentement  les  rues  étroites  dans  lesquelles 
la  lune  jetait  çà  et  là  de  larges  pans  d'ombre.  Paul  conduisait 
Claire  et  chuchotait  doucement  avec  elle;  Louis  marchait  à  côté 
du  jeune  couple.  Arrivés  à  la  porte  de  Fanny,  tous  les  hommes 
furent  congédiés  :  elle  donna  sa  main  à  Louis  et  à  George  un 
baiser.  Celui-ci  accompagna  les  voyageurs  encore  assez  long- 
temps, leur  dépeignit  son  bonheur  sous  les  couleurs  les  plus  vi- 
ves, et  leur  demanda  la  permission  de  venir  !es  voir  le  lendemain, 
Quand  ils  furent  seuls,  Paul  prit  Louis  parle  bras,  et  le  pressant 
avec  force,  s'écria  : 

—  «  Quelle  charmante  jeune  fille!  » 

—  «  La  petite  Claire  ?  » 

—  «Ah  !  Fanny  !  Fanny  !  » 

—  «  Vois  donc,  il  me  semblait  que  tu  ne  l'étais  pas  occupé 
d'elle  du  tout.  » 

—  «Ah!  nous  nous  sommes  parlé  des  yeux.» 

—  «  Vraiment!  » 


Louis  était  entièrement  rempli  de  Fanny  :  tout  en  lui  était 
devenu  serein  et  léger;  il  croyait  avoir  trouvé  l'accomplissement 
de  tous  ses  désirs;  toute  richesse,  toute  beauté,  tout  amour  dans 
cette  femme;  mais  il  ne  voulait  troubler  ce  bonlifiu'  i»ar  aucune 
passion,  et  ne  plus  revoir  Fanny. 

—  "  Si  ollo  ('■(ait  libiP.   disai(-il  à  P.iul ,  j'ambitinmieraj'î  de 


REVUE  DE  PARIS.  285 

toutes  mes  forces  l'amour  do  celle  admirable  ort'-atiiro  ;  mais 
alors  même  il  me  semblerait  téméraire  d'épouser  celle  riche 
jeune  fille,  j'aurais  peur  de  voir  une  nature  si  puissante,  une  si 
grande  perfection  bornée  à  moi  seul.  Le  mariage  ordinaire  est 
une  institution  trop  étroite  pour  une  organisation  si  admirable, 
pour  des  facultés  aussi  immensément  riches.  J'envie  George,  et 
cependant  il  est  peu  à  envier.  » 
Paul,  qui  achevait  de  s'habiller,  se  mit  à  lire  : 

—  «  Tu  es  un  incorrigible  rêveur,  dit-il  à  Louis,  et,  en  le  per- 
dant si  loin,  tu  oublies  ce  qui  tombe  sous  les  yeux,  Fanny  est 
une  comédienne.  » 

—  «  Ah!  fi  donc,  Paul  ;  serais-lu  asservi  à  d'aussi  vulgaires 
préjugés?  Il  est  vrai  que  les  comédiennes  sont  constamment 
sollicitées  à  recevoir  plus  vivement,  mais  aussi  avec  plus  de 
légèreté,  les  impressions  des  senlimenls,  puisqu'elles  sont  sans 
cesse  occupées  à  les  combiner  de  mille  manières ,  puis(jue  le 
commerce  d'amour  leur  est,  pour  ainsi  dire,  officiellement  né- 
cessaire; il  faut  donc,  par  cela  même,  les  juger  avec  une  autre 
mesure  morale  que  ceux  qui  vivent  dans  des  rapports  sévère- 
ment tranchés. 

»  Une  comédienne  d'esprit  et  de  cœur  est  excitée  de  lant  de 
manières,  ses  facultés  aimantes  sont  si  diversement  éveillées  et 
attirées,  qu'il  n'y  a  qu'un  homme  rarement  doué  qui  puisse  en 
satisfaire  toutes  les  exigences;  voilà  pourquoi  c'est  une  grande 
témérité  d'épouser  une  artiste  distinguée  dont  l'imagination 
conçoit  tant  de  formes  et  de  possibilités  de  bonheur,  que  le  gé- 
nie seul,  qui  varie  et  crée  incessamment,  peut  les  lui  réaliser.  » 

Louis  gagna  sur  lui  de  ne  pas  revoir  Fanny  les  jours  suivants. 
George  venait  journellement,  et  s'attachait  à  lui  avec  enlhou- 
siasaiie.  Il  lui  parlait  souvent  de  sa  fiancée  :  «  elle  s'intéressait 
à  lui,  disait-il,  et  demandait  chaque  jour  pourquoi  il  ne  venait 
pas  la  voir.  »  —  «  Ah  !  un  ami  comme  vous  nous  est  bien  né- 
cessaire, ajoutait  George;  un  homme  qui  sent  si  profondément 
le  charme  de  l'art,  dont  le  goût  est  soutenu  parlant  de  connais- 
sances, rt  Cependant  Louis  ne  se  laissait  pas  détourner  de  .sou 
dessein  :  un  certain  frissonnement  le  .saisissait  quand  il  pensait 
à  une  rencontre  plus  fréquente  avec  Fanny;  d'incpiiets  pressenti- 
ments le  tourmentaient; il  sentait  derrièriî  lesbai.sers  elles  yeux 
pleins  d'amour  un  abîme  prêt  .-i  je  dévorer. 


28G  REVUE  DE  PARIS. 

Le  jour  où  Fanny  et  George  devaient  se  marier  était  proche; 
une  soirée  pluvieuse  enveloppait  la  ville  d'une  brume  parfumée 
et  légère.  Louis  était  à  sa  fenêtre  ,  rêvant ,  délirant ,  lorsque 
George  entra;  il  avait  l'air  morose.  «  Fanny  n'avait  point  été  chez 
elle,  dil-il  h  Louis,  et  n'avait  pas  dit  où  on  la  pouvait  trouver.» 
Alors  il  pria  son  ami  d'assister  à  son  mariage,  qui  avait  lieu  le 
surlendemain,  et  dans  la  précipitation  Louis  ne  trouva  aucun 
motif  convenable  pourrefuser  ;  mais  il  se  proposait  bien  de  partir 
le  lendemain.  J'ai  en  moi  une  image,  un  souvenir  éternel,  pen- 
sait il;  sois  content,  cœur  inquiet  et  tumultueux. 

George  le  quitta.  Louis  se  ût  amener  une  voiture  pour  se 
rendre  dans  une  société  où  il  voulait  prendre  congé  de  quelques 
amis,  puis  partir  le  lendemain  matin.  L'air  moite  et  parfumé  qu'il 
respira  en  roule,  lui  remit  un  grand  calme  dans  le  cœur,  et 
quand  il  entra  dans  le  salon,  il  se  sentait  bercé  par  un  bien-être 
délicieux. 

Celait  une  maison  distinguée,  où  il  avait  été  reçu  avec  le  plus 
grand  empressement.  Un  trait  des  hautes  sociétés  de  Vienne, 
c'est  qu'elles  sont  animées  par  une  gaieté  douce  et  naïve,  qui  en 
fait  le  fonds  national. 

Les  jeunes  gens  dansaient ,  les  plus  âgés  se  promenaient  en 
causant,  plaisantant,  riant,  dans  les  galeries  et  les  chambres  voi- 
sines; on  voyait  peu  de  tables  de  jeu,  et  sur  tout  cela  régnait 
cette  abondance  fleurie,  cette  douce  sensualité  des  Viennois,  qui 
envisagent  toute  la  vie  comme  un  long  plaisir  constamment  varié. 
Les  formes  de  la  société  sont  traitées  comme  de  légères  protec- 
trices du  plaisir,  et  jamais  elles  ne  dégénèrent  en  pédanterie, 
comme  on  le  voit  souvent  dans  le  nord  de  l*Allemagne.  Les  arts 
y  prennent  toujours  les  formes  les  plus  séduisantes,  et  de  tout 
cela  il  se  forme  luie  atmosphère  qui  entraîne  par  les  plus  aima- 
bles séductions. 

C'est  ainsi  que  fut  reçu  Louis,  et  lorsqu'il  aperçut  tout  à  coup 
Fanny  voltiger  légèrement  devant  lui  au  milieu  d'une  contre- 
danse, son  bonheur  lui  semblait  complet. 

Eu  ce  moment  aucun  trouble  ne  l'approcha;  il  se  laissa  aller 
à  ses  impressions,  et  prit  pour  une  prédestination  du  destin  cette 
femme  et  cette  heure  qu'une  fatalité  semblait  réunir. 

lisse  saluèrent  comuae  d'anciennes  connaissances  qui  ne  se 
sont  pas  vues  depuis  longtemps.  Fanny  lui  adressa  des  reproches 


I 


REVL'K  DE  PARIS.  2S7 

de  ce  qu'il  se  faisait  si  rare,  cl  Claire,  qui  était  aussi  là,  répou- 
dit  comme  un  écho  :  Ah  !  oui  ! 

Lorsqu'il  s'informa  de  George,  Fanny  lui  raconta  qu'elle  avait 
voulu  faire  un  coup  d'État  qu'elle  projetait  depuis  longtemps, 
pour  éi)rouver  sa  véritable  puissance. 

Louis  dansa  une  nouvelle  contredanse  avec  elle,  et  un  obser- 
vateur aurait  pu  facilement  remarquer  que  ces  deux  personnes 
s'appartenaient  à  bien  des  égards. 

Fanny  était  entièrement  vêtue  de  blanc,  et  sa  peau  éblouis- 
sante n'était  relevée  que  par  ses  cheveux  bruns  :  ses  yeux  rayon- 
naient d'un  éclat  profond  j  plus  que  jamais  reposait  dans  les 
douces  pensées  de  son  visage  cette  langueur  virginale  de  l'amour 
satisfait  de  la  jeune  fiancée.  A  côté  d'elle  ressortait  la  taille  élan- 
cée de  Louis  :  sa  tête  brune  avait  été  hàlée  par  l'air  et  le  soleilj 
et  ses  yeux,  d'un  bleu  profond,  éclairaient  son  visage  aux  con- 
tours fortement  accusés,  comme  un  ciel  du  midi  rayonne  sur  un 
paysage  bien  accidenté.  Des  étrangers  qui  ne  connaissaient  pas 
le  fiancé,  demandaient  à  voix  basse  si  ce  n'était  pas  ce  danseur 
léger;  et  Fanny,  en  entendant  cette  question,  rougissait,  serrait 
plus  fort  la  main  de  Louis,  et  lui  disait  doucement,  après  une 
petite  pause  :  Si  je  n'avais  pas  George,  je  vous  aimerais  pour 
mon  fiancé;  voudriez-vous?  « 

Louis  accompagna  les  deux  sœurs  chez  elles.  Lorsque  la  voi- 
ture passa  sur  le  glacis,  Fanny  proposa  de  descendre  et  do  con- 
tinuer à  pied;  il  avait  cessé  de  pleuvoir,  et  le  sol  n'était  plus 
que  légèrement  humide.  Elle  s'ajipuya  sur  le  bras  de  Louis,  Claire 
prit  l'autre  côté,  et  ils  avancèrent  lentement  sur  le  bastion  à 
travers  la  nuit. 

Lu  vent  tiède  chassait  comme  des  ombres  de  sombres  nua- 
ges au-dessous  des  étoiles  ;  des  lumièi'es  brillaient  au  loin  mates 
dans  la  brume.  Tout  était  silencieux  et  doux  au  cœur  ;  le",  noirs 
contours  de  la  ville  et  des  faubourgs  exerçaient  sur  Tàme  une 
impression  pleine  de  calme  et  de  douceur.  Nos  promeneurs 
nocturnes  marchaient  en  silence;  Fanny,  contre  son  habitude, 
était  muette,  mais  elle  s'appuyait  de  tout  son  poids  sur  le  bras 
de  Louis. 

Celui-ci  contait  par  intervalle  quelque  fragment  d'histoire  sur 
les  étoiles.  «Ce  sont  autant  d'amants  malheureux,  disait-il 
entre  autres  ;  ils  se  voient  et  ne  peuvent  jamais  se  rejoindre;  la 


Sil88  HtVlE  DE  l'AhlS. 

Joi  de  fer  qui  régit  le  monde  les  a  enchaînés  à  une  place,  ou  tout 
au  plus  dans  un  cercle  dont  ils  ne  peuvent  sortir.  » 

Le  bras  de  Claire  tressaillit  contre  le  sien,  et  Fanny  se  tourna 
vers  lui  lentement  en  silence,  et  plongea  son  regard  jusqu'au 
fond  de  ses  yeux. 

—  »  Ha  ,  continua  Louis  ,  ce  jeune  astre  brillant  au  haut  du 
ciel ,  c'est  la  Cassiopée  ;  combien  son  aspect  me  cause  souvent 
de  douleurs  !  Douée  d'éclat  et  de  richesse,  elle  reste  solitaire  a» 
milieu  des  mondes  éclatants  qui  l'environnent,  tlette  petite  éloile 
il  côté  d'elle  ,  et  à  peine  visible  ,  me  semble  plus  heureuse,  parce 
qu'elle  trahit  moins  de  prétentions  :  jdus  la  nature  est  prodigue , 
jdus  on  est  exposé  à  la  douleur,  plus  on  a  de  puissance  pour 
sentir  le  malheur;  car  le  malheur  a  aussi  ses  facultés,  » 

—  >'  Oh  !  murmura  enfin  doucement  Fanny,  ne  dites  donc  pas 
des  choses  si  tristes  !  ^ous  voici  dans  la  rue ,  vous  allez  conduire 
Claire.  Viens  .  ma  bonne  Claire  !  » 

Les  deux  sœurs  s'embrassèrent. 

—  «  Pourquoi  es-tu  si  émue ,  Claire  !  Bon  soir,  et  si  vous 
Voyez  George  avant  moi ,  racontez-lui  combien  nous  avons  été 
Jieureux.  Pourquoi  n'est-il  pas  là,  le  fou?  je  lui  donnerais  si 
volontiers  un  baiser  et  plus  d'un.  —  Bon  soir,  mon  ami,  bon 
soir!  Tenez,  tenez,  voici  encore  mon  autre  main!  Bonne  nuit  ! 


VI. 

Louis  était  resté  à  la  célébration  du  mariage,  Paul  l'en  avait 
vivement  prié.  Us  se  trouvaient  donc  dans  une  grande  salle  bien 
décorée,  au-dessus  de  l'ajjpaitement  occupé  jusque-là  par 
Fanny;  les  jeunes  époux  s'étaient  établis  au  premier  étage,  et 
la  jolie  chambre  du  rez-de-chaussée  avait  été  cédée  à  Claire. 

Célîiit  une  société  toute  mêlée  déjeunes  gens  de  famille,  de 
comédiennes,  de  danseuses ,  de  chanteurs  de  roi)éra,  etc.  Les 
doux  anciens  amis  de  théâtre  étaient  aussi  là ,  ainsi  qu'une  vieille 
dnme  qui  se  disait  veuve  pensionnée,  et  qui  s'appelait  madame 
de  VVeidcn  :  c'était  elle  qui  représentait  la  resi)cclable  mère,  la 
femme  prudente  et  secourable  de  ce  jeune  monde  insouciant  ; 
elle  donnait  de  bons  conseils ,  conduisait  en  société ,  et  disait  à 
tout  le  monde  qu'elle -était  sans  itrélention .  <iue  la  modeste 


REVUE  DE  PARIS.  289 

pension  que  lui  faisait  le  ministre  ,  en  récompense  d'anciennes 
comi)Iaisances,  lui  suflfisait. 

Depuis  vingt  ans  elle  connaissait  tous  les  héros  et  toutes  les 
héroïnes  de  la  scène  ,  et  elle  se  vantait  ordinairement  de  n'avoir 
jamais  reçu  chez  elle  que  de  très-nobles  cavaliers  :  sa  taille 
était  haute  et  imposante  ;  son  ampleur  faisait  honneur  à  la 
cuisine  viennoise,  et  contrastait  dignement  avec  l'exiguilé  de  sa 
pension.  Son  visage  était  haut  en  couleur,  et  une  petite  mouche 
noire,  qui  se  pavanait  sur  son  large  nez  ,  lui  donnait  tout  à  fait 
l'aspect  d'une  vieille  dame  de  Versailles. 

Louis ,  assis  à  côté  de  la  fiancée  rayonnante ,  était  dégoûté  de 
cette  femme,  et  ne  le  cacha  point  à  Fanny  :  celle-ci  en  convint, 
et  lui  avoua  que  cette  figure  lui  causait  une  véritable  horreur; 
les  convives  l'avaient  amenée  sans  qu'elle  fût  invitée ,  et  le  vi- 
sage doucereux  et  souriant  de  cette  vieille  femme  lui  gâtait  toute 
la  soirée. 

—  «Je  ne  comprends  pas,  ajouta-t-elle ,  ce  que  cela  veut 
dire  quand  on  parle  de  la  position  équivoque  des  comédiens 
dans  leurs  rapports  avec  la  société  :  je  ne  pense  jamais  à  ces 
choses-là ,  parce  que  je  m'inquiète  peu  du  monde,  et  que  je 
m'abandonne  à  mon  cœur;  mais  quand  je  vois  cette  femme  ,  je 
me  souviens  que  je  suis  une  comédienne....  comédienne  !  et  ce 
mot  trouve  en  moi  le  plus  affreux  retentissement  ;  rien  au  monde 
ne  me  cause  dans  le  cœur  un  pareil  sentiment  d'angoisse.  Je 
n'ai  jamais  pu  comprendre  pourquoi  Claire  ne  veut  ni  chanter, 
ni  jouer  :  elle  le  peut  tout  aussi  bien  que  moi ,  mieux  même, 
car  elle  est  plus  intime;  mais  quand  je  vois  cette  madame  de 
Weiden,  je  crois  sentir  une  grande  raison  dans  l'antipathie  de 
Claire  pour  la  scène.  » 

Claire  était  assise  de  l'autre  côté  près  de  Louis  ;  et  Paul ,  qui 
s'entretenait  vivement  avec  elle ,  ne  recevait  que  de  raies  et 
brèves  réponses. 

La  société  s'animait  de  plus  en  plus ,  et  autour  de  madame 
de  Weiden  la  gaieté  avait  même  quelque  chose  de  lascif;  des 
couples  se  séparaient  les  uns  des  autres ,  et  s'isolaient  dans  les 
embrasures  des  fenêtres.  Un  comédien  sauta  sur  une  chaise, 
et  adressa  à  la  grosse  patronne  un  discours  emphatique ,  dans 
lequel  il  vanta  sa  philanthropie  et  son  humanité;  on  porta  des 
toasts  nombreux  ,  et  plus  d'un  fut  arrêté  dans  ses  développc- 
9  20' 


290  REVUE  DE  FaRIS. 

ments  par  une  petite  main  qui  fermait  la  bouche  du  paileur. 

Le  cercle  qui  tenait  le  haut  de  la  (able ,  et  oîi  présidaient  les 
jeunes  époux,  conserva  seul  la  gaieté  dans  des  bornes  convena- 
bles. Les  jeunes  hommes  venaient  de  tous  côtés  a|)porler  à  l'é- 
pousée leurs  vœux  et  leurs  félicitations  :  quelques-unsessayi'rent 
une  parole  inspirée  par  le  vin  ou  par  l'amour  ;  mais  Fannj'  pos- 
sédait ce  bouclier  brillant  et  poli ,  par  lequel  tout  ce  qui  était 
mal  conformé  était  réfléchi ,  gracieux  et  noble 

George  tenait  sa  main  dans  les  siennes,  el  la  couvrait  de  bai- 
sers :  il  avait  abaissé  son  long  gant ,  et  elle  lui  abandonnait  son 
bras  blanc  et  rond  avec  de  tendres  regards;  puis,  (juand  per- 
sonne ne  regardait ,  elle  lui  pressait  un  plein  baiser  sur  les  lè- 
vres, mais  c'était  avec  Louis  qu'elle  conduisait  l'entretieu ,  et 
cela  plus  intimement  que  jamais. 

Cependant  la  société  s'animait  de  mieux  en  mieux;  Fanny  se 
leva  de  table,  donna  un  bras  à  George  et  l'autre  à  Louis,  et  ils 
descendiient  dans  la  chambre  voisine ,  suivis  de  Paul  el  de 
Claire.  On  se  promena  quelques  instants, et  ces  derniers s'étant 
approchés  de  la  fenêtre  pour  regarder  dans  la  nuit ,  pendant 
que  George  était  occupé  près  de  la  porte  à  parler  à  quelqu'un , 
elle  ôta  la  petite  couronne  de  myrthe  qu'elle  avait  dans  les  che- 
veux, l'apjiuya  de  ses  doigts  humides  sur  la  bouche  de  Louis, 
et  s'échappa  par  une  porte  latérale. 

Louis  sentait  son  cœur  brûler;  il  s'approcha  de  Paul  et  de 
Claire,  et  ouvrit  la  fenêtre.  Paul  demanda  où  était  Fanny,  et 
voyant  qu'elle  avait  disparu  ,  il  proposa  à  Louis  de  se  retirer. 
Pour  toute  réponse,  celui-ci  appela  le  cocher  dans  la  rue;  Paul 
sortit.  Lorsque  Louis  se  retourna ,  il  vit  Claire  encore  auprès 
de  lui ,  qui  le  regardait ,  et  dans  ses  grands  yeux  d'enfant  repo- 
sait une  expression  si  suave,  si  triste  et  cependant  si  douce, 
qu'en  ce  moment  il  sentit  son  cœur  enchaîné.  Une  larme  rapide 
vint  briller  dans  l'œil  de  la  jeune  fille,  lorsqu'elle  vit  Louis 
demeurer  auprès  d'elle.  11  lui  prit  les  mains  ,  déposa  un  baiser 
sur  ses  blanches  paupières  abaissées ,  et  dit  :  »  Bonne  ,  bonne 
Claire!  «  La  jeune  fille  tressaillit,  ])ressa  un  instant  les  doigts 
de  Louis  plus  fort.  Celui-ci  la  quitta. 

Lorsqu'il  s'avança  vers  la  poiie  ,  un  éclair  et  un  violent  coup 
de  tonnerre  le  firent  reculer  ;  une  lourde  nuée  d'orage  s'abattait 
lentement  sur  les  maisons.  Alors  il  prit  sou  manteau  dans  la 


REVUE  DE  PARIS.  291 

voiture ,  et  laissa  Paul  partir  seul  ;  son  cœur  était  trop  plein  ,  II 
avait  besoin  de  solitude.  Ce  n'était  pas  la  douleur  d'une  dévo- 
rante jalousie  de  savoir  Fanny  dans  les  i)ras  d'un  autre,  ni 
l'envie  ordinaire  en  pareilles  circonstances,  qui  le  torturaient; 
non  ,  c'était  assez  singulier  ;  il  sentait  de  nouveau  ce  malaise 
douloureux  d'un  cœur  qui  n'est  attaché  à  rien ,  d'un  vide  im- 
mense avec  tout  son  amour;  et  cependant  ce  malaise  seul  ne  le 
tourmentait  pas. 

Un  reflet  lumineux,  un  retentissement  doux  et  bienfaisant 
traversaient  son  cœur,  sans  qu'il  sût  d'où  ils  venaient  :  son 
imagination  causait  avec  l'image  de  Fanny,  et  la  caressait;  et 
cependant  c'étaient  les  grands  yeux  de  Claire  qu'il  voyait  con- 
stamment devant  son  âme.  II  y  avait  en  lui  un  tumulte  bizarre, 
et  le  ciel  enflammé  et  sonore  lui  semblait  parfaitement  eu  har- 
monie avec  les  dispositions  de  son  cœur. 

La  couronne  de  myrlhe  de  Fanny  devait  être  restée  entre  les 
mains  de  Claire  ,  car  il  ne  l'avait  plus. 

II  courut  sans  s'arrêter  à  travers  la  nuit  :  les  heures  passèrent, 
la  tempête  s'apaisa  ,  et  une  pluie  chaude  vint  tomber  à  grosses 
et  lourdes  gouttes  ;  çà  et  là  brillait  une  étoile  à  travers  les  plis 
des  nuages  ;  enfin ,  le  ciel  épuré  s'étendit  dans  toute  sa  magnifi- 
cence nocturne  sur  la  terre  rafraîchie  ;  l'air  ondulait  en  bouffées 
faibles  et  lièdes.  Louis  s'appuya  épuisé  sur  le  bord  d'une  fenêtre, 
et  reprit  haleine. 

Il  s  était  tellement  perdu  que ,  sans  s'en  douter,  il  était  revenu 
à  la  maison  de  Fanny  ,  et  se  reposait  à  la  même  fenêtre  à  tra- 
vers laquelle  il  Pavait  un  soir  aperçue;  mais  rhai)itanle  actuelle 
tenait  timidement  les  volets  fermés ,  et  il  ne  pouvait  rien  voir. 
Tout  à  coup,  au  milieu  de  la  nuit,  il  entcmlil  un  chanl  léger. 

C'était  une  douce  plainte  de  jeune  fille,  un  cœur  plein  d'un 
amour  secret ,  et  qui  soupirait  seul  dans  la  nuit. 

La  voix  s'éteignit  peu  à  peu  ,  et  Louis  se  rendit  lentement  à 
son  hôtel,  sans  avoir  peut-être  bien  saisi  les  strophes  qu'il  ve- 
nait d'entendre.  Il  éveilla  le  garçon  ,  fit  empaqueter  et  com- 
mander des  chevaux  de  poste.  Paul  ,  qu'il  trouva  couché  sur  le 
canapé  ,  refusa  de  l'accompagner,  et  au  fond  Louis  eu  fut  assez 
content. 

—  »  Peut-être  reviendrai-je  bientôt ,  lui  dit-il  en  le  quittant; 
ppul-êire  non.  »  Paul  n'eut  pas  l'air  d'y  faire  allontion. 


292  REVUE  DE  PARIS, 

Louis  s'élança  dans  la  voiture  ,  le  postillon  fait  claquer  son 
fouet ,  et  les  roues  crièrent  bientôt  sur  les  pavés  au  milieu  du 
calme  de  la  nuit. 


ni. 

Des  semaines ,  des  mois  s'étaient' écoulés.  Louis  avait  gravi 
des  montagnes  ,  erré  de  vallée  en  vallée  ,  habité  maintes  chau- 
mières, et  son  cœur  était  tantôt  calme  ,  tantôt  agité  dans  ces 
dispositions  où  le  sentiment  et  la  volonté  irritée  tendent  à  re- 
prendre leur  équilibre,  rafraîchis  et  calmés  par  les  inspirations 
de  la  nature.  Sur  ses  lèvres  errait  une  admirable  poésie  et  son 
cœur  pleurait .  comme  ces  tètes  d'ange  de  Raphaël  auxquelles 
le  peintre  a  mis  des  larmes  dans  les  yeux  et  le  sourire  sur  la 
bouche.  De  réflexions  en  réflexions,  il  en  vint  à  s'avouer  enfin 
qu'il  n'y  avait  qu'une  seule  issue  possible  à  ce  labyrinthe  de  sen- 
timents dans  lequel  son  cœur  était  enlacé,  et  Fanny  n'était  pas 
celte  issue. 

Celte  disposition  de  son  âme  le  poussa  à  s'isoler  quelque 
temps  dans  un  genre  de  vie  étroit  et  simple.  Sur  une  colline  qui 
dominait  le  cours  du  Danube  il  trouva  un  jour  une  maison 
écartée.  Les  habitants  le  reeurent  cordialement  ;  une  blonde  et 
fraîche  jeune  fille  lui  prépara  un  modeste  repas  ,  puis  le  con- 
duisit dans  une  petite  chambre  paisible  ,  d'où  il  pouvait  voir  le 
sombre  fleuve  couler  à  ses  pieds ,  et  les  riches  accidents  des 
vallées  qui  se  découpaient  sur  ses  rives.  Il  résolut  de  se  fixer 
dans  ce  lieu  ,  de  se  faire  à  cette  vie  étroite  ,  et  d'apprendre  la 
résignation  dans  les  petits  et  humbles  désirs  de  Katy  ;  mais  de 
ce  port  assuré  il  voulut  se  remettre  en  communication  avec  ce 
qui  le  rattachait  à  la  société,  pour  aviver  et  fortifier  son  exis- 
tence intérieure  par  tous  les  contrastes.  Il  écrivit  à  Paul ,  à 
George,  à  Fanny.  Les  réponses  ,  qui  arrivèrent  bientôt,  étaient 
contre  toute  attente  :  Paul,  si  tranquille  ,  si  froid  ,  que  le  monde 
ne  pouvait  ni  déranger  ni  troubler,  le  blond  jeune  homme  insou- 
ciant, écrivait  peu  de  mots;  mais  ils  étaient  brûlants  comme  un 
sang  lourd  et  fiévreux  5  ils  sautaient  d'un  objet  à  l'autre  ,  et  ne 
contenaient  rien  des  choses  ordinaires  de  la  vie,  de  mémoires,  de 
commissions,  etc.,  comme  c'était  son  habitude.  Louis  fut  effrayé 
pour  son  ami. 


REVUE  DE  PAKIS.  293 

Tne  Icltrc  a,  comme  toute  figure  humaine ,  une  physionomie 
propre,  qui  peut  souvent  faire  une  impression  tout  aussi  pro- 
fonde que  l'aspect  subit  d'un  visage  pâle  et  décomposé,  que  nous 
avons  toujours  vu  rose  et  calme. 

Le  mot  inouï,  passion,  était  vivant  dans  la  lettre  de  Paul,  et 
c'était  unmotdonl  il  avait  toujours  ri. 

George,  dont  il  attendait  une  lettre  d'éi)oux  satisfait,  heureux, 
écrivait  mélancoliquement;  l'œil  de  cette  lettre  brillait  au  milieu 
d'une  sombre  et  inquiète  fantaisie. 

Quant  ù  Fanny ,  elle  cachait  à  peine  ce  qu'elle  semblait  ne 
pas  vouloir  s'avouer,  savoir ,  qu'elle  s'ennuyait  beaucoup,  quoi- 
qu'elle fût  toujours  gaie.  .Ses  paroles  semblaient  dire  :  «  .\h  !  le 
monde  est  charmant,  et  je  m'y  trouve  à  merveille;  seulement  je 
le  trouve  un  peu  vide,  et  dans  mes  jeunes  années,  je  le  voudrais 
un  peu  plus  riche  et  plus  varié  !  Que  vous  soyez  parti,  du  reste, 
est  en  tous  cas  affreux  ;  car  vous  étiez  plus  aimable  que  tous 
les  autres  ,  et  nous  aurions  pu  être  si  bons  amis.  »  Claire  en- 
voyait une  salutation  amicale. 

Louis  avait  besoin  de  plusieurs  de  ses  champêtres  journées 
pour  se  remettre  des  impressions  excitantes  de  cette  correspon- 
dance. Le  calme,  la  régularité  d'une  vie  simple,  sont  pour  l'âme 
ce  qu'une  diète  est  pour  le  corps  ;  ils  adoucissent  peu  à  peu  les 
passions  ;  il  semble  cependant  qu'ils  soient  trop  peu  énergiques 
pour  produire  une  guérison  entière.  Kos  affections  les  plus  pro- 
fondément personnelles  peuvent  bien  être  calmées  ,  adoucies, 
dirigées ,  mais  non  détruites  ni  altérées. 

Pendant  assez  longtemps  Louis  s'amusa  des  blondes  tresses  de 
Katy,  caressa  ses  joues  roses  durcies  par  le  grand  air,  souriant 
des  naïvetés  de  son  ignorance,  et  n'entendant  parler  autour  de 
lui  que  des  pronostics  du  temps ,  de  la  réussite  des  blés  ei  du 
vin ,  des  dons  prophétiques  du  bétail,  du  gros  dogue  et  du  vent 
de  la  nuit. 

A  la  longue  ,  cette  vie  lui  devint  insupportable  ;  une  voix  s'é- 
leva peu  à  peu  en  lui,  qui  disait  :  «  Est-ce  donc  là  de  l'économie 
que  d'enterrer  la  richesse  de  mes  pensées  et  de  mes  sentiments 
dans  la  solitude  dune  chaumière ,  afin  qu'ils  se  calment  et  ne 
me  tourmentent  plus  ?  » 

Pendant  qu'il  Holtail  ainsi  ballotté  par  les  vagues  de  ses  pas- 
sions, qui  battaient  oà  et  là  son  vi vageet  l'enlrainaient  à  de  nou- 


â9l  RKVUE  DE  PARIS. 

veaux  projets,  vint  une  nouvelle  lettre  deFanny,  une  lettre  pleine 
de  tendresse  et  d'amabilité.  11  sella  yn  cheval  et  descendit  à  la 
première  poste ,  où  il  réclama  sa  voiture  et  des  chevaux  pour 
Vienne. 

VllI. 

Ce  fut  par  une  soirée  sombre  et  désagréable  que  Louis  ren- 
tra dans  la  ville  capitale  de  l'Autriche.  Des  bouffées  d'un  vent 
d'automne  traversaient  les  airs  comme  de  douloureux  sou- 
venirs font  le  cœur  ,  et  cependant  il  lui  semblait  rentrer  dans  sa 
patrie. 

George  fut  le  premier  qu'il  rencontra  à  l'hôtel  ;  la  vue  de  ce 
cher  fugitif,  comme  il  disait,  lui  causa  une  joie  inexprimable.  Il 
s'anima  ;  son  enthousiasme  d'autrefois  reparut  :  mais  Louis  re- 
connut bientôt  que  ce  n'étaient  plus  que  des  vestiges  ;  la  flamme 
s'était  éteinte,  et  il  en  restait  à  i)eine  quelques  étincelles  en- 
fouies. Le  premier  moment  passé  ,  George  retomba  dans  un  état 
d'apathie  qui  semblait  lui  être  devenu  habituel ,  et  continua  sa 
partie  de  billard  comme  si  rien  n'était  arrivé. 

Ce  pauvre  garçon  était  devenu  très-pâle.  Il  était  tout  à  fait 
le  type  de  ces  caractères  incomplets  qui  se  sont  livrés  exclusive- 
ment à  une  idée  et  se  sont  élevés  jusqu'à  l'inspiration  ;  mais  ils 
ont  négligé  de  développer  simultanément  tout  leur  intérieur,  il 
n'y  a  point  d'équilibre  en  eux,  el  tombent  leurs  illusions  ,  s'éva- 
nouisse leur  idole,  ils  sont  précipités  de  la  hauteur  artificielle 
à  la<iuelle  ils  sont  élevés,  dans  un  abîme,  dans  un  vide  terrible 
et  souvent  dans  le  désespoir. 

Tel  était  George.  Il  s'inquiéta  peu  de  voir  Louis  le  quitter 
pour  courir  au  théâtre.  Fanny  jouait.  Arrivé  devant  le  théâtre, 
Louis  crut  entrendre  la  voix  de  Paul.  En  effet,  c'était  lui;  le 
rayon  d'une  lanterne  éclaira  un  instant  son  visage.  Une  dame 
était  avec  lui ,  et  Louis  n'eut  pas  de  peine  à  reconnaître  la  voix, 
la  tournure  de  3I"'e  Je  Weiden.  Il  s'enveloppa  de  son  manteau  , 
enfonça  son  chapeau  sur  ses  yeux  et  s'approcha  du  couple.  Leur 
entretien  annonçait  une  assez  sale  discussion.  Paul  lui  faisait 
des  reproches  sur  la  lenteur  qu'elle  apportait  à  l'accomplissement 
de  sa  promesse  :  la  vieille  femme  accusait  son  impétuosité, 
s'e-xcusait  par  des  difficultés  imprévues,  la  dame  était  singulière 


REVUK  DE  PARIS.  295 

et  il  foirait  du  temps  :  en  général,  elle  était  lial)iluée  à  être  trai- 
tée sur  cet  article  par  des  cavaliers  d'une  façon  plus  aimable  et 
plus  courtoise. 

Dégoûté  de  ce  qu'il  venait  d'entendre ,  Louis  entra  ;  la  pièce 
était  précisément  à  sa  fin  ;  il  courut  sur  la  scène  ,  d'où  acteurs 
et  actrices  se  précipitaient  vers  les  garde-robes.  Fanny  venait 
la  dernière,  lentement  et  toute  pensive.  11  se  mit  dans  l'ombre 
d'une  coulisse  pour  la  laisser  passer  un  instant.  Jamais  il  ne 
l'avait  vue  si  belle.  Tout  était  plus  plein  ,  plus  accompli ,  plus 
harmonieux  en  elle.  Vêtue  en  costume  de  Kœthchen  de  Heil- 
bvonn  (1),  elle  passait  doucement,  le  menton  appuyé  dans  le 
creux  de  sa  main. 

—  VI  Fanny  !  «   appela-t-il  à  demi-voix. 

—  «Louis,  cher  Louis!  s'écria-t-eile,  en  se  précipitant  vers  lui 
et  lui  mettant  ses  deux  petites  mains  dans  les  siennes.  Dieu 
merci  !  vous  voilà  enfin,  cher  méchant,  infidèle  ami  1  Combien  je 
me  réjouis  de  vous  revoir,  de  vous  posséder.  ■>•> 

Et  elle  laissa  ainsi  échapper  une  joie  extrêmement  vive  et  en- 
trecoupée par  des  exclamations.  Elle  se  sécha  promptement  le 
fard  des  joues,  se  fit  donner  son  manteau  par  sa  femme  de  cham- 
bre et  prit  le  bras  de  Louis.  Tout  en  elle  tressaillait  de  plaisir  et 
de  gaieté  d'avoir  retrouvé  ce  traître  ami,  comme  elle  disait,  et 
cela  était  si  intime  et  si  vrai,  que  Louis  fut  enchanté  de  la  beauté 
et  des  charmes  de  cette  merveilleuse  créature.  Pendant  tout  le 
trajet,  elle  ne  s'informa  que  de  lui,  de  ce  ([ui  l'intéressait,  jus- 
qu'aux moindres  détails,  et  Louis  s'enivrait  de  cette  coupe  d'a- 
mour. Le  torrent  ne  voulait  pas  s'arrêter,  et  lorsqu'ils  furent 
arrivés  chez  elle ,  assis  sur  le  canapé,  elle  avait  encore  quelque 
chose  à  lui  demander ,  puis  à  gronder,  à  menacer  ,  à  flatter ,,  à 
prier,  et  lui  ne  pouvait  s'éveiller  de  son  éblouissement  et  de  son 
enchantement.  Son  cliarmant  et  fantastique  costume  de  théâtre, 
qu'elle  n'avait  pas  quitté,  était  propre  à  soutenir  l'illusion  la  plus 
téméraire,  et  la  conduite  libre  et  naive  qu'elle  semblait  conti- 
nuer de  son  jeu  dramatique  de  la  soirée  ,  lui  fit  oublier  lout  le 
reste,  et  se  jeter  dans  une  situation  qui  ne  semble  possible  que 
dans  la  fable.  Ils  se  baisaient  les  mains,  se  caressaient  les  che- 

(1)  Drame  de  Kleist,  fort  populaire  en  Allemagne  depuis  phis  de 
vingt  ans.  {Note  dn  Ti:i,hir!.) 


296  RF.VUE  DE  PARIS. 

veux  sur  le  front,  jouaient  comme  de  naïfs  enfants,  et  nulle 
question  des  convenlions  de  la  société  n'avait  de  place  pour  se 
poser  entre  eux. 

A  peine  s'aperçurent-ils  de  l'entrée  de  Claire  ,  et  Fanny  ne  se 
trouva  pas  le  moins  du  monde  empêchée  dans  l'expansion  de  sa 
joie  ;  elle  raconta  à  sa  sœur,  quelque  peu  embarrassée,  tout  ce 
qu'elle  s'était  dit  jusque-là  à  elle-même  sur  le  bonheur  de  re- 
trouver le  cher  ami. 

Enfin  Louis  put  raconter  qu'il  avait  parlé  à  George  dans  la 
soirée. 

—  «  Ah!  dit  Fanny.  sans  changer  de  ton,  il  est  devenu  un 
bien  triste  monsieur  ;  il  ne  fait  que  se  tourmenter  par  des 
pensées  hypocondres  :  en  tout  cas  c'est  un  mauvais  mari  ;  car  à 
ce  que  je  vois,  il  est  bientôt  onze  heures  ,et  depuis  avant-hier 
soir  où  nous  avons  joué  la  comédie  ensemble ,  je  ne  l'ai  pas 
revu.  » 

IX. 

Louis  ne  s'était  d'abord  livré  qu'avec  une  extrême  prudence 
à  son  inclination  pour  Fanny,  et  maintenant,  entraîné  par  une 
secrète  fatalité,  il  se  livrait  irrésistiblement  à  l'impression  du  mo- 
ment, et  était  tous  les  jours  chez  elle.  Les  bornes  d'une  franche 
amitié  n'étaient  pas  franchies,  il  est  vrai;  mais  un  observateur 
impartial  aurait  pu  facilement  voir  que  ces  bornes  n'étaient 
qu'un  simple  hasard.  Tous  ces  rapports  en  reviennent  toujours 
à  cette  ancienne  question  :  une  vive  amitié  peut-elle  exister  en- 
tre un  jeune  homme  et  une  jeune  femme  sans  se  métamorpho- 
ser en  amour?  Les  âmes  tendres  et  timides  se  bercent  volontiers 
de  ce  rêve;  mais  il  n'en  peut  être  ainsi.  Tous  les  rapports  entre 
les  différents  sexes  sont  des  nuances  d'amour  plus  ou  moins  fai- 
bles; l'usage  seul  s'est  emparé  de  cette  expression.  L'amitié  ne 
peut  être  autre  chose  que  l'amour  entre  les  sexes  semblales. 

L'amitié  de  Paul  et  de  Louis  s'était  étrangement  transformée; 
Paul  avait  reçu  son  ami  à  son  retour  avec  distraction ,  froide- 
ment ,  et  lorsque  Louis  lui  demanda  ce  qu'il  avait  à  faire  avec 
cette  repoussante  madame  de  Weideii,  Paul  éluda  brusquement 
la  question.  Bientôt ,  la  prédilection  exclusive  ^  persévérante  de 
Fanny  pour  Louis  se  manifeslanl  d<^  plus  en  plus,  Paul  laissa 


REVUE  DE  PARIS.  297 

éclater  toute  sa  passion  ,  et  son  mécontentement  se  cliangea 
contre  l'ami  de  sa  jeunesse  en  une  inimitié  peu  déguisée;  ils  ne 
se  rencontraient  plus  que  quelquefois  chez  Fanny.  La  conduite 
de  Paul  eût  été  tout  à  fait  intolérable,  si  Louis  ne  l'eût  mise  sur 
le  compte  d'une  inclination  non  payée  de  retour ,  et  pour  cette 
raison  n'eût  été  indulgent. 

En  effet,  il  s'était  formé  dans  Paul  une  de  ces  étranges  pas- 
sions telles  qu'il  s'en  forme  quelquefois  dans  les  hommes  mé- 
diocres ou  ordinaires.  L'amour  en  eux  n'embellit  pas,  n'adoucit 
pas.  ne  réconcilie  pas  avec  soi-même  et  avec  les  autres  ;  mais  il 
irrite  ,  il  rend  exclusif ,  égoïste  ;  sombre  et  déplaisante  végéta- 
tion, il  croît  sur  un  terrain  maigre  et  sec.  On  ne  devrait  pas 
nominer  cela  de  l'amour,  mais  préférence  égoïste,  avarice  de 
l'inclination. 

Une  certaine  trivialité  de  l'esprit,  pauvreté  de  l'imagination  et 
du  cœur,  telles  sont  les  compagnes  et  souvent  les  auteurs  de  cet 
état  maladif.  Le  gros  Paul  d'autrefois  n'était  plus  reconnaissa- 
ble,  et  l'on  aurait  pu  s'étonner  que  Fanny  tolérât  autour  d'elle 
cette  fâcheuse  apparition;  mais  la  femme  îa  moins  coquette 
supporte  volontiers  la  manifestation  d'une  inclination  dont  elle 
est  elle-même  l'objet  ;  ou  cela  lui  semble  quelque  chose  de  sacré, 
ou  c'est  par  vanité,  ou  ces  deux  causes  agissent  ensemble.  Tou- 
jours est-il  que,  même  quand  une  passion  semblable  lui  devient 
insupportable,  et  qu'elle  se  trouve  dans  la  nécessité  de  la 
bannir,  elle  conserve  toujours  un  secret  intérêt  pour  le  héros 
disgracié. 

Telle  était  Fanny  :  elle  n'était  point  coquette  ,  et  cependant 
elle  le  semblait  à  la  première  vue  ;  s'il  y  avait  coquetterie  en 
elle,  elle  était  tellement  enracinée  dans  son  être ,  tellement 
identifiée  avec  toutes  ses  manières,  avec  son  amabilité,  avec  ses 
câliniries  d  enfant,  qu'on  ne  pouvait  la  détacher  de  sa  personne 
comme  un  reproche  isolé.  Enfin  ,  elle  s'amusait  aussi  quelques 
instants  avec  ce  bourru  de  Paul  qui  venait  chez  elle  et  parlait 
peu  ou  point  du  tout. 

Claire  était  silencieuse  et  se  laissait  peu  voir;  George  encore 
moins,  et  sa  noélancolie  semblait  croître  tous  les  jours.  Il  per- 
dait ses  couleurs  ;  ses  yeux  et  ses  joues  s'éteignaient,  son  regard 
devenait  hagard. 

Quand  celte  société  se  trouvait  réunie .  elle  présentait  quel- 


298  REVUE  DE  PARIS, 

que  chose  d'exfrémemenl  discordant.  Fanny  seule  était  toujoiirè 
la  même,  joyeuse  et  parlant  à  tous.  Louis  semblait  n'avoir  d'at- 
tention que  pour  cette  charmante  femme,  et  pour  les  grands 
yeux  de  Claire  ,  dans  lesquels  il  glissait  parfois  lentement  et 
longuement  son  regard ,  tout  en  disant  mille  amabilités  à 
Fanny. 

Tel  était  l'état  de  cette  petite  société ,  lorsque  tout  à  coup 
George  devint  malade. 

Dès  lors  tout  fut  changé.  Fanny.  la  légère  Fanny  oublia  tout 
le  reste  :  elle  n'eut  plus  de  sens  pour  rien  que  pour  les  souf- 
frances de  son  mari;  elle  ne  quitta  son  lit  ni  jour  ni  nuit ,  elle 
le  combla  de  l'intérêt  le  plus  tendre  et  le  plus  passionné. 

Il  ne  guérit  que  lentement  et  partiellement. 

Ce  qui  est  singulier,  c'est  qu'il  témoignait  la  plus  grande  pré- 
dilection pour  les  visites  de  Louis  ,  qu'il  engageait  sans  cesse  à 
venir  plus  souvent  et  à  rester  plus  longtemps  ;  mais  il  conçut 
contre  Paul  une  antipathie  de  plus  en  plus  vive,  et  qui  se  ma- 
nifesta d'une  m  iuière  si  peu  équivoque,  que  Paul  dut  nécessaire- 
ment disparaître  de  ce  cercle. 

II  était  facile  de  voir  qu'un  grand  changement  s'était  opéré 
en  George,  lorsque,  pour  la  première  fois,  il  reparut  au  bras  de 
Fanny  ,  et  cependant  quelque  grand  que  parût  ce  changement 
au  premier  regard,  ce  n'était  simplement  que  son  ancienne  exa- 
gération d'une  idée  exclusive,  placée  sous  une  autre  lumière; 
en  effet ,  les  enthousiastes  de  cette  sorte  restent  toujours  les 
mêmes,  ils  sont  incapables  de  combiner  les  sentiments  ,  et  toute 
manifestation  devient  passion  en  eux. 

Il  était  facile  de  voir,  dans  cette  liaison  de  George  et  de  Louis, 
cette  résignation  qui  se  drape  elle-même  en  victime  avec  une 
grandeur  toute  tragique.  Il  se  posa  entre  Louis  et  Fanny  en  ami 
médiateur,  et  qui  se  sacrilîe  pour  rendre  heureux. 

La  catastrophe  delà  maladie  avait  de  nouveau  ramené  Louis 
à  la  réflexion;  il  avait  encore  une  fois  réfléchi  à  l'avenir,  dont 
Fanny  savait  toujours  si  bien  se  railler  en  s'écri  mt  :  «  Eh!  que 
m'importe  ce  nébuleux  et  informe  demain?  Qu'ai-je  besoin  de 
penser  et  de  m'évertuer  pour  une  vague  possibilité  ?  » 

Et  cette  réflexion  avait  porté  fruit,  sans  l'amener  toutefois  à 
une  résolution  décisive.  Il  sentit  ce  qui  le  menaçait  dans  cette 
liaison:  puis  un  trait  de  pitiéhii  avait  traversé  iecœur  en  voyant 


REVUE  DE  PARIS.  299 

Fanny  auprès  du  lit  du  malade,  il  lui  semblait  qu'il  avait  tort  de 
s'approprier  seulement  une  parcelle  de  son  intention  et  de  son 
intérêt.  Sans  avoir  pris  de  résolution,  il  se  rendit  cependant  plus 
rarement  chez  elle  ;  et  quand  il  y  était,  il  s'amusait  avec  Claire, 
et  se  jouait  avec  elle  dans  de  naïfs  entretiens. 

Mais  à  mesure  que  George  se  remettait,  il  le  pressait  de  venir 
plus  souvent  et  de  rester  plus  longtemps.  Louis  trouvait  tout 
vide,  désert,  sans  intérêt,  quand  il  ne  se  rendait  pas  vers  sa 
petite  rue;  nul  livre,  nulle  société  ne  l'intéressait,  il  ne  se  sentait 
de  désir  que  pour  ce  petit  cercle. 

Sans  en  avoir  une  conscience  bien  claire,  il  semblait  cepen- 
dant pressentir  que  son  inclination  pour  Fanny  n'était  pas  ce 
sentiment  plein  de  foi  que  nous  nommons  amour  :  il  n'osait 
même  pas  désirer  la  possession  entière  de  cette  femme;  il  sentait 
un  certain  mélange  de  crainte,  excitée  en  lui  par  l'extrême 
mobilité  de  Fanny,  par  le  trop  de  richesse  et  de  variété  de  ses 
sentiments. 

Peu  à  peu  il  s'habitua,  quand  un  nouveau  désir  l'attirait  vers 
cette  maison,  à  frapper  d'abord  en  bas  pour  voir  si  Claire  n'était 
pas  chez  elle.  Claire  lui  semblait,  pendant  les  quelques  mois  de 
son  absence,  devenue  plus  grande  et  plus  formée  :  chaque  fois 
qu'il  entrait  chez  elle,  elle  rougissait,  et  s'empressait  toujours  de 
le  conduire  chez  sa  sœur;  s'il  prenait  sa  main  en  la  priant  da 
rester  elle  tressaillait,  baissait  ses  grands  yeux  humides  et  gar- 
dait le  silence. 

Mais  au  bout  de  quelque  temps  il  lui  vint  la  plus  aimable 
naïveté  :  elle  lui  montra  toutes  ses  petites  occupations,  ses  lec- 
tures, ses  albums,  sa  musique;  elle  lui  chantait,  quand  il  l'en 
priait,  de  charmantes  petites  romances,  mais  jamais  elle  ne  vou- 
lut lui  chanter  celle  qu'il  avait  entendue  la  nuit  des  noces  de  sa 
sœur;  et  quand  il  commençait  à  lui  en  réciter  quelques  vers,  elle 
le  priait  si  instamment  de  cesser,  qu'il  était  obligé  de  céder. 
«  C'est  un  chant  pour  le  calme  et  le  silence  de  la  nuit,  disait-elle 
alors,  et  quand  on  est  seule.  » 

Les  livres  ouverts  qu'il  trouvait  chez  elle,  étaient  toujours 
Gœlhe,  ses  poésies  ou  ses  romans;  et  quand  Louis  lui  demandait 
si  elle  ne  lisait  rien  autre  chose,  elle  souriait  et  disait  :  «  Rare- 
ment. 1) 

—  »  El  pourquoi  aimez-vous  tant  Gœlhe,  Claire  ? 


SOO  riEVUE  DE  PAHIS. 

—  »  Je  ne  sais,  répondit-elle;  peut-être  parce  qu'il  est  si  beau 
et  si  calme.  » 

Il  résinait  dans  l'appartement  de  Claire  un  ordre  et  un  calme 
qui  faisaient  du  bien,  une  poésie  d'intérieur  qui  s'emparait  secrè- 
tement et  doucement  du  cœur  inquiet  de  Louis,  et  il  y  serait 
longtemps  resté,  si  George  ou  Fanny  ne  fussent  souvent  venus 
l'y  chercher.  Quand  ils  ne  venaient  pas,  il  arrivait  bien  des  fois 
qu'il  ne  montait  pas  du  tout  l'escalier,  et  que,  de  chez  Claire,  il 
se  rendait  chez  lui;  et  chaque  fois  il  sentait  son  cœur  plus  calme, 
plus  rafraîchi  que  lorsqu'il  quittait  Fanny,  dont  il  recevait  des 
impressions  multiples  et  orageuses. 

X. 

Si  les  hommes  savaient  toujours  ce  qu'ils  veulent,  s'ils  distin- 
guaient clairement  leurs  désirs  sous  les  voiles  rêveurs  qui  les  en- 
veloppent, certes  les  rapports  de  la  société  deviendraient  plus 
simples,  plus  faciles  à  régler;  mais  aussi  le  parfum  de  la  vie,  le 
charme  des  combinaisons,  les  possibilités  du  cœur,  tout  se  sé- 
cherait et  deviendrait  aride.  Louis  sentait  bien  qu'il  y  aurait  dans 
la  société  des  troubles,  des  embarras  irrémédiables,  si  chacun 
se  laissait  aller  aveuglément  à  ses  instincts  sympathiques,  comme 
lui  faisait  en  ce  moment;  mais  il  trouvait  dans  cette  ondulation 
déUcieuse  sur  les  vagues  del'amour  et  de  l'incertitude,  un  attrait 
trop  doux  pour  qu'il  pût  se  résoudre  à  un  brusque  changement. 

La  santé  de  George  s'était  eu  apparence  complètement  réta- 
blie :  il  ne  lui  restait  plus  qu'une  frappante  pâleur;  mais  plus  la 
maladie  s'éloignait,  plus  Fanny  revenait  avecsonmari  à  ses  pré- 
cédents rapports,  qui  étaient  plutôt  une  existence  fortuitement 
liée  qu'une  intimité  étroite  et  nécessaire.  Paul  était  devenu 
encore  plus  morose,  plus  sombre  pendant  cette  maladie,  et  il 
était  resté  longtemps  sans  voir  Fanny.  Si  Louis  eût  été  plus  at- 
tentif à  ce  qui  se  passait  autour  de  lui,  le  genre  de  vie  désor- 
donné, fougueux,  de  son  ami.  ne  lui  eût  pas  échappé;  mais  nos 
compagnons  de  voyage  demeuraient  des  semaines  entières  sans 
se  voir. 

Par  une  soirée  de  température  d'hiver,  toute  cette  société  se 
trouva  rassemblée  par  le  hasard  dans  la  chambre  de  Fanny  :  un 
vent  vif  chassait  des  flocons  de  neige  contre  les  fenêlresj  on 


REVUE  DE  PAKIS,  301 

élait  assis  au  feu  de  cheminée  flambant,  et  Louis  s'enivrait  de 
la  douceur  de  ces  heures  du  soir.  George  lui-même  était  plus 
causeur  que  de  coutume ,  et  laissait  de  temps  en  temps  tomber 
le  rôle  qu'il  lisait,  pour  se  mêler  à  la  conversation;  du  reste, 
il  était  encore  plus  pâle  que  d'ordinaire ,  et  son  regard  se  mou- 
vait plein  d'incertitude  et  d'une  étrange  expression. 

Tout  à  coup  la  conversation,  jusque-là  animée,  fut  inter- 
rompue par  une  pause  générale,  et  George  coupa  le  silence  par 
ces  paroles  :  «Il  fait  un  bon  temps  pour  mourir  aujourd'hui; 
le  vent  mugit  et  a  l'air  de  railler.  Je  vais  vous  raconter  une 
histoire.  Écoutez  : 

r>  11  y  avait,  il  n'y  a  pas  longtemps  ,  à  Madrid,  un  jeune  poëte 
plein  d'espérance ,  qui  se  distinguait  honorablement  de  ceux  de 
ses  collègues  qui  chantaient  les  vulgaires  trivialités  de  la  vie; 
dans  son  cœur  vivait  un  monde  tout  différent  du  nôtre.  Le  soir, 
quand  il  allait  sur  la  Puerta  del  Sol ,  où  tout  le  monde  se  ras- 
semble à  Madrid ,  quand  il  se  trouvait  au  milieu  de  la  foule  des 
manteaux  bleus  ou  bruns,  une  angoisse  indicible  le  tourmentait. 
La  masse  qui  l'entourait ,  et  qui  ne  s'occupait  que  des  intérêts 
du  jour,  lui  paraissait  misérable  et  stupide  ;  alors  il  s'élançait 
au  loin;  il  sortait  par  la  porte  de  Ségovie  ,  et  s'asseyait  sur  une 
colline,  où  il  attendait  la  lune  qui  venait  verser  sa  lumière  sur 
la  mer  des  maisons  de  Madrid ,  et  sur  l'immense  plaine  de  la 
Caslille.  Y  plonger  son  regard,  se  perdre  dans  les  ombres  que 
les  montagnes  du  Guadarrama  jetaient  sur  la  plaine,  tel  était 
son  unique,  son  plus  grand  bonheur;  alors  l'esprit  éternel  de 
la  poésie,  que  personne  ne  peut  dépeindre,  descendait  sur  lui, 
et  lui  révélait  dans  des  paroles  enchantées  les  grands  secrets  de 
la  nature  ,  et  les  vers  coulaient  de  ses  lèvres  comme  l'histoire 
le  raconte  des  plus  grands  prophètes. 

»  Mais  ce  qui  lui  restait  de  ses  inspirations ,  ce  qu'il  écrivait 
chez  lui ,  n'était  qu'un  faible  écho  de  cette  poésie. 

»  Quelquefois  le  son  d'un  tamhourin,  ou  le  cliquetis  des  casta- 
gnettes ,  Irouhlait  son  silence  aimé ,  et  il  entrevoyait  deux  for- 
mes de  femmes  qui  glissaient  près  de  lui. 

»  Un  soir  que  la  lune  jetait  une  lumière  extrêmement  vive, 
il  fut  surpris  dans  sa  rêverie  par  le  chant  du  fandango,  qui  se 
faisait  entendre  tout  près  de  lui ,  et  il  aperçut  deux  femmes, 
dont  l'une  dansait  pendant  que  l'autre  chanlait. 

'^  -2Q 


309  REVUE  DE  PARIS. 

»  Le  poète  rentra  chez  Iiii  mécontent ,  et  se  proposa  de  choisir 
un  autre  lieu  pour  ses  méditations  poéliques  ;  mais ,  à  sa  grande 
surprise,  au  premier  clair  de  lune  il  se  retrouva  à  la  même 
place  ,  le  chant  et  la  danse  étaient  encore  là.  Il  lui  sembla  voir 
une  fée  ou  un  génie  mû  par  quehpie  mystérieux  rayon  de  lune. 

»  Il  s'approcha  et  trouva  dans  la  danseuse  une  ravissante 
jeune  tille ,  qui,  accompagnée  de  sa  sœur,  s'exerçait  au  clair  de 
lune. 

»  Elle  demeurait  non  loin  de  la  porte  de  Ségovie  :  en  toute 
chose  elle  était  la  contre-partie  du  poète;  il  est  vrai  que  les 
contrastes  ont  toujours  pour  uous  les  plus  grands  charmes.  Elle 
était  gaie,  sensible  et  naïve  ,  trois  qualités  qui  n'entraient  guère 
chez  lui  dans  le  royaume  de  ses  pensées  et  de  ses  désirs;  enfin 
la  jeune  fille,  qu'il  accompajîua  chez  elle,  qu'il  vit  tous  les 
jours  danser  avec  ses  jolis  pieds,  sa  taille  souple,  ses  yeux  noirs 
pleins  d'expression,  avec  toute  la  mobilité  de  son  être  ,  alluma 
une  passion  dans  son  cœur,  si  bien  qu'il  rechercha  son  amour 
et  sa  main ,  et  en  fit  sa  femme  avant  qu'il  eût  une  conscience 
bien  claire  de  tout  ce  qu'il  sentait. 

»  Quelque  temps  après  la  première  ivresse  de  cette  vie  d'a- 
mour, son  cœur  devint  lourd  et  triste;  où  était  restée  sa  poésie  , 
qui  rélevait  au-dessus  du  commun  des  hommes?  —  Puis  sa 
femme  lui  causait  aussi  les  tourments  les  plus  vifs.  Elle  désirait, 
elle  cherchait  la  société ,  c'était  pour  elle  un  besoin  irrésistible  : 
elle  dansait  devant  les  autres  aussi  volontiers  que  devant  lui; 
elle  aimait  à  s'entendre  louer,  et  quand  il  lui  lisait  ses  poésies, 
elle  lui  déclarait  tout  simplement  qu'elle  n'y  comprenait  rien  ou 
peu  de  chose,  que  les  vieilles  romances  castillanes,  qui  s'en  pre- 
naient à  la  réalité ,  étaient  plus  belles  ,  et  qu'elle  les  avait  tou- 
jours regardées  comme  la  vraie  poésie. 

»  Un  soir  qu'elle  lui  avait  répété  cela ,  il  prit  son  manteau  et 
sortit.  Rieuse  et  moqueuse ,  elle  lui  chanta  la  romance  où  le  Cid 
traverse  la  vallée  avec  ses  chevaliers  ,  pendant  que  son  épouse 
lui  envoie  encore  un  dernier  adieu  du  haut  des  créneaux  de  son 
château  :  Hero  d'el  vivar,  adieu.  » 

George  se  tut  et  se  leva. 

—  «  Eh  bien  !  demanda  Fanny,  comment  cela  fînit-il  ?  » 

Une  gravité  solennelle  reposait  sur  le  visage  de  George,  mêlée 
à  une  mélancolique  tristesse.  U  s'inclina  vers  Fanny,  la  baisa 


REVUE  DE  PARIS.  ?03 

sur  les  yeux,  et  avec  cet  étrange  sourire ,  qui  lui  était  familier 
depuis  sa  maladie  ,  il  lui  dit  : 

—  a  Mon  enfant,  ils  ne  s'étaient  jamais  compris,  et  ce  soir-là, 
ce  fut  la  dernière  fois  qu'on  vit  le  poëte  passer  la  porte  de  Sé- 
govie.  » 

En  disant  ces  mots  ,  George  quitta  la  chambre. 

Tous  gardaient  le  silence  ;  Fanny  seule  dit  tout  bas  et  comme 
à  elle-même  :  «  Homme  étrange>!  » 

Mais  les  impressions  pénibles  ne  demeuraient  pas  longtemps 
chez  elle;  peu  à  peu  elle  redevint  gaie  et  causeuse,  chanta, 
dansa  et  rit. 

Durant  toute  cette  soirée,  elle  témoigna  encore  plus  que  ja- 
mais son  tendre  intérêt  pour  Louis ,  et  Louis  semblait  aussi  s'a- 
bandonner à  toute  la  douceur  de  celte  inclination. 

Louis  était  assis  entre  Fanny  et  Claire.  Il  fut  frappé  des 
regards  pleins  de  trouble  et  d'angoisse  que  celle-ci  jetait  sur  sa 
sœur  aînée  II  lui  demanda  à  voix  basse  ce  qu'elle  avait,  et  elle 
répondit  de  même  que  l'histoire  de  la  porte  de  Ségovie  la  tour- 
mentait par  une  inexplicable  inquiétude. 

—  «  Que  chuchotez-vous  donc  là  ?  »  demanda  Fanny. 

—  »  Où  donc  George  est-il  allé  ?  dit  Claire. 

—  «  Que  sais-je  ?  La  romantique ,  comme  il  appelle  cela ,  le 
rend  hypocondre  et  ennuyeux.  Laissons-le  aller.  » 

Fanny  possédait  l'adresse  merveilleuse  de  f.iire  vibrer  les  cor- 
des les  plus  intimes  du  cœur,  de  les  feuilleter  d'une  main  lé- 
gère, de  faire  luire  dans  l'àme  des  autres  des  lumières  subites, 
inattendues,  dont  elle  avait  à  peine  un  vague  pressentiment. 
Elle-même  demeurait  en  cela  comme  un  accessoire.  Son  tact 
plein  de  délicatesse  lui  faisait  ideinement  saisir  dans  ces  mo- 
ments-là le  secret  d'une  conversation  entraînante.  C'est  par 
eux-mêmes  qu'on  gagne  le  mieux  les  hommes.  Se  nier  dans  les 
autres,  est  en  même  temps  protilable  à  soi-même. 

Elle  raconta  à  Louis  ce  qui  se  passait  dans  son  propre  cœur 
à  lui,  ses  secrètes  sympathies,  ses  pensées  intimes  —  et  tout 
cela  avec  les  sons  harmonieux  et  fondants  de  son  organe  sé- 
ducteur; bref,  elle  lui  fit  ce  qu'on  appelle  vulgairement  la 
cour,  sans  avoir  dans  l'esprit  autre  chose  que  le  désir  d'exprimer 
sa  bienveillance  et  d'ouvrir  son  bon  cœur.  II  n'y  a  que  les  na- 
tures vraiment  supérieures  qui  soient  capables  de  cet  abandon. 


304  REVUE  DE  PAP.I.S. 

Le  visage  de  Claire  était  redevenu  serein  ;  elle  se  mêla  joyeu- 
sement à  la  conversation.  Ses  pensées  n'étaient  pas  toujours  en 
harmonie  avec  les  peintures  de  sa  sœur;  mais  elles  ouvraient 
d'étranges  et  lointaines  perspectives ,  des  lumières  inattendues 
dans  les  plus  intimes  profondeurs  de  l'âme. 

Louis ,  entre  ces  deux  femmes  ,  se  sentait  assiégé  de  bonheur. 
Il  se  pencha  vers  la  jeune  tille .  la  pressa  sur  son  cœur  et  voulut 
l'embrasser;  mais  elle  s'échappa ,  et  courut  à  l'autre  coin  de  la 
chambre,  où  était  le  piano  ouvert,  qu'elle  fit  résonner  sous  ses 
doigts. 

—  «  Gufer  Ludirig!  «  dit  Fanny  ,  en  lui  présentant  sa  main 
à  baiser. 

Il  la  retint ,  et  appuya  lentement  sur  ses  yeux  ses  regards 
enivrés.  Ils  se  levèrent  et  marchèrent  par  la  chambre  en  s'ap- 
puyant  l'un  sur  l'autre.  Claire  faisait  résonner  de  douces  et 
chatouilleuses  mélodies  sur  l'instrument.  Personne  ne  parlait, 
et  Louis  nageait  dans  un  océan  de  sensations  délicieuses. 

—  «Claire,  inierrompit-il.  vouiez-vous  chanter?  « 

Il  avait  à  peine  dit ,  qu'elle  commençait.  Dans  de  pareils  mo- 
ments les  désirs  se  rencontrent  de  toutes  parts,  parce  qu'ils  sont 
tous  sollicités  à  la  fois ,  et  voltigent  cà  et  là  comme  des  om- 
bres, prenant  forme  et  vie  au  moindre  appel,  à  la  première 
allusion 

Onand  Claire  eut  cessé  .  Fanny  s'approcha  et  se  pencha  vers 
elle  avec  amour.  Louis,  envahi  par  cette  plénitude  de  bonheur 
qui  autrefois  lui  faisait  peur ,  et  maintenant  le  transportait, 
l'enivrait .   se  glissa  doucement  hors  de  la  chambre. 

La  tempête  s'était  apaisée,  la  lune  reposait  sa  blanche  et  pai- 
sible lumière  sur  la  neige,  que  Louis  traversa  rapidement  pour 
rentrer  chez  lui. 

XI. 

La  vie  monte  et  descend  comme  un  chemin  à  travers  une  con- 
trée montagneuse;  avant  qu'on  s'en  soit  aperçu,  on  a  marché 
tropviteet  imprudemment,  et  l'on  glisse  et  tombe  sur  lesgenoux. 
Les  heureux  sont  ceux  qui  vont  droit  et  ferme,  sans  se  heurter 
dans  un  tâtonnement,  dans  une  crainte  continuelle.  Fanny  fai- 
sait partie  des  heureux.  Le  lendemain  elle  avait  commencé  la 


REVUE  m  PARIS.  3Û>; 

journée  en  chantant  et  en  voltigeant  comme  un  oiseau,  répétant 
un  rôle  gai  qu'elle  devait  jouer  le  soir  même.  Claire  était  assise 
auprès  d'elle  dans  ce  joli  salon  dont  les  fenêtres  donnaient  au 
midi.  Une  belle  journée  d'hiver  ,  pleine  de  soleil ,  répandait  sa 
lumière  sur  les  maisons  voisines  comme  une  joie  inattendue, 
courte ,  mais  profonde  ;  des  rayons  éblouissants  glissaient  dans 
la  chambre  et  illuminaient  les  deux  femmes.  Fanny  était  assise 
au  piano  et  chantait  les  couplets  de  son  rôle;  ses  cheveux  bruns 
flottaient  sur  ses  épaules  dans  toute  leur  richesse.  Claire,  assise 
sur  le  sopha,  tras  aillait  à  la  gaze  bariolée  qui  devait  jouer  avec 
Fanny  dans  la  soirée  :  celte  jeune  fille  semblait  se  développer 
merveilleusement  chaque  nuit;  l'émail  et  le  vermillon  teignaient 
son  visage  virginal  tendrement  coloré  comme  l'aurore;  de  temps 
en  temps  elle  levait  de  son  travail  ses  grands  yeux  brillants  et 
pleins  de  poésie ,  dont  le  rayonnement  venait  tomber  dans  le 
frais  éclat  de  cette  journée  d'hiver. 

La  soirée  vint,  le  théâtre  commença.  Fanny  était  admirable, 
et  jouait  à  ravir.  Le  public  se  surpassait  en  frénétiques  applau- 
dissements. 

Au  second  acte,  après  quelques  courtes  scènes,  Fanny  avait 
un  rendez-vous  avec  son  ancien  amant.  George  devait  jouer  ce 
rôle.  La  réplique  arrive,  et  George  ne  paraît  point.  Fanny 
s'impatientait  derrière  les  coulisses,  et  tout  le  monde  courait  et 
criait  après  George.  —  Personne. 

Tout  à  coup  le  bruit  se  répandit  dans  le  public  qu'il  avait 
complètement  disparu  :  ce  bruit  courait  comme  le  min-mure 
des  vagues,  de  bancs  en  bancs,  de  balcon  en  balcon  ;  Fanny  , 
qui  ne  pouvait  distinguer  que  l'agitation  générale,  sans  connaî- 
tre la  double  cause  qui  la  produisaii,  devenait  de  plus  en  plus 
inquiète. 

Le  régisseur  parut  pour  excuser  l'interruption  :  on  venait  de 
découvrir  que  George  n'avait  pas  encore  paru  du  tout,  que  sa 
garde-robe  était  vide;  ce  qui  empêchait  la  continuation  de  la 
pièce. 

—  «  Il  s'est  noyé  !  »  cria  une  grosse  voix  du  parterre. 

Fanny  poussa  un  cri  et  tomba  évanouie.  La  toile  tomba.  Les 
spectateurs  se  pressaient  les  uns  les  autres  en  faisant  mille  con- 
jectures; mais  il  fut  impossible  de  découvrir  celui  ([ui  avait  crié 
CPite  fatale  nouvelle. 

2C. 


S06  REVUE  m  PARIS. 

Poinl.'int  ce  temps  Louis  élail  assis  à  côlù  de  Clàil'fi  ,  dans  la 
chambre  de  celle-ci.  et  considérait  des  estampes  qu'elle  lui  mon- 
trait. Ils  étaient  tous  deux  rentrés  à  la  tin  du  premier  acte,  parce 
que,  Claire  ayant  un  peu  mal  à  la  tête,  la  chaleur  delà  salie  rem- 
plie lui  était  insupportable.  Le  calme,  le  silence  de  sa  demeure, 
lui  eut  bientôt  adouci  sa  douleur,  et  elle  se  mit  à  expliquer  avec 
une  gracieuse  naïveté  à  Louis,  qui  écoutait  avec  attention,  tou- 
tes les  magnificences,  toutes  les  merveilles  de  son  album.  Elle 
paraissait  |)lus  abandonnée  que  jamais. 

Ainsi  arrivèrent  dix  heures.  Claire  ,  étonnée  de  ne  point  voir 
Fanny  revenir,  commença  à  s'inquiéter.  Louis  mit  celte  inquié- 
tude sur  le  compte  de  sa  virginale  timidité  et  se  retira. 

En  passant  il  rencontra  une  voiture  qui  allait  tout  douce- 
ment :  c'est  une  assez  rare  apparition  à  Vienne;  mais,  absorbé 
comme  il  l'était  par  l'idte  de  Claire  et  de  Fanny,  il  n'y  fil  pas 
attention. 

Ainsi  va  le  monde.  Fanny  à  demi  morte ,  et  encore  reVêtue 
de  son  costume  de  théâtre,  était  dans  cette  voiture,  et  dans  cet 
état  passa  à  côté  de  celui  qu'elle  aimait ,  et  qui  s'en  retournait 
gai,  plein  d'elle  et  enivré  d'amour. 

XIÏ. 

Quatre  semaines  d'un  hiver  rude  s'étaient  écoulées  :  Fanny 
avait  beaucoup  souffert  et  Claire  avec  elle;  rien  n'avait  confirmé 
le  cri  qui  s'était  élevé  au  théâtre,  mais  George  n'avait  pas  reparu. 
Cet  événement  fit  le  sujet  des  conversations  de  la  ville  pendant 
quelques  jours,  fut  encore  une  fois  tempestueusement  réveillé 
lorsque  Fanny  fut  obligée  de  reparaître  sur  la  scène,  puis  se 
perdit  au  milieu  des  vagues  journalières. 

Fanny  fut  donc  obligée  de  reparaître.  Ici  se  manifeste  une  des 
cruautés  de  la  vie  du  théâtre  :  cette  existence  n'a  aucun  moment 
à  donner  à  la  piété,  au  ressentiment  d'une  douleur;  elle  guérit 
sommairement.  D'un  côté,  elle  exige  la  faculté  de  sentir  com- 
plètement et  comme  à  l'improviste  une  douleur  intense,  despo- 
tique ,  de  manifester  les  sentiments  les  plus  multiples  ;  et  de 
l'autre,  elle  déchire  les  fils  les  plus  délicats  du  cœur,  les  rela- 
tions, les  transitions;  elle  enfante  la  superficialité. 

Une  femme  qui  a  perdu  son  époux,  la  mère  son  enfant,  doi- 


REVUE  DE  PARIS.  307 

vont  du  cimelif'i-e  se  rendre  dans  leur  cabinet  de  toilette,  et,  les 
larmes  amères  de  la  douleur  encore  dans  les  yeux,  rire  et  faire 
rire  le  public. 

Après  les  premiers  jours  de  celle  épouvante,  Faniiy  fut  plutôt 
muette  que  triste. 

Elle  se  laissa  habiller  machinalement ,  parut  machinalement 
devant  le  public,  qui  la  reçut  avec  des  applaudissements  una- 
nimes, eu  signe  de  la  joie,  et  il  faut  le  dire,  d'une  joie  bien 
malhabile,  qu'il  avait  de  la  revoir.  Les  masses  dans  certaines 
manifestations  ont  toujours  quelque  chose  de  brutal  :  au  pre- 
mier moment  ces  applaudissements  l'épouvantèrent,  lui  péné- 
trèrent le  cœur  douloureusemenl;  puis  elle  se  vit  alors  divisée 
en  elle-même,  d'un  côté  la  comédienne,  de  l'autre  Fanny, 
distinction  à  laquelle  jusque-là  elle  n'avait  pas  encore  pensé,  et 
qui  eut  une  fatale  influence.  Jusqu'alors  elle  s'était  livrée  elle- 
même  tout  entière  avec  une  enfantine  illusion,  elle  avait  accepté 
les  applaudissements  sans  examen;  à  dater  de  ce  jour,  il  en  fut 
autrement. 

—  «Vous  ne  voulez  rien,  vous  qui  êtes  là-bas  accroupis  sur 
vos  bancs,  vous  ne  voulez  rien  que  la  comédienne,  murmurait 
une  voix  sourde  dans  le  sein  de  Fanny. 

Elle  avait  perdu  la  fraîche  illusion.  D'un  seul  coup  doulou- 
reux elle  effeuilla  en  cet  instant  toute  sa  jeunesse  passée  sur  le 
théâtre. 

—  u  Eh  !  bien,  grondait  la  voix  en  son  cœur,  je  vais  vous  jouer 
la  comédie  !  » 

Fanny  ,  à  l'étonnement  général ,  joua  avec  le  plus  grand 
sang-froid.  Depuis  cette  soirée  data  pour  citte  femme  remarqua- 
ble un  jeu  tout  différent,  et  à  plusieurs  égards  plus  parfait. 
Lorsqu'elle  rentra,  elle  dit  à  Claire  :  «  Je  ne  suis  devenue  qu'au- 
jourd'hui une  comédienne.» 

Elle  ne  fut  plus  aussi  naïvement  enfantine,  mais  il  y  eut  en 
elle  plus  de  mesure  artistique.  Sa  passion  ne  fut  plus  aussi  jeune, 
aussi  emportée}  mais  elle  fut  plus  violente,  plus  puissante,  plus 
entraînante. 

Peu  à  peu  elle  quitta  son  douloureux  silence;  elle  se  releva, 
reprit  de  la  force,  invita  du  monde  chez  elle,  s'approcha  de  Louis 
avec  une  passion  plus  franche ,  plus  prononcée  ,  et  vit  Claire 
plus  rarement.  Paul  seul  fut  exclu  de  sa  société. 


008  r.EVL'E  nr.  paris. 

—  a  Je  ne  sais,  tlisail-elle,  je  ne  pourrais  pas  l'affirmer,  mais 
cette  voix  qui  cria  que  George  s'était  noyé,  me  semble  toujours 
avoir  retenti  comme  celle  de  Paul.» 

Paul  et  Louis  ne  se  voyaient  plus  du  tout;  et  c'est  avec  cha- 
grin que  celui-ci  apprit  quelle  société  dévergondée  s'était  for- 
mée sous  les  auspices  de  madame  de  "Weiden,  et  comment  Paul 
y  jouait  le  rôle  le  plus  fougueux. 

Louis  lui-même  se  rendait  plus  rarement  cliez  Fanny,  et  no 
s'arrêtait  souvent  qu'au  rez-de-chaussée  :  elle  lui  faisait  de  vifs 
reproches  sur  ses  rares  visites,  et  toujours  avec  tendresse  ce- 
pendant; elle  exerçait  toujours  une  influence  merveilleuse  sur 
lui;  aussitôt  qu'il  était  auprès  d'elle  ,  elle  enchaînait  toute  son 
attention  et  tout  son  intérêt. 

Ce  qu'il  y  a  d'étonnant,  c'est  que  son  cœur  était  tranquille, 
les  désirs  ne  le  tourmentaient  plus;  il  laissait  la  vie  arriver,  atten- 
dant l'avenir  sans  bien  savoir  sous  quelle  forme. 

Telle  était  la  situation  des  choses  lorsque,  par  une  soirée  de 
mars,  il  entra  dans  la  chambre  de  Fanny.  L'hiver  s'en  allait,  le 
soleil,  redevenu  puissant,  avait  échauffé  l'atmosphère,  les  der- 
niers restes  de  l'hiver  dégouttaient  des  toits,  les  fenêtres  étaient 
ouvertes,  ei  Claire  s'occupait  à  placer  des  pots  de  fleurs  à  l'air. 

On  le  reçut  avec  beaucoup  d'empressement.  Claire  elle-même 
lui  présenta  sa  main  contre  son  habitude;  une  tendresse  printa- 
nière  s'épanouissait  dans  ses  regards,  dans  tous  ses  traits  éclairés 
de  côté  par  le  soleil  couchant. 

La  familiarité  la  plus  douce,  le  plus  confiant  épanchement  de 
cœur  s'établit  entre  eux  avec  le  crépuscule.  Louis  raconta  com- 
ment son  père  désirait  de  le  revoir,  et  que  probablement  il  en- 
treprendrait bientôt  un  voyage. 

—  o  Oh  !  non,  non  !  «  pria  Fanny,  en  saisissant  sa  main. 

—  "  Qu'heureux  est  celui  qui  a  un  père!  »  dit  Claire.  Louis 
s'empara  involontairement  de  sa  main  et  la  porta  à  ses  lèvres. 

— -  <■'  Claire,  dit-il  brusquement,  voulez-vous  faire  le  voyage 
avec  moi  ?  » 
Tous  se  turent.  Les  doigts  de  Claire  tremblaient. 

—  «  Je  vous  conduirai  auprès  d'un  bon  père,  Claire.  » 

Il  sentit  sa  main  devenir  chaude  dans  la  sienne;  et  vit.  dans 
la  pénombre  du  crépuscule,  ses  grands  yeux  qui  se  levaient  dou- 
€<^mpnt  ver*  lui  avec  une  expression  ineffable.  H  se  leva,  la  maia 


REVUE  DE  PARIS.  309 

de  Fanny,  qu'il  tenait  encore,  lui  échappa  sans  qu'il  sût  com- 
ment; les  deux  sœurs  se  levèrent  également. 

—  o  Claire  !  »  dit-il  encore  une  fois. 

—  n  Oh  !  Louis,  Louis  !  »  s'écria-t-elle,  et  elle  tomba  pleurante 
dans  ses  bras. 

Lorsqu'elle  revint  à  elle,  elle  ne  vit  plus  Fanny;  il  faisait  tout- 
à-fait  sombre.  Us  demeurèrent  longtemps  muets  vis-à-vis  l'un  de 
l'autre,  se  tenant  tous  deux  par  les  mains. 

D'une  des  extrémités  de  la  chambre  Fanny  s'approcha,  se  plaça 
entre  eux,  les  pressa  tous  deux  contre  son  cœur;  puis  elle  em- 
brassa Louis.  11  sentit  que  son  visage  était  baigné  de  larmes. 
Alors  elle  se  tourna  vers  Claire,  l'accabla  de  caresses,  et  quitta 
l'appartement  d'un  côté,  taudis  que  le  donaestique  apportait  de 
la  lumière  de  l'autre. 

—  «  Reste  jusqu'à  ce  que  je  vienne,  »  dit  Claire,  et  elle  suivit 
sa  sœur. 

Lorsqu'elle  revint,  elle  sourit  comme  un  ange  et  dit  :  «  Tout 
est  bien  !  »  Le  lendemain  malin.  Fanny  était  partie;  Louis  reçut 
la  lettre  la  plus  aimable  du  monde  :  elle  lui  disait  qu'elle  entre- 
prenait un  voyage  d'artiste  projeté  depuis  longtemps;  qu'il  lui 
était  cher  comme  avant,  qu'elle  l'aimait  même  dans  sa  trahison, 
et  qu'il  devait  la  venir  voir  bientôt  avec  sa  sœur. 

Louis  se  rendit  dans  sa  patrie  avec  Claire,  et  le  monde  lui  fut 
rempli;  car  le  monde  entier  est  renfermé  dans  l'amour,  et  il  ne 
pouvait  concevoir  comment  il  avait  pu  tâtonner  si  longtemps 
dans  les  téîièbres. 

Il  n'apprit  jamais  ce  qu'était  devenu  George,  et  Paul  ne  revint 
plus  dans  sa  patrie. 

Henri  Lavee. 

{Revue  Germanique.) 


BULLETIN. 


II  est  impossible,  aujourd'hui,  de  porter  ses  regards  sur  la 
politique  du  pays  et  de  ne  pas  être  frappé  d'un  fait  qui  domine 
tous  les  autres,  c'est  la  nécessité,  c'est  l'approche  imminente  des 
élections  générales.  Allons  droit  à  ce  fait,  avant  de  passer  en 
revue  aucun  de  ces  autres  événements  subalternes,  soit  au-de- 
dans,  soit  au-dehors,  qui  ont  pu  arriver  jusqu'à  nous  pendant 
cette  semaine;  abordons  franchement  le  grand  fait  des  élections, 
comme  s'il  était  déjà  annoncé  à  jour  fixe,  et  tâchons,  pour  ap- 
précier ce  que  doit  faire,  ce  que  peut  faire  le  ministère  du  15 
avril,  de  nous  dépouiller,  s'il  se  peut,  de  toute  passion  person- 
nelle; mettons  de  côté  même  les  mécontentements  légitimes  que 
nous  avons  conservés,  jusqu'ici,  contre  les  hommes  qui  ont  sou- 
tenu trop  longtemps  le  système  des  doctrinaires  et  gardé  aveu- 
glément une  apparence  d'affection  à  leurs  personnes.  Avant  tout, 
il  faut  prendre  garde  que  le  besoin  de  poursuivre  ceux  qui  ont 
retardé  le  jour  de  la  conciliation,  et  qui  avaient  jugé  l'amnistie 
impossible,  ne  nous  fasse  faire  à  nous-mêmes  des  fautes  d'un 
autre  genre. 

Nos  adversaires,  qui  sont  encordes  mêmes  à  nos  yeux,  et  qui 
seront  toujours  les  doctrinaires,  quoi  qu'il  arrive,  ne  font  plus 
de  fautes,  depuis  que  le  danger  approche.  Le  Journal  de  Paris, 
le  dernier  organe  qui  leur  était  resté,  a  changé  de  langage  et  ne 
prodigue  i)lus  l'injure  au  président  du  conseil,  Ihonime  qui  a  le 
plus  contribué  à  enlever  le  pouvoir  à  ses  patrons.  Il  a  fallu,  pour 
cela,  décider  M.  Duvergier  de  Hauranne  à  ne  plus  écrire  dans 
cette  feuille,  et  lui  faire  comprendre,  non  sans  peine,  qu'il  com- 
promettait ses  amis,  en  chargeant  leur  impopularité,  chaque 
jour,  de  tout  le  fiel  d'inie  polémique  qui  ne  savait  dissimuler  ni 


REVUE  DE  PARIS.  311 

ses  arrière-pensées  pour  l'avenir,  ni  ses  rancunes  impitoyables 
pour  le  passé.  A  l'heure  qu'il  est,  le  Journal  de  Paris  n'est  plus 
employé  qu'à  développer  innocemment  de  vagues  théories  sur 
!e  POUVOIR,  pris  comme  un  être  de  raison  et  imprimé  en  lettres 
majuscules,  et  tout  un  système  presque  phallanstérieii  sur  la 
presse  gouvernementale.  Ce  n'est  pas  que  nous  soyons  dupes 
d'une  conversion  si  subite  et  vraiment  trop  naïve;  mais  il  est 
bon  de  mettre  à  profit  cette  espèce  de  trêve  hypocrite,  pour 
examiner  quelles  sont  les  forces  sur  lesquelh  s  pourra  s'appuyer 
le  ministère  dans  la  nouvelle  législature;  il  convient  de  recher- 
cher froidement  quels  sont  les  hommes  qui,  n'ayant  pas  d'enga- 
gement irrévocable  avec  M.  Guizol.  seront  destinés,  surtout 
après  un  nouveau  baptême  électoral,  à  accepter  définitivement 
la  pensée  réparatrice  du  15  avril. 

On  annonce,  et  ce  n'est  déjà  plus  un  secret  pour  personne, 
que  le  ministère  a  résolu  de  prendre  son  point  d'appui,  à  la  session 
prochaine,  dans  les  deux  centres;  il  espère  en  obtenir  une  majo- 
rité plus  intimement  unie  et  plus  homogène  qu'on  n'aurait  lieu 
de  l'espérer  d'après  les  diverses  expéi'iences  de  ces  derniers 
dix-huit  mois.  Quoi  que  l'on  puisse  penser  de  la  hardiesse  de 
cette  entreprise  et  de  ses  chances  de  succès,  nous  estimons  que 
c'est  une  condition  inévitable,  imposée  à  M.  Mole,  à  M.  de  Mon- 
talivel,  et  à  leurs  collègues,  par  la  position  intermédiaire  qu'i'.s 
occupent  nécessairement  entre  M  Thiers  et  31.  Guizot.  Aous 
souhaitons  du  fond  du  cœur  qu'ils  trouvent  leur  salut  dans 
cette  voie;  c'est  la  seule  qui  leur  est  ouverte,  tant  qu'ils  n'appel- 
leront pas  à  eux,  ni  M.  Guizot,  dont  ils  ne  veulent  pas,  dont 
aucun  d'eux  ne  doit  vouloir,  ni  M.  Thiers,  qui  n'est  pas  prêt, 
qui  le  sait  et  qui  le  dit  avec  sa  sagacité  presque  infaillible  et  son 
honorable  franchise.  Le  pays  aussi,  comme  nous,  souhaite  que 
le  cabinet  du  15  avril  vive  et  achève  ce  qu'il  a  commencé,  la 
conciliation  des  partis,  qu'il  peut  opérer  mieux  qu'aucun 
autre;  le  pays  se  souvient  de  l'amnistie,  et  il  prévoit  quels 
seraient  les  hommes  intraitables  qui  viendraient  envahir  de 
nouveau  le  terrain  déblayé  par  le  15  avril,  si  celui-ci  ne  four- 
nissait pas  toute  la  carrière  qui  lui  semble  promise.  La  royauté 
enfin,  la  royauté  qui  a  conquis  (soyons  sincères  avec  tout  le 
monde)  une  influence  suprême  dans  nos  affaires,  porte  aussi, 
nous  le  savons,  du  même  coté  toutes  ses  préférences. 


oi'2  REVUE  DE  PAhIS. 

Depuis  le  22  février,  et  en  le  coniplaiit  lui-même,  trois  miniS' 
ttres  ont  essayé  de  soumettre  les  deux  centres  à  une  commune 
discipline  et  de  refaire  avec  les  mêmes  éléments,  et  toutefois 
pour  des  buts  différents,  une  majorité  aussi  compacte,  aussi 
lîdèle  que  celle  qui  avait  servi  autrefois  le  13  mars  et  le  II  oc- 
tobre, et  s'était  ensuite  décomposée.  Mais  deux  de  ces  minis- 
tères, le  22  février  et  le  6  septembre,  ne  virent  pas  qu'ils  n'avaient 
Ih  que  deux  fractions  de  majorité,  qui  avaient  besoin  d'être  re- 
fondues entièrement  dans  la  fournaise  des  élections  pour  être 
soudées  de  nouveau,  et  que  cette  arme  naguère  si  puissante, 
pour  faire  maintenant  quelque  usage,  devait  être  retrempée. 
Peut-être,  d'ailleurs,  le  moment  n'était  pas  arrivé,  et  tout  ce 
qu'on  pouvait  faire  alors,  c'était  de  marcher  tant  bien  que  mal 
avec  deux  tronçons  de  majorité  qu'on  traînait  derrière  soi, 
comme  un  serpent  mutilé,  les  rajustant  tous  les  jours,  et  tous  les 
jours  les  voyant  prêts  à  se  séparer.  Aussi  les  deux  cabinets  du 
22  février  et  du  6  septembre,  celui  que  M.  Thiers  présida,  el 
celui  dont  RI.  Guizot,  sans  présidence,  fut  l'àme  inquiète  et  tur- 
bulente, n'eurent  ils  qu'une  existence  éphémère,  agitée,  toujours 
menacée.  M.  Thiers,  d'abord,  parut  réunir  en  sa  faveur  les  deux 
centres.  Mais  à  la  première  question  grave  et  délicate  sur  la- 
quelle il  eut  à  se  prononcer,  on  regarda  comme  certain  qu'il 
n'allait  plus  avoir  que  la  moitié  des  forces  dont  il  avait  disposé; 
et  quoique  la  chambre  fût  alors  absente,  on  prévit  que  la  manière 
hardie  dont  il  envisageait  le  projet  d'une  intervention  en  Espagne 
était  troj)  du  goût  du  centre  gauche  pour  ne  pas  déplaire  beau- 
coup au  centre  droit,  qui  ne  l'aurait  pas  soutenu  longtemps,  ni 
avec  zèle,  si  même  il  l'eût  toléré  un  moment.  La  force  de 
M.  Thiers.  à  vrai  dire,  sa  force  réelle  et  permanente,  fut  toujours" 
dans  le  cendre  gauche  et  non  ailleurs.  M.  Guizot,  au  contraire, 
n'a  jamais  eu  d'amis  que  dans  le  centre  droit,  et  au  6  septembre 
il  lui  a  été  clairement  démontré  que,  s'il  avait  pu  glaner  des 
voix  dans  une  autre  section  de  la  chambre,  il  les  devait  aux 
hommes  politiques  qui  avaient  bien  voulu  s'associer  un  instant 
à  sa  mauvaise  fortune.  Ni  la  situation  de  M.  Guizot,  ni  celle  de 
M.  Thieis  n'est  changée,  aujourd'hui,  vis-à-vis  de  l'un  ou  l'autre 
centre;  elle  a  plutôt  empiré  jseulement  M.  Thiers  le  sait  et  l'avoue, 
M.  Guizot  a  l'air  de  l'ignorer  el  croit  faire  illusion. 
La  troisième  tentative  pour  gouverner  avec  les  deux  centre» 


F.EVUE  DE  PAKIS.  513 

à  la  fois,  désunis  comme  ils  le  sont  maintenanl,  c'esl  celle  qui  a 
été  faite  par  le  ministère  du  15  avril ,  et  il  a  réussi  à  terminer 
ainsi  la  session.  11  n'a  pas  voulu  se  hasarder,  toutefois  ,  à  en 
recommencer  une  autre,  avant  d'avoir  reconstitué,  dans  les 
collèges  électoraux  ,  les  deux  parties  de  la  majorité  et  cimenté 
leur  alliance.  Ce  travail  est  difficile;  mais  s'il  y  a  un  ministère 
qui  puisse  l'entreprendre  et  le  mener  à  bien ,  c'est  celui  qui  a 
proclamé  l'amnistie. 

Les  hommes  qui  le  composent  ne  rencontrent  aucune  répu- 
jjnance  dans  le  centre  gauche .  ni  pour  leurs  personnes  ,  ni  pour 
leurs  antécédents,  ni  pour  leurs  principes;  bien  au  contraire  , 
c'est  là  le  point  de  départ  de  plusieurs  d'entre  eux ,  qui  sont 
même  sortis  d'une  région  plus  reculée  vers  la  gauche ,  on  peut 
le  dire ,  si  on  remonte  assez  haut  dans  leur  vie  politique.  Le 
centre  gauche  est  leur  point  de  ralliement,  après  la  tempête 
que  nous  avons  vue  et  qui  a  bouleversé  tant  de  positions ,  ils 
retrouvent  là  d'anciennes  amitiés,  auxquelles  ils  n'ont  pas  cessé 
d'inspirer  confiance,  parce  que  tous,  ou  presque  tous,  en  re- 
connaissant la  légitimité  de  la  lutte,  n'y  ont  pas  été  mêlés 
comme  chefs  ;  ils  en  sont  restés  à  l'écart  |)endant  le  règne  des 
plus  ardentes  passions ,  et  n'ont  pris  sous  leur  responsabilité 
aucune  des  violences  de  cette  époque.  Tel  est  le  bonheur  de 
leur  situation  conciliatrice,  qu'on  sera  étonné  de  voir  bientôt 
quelles  conversions  ils  ont  déjà  faites  et  sont  en  train  de  faire 
jusque  dans  les  rangs  de  la  gauche ,  sans  se  résoudre  pour  cela 
à  aucun  sacrifice  de  leurs  propres  opinions ,  et  sachant  exiger 
des  gages  positifs,  mais  n'en  point  donner  d'autres  que  leur 
modération  et  leur  loyauté. 

Malgié  ce  succès  naturel  dans  le  centre  gauche  ,  et  qui  s'étend 
même  un  peu  plus  loin,  les  ministres  du  15  avril  ne  désespè- 
rent pas  de  retenir  sous  leur  bannière  le  centre  droit.  Là  .  tout 
ce  qui  n'est  pas  aveuglé  par  des  passions  égoïstes  et  par  l'entête- 
ment des  idées  absolues,  reconnaît  en  eux  des  amis  de  l'ordre, 
des  défenseurs  courageux  de  la  monarchie  constitutionnelle, 
pour  laquelle,  dans  les  jours  de  vrai  péril,  plusieurs  d'entre 
eux  se  sont  mtmlrés  les  premiers  sur  la  brèche.  Et,  de  bonne 
foi,  à  qui  persuadera-t-on  que  ce  n'est  pas  un  cabinet  qui  veut 
l'ordre  ,  la  paix,  la  Charte,  que  celui  auquel  s'est  associé  M.  de 
Montalivet,  le  jeune  ami  de  Casimir  Périer,  et  son  successeur 
9  27 


514  REVUE  DE  PARIS. 

au  ministère  de  rintérieur,  désigné  par  lui-même  à  son  lit  de 
mort?  Si  quelques  hommes  du  centre  droit  persistent  à  montrer 
au  ministère ,  dont  il  est  un  des  membres  influents ,  une  indigne 
méfiance  et  un  mauvais  vouloir,  qui  n'osent  aller  que  jusqu'à 
la  tracasserie,  il  achèvera  de  les  réduire,  pour  peu  qu'ils  ne 
soient  pas  des  amis  personnels  de  M.  Guizot,  en  leur  faisant 
traverser  l'épreuve  des  élections.  Nul  donte  que  les  électeurs, 
avant  d'ouvrir  de  nouveau  l'entrée  de  la  chambre  aux  candidats, 
les  forceront  de  saluer  et  d'honorer  l'amnistie  ,  dont  le  succès 
a  été  trop  universel  en  France  pour  ne  pas  devenir  un  mot 
d'ordre  électoral.  Il  faudra  que  les  têtes  les  plus  superbes  s'in- 
clinent pour  passer  par  celte  porte.  De  quel  fronl  viendrait-on  , 
ensuite,  gêner  ou  trahir  un  ministère  dont  on  aura  professé 
publiquement  le  symbole  pour  être  élu  ?  Le  centre  droit ,  dût-il 
reparaître  composé  entièrement  des  mêmes  hommes ,  ce  qui  est 
encore  douteux  ,  ne  reviendra  pas  avec  les  mêmes  sentiments, 
ni  surtout  avec  la  même  puissance  pour  entraver  la  nouvelle 
politique  du  gouvernement  :  ce  seront  peut-être  les  personnes, 
mais,  comme  l'a  dit  M.  Thiers.  les  peisonnes,  moins  les  choses. 
Voilà  comment  nous  entendons ,  et  à  quel  titre  nous  pouvons 
justifier  la  fusion  des  deux  centres;  nous  ne  voyons  rien  en  cela, 
grâce  à  Dieu,  qui  ressemble  à  une  résurrection  de  la  majorité 
du  15  mars ,  que  rêve  le  Journal  des  Débats.  Il  est  vrai  que  le 
Journal  des  Débats  et  nous  ,  pour  juger  la  situation  présente, 
nous  ne  parlons  pas  des  mêmes  principes  et  n'avons  pas  la  même 
manière  d'observer.  Sa  grande  raison  pour  espérer  qu'il  va 
revoir  la  majorité  du  lô  mars,  c'est  qu'elle  a  servi  depuis  bien- 
tôt sept  années  En  vérité,  le  Journal  des  Débats  a  beaucoup 
trop  de  peine  à  comprendre  que ,  pour  avoir  vécu  longtemps  , 
lés  systèmes,  comme  toutes  choses  ,  sont  bien  près  de  leur  fin  , 
s'ils  ne  se  renouvellent ,  c'est  à  dire  s'ils  ne  vont  se  confondre  et 
se  perdre  dans  d'autres  systèmes  plus  jeunes.  Nous  concevons 
cette  illusion  de  longévité  de  la  part  du  Journal  des  Débats; 
mais  il  est  incroyable  qu'il  oublie  à  quelles  conditions  il  a  duré 
lui-même  et  combien  peu  il  s'est  épargné  les  changements  qui 
lui  ont  été  nécessaires.  S'aviserail-il  maintenant  de  la  dange- 
reuse fantaisie  d'être  immuable i*  Qu'il  se  hâte,  pour  sa  réputa- 
tion d'esprit ,  de  changer  de  lant^age  ;  qu'il  ne  prétende  plus  que 
la  vaste  et  formidable  opération  qui  se  prépare ,  va  souuaeltre 


REVUE  DE  PARIS.  5i5 

aiix  hasards  de  l'urne  électorale  le  repos  du  pays  et  la  sécurité 
de  la  royauté.  Le  pays  n'en  croira  rien ,  et  la  royauté  ne  lui 
saura  pas  gré  de  dire  à  tout  propos  qu'elle  est  en  danger. 

La  royauté  nouvelle  est  désormais,  selon  nous,  enracinée 
dans  les  profondeurs  du  sol  français  ;  c'est  pourquoi  il  ne  faut 
pas  marquer  du  vieux  signe  du  13  mars,  ni  du  11  octobre,  la 
majorité  qui  doit  venir  à  la  session  prochaine.  Elle  doit  apporter 
une  force  d'un  nouveau  genre  au  ministère  du  15  avril,  qui 
aspire  à  vivre  de  sa  propre  existence  ,  qui  ne  veut  pas  être  le 
ministère  de  M.  Guizol,  qui  ne  peut  pas  être  non  plus  celui  de 
M.  Thit»rs.  C'est  un  ministère  qui  ne  sera  représenté  peut-être 
par  aucun  nom  dominant  tous  les  autres,  de  même  qu'il  ne  se 
mettra  ,  dans  la  chambre  derrière  aucune  fraction  exclusive; 
c'est  un  ministère  qui  a  la  mission  d'appliquer  aux  affaires  les 
idées  à\\ï\  parti  politique ,  déjà  annoncé  bien  des  fois  ,  et  très- 
connu  de  nom  ,  mais  dont  l'avènement  paraissait  douteux  ;  parti 
modéré  qui  a  choisi  sa  place  entre  tous  les  partis  et  n'en  épou- 
sera aucun.  Il  faut  qu'il  vive ,  et ,  pour  cela ,  qu'il  ait  sa  force  à 
lui  ;  il  est ,  en  ce  moment ,  le  ministère  indispensable ,  et  ceux 
mêmes  qui  le  regardent  comme  un  ministère  de  transition  et 
qui  ont  mis  leurs  espérances  en  M.  Thiers,  doivent  désirer  que 
la  transition ,  si  c'en  est  une ,  ait  une  assez  longue  durée.  S'il 
entend  les  intérêts  de  son  avenir  avec  son  habileté  ordinaire , 
M.  Thiers  lui  même  le  secondera  de  fout  son  pouvoir;  il  sera 
imité  par  plusieurs  orateurs  jeunes  et  encore  désintéressés, 
parmi  lesquels  on  peut  citer  M.  Dufaure,  et  qui  sont  Fespoir 
d'un  cabinet  futur  de  centre  gauche.  Ce  sera  le  moyen,  dès 
aujourd'hui ,  de  faire  prédominer  cette  nuance  dans  la  majorité 
mixte  sur  laquelle  compte  le  ministère  du  15  avril. 

On  se  demande  toutefois  ,  quand  on  voit  le  ministère  disposé 
à  gouverner  sans  esprit  d'exclusion  ,  comment  il  s'accommodera 
d'hommes  aussi  exclusifs  que  les  quinze  ou  vingt  bruyants  doc- 
trinaires qui  ne  lui  pardonnent  pas  d'exister  ,  et  l'on  voudrait 
savoir  s'il  poussera  le  besoin  de  conciliation  jusqu'à  leur  par- 
donner lui-même  dans  le  combat  électoral  qui  va  s'engager.  11 
nous  est  rapporté,  en  effet,  ([ue  les  ministres  du  15  avril,  en 
majorité  ,  ont  résolu  d  être  plus  cléments  que  nous  ne  l'aurions 
voulu  envers  de  tels  ennemis;  cependant  nous  voyons  que 
M.  Mole  reslp  dans  le  rabinet  .  et  fanf  qu  il  le  présidera  .  nous 


516  REVUE  DE  PARIS. 

croirons  que  le  péril  n'est  pas  aussi  grand  qu'il  nous  paraît ,  ou 
bien  que  la  question  n'est  pas  aussi  bien  résolue  qu'on  l'a  dit. 
Quel  homme  est  plus  intéressé  que  M.  Mole  à  éclaircirles  rangs 
delà  phalange  doctrinaire?  Entre  elle  et  lui  il  n'y  a  pas  de  ré- 
conciliation possible  ,  et  s'il  hésite,  s'il  juge  qu'il  peut  se  main- 
tenir malgré  elle  ,  s'il  consent,  même  à  regret,  à  ne  pas  com- 
battre ses  chefs  ,  ou  plutôt  ses  meneurs  ,  dans  les  élections  qui 
vont  consolider  ou  détruire  son  ouvrage ,  nous  ne  connaissons 
personne,  en  vérité,  qui  ait  bonne  grâce  à  montrer  plus  d'impa- 
tience ou  à  garder  plus  de  rancune.  Ce  n'est  pas  de  ce  côté  que 
la  porte  du  pouvoir  sera  jamais  ouverte  aux  doctrinaires;  ils 
auraient  peur  d'y  pénétrer  ainsi  et  craindraient  quelque  piège. 

Nous  nous  rassurons,  d'ailleurs  ,  malgré  tout  ce  qu'on  dit  si 
complètement  résolu  ,  parce  que  nous  savons  qu'il  y  a  des  doc- 
trinaires turbulents  auxquels  il  ne  sera  pas  pardonné.  M.  Augus- 
tin fiiraud  ,  député  d'Angers  ,  est  un  de  ceux-lù  ;  et  pour  lui , 
le  ministère  ne  dissimulera  pas  sa  pensée.  M.  Augustin  Giraud 
est  maire  d'Angers  ;  déjà  un  successeur  lui  est  désigné,  pour 
avertir  les  électeurs  ,  avant  le  jour  du  scrutin ,  que  le  gouver- 
nement repousse  hautement  sa  candidature  de  député.  Certes  , 
M.  Giraud  avait  rendu  des  services  à  la  cause  nationale  et  à  la 
révolution  de  juillet  dans  le  chef-lieu  de  Maine-et-Loire,  et  c'est 
ainsi  qu'il  en  é(ait  devenu  maire;  il  l'était  depuis  sept  ans.  Mais 
il  avait  fini  par  se  persuader,  à  Paris  ,  que  c'était  à  lui  de  pren- 
dre la  parole  dans  toutes  les  crises  parlementaires ,  pour  inter- 
préter à  sa  façon  la  révolution  de  juillet.  Ce  droit  était  le  sien, 
comme  celui  de  tout  autre  ;  seulement  il  en  abusait  beaucoup  et 
donnait  à  son  interprétation  un  caractère  de  maladresse  et  de 
violence  ,  qu'on  remarqua  surtout  lors  du  projet  de  conversion 
des  rentes,  et,  plus  récemment,  à  l'apparition  du  cabinet  du 
15  avril.  Le  moment  est  venu  pour  les  électeurs  de  M.  Giraud  de 
lui  demander  si  la  révolution  de  juillet  est  son  ouvrage  à  Ini 
seul ,  et  de  lui  apprendre  jusqu'à  quel  point  on  la  Un  a  donnée 
à  garder.  Il  est  visiblement  atteint  de  ce  travers  d'esprit  qui  a 
perdu  l'extrême  gauche  ;  avec  des  opinions  tout  opposées ,  il 
croit  avoir  le  monopole  du  commentaire  sur  une  révolution  dont 
il  s'estime  le  principal  auteur. 

A  la  place  de  M.  Augustin  Giraud ,  le  ministère ,  nous  aimons 
Ti  ]o  croire,  no  poussera  pas  AI.  Janvier,  qui  désespère  de  Mou- 


REVIE  UF,  l'AFUS.  517 

(auban  ,  et  déjà  tourne ,  dit-on  ,  autour  d'Angers.  Le  candidat  à 
qui  toule  l'influence  de  l'administration  est  promise  dans  cette 
ville  ,  est  M.  Farran  ,  adjoint  au  maire  ,  et  destiné  sans  doute  à 
le  remplacer  partout. 

Ce  ne  serait  pas  une  grosse  affaire  de  ravir  aussi  MM.  de  Ré- 
musat ,  Guizard ,  Renouard  et  quelques  autres  à  l'affection  de 
leurs  collèges. 

M.  de  Rémusat  a  dû  sa  nomination  dans  la  Haute-Garonne , 
il  y  a  trois  ans,  aux  largesses  universitaires  que  son  ami  le 
ministre  de  l'instruction  publique  sut  prodiguer  aux  électeurs 
influents ,  mais  chargés  de  famille  ;  et  avec  tous  ces  secours  , 
les  plus  efficaces,  dit-on,  de  tous  ceux  qui  peuvent  être  employés 
dans  une  élection,  51.  de  Rémusat  l'emporta  à  peine  de  quelques 
voix. 

Pour  M.  Guizard,  on  se  rappelle  tout  ce  qui  fut  fait  de  longue 
main  ,  afin  de  lui  préparer  un  petit  succès  d'amitié  à  Espalion, 
dans  le  département  qu'il  venait  d'administrer  ,  et  comment  on 
lui  fil  quitter  la  préfecture  del'Aveyron  six  mois  d'avance,  délai 
de  rigueur ,  pour  être  nommé  par  des  électeurs  presque  de  son 
choix.  Aujourd'hui,  il  n'y  a  plus,  en  faveur  de  M.  Guizard, 
d'autres  souvenirs  administratifs  que  ceux  de  la  direction  des 
monuments  publics,  et  ils  n'ont  pas  fait  assez  de  bruit  pour  que 
l'Aveyron  en  ait  su  quelque  chose. 

Nous  aurions  voulu  voir ,  nous  l'avouons  ,  quelques  doctri- 
naires demeurer  sur  le  champ  de  bataille  ;  c'eût  été  de  bon  exem- 
ple après  tout  ce  qu'ils  ont  fait  pour  empêcher  l'amnistie,  et  tout 
ce  qu'ils  font  depuis  lors  pour  s'emparer  du  terrain  plus  facile 
qu'elle  a  ménagé  à  une  politique  meilleure  et  plus  nationale. 

11  y  en  a  pourtant  parmi  eux  (car  nous  sommes  justes)  qu'il 
nous  parait  avantageux  de  voir  revenir  à  la  chambre  ,  aussi 
pour  l'exemple.  MM.  Duvergier  de  Hauranne  et  Jaubert  sont  de 
ce  nombre.  On  serait  malheureux  qu'ils  fussent  mis  hors  d'état 
de  compromettre  leurs  amis  ;  et  l'on  sait ,  Dieu  merci ,  qu'ils 
sont  presque  sûrs  de  leur  élection.  M.  Jaubert  reparaîtra  donc  à 
la  tribune  au  milieu  des  applaudissements  et  des  rires  dont  un 
député  sérieux  et  digne  devrait  se  croire  offensé. 

Quelle  que  soit  la  force  numérique  du  parti  doctrinaire  dans 
la  nouvelle  législature,  nous  comptons  encore,  pour  le  retrou- 
ver affaibli,  sur  un  autre  événoniPiil  in'obable  .  sur  la  défaite 


518  REVUE  Dli  PAR!S. 

électorale  de  la  gauche  anli-dynasfiqiie.  Si  les  hommes  de  celle 
couleur  ne  sont  plus  représentés  dans  la  chambre ,  et  s'il  est  dé- 
montré par  lA  qu'ils  n'ont  plus  de  force  même  au  dehors ,  on 
demandera  plus  que  jamais  à  quoi  servirait  le  système  de  rigueur 
incarné  dans  les  doctrinaires,  à  quoi  serviraient  les  doctrinaires 
eux-mêmes  ? 

Il  se  manifeste  ,  en  Europe ,  un  besoin  universel  de  s'en  tenir 
à  ce  qui  existe,  sans  hâter,  pour  le  moment,  ce  que  peut  réserver 
l'avenir,  et  sans  aller  non  plus  exhumer  dans  le  passé  des  insti- 
tutions prétendues  plus  salutaires.  En  Espagne  et  en  Portugal , 
cette  observation  est  sensible.  Le  mouvement  militaire  dEspar- 
tero  tendait  à  faire  une  révolution  en  arrière  et  à  tirer  de  la 
poussière  une  constitution  abandonnée  ;  l'Espagne  n'a  pas  voulu 
remonter  jusque-là,  même  pour  se  sauver  comme  on  le  lui  pro- 
mettait. En  Portugal,  des  hommes  qui  ont  rendu  naguère  un 
immense  seivice  à  leur  pays ,  les  plus  illustres  compagnons 
d'armes  de  don  Pedro,  viennent  de  proposer  la  charte  de  1826 
comme  remède  souverain  à  tous  les  maux  de  leurs  compatriotes; 
ces  hommes  ont  pour  eux  l'armée  ,  et  ils  viennent  d  être  battus, 
et  leur  armée  n'a  pas  eu  l'audace  de  les  soutenir  jusqu'au  bout , 
parce  qu'ils  veulent  aulre  chose  que  ce  qui  est .  et  qu'on  s'est 
dit:  A  quoi  bon?  Seulement  à  rétablir  la  fortune  de  quelques 
ambitieux  mécontents  d'être  oiibliés  ! 

11  y  a  longtemps  que  le  ministère  français  prévoyait  ce  ré- 
sultat, qui  n'est  peut-être  pas  définitif,  mais  qui  prouve  combien 
est  criminelle  l'entreprise  des  généraux  portugais  j  il  n'y  a  que 
le  succès  rapide .  presque  sans  effusion  de  sang,  et  avec  l'as- 
sentiment unanime  du  peuple,  qui  justifie  parfois  de  telles  in- 
surrections militaires.  Le  ministère  français  avait  été  bien  in- 
formé de  l'état  des  choses  et  de  la  disposition  des  esprits,  par 
son  agent  diplomatique  à  Lisbonne.  M.  Bois-le-Comle  a  toujours 
pensé  que  lord  Palmerston  avait  tort  de  stimuler  et  de  soudoyer 
un  mouvement  qui  n'avait  point  de  chances  de  succès,  cl  qui, 
s'il  réussissait  par  hasard,  ne  jouirait  pas  longtemps  de  son 
triomphe  de  mauvais  aloi,  deshonoré  par  l'influence  visible  et 
les  subsides  de  l'étranger.  Aussi  M.  Bois-le-Comte  s'est  tenu  à 
l'écart;  mais  il  ne  s'est  pas  contenté  d'écrire  à  Paris,  à  son  gou- 
vernement, tout  ce  qu'd  prévoyait  :  il  s'est  donné  la  satisfaction 
peu  diplomatique  de  le  prédire  tout  haut,  à  Lisbonne  même  j  et 


REVUE  DE  PARIS.  319 

les  Anglais,  pour  se  venger  de  ce  qu'il  ne  voulait  pas  être  avec 
eux,  ont  supposé  qu'il  s'entendait  avec  les  clubs  démocratiques, 
qui  défendent  à  leur  manière  la  constitution  de  1822.  Cette 
accusation  contre  notie  ministre  à  Lisbonne  est  une  calomnie  ; 
il  l'a  provoquée  en  agissant  bien,  c'est-à-dire  en  n'agissant  pas 
du  tout,  en  devinant  juste,  et  en  le  disant  surtout  avec  trop  de 
vivacité. 

—  Une  grande  nouvelle  a  mis  en  émoi  le  monde  savant  ;  le 
monde  ignorant  ne  s'en  est  pas  ému.  On  vient  d'appliquer  le 
galvanisme  au  chemin  de  fer.  C'est  sur  le  rail-way  de  Birming- 
ham à  Manchester  que  l'expérience  a  été  faite  et  couronnée  d'un 
plein  succès,  comme  toutes  les  expériences,  la  première  fois.  La 
pile  de  Voila  est  en  permanence  à  Manchester  j  elle  galvanise 
un  fil  de  laiton  de  quatre-vingt-quatre  milles  de  longueur  ,  et 
donne  des  sons  télégraphiques,  plus  rapides  que  le  vent.  Il  faut 
un  peu  moins  d'une  seconde  pour  communiquer  une  dépêche 
monosyllabique  de  l'une  à  l'autre  ville.  Voilà  le  chemm  de  fer 
vaincu  par  lui-même.  Un  avenir  immense  est  promis  à  cette 
étonnante  découverte.  Lorsque  l'Europe  rajonnera  de  chemins 
de  fer,  ce  qui  ne  peut  manquer  d'arriver,  on  établira  le  télé- 
graphe galvanique  sur  la  plus  vaste  échelle.  Manchester  et 
Saint  Pttersbourg  causeront  entre  eux  comme  de  bons  voisins. 
Nous  marcherons  partout  sur  un  réseau  de  conversations  invisi- 
bles. Seulement,  je  redoute  la  pile  de  Volta,  et  je  regrette  qu  on 
n'ait  pas  trouvé  un  metteur  en  œuvre  plus  innocent,  pour  les 
conversations  intimes  de  l'Lurope.  La  pile  de  Volta  ressuscite  les 
cadavres,  c'est  incontestable;  et  voilà  pourquoi  je  me  métie 
d'elle.  Il  peut  arriver,  un  jour,  que,  par  une  surexcitation  du 
fluide,  la  pile  de  Volta,  chargée  d  une  dépèche,  et  longeant  les 
cimetières  de  la  roule,  ressuscite  les  morls  et  tue  les  voyageurs 
vivants.  C'est  le  seul  inconvénient  qu  on  puisse  reprocher  à  la 
découverte  anglaise  ;  les  morls,  sans  doule,  ne  demanderaient 
pas  mieux;  mais  il  faut  songer,  avant  loul,  aux  vivants  eu- 
ropéens. 


BULLETIN  BIBLIOGRAPHIQUE. 


SOCIÉTÉ  TYPOGRAPHIQUE  BELGE, 

ADOLPHE  WAHLEN   ET   COMP>«. 


OUVRAGES  NOl'VEAÏiX  PCBLIÉS  PENDANT  LES  MOIS  d'aOCT  ET  DE 
SEPTEMBRE  1837. 


lieçons  et  modèles  d'Éloquence 

PARLEMENTAIRE   ET    JUDICIAIRE, 

PAR  Berryer,  l^e  lirr.,  grand  in-S°.  Pris  :  3  />•. 

C-et  ouvrage  sera  composé  de  huit  livraisons. 

Voici  enfin  un  livre  d'une  haute  portée.  Le  nom  seul  de 
M.  Berryer  doitannoncer  assez  le  mérite  que  l'on  rencontre  dans 
ce  monument  littéraire,  élevéàla  gloire del'éloquence judiciaire, 
et  nul  aulre  que  l'éloquent  auteur  ne  pouvait  mieux  peut-être 
retracer  l'histoire  du  barreau,  depuis  les  temps  les  plus  reculés 
jusqu'à  nos  jours.  Aux  épreuves  barbares  des  combats  judiciai- 
res, des  jugements  de  Dieu,  ont  succédé,  de  nos  jours  les  luttes 
oi'ganisées  d'un  bari'eau  savant,  éclairé,  éloquent.  C'est  là  que 
M.  Berryer  prend  ses  modèles.  Il  parcourt  successivement  les 
divers  siècles  de  l'éloquence  parlementaire  et  judiciaire,  et  aux 
citations  qu'il  fait  des  plaidoyers  remarquables  des  plus  célèbres 
avocats,  il  joint  un  sommaire  historique  des  causes,  en  même 
temps  que  la  biographie  des  avocats.  C'est  là  qu'il  trouve  les 
noms  chers  à  riiistnjre  judiciaire.  Il  choisil  dans  les  écrits  des 


I 


REVUE  DE  PARIS.  32! 

oralcurs  les  moroeaux  que  le  goût  et  la  raison  y  ont  marqii.' 
d'avance.  Ces  extraits  font  apprécier  le  génie  de  chacun  d'eux  et 
reconnaître  quel  accord  ils  ont  su  faire  des  nouvelles  doctrines 
avec  le  précieux  héritage  de  Démosthènes  et  de  Cicéron.  Cet  ou- 
vrage est  sans  contredit  le  plus  important  et  le  plus  remarquable 
de  tous  ceux  qui  ont  été  publiés  à  Bruxelles  depuis  le  commen- 
cement de  l'année. 


Mémoires^  du  Diable. 

2  volumes  t'uAS.  Prix  :  G  ft\ 

Il  y  avait  longtemps  que  l'on  attendait  cette  nouveauté,  non  pas 
que  le  fantastique  du  titre  fût  suffisant  à  lui  seul  pour  réveiller 
un  public  saturé  de  choses  diaboliques;  mais  parce  que  le  nom 
d'auteur  qui  s'y  joignait  garantissait  la  proportion  du  sujet  au 
talent  d'exécution;  parce  qu'on  savait  d'avance  que  ce  ne  seraient 
pas  des  contes  de  revenant,  mais  des  satires  à  la  Juvénal  ou  des 
drames  à  la  Schiller  ;  en  deux  mots,  non  pas  à  cause  du  Diable, 
mais  à  cause  de  M.  Soulié.  Il  fallait,  en  effet,  l'imagination,  le 
style  et  l'audace  d'invention  de  cet  écrivain,  pour  aborder  le 
genre  de  récits  étranges,  inattendus  et  frappants  dont  il  se  fait 
l'interprète  sous  la  dictée  de  Satan.  Et  pour  qu'on  ne  lui  impute 
pas  le  reproche,  si  gratuit  de  nos  jours,  d'immoralité  ou  de  cy- 
nisme, hâtons-nous  de  dire  que  son  Diable  est,  malgré  son  mau- 
vais naturel,  de  bonne  compagnie  dans  son  langage,  et  souvent 
de  très-bon  goût  dans  son  extérieur.  En  sa  qualité  d'être  supé- 
rieur, il  a  le  bon  esprit  d'user  de  ses  privilèges  et  de  se  méta- 
morphoser suivant  ses  auditeurs  et  ses  récits,  comme  il  se  mé- 
tamorphose suivant  ses  actes.  Quant  à  ses  souvenirs,  ce  qu'ils  ont 
particulièrement  d'infernal,  c'est  la  fatalité  qui  les  place  préci- 
sément à  côté  des  faits  et  dans  la  conscience  de  gens  où  le  plus 
effronté  sceptique  se  garderait  de  les  soupçonner. 


%H  REVUE  HE  ^'^RIS. 

Alpes  e(  Danube, 

Imprbssioivs  de  voyages,  par  m.  le  baron  d'Haussez. 

2 gros  volufnes  m-\8.  Prix  .•  6/>*. 

Ce  livre  de  l'ancien  ministre  de  Charles  X,  renferme  les  im- 
pressions du  dernier  voyage  que  M.  d'Haussez  aura  fait  avec  les 
sentiments  d'an  exilé. Il  se  recommande  d'abord  par  cette  raison. 
Rien  n'est  plus  national  que  la  pensée  de  celui  qui  part,  marche 
et  revient,  toujours  avec  le  même  respect  de  son  pays,  la  même 
comparaison  de  ce  qu'il  voit  à  ce  qu'il  désire.  II  y  a  instruction 
et  plaisir  à  suivre  M.  le  baron  d'Haussez  en  Suisse,  en  Styrie,  en 
Transylvanie.  Bien  peu  de  relations  de  voyages  excitent  au  même 
degré  l'attention  et  la  curiosité  des  lecteurs. 


H.  de  rÉtliicelle,  au  Arles  et  Paris» 

PAR  M.  Amédée  Pichot, 

3  volumes  in-lS.  Prix  :  6  />*, 

Ce  nouveau  roman  de  M.  Amédée  Pichot,  dont  tous  les  ouvra- 
ges ont  jusqu'ici  obtenu  un  si  honorable  succès,  ne  peut  qu'ajou- 
tera la  réputation  littéraire  de  l'auteur  de  l'histoire  de  Charles- 
Edouard,  du  Perroquet  de  Walter-Scott,  etc.,  etc..  M.  de  l'E- 
tincelle, ou  Arles  et  Paris,  est  une  composition  remarquable 
parle  style,  comme  par  l'intérêt  de  la  fable.  Plusieurs  scènessont 
spirituellement  dialoj^uées,  et  la  gaieté  de  bon  ion  qui  règne  dans 
ce  roman,  quelquefois  un  peu  satirique,  le  recommanderont  à 
ceux  que  le  genre  terrible  commence  à  fatiguer.  L'auteur  est 
naturel  dans  les  situations  les  plus  romanesques.  Aussi  il  a  réussi 
à  amuser  sans  jamais  blesser  le  goût. 


REVUE  DE  PÀhlS.  323 

Annales  iSeerètes  d'une  Famille  pendant 
diai:-buît  cents  ans* 

PAB  A.  Creuzé  de  Lesseb.  2  volumes  i«-18.  Prix  :  6  />•. 

De  tous  les  livres  qui  ont  des  lecteurs,  les  romans  sont  les  plus 
exposés  aux  petits  inconvénients  de  la  mode  qui  a  fait  tomber 
en  désuétude  la  lecture  des  préfaces  ,  introductions,  avertisse- 
ments Je  sais  même  que  sur  ce  point  bon  nombre  de  critiques 
en  usent  familièrement  de  la  même  façon  que  le  commun  des 
lecteurs.  Voici  pourtant  un  livre  qui  ressemble  fort  à  un  roman, 
n'en  déplaise  à  l'éditeur ,  et  dont  la  préface  mérite  ratlentioii 
particulière  du  lecteur  et  du  critique.  Kous  qui  l'avons  lue  d'un 
bout  à  l'autre,  nous  trouvons  à  cette  introduction  deux  mérites 
essentiels  :  d'abord,  elle  attache  et  amuse  par  un  ton  de  cause- 
rie fine  et  spirituelle  ;  ensuite,  elle  est  parfaitement  opportune; 
elle  est  bien  la  clef  du  livre  qu'elle  précède.  Lisez  donc,  s'il  vous 
plaît,  la  préface  de  ce  livre,  ou  lisez  la  suite  de  cet  article,  sans 
quoi  l'intention  et  le  plan  de  l'écrivain  seront  pour  vous  lellre- 
close;  je  vous  le  dis  pour  votre  gouverne,  ami  lecteur. 

N'allez  pas  vous  effrayer  pourtant  et  supposer  que  je  vous 
convie  à  chercher  la  clef  de  quelque  problème  épineux  de  la  po- 
litique ou  de  la  philosophie.  Le  livre  que  publie  M.  Creuzé  de 
Lesserest  fort  innocent  de  ces  prétentions  élevées.  Rien  de  moins 
élevé,  rien  de  plus  simple,  de  plus  familier,  je  dirais  presque, 
rien  de  plus  bourgeois  que  l'idée  qui  est  le  fond  de  ces  deux  vo- 
lumes. Nous  n'avons  pas  écrit,  ni  vous,  ni  moi,  ce  texte  spiri- 
tuel ;  mais  nous  en  avons  au  moins  ébauché  le  plan,  remué  les 
matériaux,  improvisé  quelques  pages.  iSous  n'avons  pas  mis  en 
drame  ou  en  roman,  mis  nous  avons  fait,  nous  aussi,  cette 
promenade  à  travers  les  siècles  ,  ce  f'ojage  autour  île  ma 
chambre  que ie  vais  vous  conter,  et  qui  est  le  sujet  du  livre  ingé- 
nieux que  nous  a  donné  M.  Creuzé  de  Lesser. 

Tel  que  je  suis,  pour  vous  et  pour  moi,  chétif  et  obscur,  sans 
passé,  sans  souvenirs  et  sans  nom,  j'ai  pourtant  tenu  quelque 
place  ici  bas,  j'ai  en  quelque  sorte  vécu  par  mes  aïeux  depuis  le 
commencement  du  monde.  Je  ne  suis  pas  sorti  de  sous  terre  ap- 
paremment, et  tout  comme  un  Cliabanues,  tout  comme  un  Moul- 


â24  REVUE  DE  l'AKIS. 

moreiicy,  j'ai  mes  racines  el  mon  arbre  généalogiques.  Que  ne 
puis-je  lever  un  coin  du  voile  qui  enveloppe  dans  la  nuit  des 
temps  la  chaîne  de  ces  générations  inconnues  dont  je  suis  le 
dernier  anneau  !  Oui  sait  de  quelles  émotions,  en  quels  lieux 
divers  la  destinée  a  fait  battre  les  cœurs  où  mon  cœur  a  puisé 
le  sang  et  la  vie?  J'aimerais  à  démêler  et  à  retrouver  mon  sang 
au  sortir  de  l'arche  antique,  dans  les  plaines  delà  Chaldée,sous 
la  tente  du  patriarche  et  sous  le  palmier  du  désert;  à  le  suivre 
sur  les  sept  collines  de  la  ville  conquérante,  dans  les  vieilles 
cités  des  Gaules ,  sous  le  chêne  sacré  des  Druides  ou  dans  les 
sombres  forêts  du  Nord.  Qui  me  dira  si  de  ce  sang,  qui  est  la 
source  de  mon  sang,  quelque  goutte  n'a  point  été  versée  par 
delà  les  mers,  sous  les  murs  de  la  Ville  Sainte,  et  jusque  sur  le 
tombeau  d'un  Dieu  '  Si  mon  sang  n"a  point  arrosé  les  champs 
immortels  de  Tolbiac ,  de  Bovines ,  de  Crécy,  de  Poitiers  et  de 
Marignan  ?  Si  plus  tard  il  n'a  point  rou,;i  les  pavés  de  nos  rues 
et  les  poignards  de  la  Sainl-Barihélemy  ?  Si  en  des  jours  plus 
brillants,  il  n'a  i)oinl  tressailli  sous  les  drapeaux  victorieux  des 
Turenne  et  des  Condé?  Je  pourrais  chercher  plus  près  de  nous 
encore  ,  sans  apercevoir  ,  hélas  !  la  trace  des  générations  qui 
m'ont  cédé  leur  nom  el  leur  place  au  soleil.  Cent  ans  (el  je  pour- 
rais en  rabattre  encore),  voilà  donc  le  bout  de  mes  annales  plé- 
béiennes, voilà  le  commencement  de  mon  ère  domestique,  mon 
point  du  jour  et  mon  horizon  dans  le  monde  :  au-delà  je  nevois 
rien  que  la  nuit  et  le  néant. 

Le  livre  que  je  vous  recommande  est  en  quelque  sorte  la  so- 
lution du  petit  problême  que  je  viens  d'agiter  ;  car  il  contient 
les  annales  d'une  famille  aussi  obscure,  aussi  oubliée  de  l'his- 
toire et  du  blason  que  la  mienne.  A  la  vérité,  ces  annales  ne  re- 
montent pas  à  la  création  du  monde  ni  à  la  fin  du  déluge ,  et 
même  à  la  fondation  de  Rome;  elles  ne  datent  que  du  premier 
siècle  de  noire  ère  et  du  règne  d'Auguste;  ce  qui  forme  une  pé- 
riode totale  de  dix-huit  siècles  en  arrière  de  celui  oU  nous  avons 
le  bonheur  de  vivre.  Quelle  dynastie  royale  ou  princière  n'en- 
vierait de  nos  jours  une  telle  antiquité?  Mais  ,  ce  qui  est  plus 
merveilleux  encore ,  c'est  que  ces  annales  ont  élé  rédigées  de 
père  en  fils,  et  continuées  sans  lacune  de  génération  en  généra- 
tion, par  les  chefs  et  représentants  successifs  de  cette  famille 
incomuic.  Ainsi  l'avait  enjoint  et  consacré  par  une  clause  ex- 


HEVUE  DE  l'AKIS.  Tj».; 

presse  ie  leslanieiil  du  premier  des  OUioiis  (c'est  le  nom  de  celle 
famille  fossile),  lequel  avail  stipulé  ;  l^que  Taîné  de  ses  des- 
cendants nés  ou  à  naître  de  père  en  fils,  et  jusqu'à  l'extinction 
de  sa  lignée,  serait  tenu  d'écrire  une  notice  biographique  ou  rela- 
tion succincte  de  ses  faits  et  gestes ,  voire  même  de  ses  pensées  et  de 
ses  sentiments  intimes  ;  2°  que  ladite  notice  ou  relation  biogra- 
phique serait,  cent  ans  après  la  mort  du  narrateur,  soigneuse- 
ment scellée  et  déposée  entre  les  mains  du  notaire  le  plus  ac- 
crédité du  pays;  le  tout  sous  peine  de  l'exhérédation.  Ainsi  dit, 
ainsi  fait,  la  clause  a  été  religieusement  remplie  par  les  cin- 
quante-huit générations  qui  ont  suivi  le  testateur  depuis  le  siè- 
cle d'Auguste  jusqu'à  nos  jours.  La  chose  est  authentique;  si 
vous  en  doutez,  allez  vous  inscrire  en  faux  oontreles  cinquante- 
huit  générations  de  notaires  qui  ont  gardé  ces  archives  pré- 
cieuses. 

Pour  moi,  c'est  bien  à  la  famille  des  Othons  que  je  veux  re- 
porter l'honneur  de  ce  livre  que  j'aime  et  que  vous  aimerez.  Elle 
a  fait  à  son  insu,  cette  ingénieuse  famille,  elle  a  fait  avec  ses 
feuilles  volantes  un  livre  unique  dans  son  espèce,  livre  piquant 
par  la  forme  ,  par  la  variété  des  récils,  par  le  contraste  rapide 
et  perpétuel  des  temps  ,  des  hommes  et  des  choses,  par  le  tour 
ironique  et  enjoué  des  aperçus  et  des  jugements  historiques, 
par  la  finesse  et  l'agrément  de  l'érudition.  Le  tableau  de  ces 
générations  exilées  de  l'histoire  est  plein  d'un  intérêt  sérieux  et 
philosophique.  L'histoire  qu'on  sait  n'est  rien  au  prix  de  celle 
qu'on  ne  sait  pas.  La  famille  des  Othons,  à  la  fois  ancienne  et 
moderne,  païenne  et  chrétienne,  successivement  romaine,  ger- 
maine, française,  anglaise,  italienne  ,  devient  en  quelque  sorte 
la  grande  famille  humaine.  Ses  destinées  diverses  réfléchissent 
les  destinées  de  celle  immense  portion  de  riunnanité  qui  ne 
compte  pas  dans  l'histoire  ,  mais  qui  se  recommande  à  l'intérêt 
du  philosophe,  de  ce  Iroupeau  d'hommes  sans  gloire  et  sans 
nom,  qui  emporte  dans  la  tombe  le  secret  de  sa  vie  souvent  si 
orageuse,  de  ses  joies  et  de  ses  douleurs,  de  ses  passions,  de  ses 
pensées  tour  à  tour  folles ,  sages  ,  sombres  ,  gracieuses,  causti- 
ques, naïves,  bouffonnes  et  mélancoliques.  Dans  celte  galerie, 
où  nous  la  voyons  rangée,  la  famille  des  Othons,  par  la  variété 
des  scènes,  des  aventures,  des  mœurs  et  des  caractères,  nous 
apparaît  et  nous  intéresse  comme  une  sorte  de  Gil  Blas  en  cin- 

9  28 


326  REVUE  DE  FAhiS. 

quante-huit  personnes.  Nous  engageons  nos  lecteurs  à  faire 
connaissance  avec  celte  famille  séculaire. 


ŒUVRES  COMPLÈTES  DU  CAPITAINE  MARRYAT. 
{Noucelle  livraison.) 

i»narley  IToïc^'*  ou  le  ciiteii  Diable* 

2  volumes  grand  tn-l8.  Prix  :  6  fr. 

La  publication  des  romans  du  capitaine  Marryat  se  continue 
avec  activité  à  la  librairie  de  la  Société  Typographique  Belge. 
Ces  charmantes  compositions  obtiennent  sur  le  continent  un 
succès  (jui  égalera  bientôt  celui  qu'elles  ont  eu  en  Angleterre. 

Le  capitaine  Marryat  est  un  de  ces  écrivains  qui,  sans  avoir 
ime  connaissance  approfondie  du  cœur  humain,  et  sans  un  grand 
fonds  de  poésie, parviennent  cependant  à  captiver  l'alfention  du 
public,  autant  par  le  choix  judicieux  de  leiu's  sujets,  que  par  un 
certain  savoir-faire  qui  n'est  pas  sans  talent.  Edward  Bulwer, 
dont  les  principaux  ouvrages  ont  été  reproduits  plus  ou  moins 
heureusement  en  français  et  en  allemand,  est  incontestablement 
au  premier  rang  des  romanciers  actuels  de  l'Angleterre.  Marryat 
vient  immédiatement  après  lui,  et  sous  plus  d'un  rapport  il  s'é- 
tudie à  l'imiter.  Chez  cet  écrivain,  de  même  que  chez  Buhver, 
l'esprit  domine  l'imagination.  Les  morceauxles  plus  intéressants 
de  ses  romans ,  il  les  doit  à  ses  souvenirs  ;  car  Marryat,  en  sa 
qualité  de  capitaine  de  vaisseau  ,  a  beaucoup  vu  et  beaucoup 
retenu. 


Yoyag^e  en  Orient  de  M.  le  maréclial 
duc  de  Raguse. 

Seconde  partie  —  tome  Z^.  Prix  :  5fr. 

La  seconde  partie  du  Voyage  du  maréchal  duc  de  Raguse 
paraît  aujourd'hui,  el  rintévêt  puissant  qu'elle  préseule  ne  peut 


HEVUE  DE  PARIS.  527 

qii'aiigmcnter,  en  le  confirmant,  le  succès  de  cet  ouvrage.  C'est 
sur  l'Orient  celte  fois  que  le  duc  de  Raguse  appelle  l'attention 
du  lecteur  :  Constantin ople,  l'Jsie-Mineure,  la  Syrie,  la  Pa- 
lestine et  VÉgy-pte  sont  tour  à  tour  parcourus,  décrits,  appré- 
ciés par  lui  dans  leur  présent  et  leur  avenir,  avec  cette  sûreté 
de  vues  qui  n'appartient  qu'à  un  petit  noml)re  d'hommes  d'élite. 
La  troisième  et  dernière  livraison  ,  contenant  le  voyage  en 
Sicile,  paraîtra  prochainement.  Nous  reviendrons  alors  sur  cette 
importante  publication  à  laquelle  on  peut  désormais  prédire  un 
légitime  et  durable  succès. 


lica  Coruélla* 

,  PAR  l'auteur  de  l'AME  EXILÉE. 

2  volumes  m-18.  Prix  :  6  fr. 

Ce  roman  obtiendra  certainement  un  succès  d'estime.  Tout  ce 
que  l'espace  nous  permet  ici  d'eu  dire,  c'est  que  ce  livre  est  fait 
en  vue  d'une  réaction  religieuse  que  nous  ne  saurions  trop  ap- 
prouver. Il  est  temps  que  l'art,  après  toutes  les  orgies  dans  les- 
quelles il  s'est  traîné,  revienne  à  de  pures  et  limpidessources, 
et  quelle  source  plus  limpide  et  plus  pure  que  la  religion? 
Nous  devons  donc  féliciter  madame  Anna-Marie  de  la  voie 
qu'elle  vient  d'ouvrir  par  Lea  Cornélia.  Peut-être  ce  livre  pour- 
rait-il être  plus  simplement  conçu,  moins  embarrassé  d'incidents 
parfois  mélodramatiques  ;  peut-être  le  développement  régulier 
de  l'action  aurait-il  mérité,  de  la  part  de  l'auteur,  une  attention 
plus  minutieuse.  Mais  nous  n'avons  point  le  courage  d'adresser 
un  reproche  à  madame  Anna-Marie,  quand  nous  songeons  à  la 
gravité  morale  de  ses  intentions.  Le  livre  d'ailleurs  est  écrit 
d'un  style  très-correct  qui  contribuera  au  succès  du  genre  révélé 
par  l'auteur. 

Lisez  donc  cet  ouvrage ,  vous  y  trouverez  un  luxe  de  vieilles 
filles  qui  vous  amusera  ;  il  y  a  déjà  trois  vieilles  filles  dans  le 
premier  volume  ;  deux  Anglaises,  une  Française,  puis  une  jeune 
personne  qui  ne  veut  pas  absolument  se  marier,  ce  qui  est  déj;\ 


3i8  REVUE  DE  PARIS. 

un  oommencement  de  vieille  fille.  Mais  ce  que  vous  y  trouverez 
aussi,  c'est  beaucoup  d'intérêt,  c'est  beaucoup  d'esprit;  ce  sont 
des  caraclCres  nouveaux  et  bien  tracés;  c'est  une  gaieté  douce, 
une  philosophie  tendre,  une  sensibilité  vraie  ;  c'est  ce  que  nous 
appelons  un  roman  aimable;  tour  à  tour  profond  et  léger,  gra- 
cieux et  malin,  il  intéresse  ou  amuse,  il  ne  choque  jamais  et 
plait  toujours  :  nesonl-ce  pas  là  toutes  les  conditions  de  l'ama- 
bilité? 


Questions  <le  droit  administratif* 

PAR  M.  i)E  CoRMiMN.  —  Totne  I^r^  grand  in-%°.  —  Prix  :  6fr. 

La  Société  Typographique  Belge  vient  de  publier  la  cinquième 
édition  des  Questions  de  droit  administratif ,  par  M.  de  Cor- 
menin.  Cet  ouvrage,  entièrement  étranger  à  tout  but  et  à  tout 
esprit  politique,  était  attendu  par  les  jurisconsultes  elles  admi- 
nistrateurs, privés  depuis  longtemps  d'un  livre  complet  sur  le 
droit  administratif. 

Les  éditeurs  ont  augmenté  les  Questions  de  droit  admi- 
nistratif de  la  législation  et  jurisprudence  belges.  L'ouvrage 
formera  2  vol.;  l'édition  de  Paris  coûte  26  fr. 


dictionnaire  des  liourgniestres  et  éclievins* 

Des  conseillers,  receveurs  et  secrétaires  communaux,  des  com- 
missaires d'arrondissements ,  marguillers ,  membres  des 
fabriques  d'éjilise  ,  des  commissions  des  hospices ,  bureaux 
de  bienfaisance  et  autres  établissements  publics,  commis- 
saires et  agents  de  police,  gendarmes,  gardes-champêtres  et 
forestiers  ,  etc.;  contenant,  dans  l'ordre  alphabétique,  les 
dispositions  en  vigueur  des  lois,  décrets  et  règlements  géné- 
raux, les  instructions  ministérielles,  les  opinions  des  auleurs, 
la  jurisprudence  (les  Cours,  avec  les  formules  des  acles  admi- 


REVUE  DE  PARIS.  ôi'J 

nislralifs;  précédé  de  la  loi  communale  du  30  mars  183C,  avec 
des  annotations.  1  seul  vol.  grand  in-8«.  Prix  :  8  fr. 

Peu  d'ouvrages  réunissent  le  double  mérite  que  nous  avons 
remarqué  dans  celui-ci  :  d'une  part,  il  offre  au  jurisconsulte 
ou  à  l'administrateur  les  moyens  de  résoudre  avec  certitude  et 
clarté  les  difficultés  qui  se  présentent  tout  à  coup;  d'un  autre  côté, 
ilcontientle  développement  des  bonnes  doctrines  administratives, 
des  principes  généraux  de  droit,  des  notions  de  la  jurisprudence, 
et,  par  conséquent ,  il  offre  une  instruction  solide  à  ceux  qui 
voudront  Fétudier  avec  soin.  Si  les  bons  livres  doivent  réussir  , 
le  succès  de  celui-ci  me  paraît  incontestable.  Si  un  administra- 
teur encore  novice  nous  demandait  conseil  sur  l'ouvrage  qu'il 
doit  le  plus  spécialement  consulter,  c'est  celui-ci  que  nous  lui 
indiquerions  ;  nous  le  désignerions  également  à  qui  voudrait 
avoir  un  résumé  complet  et  bien  entendu  du  droit  administratif. 
Les  articles  surtout  qui  traitent  des  matières  financières  et  com- 
munales nous  ont  paru  remarquables  par  leur  méthode,  leur 
clarté,  leur  concision  et  la  sûreté  de  la  doctrine.  L'auteur  a  ex- 
posé l'état  le  plus  nouveau  de  la  science  administrative,  savoir  : 
l'action  et  le  contentieux  qui  composent  sa  double  face;  science 
qui  n'est  encore  ni  assez  connue,  ni  assez  éludiée;  qui  entre 
cependant  de  jour  en  jour  dans  nos  mœurs,  et  qui  doit  exercer 
une  influence  décisive  sur  l'avenir  du  pays. 


Bil)liotlièqae  clii  médocin , 

RÉPERTOIRE  MÉDICO-CHIRCRGICAL,  OC  CHOIX  DE  M0>0GRAPH1ES  , 
THÈSES,  MÉMOIRES,  ETC.,  SUR  LA.  MÉDECINE,  LA  CHIRCRGIE  ET 
l'art  des  ACCOCCHEMEHTS. 

Nous  voyons  avec  plaisir  et  nous  notons  un  progrès  de  l'es- 
prit philosophique  de  notre  époque;  c'est  qu'on  commence  un 
peu  à  revenir  de  la  faveur  extraordinaire  que  Ton  accordait 
naguère  à  ces  répertoires  aiphai)etiques  et  indigestes  que  l'on 
nomme  clictiomiaires.  Ces  ouvrages  sont  utiles,  sans  doute,  A 
celui  qui  n'a  qu'un  point  à  consulter  et  à  étudier,  dans  un  ordre 
do  connnissnnres  ;  mais  ils  ne  sont  d'aucun  secours  à  celui  qui 

•2S. 


ÔÔO  REVUE  DE  PARIS. 

veut  apprendre  une  science  quelconque,  comme  le  pensent 
beaucoup  de  gens  ;  car  une  science  est  un  ensemble,  un  enchaî- 
nement de  connaissances,  qui  se  développent  et  s'expliijuent 
progressivement;  c'est  une  réunion  de  principes  généraux  et  de 
déductions  de  ces  principes.  On  ne  trouve  rien  de  tout  cela  dans 
un  dictionnaire  ;  un  dictionnaire  est  un  ouvrage  où  tout  lien 
scientifique  est  rompu,  où  les  matières  les  plus  disparates,  les 
plus  étrangères  les  unes  aux  autres,  se  trouvent  rapprochées,  et 
les  plus  analogues  séparées  selon  le  caprice  du  nom  qu'elles 
portent. 

Ces  réflexions  nous  sont  suggérées  par  l'ouvrage  de  médecine 
que  nous  annonçons  plus  haut,  et  ayant  pour  titre  :  Bibliothè- 
que du  médecin.  Les  éditeurs  se  sont  proposé,  dans  cette  pu- 
l)licalion,  de  rassembler  tous  les  matériaux  qui  composent  les 
diverses  branches  de  l'arbre  médical,  de  les  résumer  dans  les 
grandes  proportions,  et  d'en  faire  un  tout  régulier,  général  et 
complet,  pour  chacune  de  ces  branches.  Ils  ont  eu  l'heureuse 
idée  d'y  joindre  un  recueil  des  meilleures  monographies,  thèses, 
mémoires,  etc.,  de  sorte  que  celui  qui  en  fera  l'acquisition  possé- 
dera une  bibliothèque  de  médecine  complète  et  méthodique,  qui  lui 
permettra  de  se  passer  d'autres  ouvrages. 

La  rédaction  de  la  Bibliothèque  du  médecin  est  d'ailleurs 
convenablement  dirigée  ;  la  première  partie  qui  a  déjà  paru 
justifie  pleinement  toutes  nos  espérances,  et  nous  pouvons  as- 
surer que  si  cette  publication  continue  à  être  aussi  bien  exécu- 
tée, elle  formera  le  monument  le  plus  vaste  à  la  fois  et  le  plus 
utile  qui  ait  été  élevé  jusqu'ici  à  l'art  de  guérir;  nous  pourrions 
ajouter  le  moins  cher,  ce  qui  n'est  pas  sans  importance  par  le 
temps  où  nous  vivons,  où  les  dépenses  sont  si  nombreuses  et  si 
pressantes.  Nous  pouvons  dès  lors  lui  prédire  un  succès  brillant 
et  durable. 


M  YSTÈRE,  par  Mad.  de  T...,  auteur  ^''Espagne  et  France; 

1  vol.  gr.  in-18,  pap.  vélin  satiné. 

LES  ROMANS  ET  LE  MARIAGE,  par  Théophile  de  Ferrières; 

2  vol.  gr.  in-18,  pap.  vélin  satiné. 

ŒUVRES  DE  VICTOR  ILlGOj  8*  liv.   grand  in-S»,  papier 
vélin  satiné. 


REVUE  DE  PARIS.  331 

TiiÉAtRÉ  De  VICTOtlHUGO;  l.  4'"«  et  .V,  in-18,  papier 
véliii  satiné. 

HISTOIRE  DES  FRANÇAIS,  par  Sismonbi  ;  t.  11". 

MÉMOIRES  SUR  LA  RESTAURATION,  par  M""»  d'AbrantèS; 
t.  6"  et  7°,  iii-18,pap.  vélin  saline. 

COLLECTION  DE  PORTRAITS  ET  VIGNETTES,  servant  d'il- 
lustralions  à  V Histoire  de  la  Révolution  Française,  par 
TiiiERS,  MiGNET,  elc,  etc  j  10  livraisons  in-8o,  composées  cha- 
cune (le  4  sujets  et  de  4  portraits,  l^e  et  2"  livraison. 

UN  MALHEUR  DOMESTIQUE,  par  Hypp.  Bonnelier j  2  vol. 
gr.  in-18,  papier  vélin  satiné. 

COURS  GRADUÉ  DE  LANGUE  ANGLAISE,  OU  CHOIX  DE 
VERSIONS,  à  l'usage  des  classes  élémentaires  ;  contenant  un 
recueil  d'anecdotes,  de  traits  instructifs  et  amusants,  etc.;  pré- 
cédé d'une  intioduction  en  forme  de  clef  des  Idiotisines  et 
Locutions  difficiles  ({n\  s'y  rencontrent  ;  et  suivi  d'un  DICTION- 
NAIRE ANGLAIS-FRANÇAIS  de  tous  les  mots  qui  se  trouvent 
dans  l'ouvrage;  par  P.  Sadler,  auteur  de  la  G  ranimai  re  prati- 
que, des  Exercices  anglais,  du  Cours  de  versions ,  de  VJrt 
de  la  correspondance  anglaise,  du  Manuel  de  phrases 
françaises  et  anglaises ,  etc.,  etc.;\  vol.  in-18  ,  papier  vélin 
satiné. 

CORRIGÉ  DES  EXERCICES  ANGLAIS ,  par  Sadler  ;  1  vol. 
grand  in-18,  papier  vélin  satiné. 


«aiurls|)ruflcn<'c  et  scloncefi»  accessoires. 

LE  DROIT  CIVIL  EXPLIQUÉ  scivant  l'ordre  du  code,  par 
M.  Troplopîgj  des  Hypothèques,  4"  et  dernière  livraison,  grand 
in-8» 

Les  avantages  de  cette  édition  belge  sont  mentionnés  dans  le 
bulletin  de  janvier  dernier. 

LÉGISLATION  CIVILE,  COMMERCIALE  ET  CRIMINELLE,  par 
le  Baron  Locre;  l.  12,  gr.  in-8"  (tome  2"'«  et  dernier  du  Code  de 
commerce). 

CODE  du  NOTARIAT,  ou  Recueil  complet,  par  ordre  clirono- 
lop,ique.  des  Ordonnances.  Edils.  Déciarnlions.  Letties  patentes, 


332  REVUE  F)E  PARIS, 

ArrCls  de  parlement ,  Lois ,  Décrets,  avis  du  conseil  d'Étal,  dé- 
cisions minisléi'iellcs,  etc.,  depuis  les  capitulaires  de  Charlema- 
yne  en  l'an  800,  jusqu'à  ce  jour,  avec  des  annotations  historiques 
et  des  renvois  aux  actes  qui  ont  des  rapports  entre  eux ,  par 
Rolland  de  Villargles,  conseiller  à  la  Cour  d'appel  de  Paris. 

Édition  augmentée  en  Belgique  des  Lois,  Décrets,  Arrêtés,  etc., 
survenus  en  Belgique  dei)uis  1814  jusqu'à  ce  jour;  1  seul  vo- 
lume grand  in-S». 

TRAITÉ  DE  L'ARBITRAGE  en  matière  civile  et  commerciale, 
par  M.  MoNGALVY ,  ancien  avocat  aux  conseils  du  roi  et  à  la 
cour  de  cassation.  Édition  augmentée,  en  Belgique:  l^dela 
conférence  de  l'ouvrage  avec  la  doctrine  de  MM.  Meuson,  Bou- 
cher, GOIBEAU   DE    LA  BlLLENIVERIE,    MaLEPEYRE    ET    JODRDAIIÏ, 

Merlin,  Carré,  Pardessus,  etc.;  2"  de  notices  analytiques  pui- 
sées dans  la  jurisprudence  générale  de  la  Belgique  et  de  la  France; 
5°  de  l'indication  des  droits  de  timbre,  d'enregistrement  et  de 
greffe  ;  4°  de  formules  des  actes  les  plus  usités  en  arbitrage  ; 
5°  de  sommaires  pour  chaque  chapitre,  et  d'une  table  raisonnée 
des  matières;  1  vol.  gr.  in-8» 

TARIF  RAISONNÉ  DES  FRAIS  ET  DÉPENS  EN  MATIÈRE 
CIVILE  ,  classé  suivant  le  code  de  procédure;  présentant  1»  le 
tableau,  pour  chaque  procédure,  de  tous  les  actes  dans  l'ordre 
où  ils  doivent  être  faits  ;  2»  le  détail  des  déboursés  et  salaire  de 
chaque  acte,  avec  renvois  tant  aux  codes  qu'au  tarif  légal;  ac- 
compagné d'un  commentaire  contenant  l'analyse  des  ouvrages 
de  MM.  Chauveau  et  autres  ;  suivi  du  texte  des  lois  et  décrets 
relatifs  à  cette  matière,  avec  renvois  aux  articles  des  codes  et 
aux  tableaux  de  procédures  ;  par  Ch,  Lefebvre,  avocat,  ancien 
avoué  de  première  instance  à  Paris;  1  vol.  grand  in-S». 

Cet  ouvrage  est  fait  en  Belgique;  il  est  conçu  avec  l'intention 
de  mettre  le  tarif  des  frais  judiciaires  à  la  portée  de  l'étudiant, 
de  l'ofiicier  ministériel,  du  magistrat,  et  de  tout  homme  d'af- 
faires, en  présentant,  par  tableaux,  les  procédures  toutes  faites, 
et  telles  qu'elles  doivent  s'instruire  :  les  états  des  frais  sont  dres- 
sés et  taxés  légalement. 

LE  DROIT  CIVIL  FRANÇAIS,  suivant  l'ordre  du  code,  par 
TouLLiER,  édition  augmentée,  en  Belgique.  1"  de  la  (conférence 
de  l'ouM'age  avec  la  doctrine  des  auteurs  qui  ont  traité  les  di- 
verses matières  du  code  civil  ;  2"  de  la  législation  et  la  juris- 


REVUE  DE  PARIS. 


«  OJO 


prudence  belges,  (orne  3«,  grand  in-8",  papier  vél.  satiné. 
L'ouvrage  formera  8  vol.  Chaque  volume  en  contient  2  de 
rédilion  de  France,  qui  se  vendent  18  francs. 


Médecine  et  sciencesi  accessoires. 

TRAITÉ  DE  L'AUSCULTATION  MÉDIATE  ET  DES  MALA- 
DIES DES  POUMONS  ET  DU  CŒUR,  par  R.-T.-H.  Lae?înec, 
avec  les  notes  et  additions  de  M.  Laenpîec,  D.  M.  P.,  ancien  chef 
de  clinique  à  l'hôpital  de  la  Charité,  associé  correspondant  de 
la  société  académique  de  Nantes,  etc.;  quatrième  édition,  con- 
sidéral)lement  augmentée  par  M.  Aivdralj  1  très-gros  volume 
in-8»,  avec  planches  (1837). 

TRAITÉ  DES  MALADIES  DE  L'ENCÉPHALE,  par  Anorai.; 
1  vol.in-8o,  papier  vélin  satiné. 

COURS  DE  PATHOLOGIE ,  par  Marjolin  ,  professeur  h  la 
faculté  de  médecine  de  Paris  j  1  vol.  gr.  in-18 ,  pap.  vélin 
satiné. 

PRÉCIS  D'ANATOMIE  PATHOLOGIQUE  ,  par  Andral  j  t.  2% 
gr.  in-S»,  papier  vélin  satiné. 

NOUVEAUX  ÉLÉMENTS  DE  BOTANIQUE  ET  DE  PHYSIOLO- 
GIE VÉGÉTALE,  avec  le  tableau  méthodique  des  familles  natu- 
relles, par  Achille  Richard,  professeur  de  botanique  à  la  faculté 
de  Paris,  membre  de  l'Académie  royale  de  Médecine,  de  la 
Société  Philomatique,  de  la  Société  Médicale,  et  de  la  Société 
d'Histoire  Naturelle  de  Paris,  etc.;  nouvelle  édition,  augmentée 
d'un  Précis  des  propriétés  médicamenteuses  des  végétaux  ou  de 
leurs  produits,  d'après  les  meilleurs  traités  de  matière  médicale, 
et  d'un  grand  nombre  de  figures  pour  aider  à  l'intelligence  des 
caractères  des  familles  du  règne  végétal;  par  Drapiez;  1  beau 
volume  grand  in-8",  papier  vélin. 

PHYSIOLOGIE  VÉGÉTALE,  par  Raspail,  S<=  et  9<=  livraisons. 

DICTIONNAIRE  DE  THÉRAPEUTIQUE, par  Lad.  A.  Szerlecki; 
3e  et  4"  livraisons,  in-S",  papier  vélin  satiné. 

TRAITÉ  DE  THÉRAPEUTIQUE,  par  Trousse  AU  ;  2'' partie, 
gr.  in-8",  papier  vélin  satiné. 


TABLE  DES  MATIERES, 


Jobisme,  par  Alphonse  Carr 5 

Voyages.  —  Lisbonne,  par  Rossedw  Saint-Hilaire.     .     .  40 
La  Vie  dévote  chez  les  Païens,  par  A.  Grasier  de  Cassa- 

GNAC 53 

Cristinia,   par  X.  Marmier 67 

Aventures  du  grand  Balzac ,  pour  faire  suite  aux  mj'stifi- 
cations  du  petit  Poinsinet ,  par  L.  Paul  Jacob,  biblio- 
phile   85 

Un  Amour  au  Sérail ,  par  Méry 119 

La  Sœur  rose  et  la  Sœur  grise,  chapitre  inédit  des  His- 
toires du  Diable,  par  Jules  Janin 143 

L'Irlande,  par  C.  Feuillide 175 

Critique  Littéraire.  —  Les  Salons  de  Paris,  par  M™<'  d'A- 

brantès;  par  M™e  M 197 

L'Académie  royale  de  Musique  ,  par  Castil-Blaze.     .     .  209 

Voyages.  —  Cadix,  par  Rossecw  Saim-Hilaire.     .     .     ,  231 

Pensées  d'Août,  par  Sainte-Beuve 268 

La  Comédienne ,   nouvelle   traduite  de  l'allemand,  par 

Henri  Laube.  {Rectie  Germanique) 273 

Bulletin.     . 310 

Nouveautés  publiées  pendant  les  mois  d'août  et  septembre.  320